Raymond Lévesque et la souveraineté



De la souveraineté

Raymond Lévesque critique vertement les leaders indépendantistes

Commentaire - Il y a naïf et naïf, Gabrielle Gourdeau 24.8.00

Commentaire - Dommage !, Pierre Gravel, LaPresse 25.8.00



De la souveraineté

Souverainiste depuis 1960, je suis allé, depuis, de déceptions en déceptions. D'abord, lorsque monsieur René Lévesque, se cherchant un parti, fit se saborder le R.I.N. pour fonder le Parti québécois (Un nom dont il ne voulait même pas mais qui lui fut imposé) je lui fis une confiance aveugle comme bien d'autres. Mais de zigonages en zigonages, atermoiements et bifurcations, j'ai fini par perdre confiance. Surtout, après ce référendum organisé à reculons et à la sauvette, lorsqu'il ne parla plus que d'un bon gouvernement pour finir dans le beau risque, j'ai eu, comme le veut l'expression populaire, mon «voyage».

J'en suis maintenant à monsieur Lucien Bouchard et à son fameux déficit Celui-ci réglé, où va l'argent? Comme toujours, en subventions pour les plus riches, mais rien pour les plus démunis. Qu'a-t-il fait pour cette jeunesse, rejetée et méprisée, qui traîne dans nos rues? S'il y a une vraie richesse dans un pays, c'est bien cette jeunesse qu'on laisse sombrer dans la drogue et le suicide. Et que fait-il pour ces enfants qui vivent dans la pauvreté ne mangeant pas à leur faim? Et pour tous ceux qui, désargentés, vivent dans le désespoir? Rien. Des augmentations à nos hauts fonctionnaires d'abord. Le reste ne semble pas avoir beaucoup d'importance.

Ayant constaté que toutes les révolutions ont été volées, que ce soit à Cuba, en Algérie ou en Russie, je crains fort que la même chose nous arrive et qu'elle profitera, d'abord, à des politiciens qui rêvent de bâtir un petit «pouvoir» et à des richards qui le deviendront encore plus. Mais notre jeunesse restera sur le trottoir et les enfants pauvres continueront à manger du beurre d'arachide. C'est pourquoi la souveraineté ne m'inspire plus confiance et que je me dis que, dans le fond, ce n'est pas si terrible et que si nous réunissons à nous débarrasser de nos francophones, à Ottawa, qui ont comme mission de nous mettre au pas, peut-être que les choses finiront par s'améliorer.

Raymond Lévesque
Longueuil, 28 juillet 2000

Lettre publiée dans LeDevoir du 7.8.00





Entrevue diffusée ce soir à RDI

Raymond Lévesque critique vertement les leaders indépendantistes

Selon l'auteur-compositeur, René Lévesque a trahi les Québécois et Bouchard n'est pas réellement indépendantiste
PC 21.8.00



Un pionnier du mouvement indépendantiste québécois, l'auteur-compositeur-interprète Raymond Lévesque, estime que l'ex-premier ministre René Lévesque a trahi les Québécois et que le premier ministre actuel, Lucien Bouchard, n'est pas réellement indépendantiste.

M. Lévesque a fait ces commentaires au cours d'une longue entrevue qui sera diffusée ce soir au Réseau de l'information (RDI), dans le cadre de l'émission RDI à l'écoute, animée par Michaëlle Jean.

Indépendantiste de la première heure, ayant milité aux côtés de Pierre Bourgault à l'époque du Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN), M. Lévesque est amer envers les leaders souverainistes, et se dit nostalgique de l'effervescence des années 1960.

Epoque où des jeunes indépendantistes convaincus posaient des bombes, où les manifestations étaient nombreuses et souvent ponctuées d'actes de violence, la décennie 60 a été bercée, selon lui, «par une ambiance extraordinaire». Il y avait «beaucoup de fraternité entre les indépendantistes», qui «avaient à coeur la cause» et qui ont «par la suite été beaucoup déçus».

Faillite totale

L'auteur de Quand les hommes vivront d'amour réserve ses propos les plus durs pour l'ex-premier ministre René Lévesque, qui a «trahi» la population du Québec en ne faisant pas le nécessaire pour réaliser la souveraineté.

«S'il n'était pas capable de faire la job, il avait juste à ne pas être là», tranche-t-il, qualifiant son règne à la tête du gouvernement du Parti québécois de «faillite totale» à ce chapitre.

René Lévesque, qu'il dit avoir bien connu personnellement, était à ses yeux «un grand parleur, petit faiseur», sur le plan de l'idéal souverainiste, constatant un grand fossé «entre ce qu'il disait et ce qu'il faisait». Il le dépeint aussi comme un homme velléitaire, perpétuel «indécis», apparemment peureux et «qui a bifurqué combien de fois».

De Lucien Bouchard, qu'il décrit comme un ami personnel, M. Lévesque dit qu'il ne croit pas à ses professions de foi souverainistes. Il ferait plutôt partie de ces gens qui, selon lui, préféreraient conclure «une entente à l'amiable» entre le Québec et le Canada anglais. «Je ne crois pas que ce soit vraiment un indépendantiste, c'est un politicien», dit-il.

Atteint de surdité depuis plusieurs années, M. Lévesque s'est retiré du monde du spectacle depuis longtemps et accorde peu d'entrevues. Pour faciliter les choses, RDI avait prévu faire défiler les questions de l'animatrice sur un télésouffleur, de manière à ce que M. Lévesque puisse les lire et y répondre.

Vote des immigrants

Durant cette entrevue, le père de Bozo-les-culottes parle de son enfance difficile, qui l'a laissé «marqué pour la vie», et de ses débuts laborieux dans la chanson, dans le Paris des années 50. Il dit même avoir songé au suicide, en 1954, quand tout allait mal pour lui et qu'il n'avait plus un sou. Mais avant de se «jeter dans la Seine», il avait pensé prendre une «dernière bière», dans un bar, où il réussit à décrocher son premier contrat de chanteur.

L'animatrice lui a demandé par ailleurs de s'expliquer sur ses déclarations relatives au vote des immigrants lors du référendum d'octobre 1995.

Il a répété qu'il n'était pas d'accord avec l'idée «de faire voter des gens qui arrivaient ici et qui ne connaissaient rien de notre situation politique, rien à notre histoire»

Il est «extrêmement difficile de mélanger les peuples» à l'intérieur d'un même pays, selon lui. Mais «les Québécois ne font plus d'enfants; les femmes n'en veulent plus d'enfants, alors les immigrants c'est nécessaire», dit ce père de cinq enfants, inquiet, dans ce contexte, de la survie même du peuple québécois.



Il y a naïf et naïf




À force de les voir défiler dans Le Devoir chaque mois, ou presque, je m'étais habituée aux petits billets hypernaïfs de Raymond Lévesque. Mais, cette fois-ci, sa naïveté frise le gâtisme. Quand le «père de Bozo» fait le panégyrique des soixantards, quand il met sur le seul dos de René Lévesque l'échec du projet souverainiste, quand il le traite de peureux, de branleux dans le manche, voire de «traître» (Le Devoir, 21 août), il oublie deux choses: de un, les poseux de bombes et kidnappeurs qu'il louange n'ont rien réalisé d'autre.que de faire reculer la cause indépendantiste car, à la suite de leurs frasques, c'est tout le Québec qui est rentré dans sa niche, la queue entre les deux jambes, et pour longtemps; de deux, un homme, si grand fût-il, ne peut pas «faire» un pays avec rien: René Lévesque a mis sur pied le projet souverainiste et il avait besoin de son peuple pour le soutenir, ce que nous n'avons pas fait: il ne pouvait tout de même pas à lui seul voter six millions de fois OUI en 1980. Les peureux, les branleux dans le manche et les traîtres, en regard de l'échec du projet souverainiste, ce sont ceux qui ont voté NON.

Que Raymond Lévesque soit passé de l'enchantement à la détresse et à l'amertume, qu'il ait cessé de croire au projet souverainiste, c'est son affaire: ça ne lui donne pas le droit, pour autant, de déshonorer la mémoire de ceux qui ont travaillé à faire du Québec un pays sans recourir à la violence, en traitant ces derniers de grands parleurs, petits faiseurs. Et puis, en ces temps de morosité, de découragement et d'indécision politiques, M. Lévesque devrait peut-être céder à ceux qui croient encore à un Québec faisable les tribunes médiatiques qu'on accorde trop généreusement au casseux de party qu'il est devenu.

Gabrielle Gourdeau Québec, 21 août 2000

Lettre publiée dans LeDevoir du 24.8.00





Dommage !




«C'est reparti! » ont dû penser, consternés, bien des lecteurs du Globe and Mail, cette semaine. Du moins ceux qui se sont attardés à la une, mardi, et à la page éditoriale, le lendemain, où il était question de l'entrevue avec Raymond Lévesque, diffusée lundi au réseau RDI de la télé française de Radio-Canada.

Présentant celui-ci comme « un poète el monstre sacré de la culture au Québec », on y expliquait que, dans la même veine que les propos de Jacques Parizeau sur le « vote ethnique » au soir du référendum de 1995, Raymond Lévesque voudrait, lui aussi, réserver aux Québécois de souche, « qui sont les seuls à en bien saisir tous les enjeux », le droit de se prononcer sur la souveraineté.

On peut comprendre qu'un semblable point de vue touche une corde sensible au Canada anglais où tout le monde n'est pas forcé de savoir qu'ils ne reflètent plus l'avis de grand monde au Québec où de telles énormités n'ont plus cours. Sauf, bien sûr, chez une poignée de vieux nostalgiques qui, comme Raymond Lévesque, regrettent le « bon vieux temps » où « ça brassait » avec le FLQ, le mouvement de contestation étudiante et le RIN. Et que, dans les grands débats d'aujourd'hui, même chez les indépendantistes, il est maintenant surtout question de mondialisation de l'économie et de l'importance pour le Québec d'y prendre sa place tout en protégeant son identité.

S'il faut déplorer que la presse torontoise n'ait pas apporté ces nuances, il reste que c'est d'abord Radio-Canada qui mérite la plus grande part de blâme dans cette triste affaire. À cause surtout de l'utilisation, sans toutes les précautions qui s'imposaient, des déclarations fracassantes d'un vieux poète, certes de grand mérite, mais qui n'a plus une réelle audience comme intervenant dans les discussions politiques actuelles.

On ne saurait, évidemment, nier à un réseau public le droit, et même le devoir, de contribuer à la sauvegarde de la mémoire collective en enregistrant, pendant qu'il en est encore temps, le témoignage d'un homme, aujourd'hui âgé de 81 ans, qui a apporté une contribution importante au patrimoine culturel de la francophonie. Au moins avec une de ses chansons, Quand les hommes vivront d'amour, qui restera longtemps dans toutes les mémoires.

Sauf qu'il méritait mieux. Et autre chose que le traitement qu'on lui a réservé. Pas à cause.de l'animatrice qui a été irréprochable et pleine de respect pour son invité. Mais en raison de la nature de l'émission qu'on lui a consacrée qui accueille habituellement des acteurs ou des témoins d'une actualité plus récente. Et de l'effort de merketing quon a déployé - dont la présentation d'extraits en primeurs à des journalistes - comme pour donner utie dimension contemporaine à ce qui aurait dû être présenté comme l'évocation de souvenirs. Avec le résultat que les médias ont surtout retenu ses critiques virulentes de René Lévesque et Lucien Bouchard ou ses propos excessifs, hargneux et dépassés, sur la participation des « étrangers » au référendum de 1995.

Il s'imposait, sans doute, de rendre hommage à Raymond Lévesque. Il est un des rares Québécois de sa gënération a avoir créé une pièce musicale qui a été traduite dans plusieurs langues et endisquée par des interprètcs de premier plan. Mais on aurait dû aussi avoir la prudence de situer ses déclarations intempestives dans leur contexte afin d'éviter que bien des gens s'imaginent que ce genre de discours est toujours à la mode et que Bozo les culottes est encore d'actualité. En prétendant lui rendre hommage on l'a exposé au ridicule aux yeux de ceux qui seront prompts à se moquer de l'énormité de son propos. Ou à la vindicte de ceux qui ignorent à quel point il faut les prendre avec un grain de sel. C'est dommage pour lui. Et pour tous ceux qui l'ont tant apprécié.

Pierre Gravel LaPresse 25.8.00