Octobre 70

Mon témoignage sur les emprisonnements illégaux

Pourtant, je sais que la seule chose qui pourrait me satisfaire n'est pas une compensation monétaire ou matérielle. Que le petit peuple du Québec finisse par prendre en mains sa destinée me comblerait de satisfaction.

10.1.01






Pour répondre à Patrick Lévesque qui n'a pas pu vécu cette période, voici mon témoignage sur les emprisonnements illégaux.

J'ai été arrêté en 1970 en vertu de la Loi des mesures de guerre. Une douzaine de policiers sont entrés chez moi vers cinq heures du matin, la veille de mes dix-neuf ans, en enfonçant violemment la porte et nous ont forcés, moi et les quatre autres qui se trouvaient dans l'appart, à les suivre à la pointe du revolver.

Après nous avoir arrêtés, les flics ont vidé le logement de centaines de livres et de documents (on n'a jamais pu faire l'inventaire complet) de toute nature parmi lesquels se trouvait ma précieuse collection de timbres. De tous ces biens, jamais rien ne fut retourné. Des démarches entreprises après ma libération sont demeurées sans résultat. Mais où s'adresser ? Police de Montréal, SQ, GRC ? Apparemment tout avait été brûlé. Va savoir ? Trente ans plus tard, la seule chose qui me manque toujours est cette collection de timbres que mon grand-père avait commencée dans sa jeunesse. Léguée à mon père il l'avait augmentée de ses acquisitions. Elle me fut par la suite transmise vers l'âge de 12 ou 13 ans. J'en prenais grand soin et mes efforts avaient continué de l'enrichir. Depuis l'héritage d'un oncle philatéliste, qui avait logé dans la maison de mon enfance, cette collection prenait encore plus d'importance à mes yeux. Elle tenait en deux volumes dont je connaissais par cœur le contenu de chacune des pages.

J'ai été privé de ma liberté pendant trois semaines sans qu'aucune accusation ne soit portée contre moi. Les premiers jours nous étions maintenus dans l'isolement complet. Personne n'avait de nouvelles de ce qui se passait à l'extérieur. Nous avons commencé à nous parler d'une cellule à l'autre. Nous avons fini par avoir des bouts de papier, quelques livres usés. Mon voisin de cellule m'a tendu un poème qu'il venait d'écrire pour la circonstance, intitulé AGM21. C'était Michel Garneau. Moi j'étais dans AGM19 (Aile gauche mezzanine cellule 19). Par la suite, on a eu droit à quelques brèves sorties dans l'espace commun de l'aile et éventuellement douches, jeux de cartes et autres "gâteries". Si je me souviens bien, le black-out qui nous était imposé sur la situation extérieure est demeuré total pendant mes trois semaines d'internement. Les détenus ordinaires ne sont pas ainsi privés de contacts.

Je n'ai plus de lien avec aucun de mes camarades de détention mais je devrais bien pouvoir me souvenir de six à dix noms. Ceci pourrait aider la SSJB à compléter son dossier si des procédures sont entreprises.

Pourtant, je sais que la seule chose qui pourrait me satisfaire n'est pas une compensation monétaire ou matérielle. Que le petit peuple du Québec finisse par prendre en mains sa destinée me comblerait de satisfaction. Or, la situation actuelle ne me remplit pas d'optimisme. Au moment où il y a tant de répliques à donner, tant de réfutations à faire, tant de vérités à rétablir, je trouve nos leaders bien silencieux et, comme toujours, prisonniers de l'ambiguïté propre à la survivance. Mais comme j'ai déjà entendu quelque part, il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre. Continuons le combat !

Gilles Verrier