Du nationalisme pessimiste

Louis Cornellier

LeDevoir 25.3.00




LES NORMES DE MAURICE SEGUIN
Le théoricien du néo-nationalisme
Ouvrage préparé par Pierre Tousignant 
et Madeleine Dionne-Tousignant
Éditions Guérin
Montréal, 1999, 276 pages


Connaissez-vous Maurice Séguin (1918-1984)? Vous devriez. Si vous aimez le Québec, l'histoire, la polémique et les idées claires, il vous faut absolument passer par là et j'ai d'excellents guides à vous proposer pour ce faire. Réunis autour du maître ouvrage inachevé de Séguin intitulé Les Normes, réédité ici en version originale et intégrale, les historiens Robert Comeau, Pierre Tousignant, André Lefebvre, Jean Lamarre et Jean-Pierre Wallot font office de présentateurs exemplaires d'une pensée révolutionnaire rarement reconnue à sa juste valeur.

Comeau ouvre le chantier, en préface, en inscrivant d'emblée Séguin dans la lignée des déflagrateurs: «Pour les jeunes indépendantistes québécois que nous étions, Les Normes représentaient ce qu'ont été pour les peuples en voie de décolonisation les oeuvres d'Aimé Césaire, de Jacques Berque, de Frantz Fanon et d'Albert Memmi. » Cependant, la montée et les succès de l'histoire dite sociale devaient, par la suite, entraîner un relatif discrédit de rapproche politico-nationale et reléguer l'oeuvre de Séguin aux marges des débats historiographiques récents.

Ce fut, et c'est encore, écrit Pierre Tousignant, une erreur. Ardent défenseur de l'actualité des thèses séguinistes auxquelles il juge toujours pertinent de se référer «afin de trouver des réponses aux questions les plus fondamentales auxquelles la société québécoise ne saurait échapper par son histoire même», Tousignant apostrophe Gérard Bouchard dont les thèses récentes, selon lui, constitueraient l'exemple type d'une fuite en avant postnationaliste qui renierait un peu vite l'héritage néo-nationaliste de Séguin.

Polémique à souhait, presque trop d'une certaine manière puisque Bouchard n'est certainement pas le renégat radical ici dépeint, cette combative introduction a le mérite d'exposer sans détour les bases du débat: l'alternative qui limite les possibles à la survivance culturelle nationale ou bien à «la recherche d'une nouvelle identité postnationaliste au fondement imaginaire» négligerait l'apport de Séguin et ferait dérailler la discussion.

Mais cet apport, quel est-il au juste? Il faut lire, à ce sujet, les remarquables présentations livrées ici par le sociologue Jean Lamarre et l'historien Jean-Pierre Wallot. Epoustouflante de justesse et de sensibilité, la contribution de Lamarre jette un éclairage indispensable sur la pensée de Séguin. Résumant la thèse de doctorat du théoricien néo-nationaliste intitulée La Nation canadienne et l'Agriculture (1760-1850), Lamarre explique que ce travail d'histoire économique révolutionne l'historiographie traditionnelle en contestant le mythe de la vocation agricole du peuple canadien-français.

C'est la Conquête, écrivait Séguin, qui est responsable du repli des Canadiens vers l'agriculture, un mouvement inévitable mais désastreux en ce qu'il a provoqué «chez les Canadiens la disparition de leur mentalité commerciale au profit du seul esprit paysan, puisqu'ils n'étaient plus liés à leur métropole d'origine». Désormais infériorisés sur le plan économique, ceux-ci en viennent «à se donner une représentation déformée d'eux-mêmes» par aliénation collective. En ce sens, leur infériorité économique résulte d'une contrainte structutelle indépendante de leurs prédispositions psychologiques. Jean-Pierre Wallot écrit: «Ce servage ne découle pas mauvais traitements ou de l'imbécillité des vaincus, mais d'une "cause inévitable" - "l'occupation britannique en elle-même, indépendamment des modalités de celle-ci"».

Comprendre le réel

C'est pour mieux appréhender ce drame «structurel», pour en affiner la compréhension, que Maurice Séguin entreprend la mise en forme des Normes, «une série de concepts pour comprendre la société en général et la nation en particulier» (Wallot). Selon Lamarre, cette démarche s'échafaude à partir d'une perspective humaniste combinée à la volonté d'une appréhension scientifique du réel et elle se nourrit de la métaphore de la Vie exprimée sous la forme d'une analogie entre l'individu et la société.

Complexe, aiguillonnée par un souci d'exhaustivité théorique hallucinant, privilégiant «"l'histoire forte" à la Lévi-Strauss, c'est-à-dire riche en explication et épurée des détails, par opposition à "l'histoire faible", c'est-à-dire descriptive et lourde de faits bruts» (Wallot), cette oeuvre demeurée à l'état de notes de cours systématiques propose une typologie des nations qui prend en compte les réalités économique, politique et culturelle. Le Québec, dans ce tableau, figure au rang de nation annexée à qui s'offrent trois options: l'assimilation, la survivance et l'indépendance.

Caractérisée par une logique radicale, la pensée séguiniste adopte un schéma binaire. Pour une société, comme pour un individu, les options sont limitées: c'est l'autonomie ou la dépendance, l'agir (par soi) collectif ou l'oppression essentielle, tout ou rien. On comprendra, à la suite de cette cavalière tentative de synthèse (la mienne) qui ne rend pas justice aux superbes contributions dont elle s'inspire, que Séguin était indépendantiste, mais que l'essence même de sa thèse (celle de l'aliénation structurelle) l'incitait à un pessimisme foncier. Jean-Pierre Wallot résume: «Ce qui rebutait chez Séguin et suscitait parfois la révolte (toute intellectuelle) chez les étudiants, c'était sa froide assurance, son détachement presque clinique, lorsqu'il nous exposait le coeur de sa thèse : impossible assimilation, impossible indépendance, condamnation à la provincialisation, c'est-à-dire à la médiocrité perpétuelle». Léon Dion parlait avec raison, d'un nationalisme pessimiste.

En complément de programme, et dans un effort louable de réhabilitation de l'oeuvre de Séguin, Pierre Tousignant relance les hostilités en s'en prenant ouvertement à l'historien Ronald Rudin, dont l'excellent Faire de l'histoire au Québec a fait couler plus que beaucoup d'encre, coupable, à ses yeux, d'avoir négligé par ignorance la «nette coupure épistémologique entre l'historiographie groulxiste et l'interprétation néonationaliste de l'École historique de Montréal.». Accusant Rudin, après plusieurs autres, de relativisme et de conservatisme, il en profite une fois de plus pour souligner la pertinence heuristique de l'approche structurale à la Séguin et pour saluer le coup de force historiographique de ce dernier, raté par Rudin.

Quant à savoir qui a raison, de Bouchard ou de Tousignant, de Séguin ou de ses détracteurs, de Tousignant ou de Rudin, la suite en décidera peut-être, mais rien n'est moins sûr. Pour l'heure, il importe surtout de saluer un ouvrage qui fait la démonstration éclatante de la vigueur et de la richesse des débats historiographiques au Québec. Si l'histoire «pépère» a déjà existé dans ce pays, force est de conclure, devant tant d'enthousiasme théorique, épistémologique et idéologique, que ce ronron appartient au passé.

Partisan, à l'instar de Ronald Rudin, d'une approche polémique de la pratique historienne, j'avoue tirer un plaisir immense de ces chocs au sommet qui obligent aux remises en question et au qui-vive intellectuel. Séguin, à cette hauteur d'homme inscrit dans le social, demeure incontestable: «Impossible démission: le renoncement au monde (qui peut partiellement se rencontrer chez quelques individus) est absolument impensable au niveau des collectivités, quelles que soient les difficultés... » Débattre, c'est vivre.