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LENSEIGNEMENT DE LHISTOIRE AU QUÉBEC11. Les choix éducatifs sociaux et lacte pédagogiqueBruno Deshaies4.05-2000
Nous entrons dans le vif des débats au Québec avec cette cinquième dimension de lacte pédagogique consacrée aux choix éducatifs sociaux (Deshaies, 1998). (Cf. conferences/acfas98-10.html ) Par exemple, léducation à la citoyenneté soulève directement ce problème. Or, que signifie cette cinquième dimension ? Cette dimension est en lien direct avec les finalités éducatives du système scolaire ou, autrement dit, avec les choix éducatifs sociaux. Elle vise des conceptions de léducation ainsi que des options sociales. Mais, plus encore, elle propose - explicitement ou implicitement - un modèle de socialisation et un modèle de transmission culturelle. Les choix éducatifs sociaux peuvent être explicites ou implicites, mais plus souvent quautrement, ils sont des choix décidés, plus ou moins consciemment, par des adultes en vue de léducation des jeunes. Doù les rapports, souvent contraignants, qui sétablissent entre une génération (les adultes) et une autre génération (les jeunes). Pour des motifs didactiques et de clarté, nous présentons graphiquement la cinquième dimension de lacte pédagogique.
L'acte pédagogique reflète les rapports socio-économiques et culturelsDans une large mesure, l'acte pédagogique reflète le modèle des rapports socio-économiques et culturels de la société. Il correspond généralement aux grands courants de pensée en psychopédagogique et aux modes didactiques et technologiques de son époque. Il s'inscrit dans l'environnement global de l'école (le milieu, les dirigeants, les idées, la politique, léconomie, la culture, la science, la technologie, etc.). Mais il est principalement le fruit de l'action des maîtres en situation d'enseignement. Depuis la naissance de l'école, l'histoire de l'éducation et de l'enseignement ne laisse aucun doute là-dessus. Des problèmes de fond conditionnent les modalités d'organisation de l'enseignement et des apprentissages dans une société (cf. Hass et Parkway, 1993, chap. 2).En ce sens, la dimension V dun curriculum scolaire, fortement soumise aux idées véhiculées dans la société, soulève des problèmes de finalités éducatives et réclame des objectifs pédagogiques. Les finalités éducatives se réfèrent aux choix effectuées par rapport à la SOCIÉTÉ (par ex., l'école en tant que sous-système social répond aux forces sociales) ; les objectifs pédagogiques concernent les apprentissages de lÉLÈVE (par ex., l'école comme instrument de développement individuel et de formation). Par conséquent, les choix éducatifs sociaux mettent en cause tant des conceptions que des options sur lÉDUCATION, la SOCIÉTÉ et l'HOMME. Il est entendu que ces choix peuvent varier selon les époques, les différents milieux et les cultures. L'influence de tels choix sur le processus éducatif conditionne généralement l'ensemble des quatre autres dimensions (par ex., lorsque lhistoire sert déducation morale en fabriquant des héros ou en privilégiant des causes particulières, telle la défense des droits et libertés de la personne, lunité canadienne, la défense de lidéologie du multiculturalisme, etc.). Le débat fondamental consiste à trouver cet équilibre qui permettrait, d'une part, à un individu d'être ce qu'il est tout en étant conscient, dautre part, de sa participation et de son intégration harmonieuse dans la société. Quest-ce qui est essentiel ? Quest-ce qui lest moins?En rapport avec lélaboration des programmes, le débat autour des choix éducatifs sociaux continue de faire rage. Toujours les deux mêmes questions : Quest-ce qui est essentiel ? Quest-ce qui lest moins ?Les uns pensent quil suffit dapprendre à lire, à écrire et à compter pour que le reste advienne par surcroît ! Dautres, plus modérés, croient quil y a des branches outils et des branches accessoires (comme la musique, les arts, léducation physique, les sciences de lhomme) que lon doit équitablement partager. Certains aimeraient dissoudre toutes les disciplines dans une sorte dintégration des matières où lélève se retrouverait roi et maître selon ses goûts et ses fantaisies. Enfin, il y a les partisans de lécole concrète, pratique, traditionaliste, où tout ce qui peut paraître théorique doit être banni. La dernière réforme de léducation au Québec préconise d « enseigner les matières essentielles » en préconisant une « refonte du curriculum ». (Cf. meq.gouv.qc.ca/reforme/reforme.htm ) Lendossement de telles attitudes a des conséquences considérables sur lélaboration des programmes. À lépoque du Livre vert (1978-1979)Les choix éducatifs sociaux ont été confinés à la perspective des objets détude, au « back to basic », à la « matière à apprendre par coeur », comme disent si bien les étudiants. Cétait vraiment réduire considérablement léducation que de se limiter à ce type dacquisition ou dapprentissage. En ce sens, léconomiste E. F. Schumacher avait raison décrire que « les savoirs faire ne sont pas plus une culture quun piano est de la musique. » (1) Les enfants ne sont pas des oies à gaver ! Dans ce cas, il serait bon de quitter nos petites préoccupations existentielles pour sattaquer en priorité à la libération du tout homme. Pour cela, il faudrait donner à notre éducation le goût de lexpérimentation, de linvention, de la recherche appliquée, de la créativité, de limagination, bref de la logique et de la sensibilité. Nos choix éducatifs devraient revaloriser lêtre humain qui nest, pour reprendre léternelle pensée de Pascal, « quun roseau, le plus faible de la nature ; mais cest un roseau pensant [...] [T]ravaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale ». (2)Lappel au peupleDevant cette immense tâche de formation de la jeunesse, lopinion publique ne peut suffire à elle seule pour nous guider et nous indiquer la voie à suivre. Ce serait si facile si tout à coup lopinion populaire constituait la loi suprême de nos actions, partant de nos pensées. Au diable la science ! Les théories ! Les spéculations ! Le concret, limmédiateté, la quotidienneté suffisent ! Illusion ! Les finalités éducatives doivent répondre aux besoins de lhomme et non à lhomme de besoins. Il y aura toujours en éducation une part aléatoire, de hasard, dincertain.Malheureusement, comme le note lhistorien René Hubert, « le propre dune éducation conçue essentiellement comme une institution sociale est dêtre moins une action dun individu sur un individu que celle dune génération (dadultes) sur une génération (de jeunes). » (3) Dailleurs, les analyses sociologiques ont démontré que lécole était le reflet de la société. Cest ainsi que la dimension V de lacte pédagogique exerce un poids considérable sur les quatre autres dimensions. Un ministre de lÉducation du Québec la admis bien candidement à loccasion dune entrevue radiodiffusée, le 11 février 1979. Dans la tourmente de la énième révision des programmes, le ministre déclarait : « ...Toute société tend à se reproduire, non seulement physiquement, mais dans sa mentalité. Et les parents ont toujours le souci, dans les sociétés libérales, de faire en sorte que les enfants héritent de leurs valeurs, de leur comportement. Cest même un problème. » (4) Or, il importe dêtre conscient de ce problème. Toutefois, cette prise de conscience doit être accompagnée dune action réciproque. Étant donné la force de socialisation de lécole, il faudrait appliquer la théorie du contrepoids, car cela ressemblerait étrangement à lhistoire des moutons de Panurge. (5) Dans le va-et-vient des rapports entre la population et le gouvernement, entre la société et les dirigeants, il faut que sétablisse un dialogue social ouvert. Les agents de léducation tout comme les parents ou les simples citoyens doivent considérer lécole comme un levier dépanouissement individuel, social, et collectif. Cependant, il ne suffit pas de seriner les modes du temps pour résoudre les problèmes complexes du rôle de lécole dans la société. Faut-il le redire inlassablement, lécole a pour objectif premier déduquer. Or, éduquer ce nest pas dresser ou redresser, mais conduire, former un être libre. Dieu sait que les professeurs qui ont perdu cette vision de léducation ont aussi perdu rapidement lestime des élèves et leurs respects. Lécole ne fabrique pas des machines et encore moins des robots ou des automates. Léducation est une oeuvre éminemment humaine. La trop fréquente comparaison entre lécole et la production de biens et services risque de biaiser le sens profond de lécole. Même si lon vit dans une société de consommation, il napparaît pas souhaitable que lécole reproduise le schéma « production-consommation » du monde économique. Dailleurs, est-ce bien ce que désirent sincèrement la population en générale et, en particulier, les chefs dentreprises ? Nexigent-ils pas plutôt le respect de leurs enfants ? Nexigent-ils pas aussi une solide formation de base où chacun devient capable de faire face à des situations nouvelles et des défis nouveaux ? Ce nest pas un hasard si de nos jours pullulent les sessions de créativité dispensées à grands frais. Pourquoi lécole ne tirerait-elle pas une leçon de cette pratique nouvelle ? Les conséquences des choix éducatifs sociauxDe toute façon, quels que soient les objectifs que lon fixe à lécole, ils ont indubitablement des conséquences directes sur les quatre autres perspectives touchant les programmes détude et partant, lenseignement.. Ainsi la démocratisation de lenseignement et la mise en place des polyvalentes ont donné lieu à de nombreuses normes administratives qui ont eu un impact certain sur la pédagogie. (6) Entre autres, le principe de loptionnalité, les examens objectifs pour les besoins de certification détudes secondaires et les profils dentrée à luniversité ont conditionné largement nos programmes et nos enseignants durant quelques décennies. Si bien quune réflexion déchirante simpose. Quelle orientation prendra-t-elle ? Voilà la question dont tout le monde se pose.À lépoque du Livre vert, il était de mode daffirmer le retour à lessentiel quant aux objectifs généraux de lécole. On peut voir, en gros, deux conséquences majeures à une telle attitude. Lune concerne lordonnancement général des programmes et lautre le contenu de chaque discipline. (7) Il sagit surtout de la deuxième conséquence dans le cadre de cet article. Dans ce cas, que peut signifier le « retour à lessentiel » ? On nous dit que ce nest pas un retour en arrière. Alors, quest-ce que cela pourrait être un retour à lessentiel ? Serait-ce un retour à lenseignement dun objet détudes dans un sens restrictif, à savoir la matière à acquérir, à apprendre ? Serait-ce une valorisation de la relation maître-élève dans le sens dune pédagogie véritablement active où le sujet est dans la même position que le peintre face à sa peinture ? Serait-ce un affermissement des bases méthodologiques de la connaissance, de la rigueur scientifique et du raisonnement ? Serait-ce une défense de la pensée constructive qui agit sur les objets en leur donnant sens, signification et valeurs ? Ou serait-ce encore le schéma pur et simple du stimulus-réponse (appelé « exercices » dans le milieu de lenseignement) ? Il est facile de constater que les réponses à de telles questions pèsent dun poids énorme sur la nature des programmes détudes, mais surtout sur son corollaire, lenseignement. Quon le veuille ou non, le type denseignement épousera les formes que lon voudra bien donner aux nouveaux programmes. Lavenir en portera les traces profondes. Que voulons-nous pour nos enfants ? La réponse devrait dépendre le plus rigoureusement possible des cinq dimensions de lacte pédagogique. Prendre le Virage du succès (1997)Les propos précédents visaient principalement la réforme pédagogique de la fin des années 1970 et de la première moitié des années 1980 quon avait qualifiée pompeusement de « renouveau pédagogique ». Cette réforme a vu le jour au cours de la seconde moitié des années 1980 sans toutefois faire disparaître complètement lesprit des programmes antérieurs. Puis, en 1996, un autre vent de réformes est apparu. Lannonce des nouvelles réformes (toujours en cours aujourdhui) par la ministre Pauline Marois se fera, en grande pompe, le 4 février 1997. Elle proposait à lépoque lidée de Prendre le virage du succès. (Cf. rond-point/conferences/acfas98-02.html ) Puis, en juin 1997, le Groupe de travail sur la réforme du curriculum déposait son rapport intitulé Réaffirmer lécole. Depuis, nous pataugeons dans ce virage avec une Commission des programmes qui doit faire des recommandations au ministre de lÉducation. (8)Paraîtrait-il que les historiens ont gagné une grande bataille en faveur de lenseignement de lhistoire. On leur a donné finalement un programme dhistoire et déducation à la citoyenneté du primaire à la fin du secondaire. Ils en ont discuté et ils en discutent encore... Maintenant, il reste à savoir ce quon doit mettre dans ce programme bicéphale. Après une certaine réflexion et de nombreux mois écoulés, ils trouvent leurs belles intentions moins bien inspirées quils ne le croyaient. Nous sommes en lAn 2000 et le nouveau ministre de lÉducation est complètement absorbé par des questions comptables et de performance. Qui pourra voir un jour apparaître le « virage du succès » ? La réforme ne sera pas terminée avant 2006 ! (Cf. note 8.) Le « cas » de lhistoire nationalePour éduquer notre citoyen québécois du XXIe siècle, tout est à refaire. Il faut revoir tous les contenus denseignement de lhistoire. Il faut innover avec léducation à la citoyenneté. Il faut prévoir la formation des maîtres. Il faut sassurer que la place de lhistoire dans le programme nempiète pas sur léducation à la citoyenneté et vice versa. Il faut tenir compte dun nombre limité de périodes de cours pour ces deux enseignements dans le même programme. Il faut..., oui, joubliais, il faut tenir compte des autochtones, des minorités culturelles, de lhistoire mondiale et le reste.Mais plus important encore, le nouveau programme dhistoire veut prêcher lidéal des valeurs démocratiques. (Cf. conferences/acfas98-04.html ) Finalement, le programme met lemphase sur la dimension V de lacte pédagogique. (Cf. conferences/acfas98-06.html ) La forme que peut prendre cette dimension est très variée. Par exemple, lhistoire nationale pourrait faire une place plus évidente à lhistoire du féminisme, car le « genre » est constitutif à la société. Les femmes ne représentent-elles pas la moitié de lhumanité ? Nest-ce pas une condition raisonnable dinclure cet aspect dans la définition des objectifs éducatifs sociaux quant au contenu de lenseignement du programme visant lunivers social ? Un exemple : féminisme et histoire nationale« Lhistoire nationale peut-elle intégrer la réflexion féministe sur lhistoire ? » se demandait lhistorienne Micheline Dumont à loccasion du minicolloque portant sur « Historiens et histoires nationales ». (9) Après « une réflexion en cours depuis trois ans », nous dit-elle, et une recherche qui « a donc été nourrie par de nombreuses lectures » et bien quelle se dit encore « à la phase initiale de chercher un angle dapproche pour approfondir la question » (10), il lui est apparu que « la réflexion féministe actuelle, dans le champ de lhistoire des femmes, notamment celle qui prend pour base les interrogations du genre, pose donc de nouveaux défis à la trame de lhistoire nationale. Il y a là une interrogation qui na jamais été examinée en profondeur. » (11)Face à ce défi, Micheline Dumont nous présente une sorte de revue de la littérature sur le « genre » dans lhistoire et plus particulièrement sur le féminisme et le nationalisme. Elle croit sincèrement que « nous devons accepter de nous poser la question suivante : le discours nationaliste peut-il être coloré par lanalyse féministe ? » À entendre cette question, doit-on supposer que le programme dhistoire nationale et déducation à la citoyenneté devrait contenir un volet dhistoire du féminisme au Québec ? Comment cette vision de lhistoire pourrait-elle sarrimer avec dautres intérêts concernant lhistoire nationale sans tomber dans léclectisme, le superficiel et lhistoire mémorielle plutôt que lhistoire connaissance ? ConclusionDes causes à défendre, il y en a toujours. Cependant, des esprits à former à partir de causes à défendre produisent généralement une très piètre éducation et une mauvaise formation. Lhistoire bien comprise est une histoire inclusive (pour reprendre volontairement un mot à la mode). Cela dit, lhistoire serait-elle principalement une addition de perspectives ou des histoires parallèles visant à satisfaire les intérêts de tous les groupes sociaux considérés par le genre ou par toutes autres catégories sociales dactivistes ? Le poids de la dimension V de lacte pédagogique ne doit pas enfermer les quatre autres dimensions de lacte pédagogique dans des perspectives qui seraient contraires à la discipline elle-même. (12) Nous pouvons tous comprendre quon ne devrait rien dire de faux et tout autant dire tout ce qui est vrai (daprès Ciceron), mais Cicéron était un orateur !(30)
Bruno Deshaies
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