Le père spirituel du Québec moderne

Pour toute une génération, Lionel Groulx, homme d'une envergure intellectuelle et d'un tempérament peu communs, eut une influence majeure dont témoigne ici Claude Ryan à l'occasion du décès du prêtre-historien.

CLAUDE RYAN

LeDevoir 24 mai 1967
(texte re-publié dans LeDevoir du 30 janvier 2000, à l'occasion du 90e anniversaire du journal)




J'ai déjà écrit à une ou deux reprises que je ne souscrivais pas à certains jugements du chanoine Lionel Groulx sur les événements religieux de ce temps et que l'historien avait été trop sévère envers la génération qui accéda chez nous à l'âge adulte dans la période de l'après-guerre. Mais ces quelques réserves ne m'ont jamais empêché de reconnaître le rôle décisif de M. Groulx dans l'évolution du Québec moderne.

À notre époque de changements extrêmement rapides, l'influence d'un homme ou d'une oeuvre déborde rarement le cadre d'une génération. Les hommes oublient aujourd'hui ce qu'ils adoraient hier. Ils sont sans cesse à la poursuite de nouveaux mythes et de nouvelles idoles. Par un curieux contraste, qui témoigne de la grandeur de l'homme et de son oeuvre, l'influence de Groulx aura marqué trois générations différentes. A cause de cela, il passera à l'histoire comme le père spirituel du Québec moderne.

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L'influence du chanoine Groulx sur les hommes qui ont aujourd'hui plus de 50 ans ne fait pas de doute. À peu près tous les hommes de cette génération qui ont oeuvré au service du peuple canadien-français furent des disciples et des admirateurs de M. Groulx. Jeunes, ils avaient lu ses articles et entendu avec avidité ses cours, ses conférences. Ils avaient reçu de lui une vision de l'homme, de la société, du peuple canadien-français, de son passé et de son avenir, qui allait marquer toute leur carrière.

Tout ce que cette génération a entrepris - mouvements politiques d'inspiration nationaliste, campagnes autonomistes, campagnes d'émancipation politique, efforts d'assainissement de la politique, développement de l'éducation, appui à des oeuvres originales dans le domaine économique et social - fut influencé, inspiré au premier chef par l'abbé Groulx. [ ... ] Ce que celui-ci avait cherché toute sa vie, c'était de révéler le peuple canadien-français à lui-même, de le rendre conscient de sa situation tragique et de son destin original, de lui inspirer confiance en la valeur créatrice de son génie propre.

M. Groulx avait de plus perçu très tôt que le destin du peuple canadien-français devrait se réaliser autour d'un axe précis: l'Etat du Québec.

Ce fut peut-être là son apport le plus vital, le plus décisif à une renaissance qui allait se produire beaucoup plus tard. Il avait longuement étudié l'évolution historique de la Confédération canadienne. Il avait compilé pendant des années des données éloquentes sur l'aliénation économique de ses compatriotes. Ses travaux l'avaient amené très tôt - soit dès la fin des années 20 - à conclure que l'Etat du Québec serait le pivot essentiel de l'avenir dont il rêvait pour les siens. Les faits devaient lui donner raison quelque 30 ans plus tard.

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Pendant les années qui s'écoulèrent de 1940 à 1960, l'influence de Groulx parut subir une éclipse.

Cette période fut celle de l'Action catholique et de l'essor des sciences sociales, des mouvements syndical et coopératif. Dans sa hâte de mettre fin à l'union trop étroite qui avait existé antérieurement entre l'action temporelle et l'action spirituelle, la génération issue de la crise économique et de la guerre fut portée à rejeter les maîtres de la génération précédente.

Louis Saint-Laurent régnait alors à Ottawa, Maurice Duplessis à Québec. Plusieurs crurent qu'il n'y avait plus rien à attendre du nationalisme traditionnel, qu'il fallait chercher des voies d'avenir dans des sentiers entièrement nouveaux. C'est pendant cette période que se consomma, par le développement de mouvements d'Action catholique à caractère fortement universaliste et social, la rupture de l'alliance traditionnelle entre le nationalisme et la religion, que fut définitivement brisé, par l'entrée en scène de disciplines nouvelles, un certain monolithisme intellectuel, que fut amorcée la déconfessionnalisation de plusieurs institutions sociales comme les syndicats.

Gérard Pelletier a écrit un jour que cette génération n'eut pas de maître. Il voulait surtout dire qu'elle ne se reconnut point de maître indiscuté au sein même du milieu canadien-français. Car jamais peut-être, une génération n'avait accepté avec autant d'enthousiasme l'influence de maîtres de France et d'ailleurs. En ce sens, on peut dire que l'influence du chanoine Groulx connut alors un déclin certain. Elle continuait de s'exercer dans certains milieux très importants, notamment à l'Institut d'histoire de l'Université de Montréal, au Devoir et dans plusieurs institutions économiques canadiennes-françaises. Elle n'était plus «la» grande influence qu'elle avait été. M. Groulx l'avait d'ailleurs senti douloureusement, ce qui explique certaines plaintes assez sévères qu'il formula de temps à autre à l'endroit de ce qu'il appelait «la génération de l'Action catholique». Il reprochait à plusieurs hommes de cette génération d'avoir voulu opter pour l'universel en sautant inconsidérément par-dessus le national. Je devais moi-même constater, après être entré au Devoir, que cette plainte n'était pas aussi dénuée de fondement que je l'avais cru allégrement en 1950.

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La période de la «révolution tranquille» aura été, à cet égard, une phase de synthèse extrêmement féconde.

On vit, entre 1960 et 1966, se rencontrer pour la première fois les rêves de modernité et de démocratie nourris par des hommes plus jeunes et le vieil idéal national que n'avait cessé de préconiser le chanoine Groulx. Des hommes qui avaient jusque-là été réticents à l'endroit du nationalisme de Groulx devinrent tout à coup des avocats ardents d'un développement très poussé de l'Etat du Québec.

Des hommes qu'on avait crus dominés par la seule idée nationaliste montrèrent qu'ils n'étaient aucunement indifférents à la dimension sociale des problèmes et aux exigences des disciplines les plus rigoureuses.

A peu près tous ceux qui participèrent à cet effort gigantesque de remise à jour et de modernisation découvrirent qu'ils devaient quelque chose à Groulx, qu'ils avaient beaucoup en commun avec lui. Les «scientifiques», oubliant leurs préjugés de naguère, constatèrent, en relisant les travaux de Groulx et surtout en prenant connaissance de son oeuvre importante à la Revue d'histoire de l'Amérique française, qu'il les avait tous précédés sur leur terrain de prédilection. Les hommes d'action, tous convaincus pour un temps de l'urgence d'une renaissance québécoise, constatèrent aussi que l'oeuvre de Groulx était imprégnée d'un profond amour du peuple et de la démocratie et qu'elle contenait en germe, depuis longtemps, l'essentiel du grand «projet» qui inspira cette période récente de notre histoire.

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Par un assez curieux paradoxe, ce prêtre au coeur apostolique ardent jusqu'à la fin n'aura pas exercé une influence très marquée sur l'évolution de l'Eglise à laquelle il demeurait pourtant si attaché. Pressé par les besoins du temps, celle-ci s'est, en effet, engagée irrévocablement dans un mouvement d'aggiornamento que le chanoine Groulx eût souvent voulu moins rapide, plus nuancé.

Mais, sans jamais faire de politique partisane, sans quitter la perpective spirituelle qui inspira toute son oeuvre, M. Groulx a exercé une influence décisive sur le destin temporel de son peuple. Il a été, en somme, le père spirituel du Québec moderne. Tout ce qui s'est fait ici depuis quelques années de marquant et de neuf porte l'empreinte de la pensée de Groulx.

Il semble aussi que ce qui se fera d'important au cours des prochaines années doive également passer, pour l'essentiel, par ce que Groulx a dit et surtout été.

Le 24 mai 1967