Jacques Julliard, le Québec et la solution finale

Yolande Cohen et
Marcel Fournier

Les auteurs sont respectivement professeur titulaire au département d'histoire de l'Université du Québec à Montréal et professeur titulaire au département de sociologie de l'Université de Montréal.

La Presse, Montréal, mardi 14 mars 2000




"Solution finale", "marranes linguistiques". Que se passe-t-il au Canada ? L'heure est-elle si grave qu'il soit nécessaire d'invoquer à la fois le nazisme et l'Inquisition ?

Dans une chronique publiée dans Le Nouvel Observateur, le 2 mars, Jacques Julliard s'est visiblement emporté et, tel un De Gaulle du haut du balcon de l'hôtel de ville, il lance un appel à la résistance à ses frères québécois et il interpelle les politiciens français pour les presser d'intervenir. Où ? Au Canada, pays qui a besoin qu'on lui donne des leçons de "démocratie".

À lire ce texte, on a l'impression que les Québécois francophones sont en danger et qu'ils risquent de passer sous le "rouleau compresseur anglo-saxon" et de "perdre toute identité". En d'autres mots, il y aurait une menace d'extinction.

Qui est responsable ? Le Canada et son projet de loi C-20.

Comment s'en sortir ? Obtenir l'aide de la France, et de la francophonie pour contrer l'impérialisme anglo-saxon qui risque de réduire les francophones au statut de "colonisés" et de "marranes linguistiques" si la Chambre des communes du Canada adopte dans quelques semaines le projet de loi C-20.

Habitués à une telle emphase de la part des parties qui ont intérêt à présenter la situation comme catastrophique, nous trouvons invraisemblable qu'un historien et essayiste de la trempe de Jacques Julliard puisse souscrire à une telle vision des choses. C'est pourquoi nous voulons rectifier certaines inexactitudes, mais sans rentrer dans les détails techniques.

N'oublions pas que deux référendums ont eu lieu, en 1981 (sic) et 1995, et qu'ils ont fortement ébranlé les opinions publiques canadiennes et québécoises. Dans ce contexte de débat constitutionnel ininterrompu depuis vingt ans, comment s'étonner que le gouvernement fédéral, principal partenaire du Québec, se soucie des circonstances dans lesquelles se tiendrait un éventuel troisième référendum sur la souveraineté ? (À ce titre, il ne s'agit que de ce type de référendum dans le projet de loi, les provinces étant libres de tenir les référendums qu'elles veulent).

Comment s'étonner aussi que le gouvernement du Canada insiste, à la suite du jugement de la Cour suprême, pour qu'une question claire soit posée aux électeurs, quand on sait que les deux précédentes ont semé le doute sur ce qu'on entendait par la souveraineté-association, au point que les débats sur cette question font encore rage aujourd'hui au sein même du Parti québécois ?

On peut critiquer certains aspects de la loi C-20 (par exemple sur la question amérindienne) mais peut-on reprocher au gouvernement fédéral de prendre ses responsabilités et d'exiger que, si sécession il y a, elle se fasse selon les règles de la vie démocratique ? Le droit à l'autodétermination du Québec n'est aucunement bafoué.

En tout état de cause, il ne nous semble pas d'une extrême urgence de monter aux barricades pour une question dont tout le monde au Canada peut débattre en toute liberté. Le feu n'est pas encore aux poudres. Des partis d'opposition ont déjà manifesté leur désaccord. Le gouvernement du Québec a pour sa part riposté en proposant que l'Assemblée nationale adopte aussi sa loi. Et il est fort possible que l'une et l'autre lois soient l'objet de contestation devant les tribunaux. Ainsi vont les choses dans une fédération.