![]() |
LES CAHIERS D'HISTOIRE DU QUÉBEC AU XXe SIÈCLE «ANDRÉ LAURENDEAU AUJOURD'HUI: VIE DE L'ESPRIT ET MODERNITÉ» Collectif, Centre de recherche Lionel-Groulx Les Publications du Québec 2000, 184 pages LOUIS-JOSEPH PAPINEAU LE GRAND TRIBUN, LE PACIFISTE Marguerite Paulin Editions XYZ, Collection «Les Grandes Figures» 2000, 210 pages
On n'apprendra rien aux plus vieux lecteurs du Devoir en disant qu' André Laurendeau a noblement marqué l'histoire de ce journal, dont il fut «un des sommets littéraires» selon l'historien Pierre Anctil, et la tradition intellectuelle québécoise. L'homme avait de la classe; le journaliste, du style; le penseur, de l'envergure. Plus de 30 ans après sa mort prématurée, cela dit, que reste-t-il d'un parcours dont la force se situait dans le dévouement et la fidélité au présent et à un peuple? Les Cahiers d'histoire du Québec au XXe siècle, qui nous avaient précédemment offert, entre autres, un magnifique dossier sur l'héritage de Lionel Groulx (n° 8, automne 1997), nous livrent déjà leur chant du cygne en relevant le défi de répondre à cette question. Que reste-t-il donc de celui que tous s'entendent pour qualifier d'«auteur classique de notre littérare journalistique»? Il reste surtout, écrit Alain-G. Gagnon dans texte juste et limpide, un modèle. Laurendeau, c'est vrai, a flirté avec l'antisémitisme dans sa jeunesse, mais cet égarement avoué sera suivi par un parcours exemplaire. Homme engagé (il sera de L'Action nationale, du Devoir, du Bloc populaire et de la fameuse Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme), Laurendeau aura été toute sa vie obsédé par la recherche d'une «jonction entre le national et le social». Comment être un intellectuel de gauche au Québec dans les années 1940-50? Gagnon résume ainsi la solution Laurendeau: critique soutenue des excès capitalistes, efforts renouvelés afin de «dissocier le nationalisme de la pensée de droite», luttes concrètes en faveur de la justice sociale, guerre ouverte contre l'américanisation du Québec et du Canada, et, surtout, recherche d'une égalité collective entre les deux cultures principales du Canada, condition essentielle de l'égalité individuelle. Voilà les combats, selon Gagnon, qui font de Laurendeau «l'intellectuel dont la pensée politique aura le plus influencé la quête d'égalité des Canadiens français et plus tard celle des Québécoïs». Gilles Paquet va dans le même sens quand il explique l'attachement de Laurendeau à la notion de communauté comme exigence démocratique. C'est parce qu'elle nie le citoyen en tant que partie prenante nécessaire d'une communauté au sens sociologique que la démocratie strictement procédurale est factice et repose sur une «fausse neutralité». Sans égalité collective qui s'incarne dans des institutions au pouvoir effectif, l'égalité individuelle est un leurre. Sensible à cette théorie qui rejoint certaines de ses thèses, Paquet la compare ensuite, avantageusement, aux théories actuelles de Charles Taylor, Will Kymlicka et Michael Sandel sur le même sujet. Michel Sarra-Bournet emprunte aussi la voie de la comparaison en lançant dans la mêlée le trio Trudeau-Laurendeau-Lévesque, riche d'oppositions et de recoupements révélateurs. Laurendeau et Trudeau se réclament tous les deux du personnalisme et de la pensée de Mounier, mais le second, mauvais lecteur et perverti par les idées de lord Acton, récuse la notion d'égalité collective et, contre le premier, ramène tout à l'égalité individuelle. Les deux, pourtant, sont fédéralistes. Lévesque, quant à lui, rejoint Laurendeau dans sa recherche de l'égalité entre les deux peuples, mais il s'en sépare en considérant le régime fédéral canadien comme un obstacle à cette égalité. Sarra-Bournet parvient donc à illustrer, avec cette brève mais éclairante analyse, les apories de 40 ans de débat national: le rêve du centre Laurendeau (c'est moi qui file la métaphore) est abandonné autant par l'aile fédéraliste que par l'aile indépendantiste. Les spectateurs, eux, au Québec, sont divisés, souvent à l'intérieur d'eux-mêmes, et bienvenue aux déchirements et aux tergiversations! La pensée fédéraliste-dualiste, celle du Canada biculturel à la Laurendeau, a-t-elle vécu? Dans un des rares textes franchement critiques de ce collectif, l'historien et éditeur Jean-François Nadeau montre pourquoi le fédéralisme du journaliste-penseur le condamnait à l'échec et faisait le jeu, bien qu'involontairement, des adversaires de l'autonomisme québécois. Nadeau, frondeur dans les circonstances, écrit: «Comprenons-nous bien: je ne doute pas de la générosité et du relief de la pensée d'un homme public exceptionnel. Ce que je questionne, c'est la portée réelle de sa conception du fédéralisme. Il m'apparaît que la vie même de Laurendeau donne des indices suffisants pour affirmer aujourd'hui que cette pensée politique est faible en regard de ses possibilités effectives de modifier le cours des choses dans un système qui, au moins depuis 1867, progresse sans dévier, comme un train sur ses rails.» Sévère, le jugement n'est pas faux, mais cette thèse du point de non-retour (qui daterait des débuts de la Confédération) me semble un peu trop déterministe. Si l'on croit, comme Laurendeau et comme André Burelle aujourd'hui - et je serais enclin à les suivre là-dessus -, que ce pays, le Canada, et ses composantes, se meurt de ce blocage, est-on blâmable d'espérer que nos compatriotes du ROC s'en rendent compte aussi, à moyen terme disons, et réagissent? L'horizon de ce côté est moins clair qu'on le souhaiterait, oui, mais l'option qui dit «souveraineté ou médiocrité» ne confine-t-elle pas à un va-tout qui, en cas d'échec, nous laisserait bien démunis pour la suite du monde? Non, quoi qu'en disent les partisans, ce débat n'est pas simple, et la grandeur de Laurendeau fut justement de le savoir jusque dans la maladie et la mort. Des textes de Marc Chevrier, encore tout à sa croisade républicaine dans laquelle il enrôle, cette fois-ci, Laurendeau, de Louis Balthazar, de Félix Bouvier, de Jacques Pelletier et de Serge Cantin (une belle réflexion sur les rapports Laurendeau-Dumont) complètent ce dossier. On y trouvera aussi des extraits d'une correspondance entre Jean Bouthillette et Laurendeau, une troublante lettre de ce dernier à son fils dans laquelle il avoue avoir perdu la foi, des lettres de Léon Dion, de même, enfin, qu'un excellent texte de Julien Goyette sur la grande époque du Devoir, celle de Filion-Laurendeau, celle de cette alliance depuis inégalée entre l'habitant pamphlétaire et l'intellectuel polémiste. La revue, distribuée par Les Publications du Québec, est difficile à trouver; demandez-la à votre libraire. La tête à PapineauPoliticien exceptionnel, charismatique, orateur enlevant, chef du Parti patriote, père des 92 résolutions de 1834, nationaliste démocrate, oncle du penseur libéral Louis-Antoine Dessaulles et grand-père de l'illustre fondateur du Devoir Henri Bourassa, Louis-Joseph Papineau, l'histoire l'atteste, fut un grand Canadien français. Très bien construit, instructif et captivant tout à la fois, le récit biographique que lui consacre Marguerite Paulin est efficace en ce qu'il parvient à rendre compte de la grandeur mais aussi de la complexité du personnage. Papineau se voulait libérateur de son peuple, mais la voie de l'insurrection armée l'effrayait. Issu de la classe privilégiée, pouvait-il comprendre le ras-le-bol de ses partisans, réduits, eux, à la misère? Il ne reniera jamais la révolte de 1837, qui le forcera d'ailleurs à l'exil jusqu'en 1845, mais il entretiendra sa vie durant la pensée déchirante qu'elle fut peut-être une erreur stratégique imputable à la fougue intempestive de ses alliés, au rang desquels, au premier chef, se trouvait le docteur Wolfred Nelson. Marguerite Paulin raconte avec sensibiIité l'exil forcé de Papineau aux Etats-Unis et en France, ses drames familiaux (la mélancolie de sa femme, sa plus fidèle alliée, les maladies de ses enfants), son retour plutôt raté au Canada et ses frictions avec d'anciens camarades qui l'accuseront, injustement faut-il croire, de lâcheté. L'écrivaine s'infiltre souvent dans la conscience de l'homme, mais avec tact et sans forcer la dose.
Plus récent titre de la collection «Les Grandes Figures», une belle initiative de la maison XYZ qui combine avec bonheur histoire, littérature et vulgarisation, cet ouvrage, sans être un chef-d'oeuvre, est une rafraîchissante réussite.
![]() |