Notre révolution

Un bilan de la Révolution tranquille par une trentaine de collaborateurs

Louis Cornellier

LeDevoir 18.2.01




LA RÉVOLUTION TRANQUILLE - 40 ANS PLUS TARD: UN BILAN

Sous la direction d'Yves Bélanger, Robert Comeau et Céline Métivier
Editions VLB Montréal, 2000, 320 pages

Quelle évaluation faut-il faire, 40 ans plus tard, de la Révolution tranquille, de ses projets et de ses réalisations? S'il est vrai comme l'écrit Jocelyn Létourneau, que «la mise en histoire du passé ne relève pas strictement de l'acte scientifique mais appartient aussi au registre du politique, c'est-à-dire à l'entreprise de production du sens pour ceux qui vivent», ne faut-il pas accepter l'idée selon laquelle répondre à cette question revient d'abord et avant tout à se situer dans le présent, mais en tenant compte du passé et des possibles à venir? Interpréter la Révolution tranquille, en ce sens, ce serait tenir un discours qui engage en constatant, qui se fait programme à l'heure du bilan. Ce livre, qui regroupe les contributions de plus de trente collaborateurs, en constitue la preuve éclatante et riche.

Dans le texte le plus remarquable de ce recueil, le sociologue Jacques Beauchemin insiste sur la caractéristique fondamentale de cette époque qui «portait un projet de démocratisation, de justice et d'égalité sociale». Aujourd'hui, «le temps du désenchantement» est venu et s'exprime par deux critiques distinctes qui dénoncent les prétendus effets pervers de la mutation inaugurée en 1960.

A droite, des gens comme Jean-Luc Migué et Gilles Paquet s'en prennent à «l'entrave au bon fonctionnement du marché qu'elle aurait constituée» et retiennent que la mise en place d'un Etat-providence tentaculaire aurait étouffé le dynamisme de la société civile. À gauche, un Jean-Philippe Warren, inspiré par Fernand Dumont, se désole du règne de la technocratie engendré par une Révolution tranquille égarée en cours de route et de plus en plus éloignée d'une éthique citoyenne de justice sociale.

Beauchemin insiste sur le caractère idéologique de la première critique, et ce rejet d'un «projet de société dans lequel la société se reconnaît une responsabilité vis-à-vis du sort des individus» ne trouve pas grâce à ses yeux. Ni aux miens, d'ailleurs. Au sujet de la deuxième critique, celle de la technocratie, le sociologue a cette conclusion provocatrice que je partage et qui devrait, me semble-t-il, en faire réfléchir quelques-uns plus à fond: «En dépit de la lourdeur des structures qu'elle a mises en place et d'une propension certaine à la gestion technicienne des rapports sociaux, la Révolution tranquille est parvenue à atteindre la plupart de ses objectifs.»

Il ne s'agit pas, en d'autres termes, de chanter sans nuances les vertus de la rationalité instrumentale inhérente à la technocratie mais de reconnaître que son développement s'est néanmoins accompagné de véritables avancées sociales pour la majorité. Juste et profond, ce texte résume bien les principaux enjeux du débat et nous invite à rendre justice à un projet social qui devrait encore nous inspirer dans la mesure où nous saurons actualiser ce qu'il contenait de meilleur.

Si la critique antitechnocratique de Warren a ses limites, son constat selon lequel l'éthique libératrice et engagée des principaux porteurs intellectuels de cette révolution, «avec ces mots de pauvreté, de justice sociale et de transcendance, ne s'est pas transmise à la génération plus jeune» s'impose. Saurons-nous, demande-t-il, renouer avec la profondeur de cet engagement, en faire «l'inlassable exigence de notre avenir»? Serons-nous déserteurs ou héritiers créatifs et généreux?

De notre attitude devant cet appel dépendra le sort de la société québécoise de demain. Laisserons-nous le souffle de notre seule révolution réussie être récupéré par un arriviste comme Jean Charest qui, dans ce livre, appelle «courage» le fait de brader l'Etat-providence par son acolyte Monique Jérôme-Forget qui s'extasie devant la main invisible du marché et la «capacité d'adaptation qui est la force du secteur privé» tout en confondant, dans sa pensée primaire, les notions de concurrence et de modernité? Ecouterons-nous ces libéraux québécois qui volent si bas qu'ils en sont rendus à faire passer une contre-révolution pour de la fidélité à un héritage révolutionnaire, aussi tranquille fût-il?

Être dignes de cet héritage, cela devrait plutôt vouloir dire refuser, comme nous y invite le sociologue Gilles Bourque, «de nous fixer désormais le seul objectif de l'adaptation dans un monde dominé par le marché mondial et la mouvance incontrôlée du capitalisme financiarisé». C'est la social-démocratie que l'on attaque en montant en épingle les «effets pervers» des réformes lancées dans les années 1960 et Jacques Pelletier a raison de rappeler que refuser ce discours réactionnaire et «défendre la Révolution tranquille, ce n'est donc pas défendre un mythe épique, vénérer un fétiche et une relique, c'est délendre une certaine conception de la société et de l'État, c'est assumer un héritage avec la volonté de le dépasser et de l'élargir à l'avantage du plus grand nombre contre ceux qui entendent le dilapider pour assurer leur domination de groupe et de classe.»

D'autres contributions intéressantes font de ce livre un ouvrage de référence. Je pense plus particulièrement à celles de Robert Comeau et Paul-André Linteau (qui abordent tous deux la question de l'interprétation historiographique à retenir de la Révolution tranquille), de Stéphane Dion (qui défend, eh oui, le rôle joué par le fédéral dans cette modernisation sociale et étatique), de Jocelyn Létourneau (comment s'appuyer sur le passé sans qu'il nous menotte), de Kenneth McRoberts (sur le constructif dialogue Québec-Canada du début des années 1960, auquel l'arrivée de Trudeau a mis fin) et d'Yves Bélanger (sur l'historique du «modèle québécois» et sa pertinence actuelle).

Notre révolution mérite sûrement des critiques et il appartient à ceux qui font profession de penser aujourd'hui de les formuler et d'en tirer leçon. Ceux qui l'ont voulue et faite méritent au moins, quant à eux, un peu de reconnaissance. Grâce à eux, nous savons maintenant ce que veut dire être «maîtres chez nous». A nous de ne pas l'oublier.