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«A la faveur de la "révolution tranquille", un certain nombre d'entre nous se sont engagés dans la recherche scientifique ou philosophique. Dans notre naïveté, nous avons cru que le déblocage était définitif, que l'évolution politique du pays se ferait, comme on dit, normalement. Nous étions plus attachés à des problèmes de culture, comme on dit aussi, ou à des problèmes sociaux. C'est donc par à côté, et toujours avec réticence, que la politique a pu nous mobiliser» Traditionnelle méfiance du savant et du philosophe à l'égard de la politique? Chose certaine, elle n'avait pas empêché jusqu'alors l'auteur du Lieu de l'homme de s'intéresser, fût-ce «avec réticence», au destin politique de la société québécoise. A preuve les nombreux articles des années soixante repris dans la première partie de son livre La Vigile du Québec. En fait, c'est dès 1957, dans un texte programmatique qui sera réédité l'année suivante dans Cité libre: «De quelques obstacles à la prise de conscience chez les Canadiens français», que Dumont formulait l'exigence de «psychanalyser nos consciences malheureuses» en vue de «fonder nos choix dans des fidélités». Reste qu'en octobre 1970, Dumont va, de son propre aveu, prendre soudainement conscience des limites de ce qu'avaient été jusque-là sa réflexion et son engagement politiques et éprouver le besoin de dépasser une certaine «réticence» afin de penser la crise qui venait de le prendre littéralement par surprise, a-t-il écrit. [ ... ] Penser la crise d'octobreBien sûr, la crise d'octobre a surpris tout le monde, les intellectuels comme les autres. Mais alors que ceux qui font profession de penser ne trouveront pour la plupart rien de plus urgent que de surmonter leur étonnement, de dédramatiser l'événement, en recourant à une explication toute faite qui permette de le classer et à la limite de n'y plus penser, Dumont, lui, décide au contraire de prolonger sa surprise dans un effort de compréhension de la crise.
«Comprendre: quelle prétention ou, au mieux, quelle naïveté! Au Québec, la raison est partout en apparence. Contre les drapeaux et les signes, les pouvoirs officiels n'opposent-ils pas les raisons susceptibles de tempérer les rêves d'un peuple soupçonné depuis toujours d'être irréaliste et inconséquent? En certaines contrées de la gauche, je rencontre souvent de semblables apologies de la raison la plus raide [ ... ] Dans un cas comme dans l'autre, le résidu est toujours le même: le sentiment.» Ce n'est pas que Dumont sacralise l'événement: «Une société qui, dit-il, a changé très vite et qui n'a pas digéré à mesure ses transformations rapides, devait se heurter tôt ou tard à un bilan dont le prétexte pouvait être n'importe quoi.» Mais comment effectuer ce bilan? Comment donner sens à ce qui nous arrive, dès lors qu'on a perdu les moyens traditionnels de comprendre, quand les valeurs et les fins de la vie collective n'étant plus données dans une compréhension préalable de la situation - dans ce que Dumont appellera plus tard, dans Genèse de la société québécoise, la référence -, ce qui arrive semble défier les critères de toute compréhension? Voilà bien ce que, selon lui, la crise d'octobre fait apparaître au grand jour: la pauvreté des moyens dont nous disposons, une fois mise hors jeu la traditionnelle conscience de nous-mêmes, pour interpréter notre vie collective. «C'est, affirme-t-il, notre culture qui nous a fait défaut à l'heure de la tragédie», signifiant par là que la société québécoise n'est pas parvenue à se donner cette nouvelle conscience de soi que les transformations profondes qu'elle a subies au cours de la Révolution tranquille exigeaient pourtant. Entre la réalité historique et la conscience historique, entre l'événement et sa compréhension, la crise d'octobre a révélé le divorce. Ce qui explique la «panique» qui s'est emparée de tant de gens à l'automne 1970. Et c'est pour n'y point cédé que Dumont s'est réfugié dans le lieu de la pensée, ou plus précisément dans ce que Hannah Arendt a appelé, en écho à Kafka, «la brèche entre le passé et le futur». Car ce que Dumont découvre et met en évidence dans La Vigile du Québec, c'est que la pensée, après la rupture du fil de la tradition opérée par la Révolution tranquille, ne donne pas accès à «une sorte de point zéro entre le passé et l'avenir», d'où il serait loisible au penseur, à l'intellectuel, de s'élever au-dessus de l'histoire, de sortir de son champ de force pour accéder à «une conscience objective» de l'événement. Au contraire, ce que montre crûment, d'après lui, la crise d'octobre, c'est que la brèche ouverte à la pensée par la Révolution tranquille est un problème pour tous, qu'elle est une affaire politique, celle qui consiste, dans une société qui ne repose plus désormais sur la tradition, à «maintenir ouvert le cercle de la parole démocratique». Mais la démocratie n'est pas une création ex nihilo due à «la main invisible» d'Adam Smith. A moins de la confondre (ce qui est hélas de plus en plus le cas) avec le libéralisme économique ou encore avec la Charte des droits et libertés de la personne, la démocratie a elle-même besoin de s'alimenter à des idéaux auxquels les individus puissent s'identifier, à des solidarités collectives qui ressortissent aux modes de vie, à la culture et à la mémoire historique. Or, le catholicisme faisant désormais défaut, qu'est-ce qui va donner à notre culture sa faculté d'alimenter de tels idéaux et de telles solidarités, s'il est vrai, au surplus, qu'avec la Révolution tranquille le Québec est entré résolument dans un régime expérimental de la culture où celle-ci se veut un «perpétuel chantier», «une donnée relative que l'on peut librement contester»? Parviendrons-nous à nous reconnaître à nouveau, à nous donner une nouvelle référence collective au sein d'une «humanité improvisée» (pour reprendre le titre du dernier essai de Pierre Vadeboncoeur), c'est-à-dire d'une culture, moderne ou postmoderne, dont l'originalité semble résider dans la dispersion de ses éléments et dans le droit inaliénable pour l'individu sans attaches d'en disposer à sa guise? De l'impasse au désarroiCette interrogation que Fernand Dumont soulève quelques mois à peine après la crise d'octobre, cette impasse qu'il s'est efforcé de penser, de comprendre, en quoi nous concerne-t-elle aujourd'hui? A force de vivre dans l'impasse, on finit par s'y habituer, par s'en faire comme on dit une raison. Aujourd'hui, si le sentiment d'une impasse, voire d'une urgence, persiste toujours chez une majorité de francophones du Québec, force est d'admettre que ce sentiment-là ne pousse guère à l'action ni à la réflexion. Ce paradoxe, qui tient en partie à une trop longue «vigile», nul ne peut prétendre désormais y échapper tout à fait. Comme si l'impasse revêtait peu à peu le masque de la fatalité, ou la forme logique de l'aporie, bref, de tout ce contre quoi il est vain de lutter, de s'interroger. Dans un entretien qu'il accordait en 1995 à Georges Leroux, Dumont déclarait: «Je crois que nous sommes devant le désarroi. Personne ne le dit trop officiellement, personne n'ose l'avouer parce que, évidemment, comme discours, ça n'a pas beaucoup d'avenir et surtout ça ne peut pas être beaucoup détaillé. Mais je crois que nous sommes devant le désarroi, et ce désarroi gagne l'ensemble de notre société. De toute évidence, les élites des années soixante, celles qui ont fait la Révolution tranquille, qui ont essayé d'orienter notre société dans une certaine direction - dans une direction je dirais avant tout technocratique, qui a eu ses bons côtés évidemment -, cette élite est fatiguée. Elle n'a d'autre discours que de défendre, en quelque sorte, l'entreprise dans laquelle elle s'est engagée; elle ne représente plus, je crois, les inquiétudes, les désarrois de notre société, qui est confrontée au vide et à la menace - qu'on n'ose pas envisager en face - de sa disparition. » Pessimisme et espéranceIl y a peu de chance en effet que ce désarroi soit officiellement reconnu, l'élite en question ayant rangé pour de bon les Fernand Dumont et les Pierre Vadeboncoeur dans le camp des nostalgiques et des pessimistes chroniques, des empêcheurs d'improviser en rond. Dumont un pessimiste? Sans doute. Il n'est pas certain, toutefois, que le pessimisme, bien loin d'être le contraire de l'espérance, n'en constitue pas, en particulier à notre époque de simulacres, la pierre de touche: ce qui, en mesurant l'espérance au désarroi, à l'aveuglement et à la détresse sur lesquels elle doit être gagnée, permet de ne pas la confondre avec toutes les caricature qu'on nous en offre.Que pessimisme et espérance se conjuguent étroitement chez Fernand Dumont, qu'ils s'impliquent réciproquement, j'en veux pour meilleur indice les deux citations que lui-même a pris soin de placer en épigraphe à La Vigile du Québec. L'une est empruntée à Lionel Groulx, elle dit: «J'espère avec tous les ancêtres qui ont espéré; j'espère avec tous les espérants d'aujourd'hui; j'espère par-dessus mon temps, par-dessus tous les découragés [ ... ] Nous aurons un pays qui portera son âme dans son visage». L'autre est de Ernest Renan, qui, en 1871, au lendemain de l'humiliante défaite de la France aux dépens de la Prusse, écrivait: «Souvenons-nous que la tristesse seule est féconde en grandes choses, et que le vrai moyen de relever notre pauvre pays, c'est de lui montrer l'abîme où il est. Souvenons-nous surtout que les droits de la patrie sont imprescriptibles, et que le peu de cas qu'elle fait de nos conseils ne nous dispense pas de les lui donner.» Qu'est-ce que la mémoire collective aura retenu des événements d'Octobre? Peu de chose, je le crains, faute d'avoir su trouver en elle, en nous, le courage de penser l'impasse que cette crise dévoilait. D'où, trente ans plus tard, l'exceptionnelle actualité de La Vigile du Québec, la pertinence des questions que son auteur continue, par-delà la mort, à nous adresser.
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