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Un héros mythiqueComment expliquer la vénération du peuple québécois pour le personnage de Maurice Richard et comment expliquer, à travers des caractéristiques psychologiques, sociologiques et historiques, que celui-ci corresponde si bien au portrait du héros mythique.
SERGE ROCHON
LaPresse du 1.6.00
D'abord, précisons cette notion de héros mythique. Si, aujourd'hui, le mot «mythe» est souvent associé à mensonge, à demi-vérité, à fausseté, c'est bien depuis que les premiers philosophes ont contesté la vérité des mythes pour lui substituer la recherche de la Vérité. Alors que cette recherche s'est accélérée avec le développement de la science et de la nécessaire rationalité qui l'accompagne, les mythes ont cependant réussi à survivre, bien qu'« en sourdine », si l'on peut s'exprimer ainsi.
De tous temps et à travers toutes les cultures, les véritables héros ont été reconnus et chantés. Le poète Homère le savait bien, lui qui nous a permis de connaître Ulysse. Les Français ont eu Rolland et Jeanne d'Arc, les Américains ont eu Lincoln et Daniel Boone. Le Québec a eu Maurice Richard. Époques différentes, cultures différentes, exploits différents, mais un même désir de s'accaparer les exploits d'un héros, de s'en servir comme modèle et de rejoindre bien inconsciemment l'imaginaire collectif. En ce sens, Maurice Richard est un véritable héros mythique car son personnage en possède toutes les caractéristiques. Caractéristiques du héros mythiqueMais qu'est-ce qu'un mythe ? C'est une histoire mettant en scène des personnages plus grands que nature, qui servent de modèles à leur collectivité et, par extension, au genre humain.Encore une fois, Homère avait compris ce besoin fondamental des humains de rejoindre les dieux en créant des êtres aux qualités exceptionnelles, prisonniers des contraintes humaines mais aussi capables de les transcender et de s'élever au-dessus du commun des mortels. Le voyage du héros et ses combats ne sont que des moyens - combien efficaces cependant - pour atteindre l'universel et l'intemporel. Un examen attentif des caractéristiques de ces héros nous permettra de comprendre ce que fut et ce qu'est devenu Maurice Richard. D'abord, le héros s'inscrit dans une histoire individuelle et collective, cette dernière prenant souvent le dessus sur la première. Nous savons quelques éléments de la vie privée de Maurice Richard. Nous savons qu'il a eu des amours, des enfants, qu'il vivait dans une simple et belle maison. C'est relativement peu et, pour la psyché collective des Québécois, là n'est pourtant pas l'essentiel. Un minimum de l'histoire personnelle du héros doit être connu pour permettre l'identification au personnage et créer ce sentiment bien illusoire de faire partie de sa famille et du cercle de ses amis. La collectivité doit savoir que le héros est issu de ses moeurs et qu'il en possède les habitudes quotidiennes. Le sachant, la collectivité peut plus aisément se reconnaître. En ce sens, il est significatif que l'histoire du fameux déménagement que Maurice avait effectué avant de compter cinq buts, en soirée, soit peut-être celle qui a le plus contribué à le faire entrer dans la légende. Oui, Maurice Richard est un grand compteur... mais il sait aussi déménager des meubles comme tous les autres Québécois pour qui déménager était le « second sport national ». Le héros s'inscrit aussi dans une histoire collective: celle des années de la «grande noirceur » bien sûr, mais aussi celle d'un certain affranchissement de cette époque. On a dit fort justement que l'émeute du Forum avait été annonciatrice de la Révolution tranquille. Cet épisode est d'autant plus important dans le réveil du Québec qu'il a permis de mettre en lumière une situation qui ne pouvait plus perdurer. Il a réveillé un «royaume malade» et, comme dans toutes les grandes légendes, il faut, dès le départ, une situation collective problématique pour qu'un héros se dresse et tente de changer les choses. Maurice Richard n'a pas voulu faire de révolution. Il ne voulait que, compter des buts. Mais cet objectif en apparence si simple devait être atteint dans un contexte anglophone et souvent francophobe. La tyrannie, réelle ou imaginaire - le mythe ne se préoccupe pas de la vérité, rappelons-le - devait être renversée pour qu'un autre ordre s'impose. Maurice Richard n'était pas un « porteur d'eau » ordinaire et le monde, à commencer par sa collectivité immédiate, l'a su. C'était le combat de David contre Goliath, David qui n'était pas non plus un berger ordinaire. Le héros a besoin d'un combat, d'une bataille contre les «méchants». Ici encore, l'exagération est de mise car, sur le terrain du mythe, il n'y a pas de place pour les demi-mesures. Des dirigeants américains du hockey à l'adversaire sur la place qui le traitait de « french pea soup » et de « frog », en passant par Clarence Campbell, dit le malaimé, Maurice Richard connaissait ses ennemis et devait chaque soir se battre pour atteindre son objectif, marquer un but et gagner. Un témoin de l'époque a dit fort justement que, de la ligne bleue au filet, les autres joueurs étaient des obstacles qu'il fallait renverser pour être le vainqueur. Maurice Richard a gagné des batailles et subi aussi quelques défaites. Tous les héros de l'histoire universelle ont perdu. La tâche doit comporter son lot de difficultés pour gagner en transcendance. Une force plus grande que natureOn a maintes fois parlé de la force « herculéenne » (un autre héros!) de Maurice Richard. Cette force physique était impressionnante, certes, mais dans une certaine mesure, presque « normale » pour un héros évoluant dans une compétition aussi féroce. Nul ne peut s'imaginer Ulysse en gringalet chétif. Mais, de la même manière que ces héros passés, Maurice Richard possédait une arme redoutable qui a, elle aussi, été racontée et admirée. Ses yeux. Toutes les personnes qui l'ont côtoyé ont raconté ce « feu dans les yeux », ces éclairs qu'il lançait quand il voulait quelque chose. Ses yeux participent aussi à la création de sa légende, au même titre que l'épée Excalibur du roi Arthur.Il est d'ailleurs intéressant de faire un parallèle entre les yeux incendiaires du Rocket et la terreur légendaire des dragons. Le héros en colère est craint par ses ennemis car ceux-ci y reconnaissent l'empreinte des dieux qui soutiennent le héros. Mais la force du héros ne réside pas seulement dans ses prouesses physiques. Elle s'appuie sur des valeurs morales inébranlables. La persévérance d'Ulysse et sa fidélité à son pays, Ithaque, est du même ordre que l'attachement de Maurice à son pays et son peuple. La communauté que formaient les marins partis à la recherche de la Toison d'Or est la même que celle qui unissait ceux que l'on nomme maintenant les Anciens Canadiens. Au plan des valeurs, les héros ne font pas de compromis, c'est leur nature à demi divine qui l'impose. Ils servent de modèles aux humainsMais ce qui rapproche peut-être le plus Maurice Richard de ces grandes figures, héroïques, c'est l'impact que la démonstration de ses valeurs personnelles a eu sur ses concitoyens. Ils sont très nombreux ces gens ordinaires qui ont cherché à actualiser, autant que faire se peut, les valeurs morales et les qualités aperçues chez le héros.Maurice Richard, par son courage, sa persévérance, son désir d'excellence, sa fidélité et sa simplicité a véritablement imposé un ensemble de qualités humaines qui demeurent idéales et difficiles à atteindre. Mais les héros ne prêchent pas. Ils n'ont ni code d'éthique à professer, ni morale à imposer. Leurs actes parlent d'eux-mêmes. Le Rocket est l'exemple typique de celui qui ne veut certes pas imposer une idéologie. On pardonne tout à un hérosChez les anciens Grecs, les demi-dieux et les héros avaient des défauts, tout comme les dieux eux-mêmes d'ailleurs. Sinon, comment pourrait-on se reconnaÎtre en eux ? Maurice Richard ne faisait pas exception. Il était colérique, parfois violent dans son sport, quelquefois rancunier. Et alors ? C'étaient « les défauts de ses qualités » comme on dit. Plus important encore, il se devait d'avoir ces défauts pour révéler son humanité. Curieusement, alors que ces qualités peuvent nous irriter en temps ordinaire, elles apparaissent essentielles au portrait du héros, indissociables de sa personnalité qui est, de toute façon, pas ordinaire.Le repos du guerrier
Le héros appartient à son peuple et c'est ce qu'a très bien compris la famille Richard. Bien sûr, il doit y avoir ces moments de recueillement dans l'intimité de la famille et des amis. Le Québec, en silence, a attendu que ce rituel soit bien accompli. Mais les héros d'une telle envergure n'appartiennent plus vraiment à personne.
Si Maurice Richard le père, appartient à chacun de ses enfants, si Maurice Richard l'amour d'une vie, appartient à sa femme, si Maurice Richard est un frère, un ami, un oncle, un cousin, un voisin, Maurice Richard, le héros mythique, appartient à tout le monde. En permettant à la population de lui rendre un dernier hommage, la famille Richard a reconnu cette évidente réalité psychique. Le Québec lui en sera toujours reconnaissant.
Tout voyage héroïque doit un jour prendre fin. Ulysse est retourné à Ithaque, Frodon le magnifique hobbit de Tolkien est retourné dans son village, Maurice Richard a eu une retraite généralement heureuse et relativement paisible. Le Québec l'accompagne maintenant sur la route de son dernier repos. Sa consolation sera peut-être de comprendre le privilège exceptionnel d'être témoin de l'entrée du héros dans son histoire collective mythique, intemporelle et universelle.
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