Malsaine mondialisation



Le climat est malsain, clame Taylor (Le Devoir, 7 juin 2000). On aimerait savoir sur quelles données il se base pour affirmer qu'il n'est pas fondé de s'inquiéter de la situation du français à Montréal. Les dangers que l'on craint sont de faux problèmes, dit-il. Mais il ne dit pas sur quelles preuves il fonde cette opinion.

Le fait est que Charles Taylor, comme son ancien ami Pierre Trudeau, n'a jamais rien trouvé de bon dans les tentatives des Québécois pour mieux se connaître afin d'élaborer des projets de société. Jamais! Et comme son ancien ami, bien qu'avec d'autres armes, il fait tout pour empêcher le débat public. Avant le dernier référendum, il a refusé de participer aux rencontres avec ses concitoyens; aujourd'hui, il cherche des excuses pour ne pas participer aux états généraux sur la langue. Dans un cas, la démarche aurait été trop ethnique et dans celui-ci, elle serait trop hégémonique.

Ce qui est malsain, c'est d'affirmer que la mondialisation fait que nous sommes de plus en plus en contact avec d'autres, et les communications se font en anglais. Non seulement accepter mais favoriser un tel nivellement culturel est aussi bête que d'accepter l'appauvrissement économique des pauvres pour enrichir les riches. Je préfère penser avec Norman Drolet de Netgraphe que «la mondialisation [ ... ], ça demeure des marchés régionaux». Et les gens aiment ça en entendre parler à travers leurs prismes à eux, avec une saveur locale. (Le Devoir, 8 juillet 2000). De toute façon, la mondialisation n'est pas là pour de bon. En tant que philosophe, Charles Taylor devrait le savoir mieux que personne: tout passe. La mondialisation aussi, passera. Il y a de beaux jours à l'horizon pour les petites nations et le fromage régional qui pue d'une manière à nulle autre pareille!

Le fait est que, si tel était le désir de la majorité, au lieu de succomber à l'hégémonie de l'anglais, l'Etat du Québec pourrait être unilingue français et ses citoyens être, individuellement et selon leurs désirs ou leur moyens, de médiocres ou de brillants polyglottes. Mais cela ne conviendrait pas au philosophe Charles Taylor parce que, avant d'être philosophe, il est un homme et que l'homme Taylor est, comme nous, irrationnel et sentimental lorsqu'il est question de sa langue et de sa culture. Si c'est ça, qu'il le dise sans se justifier et sans nous mépriser. Personnellement, je suis convaincu qu'il faut se parler, et pas seulement dans les universités, les cuisines mais aussi, et surtout, sur la place publique où je nous écoute toujours avec plaisir.

C'est ainsi, par la parole, que grandissent les petites nations.

Jean Ouellet
Réjane Marcotte

Montréal, 12juillet 2000

Lettre publiée dans LeDevoir du 21.7.00