Notre histoire falsifiée

La série Le Canada: une histoire populaire
omet une donnée historique capitale de la colonisation de la Nouvelle-France

MICHEL GAUDETTE
Historien

dans LeDevoir 9.11.00



Il semble bien que la série historique Le Canada: une histoire populaire sera marquée par des préoccupations politiques pancanadiennes. En plus de ce défaut, elle retombe dans une malheureuse tendance de l'historiographie d'ici, celle d'ignorer le facteur huguenot dans la colonisation de la Nouvelle-France, ainsi que celle d'occulter volontairement ou non les incidences majeures de ce facteur sur le destin même de la colonie. En réaction à la série, le grand historien de la Nouvelle-France, Marcel Trudel, a justement soulevé cette problématique de l'absence du phénomène huguenot dans notre historiographie.

Ce qu'il faut dire et que beaucoup ignorent, c'est que la plupart des tentatives pionnières d'établissement en Nouvelle-France seront confiées à ces protestants français, communément appelés huguenots. Pourquoi? Parce que ces huguenots possèdent l'expertise dans ce domaine. En effet, puisque la Nouvelle-France à ses débuts sera considérée comme une entreprise commerciale reliée beaucoup à la traite des fourrures, les huguenots possèdent l'expertise navale, entrepreneuriale et bancaire nécessaire au développement des colonies françaises. Ceux-ci vont effectivement commercer avec le port de Boston dans la première moitié du XVIIe siècle. C'est ainsi que les premières tentatives de colonisation en Nouvelle-France seront confiées aux Roberval, Chauvin et De Monts, qui sont huguenots.

Malheureusement, les réactions anti-protestantes dans le royaume de France avec le siège de La Rochelle vont cristalliser les peurs face aux huguenots. La Compagnie de la Nouvelle-France, créée en 1627, exclura officiellement les huguenots de la Nouvelle-France. Ce qui aurait pu s'annoncer prometteur pour la Nouvelle-France avec tout l'apport huguenot, ceux-ci étant une des catégories les plus fortunées du royaume, se verra annihiler sous la pression du cardinal de Richelieu et de ses acolytes jésuites et récollets. Il n'est d'ailleurs pas étonnant que ces deux communautés soient actives dès les débuts de la colonie. Elles feront la chasse aux huguenots...

En se privant de l'expertise nécessaire à la colonisation qu'auraient pu lui fournir les huguenots, le royaume de France allait ainsi nourrir son ennemi anglais dans les 13 colonies d'Amérique. En effet, avec les persécutions religieuses en France, des milliers d'huguenots vont émigrer dans les 13 colonies anglaises d'Amérique, apportant avec eux toute leur expertise entrepreneuriale, commerciale et bancaire qu'ils mettront cette fois au service du roi d'Angleterre. Ils coloniseront la région de New York (Manhattan, Staten Island), l'arrière-pays du Massachusetts et même la Virginie.

Aux yeux d'une certaine historiographie anglo-saxonne, l'exclusion des huguenots de la Nouvelle-France allait s'avérer une bourde historique et diplomatique sans mesure. C'est ainsi que l'historien américain Charles W. Baird qualifiera cette décision historique du royaume de France: «In this prohibition [l'exclusion des huguenots de la Nouvelle-France], religious intolerance pronounced the down of the French colonial system in America. The exclusion of the huguenots from New France, was one of the most stupendous blunders that history records [ ... ] Industrious and thrifty, and anxious at any sacrifice to enjoy the liberty of conscience denied them at home, they would have rejoiced to build up a French state in the New World. » De nombreuses réactions à la suite du deuxième épisode de la série Le Canada: une histoire populaire ont soulevé la problématique d'une absence de volonté réelle de coloniser la Nouvelle-France. De Jacques Cartier à l'intendant Talon, la France n'aura colonisé la Nouvelle-France que d'environ 2000 colons, soit sur plus d'un siècle! Une des causes de la faillite coloniale en Nouvelle-France pourrait ici se retrouver dans l'exclusion des huguenots, puisque le nombre de ceux-ci colonisant les 13 colonies au sud sera supérieur au nombre de colons envoyés durant tout le Régime français. Un des premiers recensements à la suite de la Révolution américaine signalera la présence de plus de 100 000 Américains d'origine huguenote.

C'est ainsi que notre historiographie d'ici, à cause de cette emprise catholique sur nos premiers historiens, aura occulté tout l'apport huguenot et franco-protestant dans notre historique. Un des meilleurs exemples de cette ignorance volontaire ou non se situe dans tout l'apport franco-protestant et la quête du gouvernement représentatif et responsable aux XVIIe et XIXe siècles. C'est ainsi que notre historiographie aura occulté tout l'apport d'un Du Calvet, qui aura publié un manifeste politique important dans cette quête et intitulé Libre appel à la justice de l'Etat. Et que penser des Papineau père et fils dont nos historiens semblent tout ignorer de leur origine huguenote! L'historien du protestantisme d'ici, Rieul P. Duclos, signale que le fameux Louis-Joseph Papineau «ne cachait à personne ses origines huguenotes». Pour une historiographie d'ici fortement teintée de catholicisme, il apparaît fort difficile de présenter un de nos plus illustres politiciens comme un fils de la Réforme protestante!

La série Le Canada: une histoire populaire pèche dans le même sens historique, celui d'ignorer volontairement ou non ce qui n'est pas d'origine catholique. A quand une véritable histoire capable de rendre compte de façon holistique de l'apport du franco-protestantisme dans notre histoire?