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Sincère et troublant octobre

S'il faut critiquer les régimes démocratiques au nom des promesses qu'ils ne tiennent pas, il faut aussi les défendre au nom des possibles libérateurs qu'ils recèlent

Louis Cornellier

LeDevoir 7.10.00



POUR EN FINIR AVEC OCTOBRE

Francis Simard 
Préface de Pierre Falardeau
Éditions Comeau & Nadeau./Agone
Montréal-Marseille, 2000
256 pages


Réédité ce mois-ci, quelque 18 ans après sa parution originale chez Stanké, Pour en finir avec octobre de Francis Simard suscite toujours le même trouble dans l'esprit du lecteur de bonne foi. Rédigé dans un style rugueux et maladroit sainement assumé (le préfacier Falardeau écrit: «Car ce qui fait la force de ce livre, ce sont justement ses faiblesses. Ce qui fait la richesse de ce livre c'est précisément sa pauvreté»), ce témoignage sans pathos mais profondément émotif est celui d'un homme modeste dont l'entêtement n'a pas été ébranlé par les blessures psychologiques.

Quand Francis Simard raconte qu'il n'y a qu'un mot pour expliquer son itinéraire, le mot «sincérité», qui «résume bien tout ce que nous avons fait», il faut le croire. L'octobre qu'il livre dans ces pages est si vrai, si justement rendu, si douloureux, qu'il ne s'invente pas.

Laporte? «Nous l'avons tué», écrit-il, mais qu'on n'aille pas croire que c'est en plastronnant: «Et les maudits qui croient ou qui pensent que nous avons pu faire cela froidement, sans réagir, sont dans les patates jusqu'aux oreilles. J'aurais le goût de dire qu'ils ne savent plus ce que c'est que de vivre, d'être humain. »

Mais comment devient-on, alors, terroriste improvisé, puisque c'est malgré tout de cela qu'il s'agit, qu'on le dise ainsi ou non? Comment peut-on se dire «contre la violence», en «désaccord pour les coups d'éclat, les bombes», se montrer sensible au désarroi d'un Laporte prostré, affirmer que «la mort d'un homme, humainement parlant, c'est injustifiable», et, du même souffle, assumer des hold-up, un enlèvement et un meurtre? «Le quotidien, la réalité vécue tous les jours autour de moi, à portée de mes yeux, constituent la réponse, la seule vraie, la seule valable. Pourquoi octobre? Pourquoi la nécessité de l'indépendance? Pourquoi la prison? Parce que la vie qu'on nous fait vivre est ainsi faite que nous devons nous battre, réagir tout le temps si nous voulons lui rendre la seule qualité qu'elle devrait posséder: de la vie, maudit!»

C'est son passé de militant, ses convictions enracinées dans un «vécu» d'injustices qui font dire à Francis Simard qu'«il y a eu de .l'improvisation en octobre, mais pas tant que ça». Pourtant, son propre récit démontre le contraire en reconstituant les étapes d'un engrenage tragique. L'enlèvement de Laporte? «Bref, nous n'avons presque rien, à part la volonté d'agir Il faut faire quelque chose. Ce qui se présente le plus naturellement, parce que c'est un enlèvement qui a déclenché toute la crise, c'est d'en faire un autre.» La mort de Laporte? Un choix, sûrement, mais aussi la suite quasi inévitable, dans les circonstances, de sa tentative d'évasion désespérée qui l'a laissé gravement blessé.

«Nous avons répondu avec nos tripes», répétera souvent Simard, confirmant ainsi, malgré lui, qu'à des convictions viscérales ont succédé d'imprévisibles barouds d'honneur. En finir avec octobre, cela voudrait peut-être dire reconnaître cette terrifiante logique, mais Simard s'y refuse.

Aussi, quand il s'offusque du fait qu'on leur «parlait comme on parle à des jeunes pleins d'idéaux, de romantisme», il est difficile de lui donner raison. Il faudrait, pour cela, accepter l'idée selon laquelle notre démocratie n'en est pas une et que tout n'y est que mensonges et tromperies à démasquer. Quand Falardeau, inutilement provocateur dans les circonstances, écrit que «Simard est un homme dangereux. [...] Parce qu'il ose penser par lui-même, en dehors des modes, des idées toutes faites, des diktats terroristes des intellectuels du pouvoir», c'est cela qu'il défend, et c'est par là que lui et Simard ont tort.

Le défi du militant

Qu'on me comprenne bien. J'adhère sans réserve à la définition de ce que c'est qu'être humain selon Simard: «C'est, chaque jour, vouloir réaliser quelque chose. Pas de grosses affaires. La vie, vivre, c'est presque jamais ça. Réaliser des petites choses qu'on pourrait appeler son quotidien, qu'on pourrait appeler la vie. C'est important de vivre ça, la vie. Il ne faut pas se la faire voler. Il ne faut pas passer à côté. » Ce que je conteste et refuse, c'est le discours du renversement radical du «tout pourri» qui accompagne cet essentiel poème.

Nos fragiles et imparfaites démocraties (le pléonasme est volontaire) ne sont rien d'autre qu'un refus de l'engrenage tragique qui place le salut dans la seule fidélité à ses tripes, rien d'autre qu'un éloge du politique considéré comme un antidote - parfois faible mais c'est le seul que nous ayons - au despotisme et aux passions populaires incontrôlées. Aussi, s'il faut dénoncer et combattre ceux qui s'en servent à des fins aliénantes pour les autres, il importe aussi d'éviter le piège du radicalisme du jugement d'ensemble, qui prépare le terrain à un radicalisme de l'action souvent contre-productif.

Le complexe défi du militant pourrait en ce sens se résumer ainsi: s'il faut critiquer les régimes démocratiques au nom des promesses qu'ils ne tiennent pas, il faut aussi les défendre au nom des possibles libérateurs qu'ils recèlent. Or l'ostensible mépris que réservent Simard et Falardeau aux actuelles démocraties canadienne et québécoise en grossissant à la loupe leurs seuls ratés équivaut à un refus de reconnaître la légitimité d'une telle posture. Ne reste plus, dès lors, qu'un affrontement entre un système pourri et des hommes à l'écoute de leurs tripes. Qu'un déprimant paysage social qui ne laisse plus le choix qu'entre l'apathie ou l'engrenage tragique. Ça, oui, ça peut être dangereux.

Entré en discrétion par la force des choses, Francis Simard n'a pas cessé pour autant de croire à la possibilité d'un monde plus juste, plus humain. La réédition de son intense témoignage, 30 ans après les événements d'octobre 1970, offre au lecteur d'aujourd'hui l'occasion de saisir de l'intérieur une démarche militante que son opiniâtreté même a entravée. Elle offre aussi l'occasion de réfléchir aux limites d'un tel type d'engagement.

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