Pour que le Québec... reste libre !

Nous devons aider les Québécois à résister à un projet de loi qui leur ferait perdre toute identité

Jacques Julliard

Le Nouvel Observateur
Semaine du 02 mars 2000




Depuis 1995 et l’échec du référendum sur la souveraineté, le Québec n’avait plus guère fait parler de lui sur la scène internationale. De Paris, on savait seulement que Philippe Séguin y va chaque mois faire un cours et que Céline Dion s’interroge sur la suite de sa carrière musicale.

Les partisans de la souveraineté n’avaient perdu, en 1995, que de quelques dizaines de milliers de voix. Par rapport au précédent référendum sur la même question, organisé en 1980, ils étaient passés de 40% à 49,5% des suffrages exprimés, venant mourir aux portes de la liberté. Si le gouvernement fédéral avait été intelligent, il aurait mis à profit le répit dont il disposait pour régler définitivement la question : en faisant du Canada une fédération binationale où les francophones se seraient sentis aussi à l’aise que les anglophones, qui parlent et agissent en propriétaires légitimes du pays.

Or non seulement Ottawa n’a rien fait pour calmer le jeu, mais il vient au contraire de mettre le feu aux poudres. Depuis décembre 1999, un projet de loi, appelé C-20, qui vise à la « clarification » et qui vient cette semaine en deuxième lecture à la Chambre des Communes fédérale, dispose en substance :

1) que tout projet de référendum émanant du gouvernement d’une province sera préalablement examiné par cette même Chambre des Communes ;

2) que celle-ci sera libre de fixer après coup des critères de validité du référendum : taux de participation, importance de la majorité nécessaire...

3) qu’en cas de sécession d’une province, le gouvernement du Canada pourrait en modifier les frontières à son profit.

En clair, si cette loi est votée, les Québécois perdront à l’intérieur de l’ensemble canadien leur droit à l’autodétermination. A quoi ils ne peuvent consentir.

L’intransigeance de Jean Chrétien, le Premier ministre canadien, et sa volonté d’apporter une solution finale au problème québécois sont d’autant plus surprenantes que rien ne presse. Comme la France, l’ensemble du pays est emporté par une vague de prospérité. Quant aux souverainistes du PQ (Parti québécois), ils n’ont pas actuellement le vent en poupe. Premier ministre du Québec, leur leader, Lucien Bouchard, est aux prises avec la difficulté - que l’on connaît bien en France - de moderniser le régime de protection sociale, et la nécessité d’imposer des mesures impopulaires comme la suppression d’un certain nombre d’hôpitaux. Son parti est à la traîne dans les sondages et il n’est pas question d’organiser dans les années à venir un nouveau référendum.

Alors, pourquoi maintenir la perspective souverainiste ? Tout simplement parce que c’est, pour la communauté francophone du Québec et, au-delà, pour le Québec lui-même, une question de vie ou de mort. Comme le rappelait récemment Louise Beaudoin, ministre des Relations internationales, dans une tribune du « Monde » (10 février 2000), le Québec rentre exactement dans la catégorie de ces « petites nations » que Milan Kundera définit comme des nations « dont l’existence peut être à n’importe quel moment remise en cause, qui peuvent disparaître et qui le savent ».

Or il y a dans le rouleau compresseur anglo-saxon quelque chose d’inexorable. Il ne se contente pas de l’hégémonie ; ce qu’il veut, du moins inconsciemment, c’est la disparition de l’autre. Le souverainisme n’est rien d’autre, de la part de nos frères québécois, que le refus de perdre toute identité. Renoncer à leur souveraineté, c’est renoncer à eux-mêmes au profit d’un statut de colonisés ou de marranes linguistiques. La mondialisation accélère encore le phénomène.

A la différence du souverainisme français ou de l’indépendantisme corse, qui sont des solutions de repli, sans perspectives d’avenir, le souverainisme québécois est inséparable, dans l’esprit de ses promoteurs, de l’idée d’association : avec le Canada d’abord, notamment dans le domaine économique ; avec l’ensemble du continent américain, dans le cadre de l’Alena. Il n’est pas le repli identitaire ; il est au contraire l’adieu définitif à Maria Chapdelaine, l’entrée dans un ensemble plurinational comparable, de l’avis même de Lucien Bouchard, à la construction européenne.

A moins d’abandonner sa propre opposition à l’hégémonisme anglo-saxon, la France ne peut rester insensible à ce qui se joue actuellement au Canada. Certes il ne s’agit pas pour elle d’empiéter sur l’indépendance de notre allié mais d’aider nos parents à la résistance. Ce n’est pas seulement sur les plateaux de variétés qu’il faut se proclamer les amis des Québécois : il faut leur proposer des échanges, des projets communs. Nos hommes politiques doivent faire savoir publiquement que l’adoption du projet de loi C-20 serait un geste inamical à l’égard de la communauté francophone.

J. J.

Nouvel Observateur - N°1843