![]() |
Québec français
LeDevoir 12.2.00 I1 y a quelques années à Paris, dans une soirée, je surpris une conversation entre deux Français d'une trentaine d'années qui venaient de faire connaissance: dès qu'ils se furent rendu compte qu'ils travaillaient pour la même grande société internationale, ils se mirent à parler anglais entre eux. Au Québec, nous avons bien connu autrefois ce tropisme qui faisait passer certaines personnes à l'anglais quand elles avaient trop bu. l'ivresse libérait un désir inconscient d'être Anglais, d'appartenir au peuple fort. C'était l'exemple type du «réflexe du colonisé». Ce qui arriva à mes deux Français peut-il être appréhendé grâce à l'expérience québécoise? Peut-on le rapporter à ce mépris de soi canadien-français qui a tellement servi de repoussoir au mouvement souverainiste dans les années 60 et 70 ? Sans doute, comme bien des Canadiens français du temps des porteurs-d'eau-nés-pour-un-petit-pain, mes deux jeunes cadres dynamiques parlaient fort mal l'anglais, peinant à se communiquer des platitudes, cependant que leur excitation, je dirais presque physique, de baragouiner l'anglais montrait que c'était le fait même de s'en remplir la bouche qui importait pour eux. Et pourtant, je peux affirmer que la fameuse histoire belge selon laquelle on peut s'enrichir en achetant un Français à sa valeur et en le revendant à celle qu'il croit avoir s'appliquait à ces deux-là... Chez eux, nul mépris de soi à compenser, bien au contraire. Si parler anglais servait de signal identitaire pour se présenter et se reconnaître mutuellement comme Français mondialisés, cela ne contredisait pas mais prolongeait chez eux un sentiment de supériorité bien ancré. Langue et culture universelles J'ai été élevé dans l'idée que la langue et la culture françaises étaient universelles. Sans doute cette universalité du français, hommage de Frédéric II et de tant d'autres francophiles de tous les pays, puissants ou humbles, à travers les siècles, était-elle une illusion, mais si puissante, si imprégnée, si bien élevée en dogme politique par la Révolution et sa Déclaration des droits de l'homme, qu'elle demeure inséparable de l'identité française comme de la part française de l'identité québécoise qui doivent maintenant relever le défi de la mondialisation. Car aujourd'hui, le préjugé universaliste est anglophone, protestant et libéral. Quand on parle couramment l'anglais et qu'on vit avec des anglophones, comme c'est notre expérience quotidienne en Amérique, on sait que, pour l'anglophone, il n'y a pas d'autre langue qui soit réellement l'égale de la sienne et que «l'ouverture à l'autre» se fait toujours dans le même sens. L'anglophone estime sincèrement que c'est évoluer dans le sens du progrès universel que d'adopter sa langue. Et régresser aux temps prémodernes que de faire des lois afin d'empêcher son hégémonie. Résister fait petit. S'obstiner dans sa langue procède de la crispation provinciale; ce qui abandonne le terrain à l'anglais prouve une ouverture d'esprit sur le monde. C'est en toute bonne conscience et pour le bien des peuples que l'anglais aspire à remplacer toutes les langues nationales. Comme les Français de naguère qui clamaient généreusement que tout homme avait deux patries, la sienne et la France, aujourd'hui, tout homme a deux langues, la sienne et l'anglais. L'universalité du français n'existe pas pour l'anglais globalisant, le français n'est qu'un idiome de village parmi les autres, les droits de l'homme sont une conquête américaine. Un défi particulier Aux francophones, la mondialisation lance donc un défi particulier, un défi distinct comme dans société distincte. Pour l'homme et la femme de culture française, il ne s'agit pas de dépasser sa culture particulière pour accéder à une culture universelle mais de changer de culture universelle. Il y aurait un livre à écrire... Par exemple, comme me le faisait remarquer l'année dernière mon ami François Ismert, Français devenu Québécois (ce qui n'est pas évident non plus), la mondialisation réalise la victoire finale du protestantisme sur le catholicisme. L'universel français catholique succombant après des siècles devant le particulier anglo-saxon érigé en valeur universelle (mon ami et moi aimons bien prendre de gros risques avec les grandes idées). Deux articles d'un journal étalé devant nous décrivaient, l'un les menaces qu'Internet fait courir à la vie privée, l'autre la confession publique à laquelle venait, dans une église et selon la tradition protestantes, de se livrer le président des Etats-Unis pour demander pardon au peuple américain de ses turpitudes adultères et surtout de lui avoir menti à ce sujet. Internet et la tradition protestante. de la confession publique... Et si installer une webcam dans sa chambre, ses toilettes, son oesophage, offrir en spectacle à l'univers ses moindres privautés, n'était qu'un symptôme délirant de l'universalisation du particulier, si ce n'était qu'aller au-devant des exigences de transparence du libéralisme mondialisé? Il y aurait tant à dire. Autre, exemple, le marché, unique espace commun de l'humanité, tente déliminer le politique et la culture, piliers de l'universalisme français.
De quoi réfléchir aux véritables enjeux de ce qu'on appelle francophonie?
|