Le rôle moteur du gouvernement du Canada dans la Révolution tranquille

STÉPHANE DION
Président du Conseil privé et ministre des Affaires intergouvernementales

LeDevoir 11.5.00




Dans la foulée d'une lettre de Pierre-André Julien parue dans cette page le 20 avril dernier et dans laquelle l'auteur critiquait l'intervention du ministre Stéphane Dion au colloque «La Révolution tranquille: 40 ans plus tard», tenu à l'UQAM le 30 mars, nous publions, à la demande du ministre des extraits de cette allocution.

Pour bien mesurer toute la portée de notre Révolution tranquille, il faut en saisir sa dimension universelle en plus de ses traits spécifiques. Elle s'est inscrite dans une tendance forte de l'histoire sociale contemporaine: l'ajustement des sociétés catholiques face aux sociétés protestantes durant l'ère industrielle et postindustrielle.

La conjonction de ce phénomène social avec un autre phénomène de nature plus institutionnelle, l'édification de l'Etat providence, a fait en sorte que l'un des moteurs de notre Révolution tranquille a été notre gouvernement fédéral. [ ... ]

Une révolution wébérienne

Le sociologue allemand Max Weber, dans son ouvrage classique L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme, publié en 1905, a affirmé que les sociétés protestantes s'adaptent mieux à l'industrialisation que les sociétés catholiques en raison d'une plus grande valorisation de l'enrichissement matériel et de l'initiative individuelle.

Weber a peut-être poussé l'argument de façon trop systématique, mais il est certain que les sociétés protestantes se sont engagées dans l'ère industrielle plus rapidement que les sociétés catholiques. [ ... ] Au début du XXe siècle, les économies dynamiques étaient principalement en pays protestants et les seuls pays catholiques qui les approchaient, la France et la Belgique, étaient situés dans la même région géographique. La minorité protestante jouait d'ailleurs en France un rôle économique disproportionné. En Europe, le taux de croissance économique des pays protestants excédait de 152 % celui des pays catholiques. Avec la sécularisation, les pays catholiques ont comblé leur retard et le développement économique a cessé de rimer avec protestantisme. [ ...]

Il est arrivé que le rattrapage catholique ait connu une accélération au moment d'une libéralisation soudaine accompagnée d'une brusque sécularisation. Certaines sociétés catholiques ont vécu un dégel du genre encore plus spectaculaire que le nôtre. Je pense notamment à l'Espagne. [ ... ] L'Irlande des années 90 offre une autre manifestation saisissante de ce phénomène.

C'est cet ébranlement du catholicisme traditionnel qui s'est produit dans le Québec du début des années 60. Bien sûr, il ne faut pas exagérer la coupure de 1960 et le mythe de la Grande Noirceur. Mais Révolution tranquille il y a bien eu. Elle a été d'abord et avant tout un phénomène de sécularisation accélérée, parallèlement d'ailleurs au Concile de Vatican Il. En quelques années, l'Église a perdu au Québec l'essentiel de son pouvoir séculier [ ... ] .

Il aurait été bien étonnant que le Canada échappe à cette tendance lourde qui a fait que les sociétés catholiques ont été plus lentes que les sociétés protestantes à progresser dans la modernité et le libéralisme. Au Canada comme ailleurs, on a pu observer des revenus moins élevés, un entrepreneurship moins développé et, surtout, une scolarisation beaucoup moins poussée chez les catholiques que chez les protestants.

Prenons la scolarisation, compétence provinciale. Au Québec, l'instruction ne devint obligatoire pour les catholiques qu'en 1943, trente ans après que le comité protestant eut instauré cette mesure. L'université McGill accepta les étudiantes en 1884, autorisation qui ne fut accordée que 50 ans plus tard en milieu catholique. A la veille de la Révolution tranquille, moins de la moitié des 14-17 ans fréquentent l'école au Québec comparativement à 80 % en Ontario. Le taux de scolarisation universitaire est alors beaucoup plus faible au Québec chez les francophones (2,9 %) que chez les anglophones (11 %). [ ... ]

Dans cette adaptation, notre gouvernement fédéral, qui n'était pas, comme notre gouvernement provincial, sous l'emprise du catholicisme conservateur, a joué un rôle moteur. Un rôle amplifié par l'importance accrue qu'ont prise les gouvernements centraux lors de la mise en place de politiques d'inspiration keynésienne et de l'Etat providence.

Le rôle moteur du gouvernement fédéral

Le slogan de la Révolution tranquille a été «Il est temps que ça change». Les vents de changement que les Québécois ont fait souffler sur leur société sont venus des universités, des syndicats, des intellectuels, de l'Eglise elle-même, mais une part appréciable est venue de nos institutions fédérales. Comme je suis conscient qu'on pourrait me soupçonner de partialité, je vais appeler à la barre une personnalité politique d'une autre orientation politique que la mienne et qui, du reste, a été un grand artisan de la Révolution tranquille: Jacques Parizeau.

«Avant la Révolution tranquille, a-t-il déclaré dans une entrevue accordée à Robert-Guy Scully le 22 janvier 1999, tous ceux qui ont développé parmi les jeunes Québécois une expertise économique - il n'y en a pas tant que ça - travaillent à Ottawa. C'est à Ottawa que les choses se passent. C'est Ottawa qui a créé le système de sécurité sociale au Canada, la politique de reconstruction qu'on a faite après la Deuxième Guerre mondiale. Le gouvernement sérieux, c'est Ottawa. Québec est une espèce d'officine politique, un peu patronage. [ ... ] À partir des "Désormais" de Sauvé, [ ... ] beaucoup de ceux qui [ ... ] travaillent à Ottawa pour des commissions d'enquête ou comme consultants dans tel ou tel ministère se rabattent vers Québec et, d'abord, sont un peu horrifiés de voir ce qu'ils trouvent. »

Cette citation de M. Parizeau décrit bien les deux rôles clés qu'a joués le gouvernement du Canada. Il a d'abord été le réformateur, celui qui a lancé les grandes politiques qui ont permis aux provinces de prendre le relais, ce que le gouvernement du Québec a fait avec beaucoup d'enthousiasme et d'originalité. Mais il a été aussi un refuge, une aire de liberté, une école [ ... ]

Partout en Occident, l'effort de modernisation d'après-guerre a été mené par le gouvernement central, y compris dans les fédérations. Au Canada, le caractère décentralisé de notre fédération a permis à certaines provinces - surtout la Saskatchewan avec l'arrivée au pouvoir de la CCF - d'être de véritables laboratoires d'innovations, mais c'est le gouvernement du Canada qui a permis de consolider ces expériences et de les étendre à l'échelle du pays. [ ... ]

Comme l'a écrit Dominique Marshall: «Durant deux décennies, le gouvernement fédéral avait préparé indirectement la venue d'un Etat providence provincial en fournissant lois, structures et expertise aux réformistes québécois.» Ce que le gouvernement fédéral a initié, les gouvernements provinciaux vont en effet le prolonger, en partie grâce à des subventions et à des ententes établies notamment au moyen du pouvoir fédéral de dépenser. Claude Ryan, par ailleurs très méfiant envers ce pouvoir aujourd'hui, l'a reconnu: «Le leadership du gouvernement fédéral au cours du dernier demi-siècle a permis au Canada de mettre en place un imposant filet de sécurité sociale. Cela aurait été impossible sans le pouvoir fédéral de dépenser» La Révolution tranquille, ce sera en partie l'histoire de ces ententes négociées alors même que le gouvernement du Québec deviendra, lui aussi, «un gouvernement sérieux», pour reprendre l'expression de M. Parizeau. [ ... ]

Mais au delà des cercles gouvernementaux, «la Révolution tranquille fut d'abord une révolution culturelle.», a écrit Fernand Dumont. Il est indéniable que le gouvernement du Canada a contribué directement à la renaissance culturelle du Québec par ses politiques de communication et de recherche scientifique. La commission Massey-Lévesque sur l'avancement des arts, des lettres et des sciences, Radio-Canada, l'Office national du film, le Conseil des arts du Canada vont «paver la route à la Révolution tranquille», selon l'expression de Louis Balthazar. [... ]

Il y aurait tant à ajouter sur le rôle du gouvernement du Canada dans la Révolution tranquille. Je n'ai rien dit par exemple de la commission Laurendeau-Dunton sur le bilinguisme et le biculturalisme, établie par le premier ministre Pearson. [ ... ] Mais je crois avoir fait ma démonstration: le gouvernement du Canada a été un moteur, trop souvent méconnu, de la Révolution tranquille. [ ... ]