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Réplique à John Saul Les deux John et le peuple conquisGUY BOUTHILLIER
LeDevoir 27.1.00 Ainsi donc, nous assure notre vice-royal consort, il n'y aurait eu ni conquête ni peuple conquis (Le Devoir, les 22 et 23 janvier 2000). Laissons de côté pour le moment les faits - ceux du droit comme ceux de la démographie - pour ne retenir que les déclarations d'hommes politiques, comme le fait lui-même, du reste, notre quasi-gouverneur général qui s'appuie sur une brochette de noms sonores du XIXe siècle pour tenter d'étayer sa thèse. C'est ce qu'on appelle le recours aux arguments d'autorité. Pour plus de sûreté, notre auteur les regroupe deux par deux. Ce qu'il fait notamment avec Laurier et Macdonald, John de son prénom, s'empressant de citer la sempiternelle déclaration de ce dernier, faite au Parlement le 17 février 1890: «There is no conquered race in this country», que personne ne semble avoir lu au texte mais qui traîne partout chez les apôtres de l'unitarisme et les chantres du Canada. Mais, alors, pourquoi notre John vice-royal n'a-t-il pas cité également Laurier - dont il a pourtant accolé le nom à celui de Macdonald -, qui est intervenu au même endroit au même moment et dans le même débat (quelques pages plus loin au journal des débats) et qui dit l'exact contraire de son comparse de circonstances: «Moi qui appartiens à la race défaite», dit-il à l'adresse de ceux qui tiraient de leur victoire des plaines d'Abraham un argument contre la reconnaissance officielle du français dans l'Ouest canadien, «quand j'assiste [par le souvenir] au dernier combat où le vaillant Montcalm a trouvé la mort dans sa première défaite, je ne cache pas [ ... ] que j'ai le coeur serré et que mon sang français se glace dans mes veines. [...] Les hommes ne sont pas des automates. Ce n'est pas en foulant aux pieds les sentiments les plus intimes de l'âme que vous atteindrez votre but. » À propos de conquête Et puisque, sur cette question, Laurier se place sur plan des «sentiments les plus intimes», laissons la parole un monsieur que John Saul connaît bien, Arthur Lowe qui a consacré sa vie à étudier l'histoire du Canada et qui en a tiré un ouvrage classique: From Colony to Nation. Ecrivant en 1946, réfléchissant sur 180 années d'histoire et parlant très exactement de ce qu'il appelle, lui, la conquête, il décrit en ces termes la situation dans laquelle se trouvent les Canadiens français comme «peuple conquis».
«It is hard for people of English speech to understand the feelings of those who, must pass under the yoke of conquest, for there is scarcely a memory of it in all their tradition. Conquest is a type of slavery and of that too they have no memory, except as masters. Conquest, like slavery, must be experienced to be understood [ ... ] The entire life-structure of the conquered is laid open to their masters. They become secondrate people [ ... ]. And then there is the foreign speech, perhaps not heard often, but sometimes heard, and sometimes heard arrogantly from the lips of persons who leave no doubt that conquered are, in their estimation, inferior beings. Even the kindness of the superior hurts. The educated may make their peace, learn theforeign language, and find many areas in common, but the humble cannot cross the gulf: they feel pushed aside in their own homes» (voir traduction plus bas). Mais, au fait, peut-on citer Macdonald et sa fameuse phrase sans les situer dans l'exact contexte du débat parlementaire du 17 février 1890, qui portait sur le statut qu'il convenait d'attribuer à la langue française dans l'Ouest canadien et dans lequel ceux qui souhaitaient affaiblir, et même annuler, le statut du français invoquaient justement la théorie du peuple conquis»? Voyons alors les faits. Les francophones perdaient leurs écoles les unes après les autres, au Manitoba, ailleurs dans l'Ouest et même en Ontario. La langue française perdait son statut officiel au Manitoba, l'année même où Macdonald fit sa célèbre déclaration, et elle n'allait n'en obtenir aucun, en 1905, quand la Saskatchewan et l'Alberta allaient prendre place, avec nous, au sein de la «Confédération». Quant à la position dans l'ensemble canadien, la langue française devra attendre trois quarts de siècle après Macdonald pour se voir donner (en 1969) le statut de langue officielle. Voilà pour les faits du droit, qui ne plaident pas en faveur de la thèse de John Saul. Quant à ceux de la démographie, ils sont encore plus brutaux. Words, words, words... Voici une traduction de la citation de Lower: «Il est difficile pour les gens de langue anglaise de comprendre les sentiments de ceux qui ont dû subir le joug de la conquête car un événement de ce genre est quasi inexistant dans leurs souvenirs. La conquête est une sorte d'esclavage, autre condition dont ils n'ont aucun souvenir, sauf en tant que maîtres. Pour comprendre la conquête, à l'instar de l'esclavage, on doit la vivre. [ ... ] La structure sociale entière d'un peuple conquis est à découvert devant les maîtres. Les conquis deviennent des citoyens de seconde zone. [ ... ] Il y a aussi la langue étrangère: qu'on l'entende très peu ou à l'occasion, on l'entend, à l'occasion, de la bouche de personnes qui ne laissent aucun doute que les vaincus sont, à leur avis, des êtres inférieurs. Même la gentillesse des supérieurs fait mal. Les instruits peuvent faire la paix, apprendre la langue étrangère et trouver des points de convergence, mais les petites gens ne peuvent franchir le gouffre: ils ont l'impression d'avoir été chassés de chez eux. » ![]() |