Sur la Crise d'octobre 70





Quelques notes ramassées à bâtons rompus au colloque sur Octobre

70... En passant, la SSJBM fera une tournée des CEGEPS et Universités de la région de Montréal, avec conférences et témoignages de personnes arrêtées, visionnement de film. Cela commencera le lundi 16 octobre à la salle Pauline-Julien au CEGEP Gérald-Godin. J'invite ceux de la région de Montréal qui le peuvent à s'y rendre. Conctater le service d'information de la SSJBM.....

Le FLQ, au sens d'une organisation structurée avec des moyens, ça n'a jamais existé. Il s'agissait de jeunes formant des cellules comme ça, de façon peu organisée. La plupart du temps, ces cellules n'avaient aucun lien entre elles... certaines rivalisant entre elles, soit par conflit de personnalité ou par divergence de vision. Ces cellules étaient sans le sou: il s'agissait de "ti-culs" amateurs très souvent idéalistes. La GRC s'était infiltrée dans ces cellules: la façon la plus courante était de "ramasser" un felquiste, puis d'en faire un collaborateur en échange de son immunité ou de faveurs. En somme, la plupart du temps, c'était des jeunes jouant à la révolution.

La violence politique, vécue au Québec de 1963 à 1973, n'était pas particulière au Québec... Les moins jeunes se rappellent des Black Panthers aux USA et du mouvement étudiant aux USA où la violence du FLQ à comparer c'était de la petite bière... Les Tupamaros en Uruguay.... les mouvements de contestation en Europe. Il ne s'agit pas ici de minimiser la violence du FLQ... mais de la placer dans son contexte.

La violence politique ici n'était guère différente de celle qui avait cours dans plusieurs pays, entre autres aux Etats-Unis avec les Black Panthers, en Amérique latine avec les guérillas de toutes sortes, en Irlande avec l'IRA, au Pays basque avec l'ETA, etc.

Quand Kennedy fut assassiné(1963), le président Aldo Moro (1976 en Italie par les Brigades Rouges qui eux constituaient un groupe très nombreux, d'environ 10 000 personnes, fort bien structuré et avec des moyens), le premier ministre Palme de Suède... et d'autres, il n'y eut pas de mesures de guerre.

Et la violence utilisée par la GRC? C'Était épouvantable: nous savons, grâce aux trois principales commissions d'enquêtes, que la SS/GRC a commis beaucoup plus de crimes qu'en ont été coupables les felquistes officiels....

Mon sentiment: la réaction fédérale à l'affaire d'Octobre 1970 a été, pour l'essentiel, une vaste opération politique. Il s'agissait: a) d'effrayer les Québécois et b) d'associer le PQ au FLQ pour discréditer irrémédiablement les souverainistes. Il se peut que le gouvernement Bourassa, lui, ait sincèrement eu peur et se soit trouvé désemparé .....

Pierre Grandchamp AGQ#10485, 7.10.00




"Enquêtes sur les services secrets" - 1

Joe Ferraris fut en poste pour la GRC à Montréal de 1966-1970 où il menait la lutte antiterroriste sur le terrain. En 1970, il fut nommé à la tête de la fameuse section G (service de renseignements) de la SS/GRC sur les "dirty tricks"...

Normand Lester l'a rencontré plus tard quand il a écrit son livre: "Enquêtes sur les services secrets". A la suite de cette rencontre, Lester écrit:

"Il n'y a jamais eu d'insurrection appréhendée. Le FLQ n'a jamais existé en tant qu'organisation structurée. C'était une soixantaine de mésadaptés socio-affectifs et peut-être une centaine de sympathisants.

Le FLQ ce n'est que des petits groupes improvisés agissant sans coordination, presque sans contact les uns avec les autres.

"L'Insurrection appréhendée"? Un mythe pour justifier la Loi des mesures de guerre.

Quelques heures après l'enlèvement de Cross, la GRC savait que le groupe de Longueuil en était l'auteur. Comme elle a su immédiatement que les frères Rose et leurs amis étaient impliqués dans celui de Laporte.

La Loi des mesures de guerre au lieu d'aider a nui. Beaucoup d'effectifs furent mobilisés pour appliquer la Loi des mesures de guerre. Sans cela, Cross aurait été retrouvé beaucoup plus tôt".

Pierre Grandchamp, 8.10.00




"Enquêtes sur les services secrets" - 2

Tiré de Normand Lester "Enquêtes sur les services secrets", p. 144 et suivantes:

Dans la nuit du 26 juillet 1974, une bombe dont il s'apprête à activer le mécanisme, éclate au visage de Robert Samson. cela se passe derrière la maison du président de Steinberg's à Ville Mont-Royal. Samsom est membre des SS-GRC (services secrets de la GRC) qui arrondit ses fins de mois en faisant des piges pour la pègre....

"J'ai fait pire pour la Force" répond-il au Commissaire Cyrille Delage qui l'interroge sur ses activités de dynamitero. Tout ce que nous savons sur les activités criminelles de la GRC au Québec dans les années 70 procède de cet aveu. Au cours de son procès, Samson révélera comment la GRC a mis la société québecoise sous haute surveillance. Comment avec d'autres policiers, il a cambriolé les locaux de l'Agence de Presse libre. Il dira avoir participé à d'autres opérations illégales pour la GRC.

Troublé par les révélations de Samson, le premier ministre Lévesque crée la Commission d'enquête Keable chargée de faire la lumière sur les activités illégales de la GRC au Québec.Immédiatement Trudeau lance la Commission McDonald. Le fédéral veut par tous les moyens empêcher la Commission Keable de découvrir que la GRC n'a fait qu'obéir aux ordres de ses maîtres politiques.

Richard Cléroux écrira: "Le fédéral cacherait des preuves, refuserait de remettre certains documents à la Commission sous prétexte qu'ils pouvaient compromettre la sécurité de l'Etat. Et quand ce prétexte était invraisemblable, il déclarerait que les documents en question étaient documents secrets du cabinet. De même le fédéral contesterait devant les tribunaux la compétence de la Commission Keable et attaquerait publiquement son intégrité".

Le gouvernement Trudeau réussira à entraver puis à bloquer complètement les enquêtes de la Commission Keable. La Cour suprême décidera qu'un gouvernement provincial ne peut enquêter sur les opérations du fédéral. Ensuite, les avocats du gouvernement parviendront à limiter les pouvoirs d'equête de sa propre Commission McDonald.

En 1971-1972, Donald Cobb (celui qui dirige les services de sécurité du SS/GRC (services secrets ou services de renseignements) avait supervisé la rédaction des faux communiqués du FLQ (P.364). Or ce Cobb était "l'oeil du cabinet libéral à la GRC" et l'homme de confiance des libéraux fédéraux.

En 1993, Lester diffuse au Téléjournal un reportage intitulé: "Un ancien voleur de dynamite nommé chef des services secrets fédéraux au Québec". En effet, Normand Chamberland, au début des années 70, avait participé à un vol de dynamite effectué par le SS/GRC. Il avait lui-même, devant la Commission McDonald, reconnu qu'il conduisait la voiture des cambrioleurs de la GRC. Chamberland venait d'être nommé chef du SCRS (services de sécurité ou services secrets) au Québec. p. 278.

Cité par Pierre Grandchamp AGQ



James Richard Cross

Tiré de J.F. Conway dans "Des comptes à rendre":

Trois jours après la mise en vigueur de la Loi des mesures de guerre, le gouvernement sollicita le soutien de la Chambre. Le chef du NPD (et ses 15 députés) Tommy Douglas, se leva, seul, pour s'opposer au gouvernement comparant l'invocation de la loi à "l'utilisation d'un marteau-pilon pour écraser une noix".

Il y a 30 ans aujourd'hui était enlevé James Richard Cross par une cellule du FLQ...

Voici quelques notes ramassées dans "Dans l'oeil de l'aigle" de J.-F. Lisée:

"C'était l'histoire de 6 gamins qui essayaient de faire une révolution" - James Richard Cross quelques instants après sa libération ".

"Déclaration aux Communes de Jean Marchand décrivant "un complot impliquant jusqu'à 3000 terroristes armés de mitraillettes, fusils et dynamite, et l'infiltration par le FLQ des niveaux décisionnels des gouvernements de Québec et d'Ottawa"... déclaration faite peu après la mise en place de l'imposant filet policier mis en place à 4h00 a.m. le 16 octobre par l'adoption dees mesures de guerre."

"Arrêté le 5 novembre Bernard Lortie (dans un appartement où 2 autres responsables du rapt de Laporte échappent aux policiers en se dissimulant dans le double plafond d'un placard), Lortie déballe sa marchandise et raconte l'amateurisme avec lequel la prise d'otage fut improvisée, en 48 heures et sans un sou vaillant".

"L'enlèvement banal, fantaisiste de Pierre Laporte par 4 jeunes ratés met en cause le concept d'un FLQ à la structure élaborée et capable de mettre à genoux le gouvernement du Québec", écrit le consul général John Topping des USA à Montréal John Tupping - " Moins que la cellule Libération (qui détient toujours Cross) et les autres cellules du FLQ ne s'avèrent plus expertes et mieux organisées que ne l'étaient Lortie et cie, les doutes sur la nécessité d'imposer la Loi des mesures de guerre."

La GRC et son service de renseignement, qui s'occupaient d'espionner et de nettoyer les noyaux subversifs (communistes, troikistes et autres) ont étendu leurs griffes aux mouvements souverainistes et indépendantistes et au Gouvernement du Québec. C'est ainsi qu'on a espionné le gouvernement de l'Union Nationale (1966-1970)... surtout Johnson, Masse et Cardinal. Marcel Masse, lors d'un périble en France pour rencontrer les autorités françaises, a été suivi par des espions de la GRC.

Cité par Pierre Grandchamp AGQ#10451, 5.10.00



PET savait qu'il n'y avait pas insurrection

La Presse, vendredi 31 janvier 1992, A2.

"Le cabinet fédéral savait qu'il n'y avait pas d'insurrection en octobre 1970."
Gilles Paquin.

Le cabinet fédéral savait parfaitement que la police arrêterait des centaines de personnes innocentes sans pour autant s'attendre à retrouver les deux otages du Front de libération du Québec, Pierre Laporte et James Cross, lorsqu'il a décrété la loi des mesures de guerre en octobre 1970.

C'est ce que révèle les procès-verbaux des réunions du cabinet Trudeau des 14 et 15 octobre 1970, documents gardés secrets pendant 21 ans, qui ont été rendus publics ces derniers jours en vertu de la loi d'accès à l'information.

Même si Québec et Ottawa ont toujours soutenu qu'ils avaient eu recours à la loi des mesures de guerre pour contrer "une insurrection appréhendée", les procès-verbaux indiquent que peu de ministres fédéraux y croyaient.

Au cours de la dernière rencontre du cabinet avant l'entrée en vigueur de la loi le 15 octobre au soir, au moins trois ministres, MM. Ron Basford, Mitchell Sharp et Joe Greene, soulignent que le "le gouvernement n'a pas démontré qu'il existe un danger d'insurrection".

Le ministre des Consommateurs et des Corporations, Ron Basford, souligne à ses collègues que même le comité de la sécurité et du renseignement du cabinet n'est pas arrivé à cette conclusion. Ce à quoi le premier ministre Trudeau réplique que les corps policiers ne s'entendent pas sur le nombre de felquistes et que les chiffres varient de 200 à 1000.

La veille pourtant, le commissaire de la GRC, Len Higgitt, avait déclaré lors d'une réunion de ce comité que les forces policières du Québec et la GRC avaient dressé une liste de 188 suspects. M. Higgitt avait également souligné que leur arrestation devait se dérouler en quatre phases:

- dans une première rafle on veut arrêter 68 purs et durs membres du FLQ en quelques heures;
- dans la deuxième, peut-être simultanée, on veut arrêter 48 maoïstes;
- dans les deux suivantes, on doit appréhender deux groupes de 35 personnes. (La GRC ne fournit aucune raison.)

Le commissaire a ensuite précisé que la plupart de ces personnes vivaient à Montréal. Il a noté que le secrétaire exécutif du premier ministre Robert Bourassa, M. Julien Chouinard, lui a dit que la police du Québec songeait pour sa part à effectuer au moins 900 arrestations pour frapper "tous les révolutionnaires". "Nous croyons que ces chiffres sont gonflés", a ajouté M. Higgitt.

Tout en étant d'accord avec l'adoption d'une loi spéciale ou le recours à la loi des mesures de guerre afin que la police puisse effectuer des "arrestations préventives" et surtout détenir ces gens au-delà des 24 heures que permet le Code criminel sans porter d'accusation, le ministre de la Justice John Turner dit craindre l'engorgement du système.

À son avis, les gouvernement ont déjà perdu "la guerre psychologique" contre le FLQ faute de trouver des coupables. Il vaut mieux concentrer les efforts des policiers sur les membres du FLQ que de s'embarrasser des sympathisants et simples suspects, dit M. Turner.

Le ministre admet également ne posséder aucune preuve qu'il existe une liste de membres du FLQ, mais il se dit capable de démontrer l'existence d'un leadership. Cet avis n'est cependant pas partagé par le sous-ministre de la Justice, D. Christie, qui craint être incapable de convaincre les tribunaux et croit indispensable d'adopter une loi spéciale.

Après de longues discussions au cours desquelles M. Trudeau évoquera à maintes reprises les demandes répétées du gouvernement du Québec en faveur de l'imposition de la loi des mesures de guerre, la majorité du cabinet donnera finalement le feu vert à M. Turner.

À la Chambre des communes, le ministre du Développement régional Jean Marchand laissera entendre qu'il y a 3000 felquistes au Québec. Il avait pourtant participé à la plupart des réunions du cabinet pour se voir contredit par ses collègues alors qu'il prédisait l'écroulement du gouvernement Bourassa.

À leur demande, la liste des suspects a été revisée par les ministres Jean Marchand et Gérard Pelletier avant d'être transmise à Québec. On ne sait toujours pas combien de noms les hommes politiques ont retiré ou ajouté à la liste originale, mais plus tard dans la nuit les forces policières jetaient plus de 500 personnes en prison sans mandat.

Pendant les jours suivants, plusieurs centaines d'autres personnes étaient arrêtées et détenues, la plupart de sept à 21 jours. Les divers corps policiers effectuaient 4600 perquisitions et portaient finalement des accusations contre seulement 36 de ces détenus. Dix mois plus tard, le Procureur général abandonnait les poursuites faute de preuve.

Il ressort de l'étude de ces procès-verbaux que les hommes politiques savaient pertinemment que les forces policières n'allaient pas résoudre la crise plus rapidement en suspendant les droits de la personne de centaines de leurs concitoyens.

Le commissaire Higgitt a d'ailleurs affirmé au cours d'une de ces rencontres du cabinet que les corps policiers ne manquaient pas de personnel et pouvaient très bien poursuivre leur travail dans le cadre de la loi. Il admettait cependant qu'aucune solution n'était en vue, mais disait détenir un bon filon depuis que ses hommes suivaient la trace de Paul Rose.

Pour sa part, le premier ministre Trudeau se montre préoccupé face aux critiques qui ne manqueront pas de monter de la population et des médias si la police arrête 250 personnes comme le veut le gouvernement Bourassa. Afin d'éviter que ces personnes deviennent des martyrs et que la cause du FLQ gagne de nouveau adeptes, M. Trudeau prévient ses ministres que le gouvernement devra songer à la censure des médias et à une campagne de contre-propagande vigoureuse.

L''entrée des forces armées au Québec, la diffusion d'informations alarmistes et le survol de certaines régions par des avions et des hélicoptères font partie de cette campagne psychologique dont discutent les membres du cabinet. Le lieutenant-général M. Dare expliquera d'ailleurs en détail, lors de ces rencontres, comment il entend mener les opérations.

Les documents démontrent clairement que Québec souhaitait autant, sinon plus, le recours à la loi des mesures de guerre qu'Ottawa. Le rôle joué par les émissaires des premiers ministres, MM. Marc Lalonde à Ottawa et Julien Chouinard à Québec, demeure par contre plus discret étant donné que les documents du cabinet qui viennent d'être dévoilés ont été amputés de plusieurs pages.

Dorénavant, avec la divulgation de ces documents secrets, les ministres et fonctionnaires des deux capitales qui ont décidé de recourir à la loi des mesures de guerre ne pourront plus se contenter de blâmer les forces policières comme ils ont fait devant les commissions d'enquêtes. Les policiers donnaient l'heure juste aux gouvernements, mais ceux-ci n'en faisaient pas autant pour leurs concitoyens.

Cité par Pierre Grandchamp AGQ#10458, 6.10.00




Octobre: Trudeau est contredit

La Presse, dimanche le 14 novembre 1993. pp. A1 et A2.
"La version de Trudeau de la Crise d'octobre est contredite". Gilles Paquin.

Les documents officiels obtenus en vertu de la loi d'accès à l'information et les témoignages entendus par deux commissaires d'enquête contredisent la version "très particulière" de la Crise d'octobre 70 livrée cette semaine par l'ancien premier ministre Pierre Elliott Trudeau.

C'est ce que soutiennent, documents à l'appui, deux chercheurs qui se penchent depuis des années sur ce chapitre peu glorieux de l'histoire politique canadienne. Les deux hommes soutiennent que M. Trudeau interprète les faits à sa manière pour se donner un beau rôle et justifier le dérapage de son gouvernement.

"Après vingt ans, de nombreux documents secrets deviennent accessibles et permettent de faire une toute autre interprétation de ces événements", dit Reg Whitaker, un professeur de science politiques de l'Université York associé à la Canadian Association for Security and Intelligence Studies.

Il a lui-même effectué une analyse serrée d'un grand nombre de ces textes, maintenant à la disposition du public aux Archives nationales à Ottawa, pour ensuite rédiger un mémoire de 22 pages à l'intention du dernier congrès de l'organisme. Son article a été publié par une revue universitaire en août, mais il a soulevé peu d'attention avant la publication du livre de M. Trudeau.

Selon lui, on peut aujourd'hui affirmer que le gouvernement fédéral a eu recours à la Loi des mesures de guerre sans consulter la GRC et en sachant très bien qu'elle conduirait à l'arrestation de centaines de "dissidents politiques" aucunement liés aux activités du FLQ.

Dans ses Mémoires politiques, une autobiographie lancée à Ottawa mardi, M. Trudeau précise qu'il n'a "aucun regret" quant au comportement de son gouvernement pendant la Crise d'octobre 70. "Ce n'est pas de gaieté de coeur que nous avions pris cette décision", écrit-il, ajoutant même que cette loi lui répugnait profondément".

Les procès-verbaux des réunions du cabinet du 14 et 15 octobre 1970 démontrent que seulement trois ministres anglophones, Ron Basford, Mitchell Sharp et Joe Greene, ont contesté cette décision. Ils ont exigé qu'on leur démontre la nécessité de recourir à la loi des mesures de guerre, mais Trudeau n'a pas répondu à leur demande, dit M. Whitaker.

Si Trudeau a balayé du revers de la main les objections de ses ministres c'est qu'il préférait, pour des raisons pratiques, éviter un débat parlementaire. Ainsi, il répondait à la demande de pouvoirs spéciaux de Québec sans passer par le long processus législatif, expliquent les chercheurs.

Lors de sa compuration à huis-clos devant la Commission d'enquête McDonald, le commissaire de la GRC du temps, Len Higgitt, a reconnu qu'il n'avait aucune preuve de l'existence d'une insurrection appréhendée au Québec. Il soutenait au contraire que la crise était une simple affaire de police que l'on pouvait résoudre avec les moyens d'enquêtes habituels.

Plus loin dans sa biographie, M. Trudeau prétend que " la très grande majorité des personnes arrêtées le furent à la seule initiative de la Sûreté du Québec et de la police de Montréal, sur la foi de renseignements qu'ils avaient eux-mêmes recueillis".

Cette affirmation est "au bord du mensonge", réplique M. Whitaker. Il est clair que le rôle de la GRC était très important, prédominant même, dit-il. Cela a d'ailleurs été confirmé par les témoignages à huit-clos (maintenant connus) devant la Commission McDonald sur les activités illégales de la GRC et la Commission Duchaîne, note M. Whitaker.

À l'époque, le Service de sécurité de la GRC avait 300 agents à son service au seul bureau de Montréal, pendant que les deux autres corps policiers réunis n'en affectaient que 45 à la lutte au terrorisme, note M. Whitaker. La Commission Duchaîne devait d'ailleurs écrire que "le Service de sécurité de la GRC était le mieux équipé pour faire face à la situation".

Même si M. Trudeau laisse entendre que la GRC connaissait peu et mal le mouvement indépendantiste, M. Whitaker soutient qu'il n'en est rien. La GRC coopérait avec la SQ et la police de Montréal au sein de l'Escouade anti-terroriste et son Service de sécurité accouchait, dès 1964, d'un premier rapport très bien fait sur le "Séparatisme et la subversion".

D'autres rapports de la GRC, produits au cours des mois et des années suivantes, faisaient le tour des divers mouvements québécois. Tout y passait, depuis les groupuscules comme le Front républicain pour l'indépendance, en passant par le RIN et même la Société Saint-Jean Baptiste. Ils précisaient les noms des personnes les plus actives, leurs méthodes et leurs sources de financement. Ces documents étaient transmis au comité du cabinet sur la sécurité, dit M. Whitaker.

Finalement, le professeur Whitaker s'emporte lorsqu'il évoque les passages du livre de Trudeau traitant des directives qu'Ottawa donnait à la GRC. L'ancien premier ministre écrit: Bien entendu, il n'était pas question d'inciter les policiers à faire enquête sur l'opposition démocratique en tant que telle et encore moins d'avoir recours à des moyens illégaux". Quel culot, dit M. Whitaker.

"Le comité du cabinet sur la sécurité à donné le feu vert au Service de sécurité de la GRC lui permettant de compiler de l'information sur les membres des groupes indépendantistes, dont le RIN, dès les milieu des années 60", rappelle M. Whitaker.

Selon lui, cela s'est accentué lorsque sous la direction de M. Trudeau, ce même comité a demandé à la GRC, en décembre 69, d'obtenir davantage d'informations sur le "mouvement séparatiste" dans son ensemble. On a alors suggéré à la GRC de traiter ce mouvement de la même manière que le Parti communiste.

On peut mesurer l'étendue de la mission confiée au Service de sécurité de la GRC en lisant le mémoire préparé par M. Trudeau à l'intention de ses collègues, ajoute Pierre Cloutier, un avocat qui a fondé le Centre de recherche sur la sécurité et le renseignement de Montréal.

La recommandation adoptée par le comité du cabinet Trudeau se lit comme suit: "Que l'on demande à la GRC de fournir un rapport détaillé sur l'état du séparatisme au Québec tant en matière d'organisation, de nombre de personnes, de liens entre les organismes, de stratégie, de tactique et d'influence étrangère".

Cité par Pierre Grandchamp AGQ#10459, 6.10.00





Trudeau n'a pas consulté la GRC

Le Gouvernement Trudeau, à la fin des années 70, a créé la Commission McDonald pour enquêter sur les activités illégales de SA police la GRC. Dans le rapport de la Commission McDonald, au paragraphe no 21, il est écrit:

"Le commissaire Higgitt (grand patron de la GRC) a déclaré sous serment que le gouvernement n'a pas demandé à la GRC si, à son avis, une proclamation devait être lancée en vertu de la loi ou en d'autres mots s'il existait un "état d'insurrection appréhendée" dans la province de Québec. Selon son témoignage, la GRC se garda de recommander au gouvernement de lancer une proclamation en vertu de la loi et ne fut pas consultée à ce sujet. Elle devait aussi s'abstenir de tout commentaire sur le projet du gouvernement d'invoquer la Loi sur les mesures de guerre".

Cité par Pierre Grandchamp AGQ#10474, 6.10.00





La GRC a volé les listes du PQ à la demande de Trudeau

La Presse, samedi 21 mars 1992. p. A1 et A2.
"La GRC a volé les listes du PQ à la demande du cabinet Trudeau". Gilles Paquin.

Le Service de sécurité de la GRC a volé la liste des membres du Parti québécois en janvier 1973 à la demande expresse du conseil des ministres de Pierre Trudeau. Le cabinet a émis une directive à la GRC à ce propos lors de sa réunion du 19 décembre 1969.

C'est ce que révèle le témoignage devant la Commission d'enquête McDonald du directeur des Services de sécurité de la GRC, John Starnes. M. Starnes est maintenant à la retraite.

Les procès-verbaux des travaux de la Commission McDonald viennent tout juste d'être rendus publics après avoir été gardés secrets pendants 14 ans dans le but de cacher les motifs politiques de cette opération policière illégale.

Ces informations inédites ont récemment été déposées aux Archives publiques du Canada à Ottawa. Elles permettent pour la première fois de prendre connaissance des témoignages entendus à huis clos en juillet 1978 lors des audiences de la Commission sur les activités clandestines de la Gendarmerie royale du Canada.

Interrogé afin d'établir quel ministre lui avait demandé d'obtenir la liste de membres du PQ, le directeur Starnes a répondu que le gouvernement avait clairement indiqué ce qu'il voulait à trois reprises.

"Je me réfère au procès-verbal d'une réunion du comité du cabinet sur la sécurité avec (le secrétaire du Conseil privé) Gordon Robertson le 14 août; à une autre rencontre en septembre et enfin, à la réunion du cabinet du 19 décembre 1969", a dit M. Starnes.

"Je me souviens qu'on a alors demandé au Service de sécurité d'obtenir la liste de membres des organisations séparatistes. Je n'étais pas présent à la réunion du cabinet, mais je m'appuie sur les documents", a précisé M. Starnes à la demande du procureur du gouvernement, Me Michel Robert. Plusieurs autres pages de ce témoignage explosif ont été censurées avant d'être remises aux Archives du Canada.

La plus importante des organisations visées était le Parti québécois et Starnes a reconnu qu'il avait été décidé d'obtenir la liste des membres, d'établir son organigramme et de découvrir ses sources de financement. L'objectif réel de cette enquête était de répérer les noms des militants du PQ à l'emploi du gouvernement fédéral a conclu de son côté le commissaire Jean Keable.

Lors de sa comparution devant la commission Keable en 1977, un an avant de témoigner devant la commission McDonald, M. Starnes prétendait qu'il n'avait pas informé le Solliciteur général à Ottawa de sa décision "pour éviter que l'opération Ham n'apparaisse obéir à des considérations d'ordre politique".

Une note de service de la GRC signale que cette opération est d'une grande valeur, "car elle fournira la force des renseignements à jour sur la plupart des sujets fichés, ainsi que des statistiques sur le degré d'infiltration séparatiste dans nos secteurs clés: l'éducation, la police, les forces armées, et les gouvernements".

À la requête du procureur de la GRC Me Pierre Lamontagne qui invoquait alors "la sécurité nationale et l'intégrité du Canada", la Commission avait accepté d'entendre les témoignages de plusieurs cadres des Services de sécurité derrière des portes closes.

Ces témoignages secrets ont ensuite été omis du rapport de la Commission afin de protéger les agents de la GRC qui avaient violé les lois, écrit le juge McDonald dans le volume 111 de son rapport déposé en août 1981. Le vol de la liste de membres du PQ par la GRC était connu sous le nom de code "Opération Ham". Cette activité illicite, et d'autres semblables, ont également fait l'objet des travaux de la Commission Keable qui avait été mise sur pied par le gouvernement du Québec en 1977.

Donnant suite aux recommandations de la Commission Keable, le ministère de la Justice du Québec a, un peu plus tard, entrepris des procédures judiciaires contre plusieurs agents de la GRC. Pour différentes raisons techniques, la plupart de ces poursuites ont avorté.

L'opération Ham a été évoquée pour la première fois dans un rapport soumis le 8 août 1972 par le caporal Maurice Goguen de la section G du Service de sécurité de la GRC à Montréal. Ce projet présenté à ses supérieurs à Ottawa a été rapidement pris en main par le quartier général qui a ouvert un dossier le 19 août suivant.

Dans son rapport, M. Goguen informait ses patrons du fait que le PQ utilisait un ordinateur de marque Burroughs pour tenir à jour sa liste de membres. Cet appareil était situé dans les locaux des Messageries Dynamiques, rue Jeanne-Mance, à Montréal.

Après étude du dossier et des recherches de ses hommes sur les lieux pour étudier les moyens à prendre en vue de s'emparer de cette liste sans laisser de traces, le directeur John Starnes donnait finalement le feu vert à l'opération le 14 novembre suivant.

L'opération devait être reportée à deux reprises et c'est finalement dans la nuit du 8 au 9 janvier 1973 que des membres de la GRC ont neutralisé le système d'alarme pour ensuite s'introduire dans les locaux des Messageries Dynamiques et faire main basse sur la liste du PQ.

La liste fut copiée la même nuit sur un ordinateur de la firme M.I.C.R Systems, Westmount Square, et remise en place quelques heures plus tard.

La copie a ensuite été transmise aux quartiers-généraux de la GRC à Ottawa.

Deux ans plus tard, soit en juillet 75, des officiers de la GRC estimèrent préférable de la détruire pour éviter que le gouvernement fédéral ou la force policière elle-même ne se retrouvent dans une situation embarrassante s'il venait à être révélé que le Service de sécurité s'était procuré ce type d'information sur un parti politique parfaitement légal et démocratique.

Cité par Pierre Grandchamp AGQ#10479, 6.10.00