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La presse du Canada La fable de LaFontaine-Baldwin
LeDevoir 25.3.00
Grand discours de John Saul, «le philosophe le plus en vue au Canada», jeudi à Toronto. Traitement royal de la part des médias du ROC. Le National Post annonçait la chose dès le 6 mars: «M, Saul et le Dominion Institute, un organisme national ayant pour mission de faire connaître et d'expliquer l'histoire canadienne», organiseront conjointement une conférence publique annuelle sur des questions historiques. La première sera prononcée par «le mari de la gouverneure générale,. «Pour comprendre nos devoirs comme citoyens, il nous faut connaître notre histoire. C'est même un avantage sur le marché du travail», avait déclaré Saul. Le jour de l'événement, jeudi, le Globe and Mail, se sentant sans doute en reste, a publié un texte signé par celle qui, le soir, présentait John Saul et animait la discussion après la conférence. Discussion à laquelle a participé le cinéaste, auteur, documentariste et romancier québécois Jacques Godbout. Le Globe annonçait de plus qu'il publierait, le lendemain, le texte entier de M. Saul. Hier matin donc, en une du Globe, le bandeau du haut de la page frontispice arborait une photo du philosophe jouxtée de deux titres: «Sa vision pour le Canada». Et en gros: «Un appel aux armes». À l'intérieur du Globe, deux pages entières. Douze colonnes. Trois photos; deux, minuscules, de LaFontaine et Baldwin, politiciens du XIXe siècle représentant selon Saul la quintessence de la «trajectoire» canadienne, c'est-à-dire un dur travail de coopération entre francophones et anglophones pour l'édification d'une société juste et démocratique. Page de droite, énorme photo de John Saul, adoptant comme souvent, un air faussement triste, sourcils en forme d'accent circonflexe. En arrière-plan, une ruelle torontoise illustrant une partie du propos: «Ce soir, dans cette ville, il y a de 4000 à 5000 sans-abri, dont 1000 enfants.» La fracture sociale s'aggrave au Canada, s'inquiète Saul, reprenant ici son discours contre le «corporatisme», pour les ONG, contre le remplacement des programmes sociaux par une charité «bourgeoise». Il existe «plusieurs modèles de mondialisation», poursuit-il. Or celui qui se développe actuellement «ressemble au modèle du XIXe siècle»; il prétend incarner «Ia victoire du marché mais engendre des monopoles et des oligopoles. Tous les secteurs de l'économie, les uns après les autres, succombent à cette logique». Contrairement à ce que déclarent nombre de «nouveaux idéologues», soutient Saul, ce phénomène de mondialisation «n'est pas inévitable». Pour lutter contre ce dernier, il faut passer par une réhabilitation de l'Etat-nation. «C'est vraiment curieux, écrit Saul, je remarque que les gens qui parlent avec triomphalisme de la victoire de la démocratie sur les diverses idéologies de notre siècle sont les mêmes qui prétendent que l'Etat-nation est mort, vidé de sa substance, etc. Le problème est le suivant: la démocratie a été complètement forgée au sein même des structures de l'État-nation. » Bref, il faut que les réformistes reprennent confiance en la capacité de l'Etat-nation, donc de la démocratie, de construire des sociétés justes. L'enjeu est clair: on doit se «réapproprier le Canada». Et pour ce faire, nous avons besoin de prendre conscience du véritable moment fondateur de ce pays: non pas 1867 mais 1848. Non pas le tandem Cartier-Macdonald mais les frères siamois LaFontaine et Baldwin. Ces deux réformateurs ne voulaient pas seulement la démocratie. «Ils avaient un projet de société», écrit Saul en français. Selon le philosophe, les «nouveaux» pères fondateurs seraient tout simplement horrifiés, par exemple, par le nombre actuel de sans-abri au Canada. Saul ne tarit pas d'éloges pour LaFontaine et Baldwin. L'adresse du premier à ses électeurs de Terrebonne est qualifiée par Saul de «document fondamental du Canada moderne» puisqu'elle constitue une profession de foi anti-élitiste. Dans un même esprit, note Saul, Baldwin a enlevé «l'éducation supérieure des mains des élites coloniales» (il est curieux de lire cela de la plume même du prince consort). En somme, c'est LaFontaine et Baldwin qui ont posé les jalons d'un «système scolaire public et universel au Canada». Ces deux hommes politiques «ont clarifié la direction de notre trajectoire», conclut Saul. Bref, ce fut une époque formidable. Tellement que Saul se croit obligé de préciser qu'au XIXe siècle, il y a tout de même eu des «échecs», des «injustices», des «trahisons», de l'«hypocrisie». «Après tout, ce que je décris ici, c'est une société réelle, bas une publicité nationaliste». Autrement dit, ceci n'est pas une Minute du Patrimoine. Bien que, parfois, on dirait que c'est Magritte qui parle... Parlant par exemple de l'incendie du parlement de Montréal, Saul affirme que ce «fut un de nos plus grands succès - ou, plutôt, la façon dont cet acte violent a été géré fut un grand succès». Londres exigeait une réponse musclée avec salves de fusils dans la foule afin de rétablir l'ordre. Saul affirme qu'il n'en fut rien. Ce qui l'amène à faire ce commentaire général sur le Canada: «Après 133 années de cette expérience inhabituelle, moins de 100 citoyens ont été tués lors.de surchauffes politiques, et la plupart l'ont été à Bastoche en un seul jour [ ...] Cela constitue pratiquement un miracle si l'on compare avec n'importe quelle démocratie occidentale», Les principes du Canada, en somme? «Modération, inclusion et légitimité fondée sur la citoyenneté. »
Le Post couvrait aussi l'événement hier, citant de longs extraits du discours. Centrant son compte rendu sur la défense par Saul des programmes sociaux canadiens, le Post résumait le propos du philosophe en une manchette presque ironique: «Saul déclare que les programmes sociaux doivent devenir moins coûteux et plus efficaces».
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