Le rapport Pelletier, le nationalisme québécois et le fédéralisme canadienPetit essai sur le nationalisme retrouvé du Parti libéral du Québec
Mathieu Bock-Côté
8.5.01 Le parti libéral du Québec a récemment fait connaître sa volonté de se réapproprier limaginaire nationaliste québécois pour le réinterpréter dans la perspective fédéraliste qui est la sienne. Les péquistes nont pas le monopole du sentiment national, a dit en substance Benoît Pelletier, responsable du dossier constitutionnel au PLQ et auteur dun rapport qui a pour vocation de repenser la position libérale quant à la place du Québec dans la fédération, à lheure des «nouveaux intérêts du Québec» dans un contexte international éclairé par la mondialisation. Il faisait écho, en disant cela, à Jean Charest, chef du PLQ qui, lors du lancement du livre Penser la nation québécoise, reconnaissait dabord lexistence dune nation québécoise, ce qui va de soi, pour ensuite en faire un concept si impérieux quil doit être mis à labri des controverses partisanes, autrement dit, de la politisation excessive du sentiment national, qui entraîne un camp ou lautre à se réclamer du monopole non seulement sur lidée nationale, mais aussi de la seule légitimité possible dans le discours tenu à son sujet. Muets les cinq dernières années, les fédéralistes québécois du PLQ veulent ainsi réintégrer un espace public où les souverainistes du Bloc et du PQ ont renouvelé systématiquement les questions placées au centre du débat politique. Cela va du modèle québécois à lidentité nationale, en passant par la mondialisation et la nouvelle vocation de lÉtat à lheure du triomphe de léconomie de marché. À défaut davoir gagné le dernier référendum sur lindépendance, les souverainistes ont à tout le moins dicté lagenda intellectuel et politique qui définira les paramètres de la discussion la prochaine fois, si prochaine fois il y a. Les fédéralistes du Québec (on ne parle pas ici de ceux dOttawa qui, sous la conduite du ministre Dion, ont lancé une offensive politique et juridique contre les fondements mêmes de la légitimité du projet national québécois) nont pu que réagir, pour le bonheur des péquistes et le malheur du PLQ. Il apparaît donc que le PLQ veuille se repositionner positivement dans le débat constitutionnel par laffirmation dun nationalisme nouveau quon croyait dilué définitivement depuis le départ des éléments les plus nationalistes du PLQ, lors de la crise de Charlottetown et la fondation de lAction démocratique du Québec. Donc, les libéraux se disent de nouveau nationalistes. Cest très bien. La question de la nation, au coeur des débats sur la nature de lidentité politique et culturelle du Québec, ne laisse pas indifférents nos libéraux. Et ils ont bien raison. La nation, quon se le tienne pour dit, nest pas un bien péquiste. Des fédéralistes sincères ont fait voeu dallégeance à la patrie québécoise. La grande majorité, même. Mais pour leur malheur, les éléments radicaux, ceux qui ont défini la position libérale depuis le départ de Robert Bourassa, ne leur ont laissé que peu de place pour sexprimer à lintérieur de la principale formation politique des fédéralistes du Québec. Lorthodoxie canadienne de Daniel Johnson, qui était «Canadian first and foremost», puis le fédéralisme symétrique dun Jean Charest qui se qualifia dabord comme un «Canadien vivant au Québec», avant de se convertir à lidée dune nation québécoise, ne laissait pas présager un revirement nationaliste du PLQ. Conséquent avec la fin de non recevoir adressée aux revendications nationales du Québec par les institutions politiques du Canada anglais et le gouvernement fédéral, le PLQ sest désintéressé des questions politiques, spécifiquement politiques, pour se concentrer sur une conception plus sociale de la mission gouvernementale, redécouvrant les «vrais problèmes» à régler, ceux qui, en toutes circonstances, on commence à le comprendre, seront plus importants que ceux relatifs à notre statut constitutionnel au Canada ou hors de lui, autrement dit, que la question de linstitution du vouloir-vivre national québécois. Le nationalisme retrouvé du PLQ laissait donc supposer une conscience renouvelée de la dimension constitutionnelle de notre vouloir-vivre ensemble et des conséquences politiques de la spécificité québécoise. Le PLQ allait-il retrouver cette tradition libérale dun nationalisme qui fait du Canada un choix conditionnel au respect de sa dualité constitutive? Allait-il conditionner le maintien du Québec à lintérieur de la fédération à la reconnaissance de la nation québécoise? On aurait pu lespérer. Mais il ne fallait pas sattendre à cela. Jean Charest la dit clairement : «lère du fédéralisme revendicateur est révolue. Maintenant, apparaît lère de la conciliation». De là, que doit-on en conclure? Quayant fait son choix une fois pour toutes du Canada, plus ou moins fédéralisé, les libéraux de Charest ont opté pour une réintégration administrative, par la bande, du Québec dans la logique fédérale, sous prétexte quaujourdhui il nen va plus comme hier du politique, que les questions sociales et économiques sont déterminantes, quelles seules dailleurs entrent dans léquation du Bien commun quil sagit de constamment recalculer. Le Bien commun est social et économique. Le politique est inféodé, pour le meilleur et pour le pire, aux deux espaces précédents, qui réinterprètent les finalités du politique dans le sens des logiques spécifiquement sociale et économique. En ce sens, le PLQ peut bien redevenir nationaliste, mais si les intérêts supérieurs du Québec ne sont plus politiques, mais économiques et sociaux, et que le Québec, détenant un ensemble de pouvoirs suffisants pour définir, dans une autonomie relative, les choix de société qui participeront à la définition du Bien commun tel quil lentend, il nest plus nécessaire de faire de la question constitutionnelle une priorité, mais bien de la voir comme un archaïsme politique qui freine la croissance économique et la progression de la solidarité sociale, dans un Québec encore plus québécois quhier, mais conscient et déterminé à assumer la part canadienne de son destin. Le titre du rapport Pelletier est explicite: à celui qui veut une clef de lecture, il offre une piste forte : il sagit du «rapport du Comité spécial sur lavenir politique et constitutionnel de la société québécoise». Pas du peuple québécois. Pas de la nation québécoise. Pas de lÉtat du Québec. Pas même de la province de Québec, la province constituant quand même lunité politique fondamentale du fédéralisme canadien. Non, de la société québécoise. Société, vocable qui ne réfère pas à la dimension instituée du vouloir-vivre ensemble, dimension nécessairement politique, mais bien aux conditions concrètes et prosaïques de la vie en commun, qui doit se penser à travers les catégories de léconomique, du social, du culturel même. Mais pas du politique. Le Québec, société globale, disait Laurendeau. Mais société complète, poursuivent les libéraux, qui ne doutent pas du fait que le Québec, comme société, est doté des pouvoirs essentiels à la réalisation du Bien commun social et économique tel quil sera progressivement défini, suite aux délibérations entre les individus et les groupes formant la société québécoise. Cest ce quon appelle «les nouveaux intérêts du Québec». Pourtant, on peut demeurer surpris du peu de considération pour la dimension politique de la question nationale québécoise chez les libéraux. Car le vocable national est utilisé sans modération. Reprenant la formulation du Livre beige, on y parle dune «société au caractère national évident». Dune société «aux caractéristiques nationales nombreuses». Daccord. Que veut-on dire par-là? Que le Québec est une nation? Cela va de soi. Le Québec est une nation pour les libéraux. Mais si le Québec est une nation, ne convient-il pas de se soucier de son statut politique? La nation a une dimension politique quon ne peut occulter. Elle ne se réduit pas à un sentiment. Encore moins se laisse t-elle enfermer dans les bornes de lidentité immédiate, celle de la culture première. Elle nest pas non plus une appartenance comme une autre. La nation, et cela apparaît clairement aujourdhui, peut être perçue comme une forme de communauté politique. Cest-à-dire que la nation, qui est une histoire commune, ne peut faire abstraction du lieu symbolique de son institution politique, de la forme politique qui lui accorde la reconnaissance nécessaire à son épanouissement. Disons-le, dans un État fédéral, surtout un État fédéral multinational comme le Canada, elle doit nécessairement être pensée dans le pacte constitutionnel fondamental du pays. Sil y a nation québécoise, et que la fédération canadienne est une fédération multinationale, structurée politiquement et historiquement autour dune dualité constitutive, et si la nation nest pas un vain mot, une concession faite à lair du temps, ou un mot mal utilisé, se bornant à dire du Québec quil est une nation sans le penser comme tel, on doit en conclure que le Parti libéral du Québec a esquivé le dimension politique de notre destin national, en le reconnaissant, certes, mais en ne traduisant pas cette reconnaissance évidente dans une exigence politique et constitutionnelle, rendant impératif de la part des autorités fédérales la reconnaissance de la nation québécoise et des conséquences politiques qui peuvent en découler. La nation est un vivre-ensemble et ne peut se soustraire au moment institutionnel qui la voit médiatiser sa conscience en volonté par le biais des institutions. La nation québécoise a son État, répondra-t-on? LÉtat du Québec? Capable, selon la définition des «nouveaux intérêts du Québec», de répondre à la recherche du Bien commun? Cest là tenir un raisonnement sur mesure pour légitimer limpasse constitutionnelle canadienne. Car si la nation québécoise existe et quelle décide librement, comme elle la fait en 1995, dévoluer dans lespace politique canadien, la fédération ne peut se soustraire à son devoir moral qui est de reconnaître le caractère multinational du Canada, par la reconnaissance du peuple québécois, ou pour dire comme on dit aujourdhui, de la nation québécoise. Si la fédération se montre incapable de reconnaître une réalité aussi fondamentale que lexistence dune communauté nationale québécoise, et cela, dans sa dimension politique, donc de lui reconnaître un statut constitutionnalisé de communauté politique autonome, il y a là une nouvelle démonstration, il nous semble, de léchec de toute transformation du fédéralisme canadien dans le sens des intérêts politiques du Québec. On ne peut passer à côté de la dimension politique, donc instituée, donc constitutionnelle, du vivre-ensemble national. Ce nest pas parce que des problèmes sociaux et économiques se posent à la nation québécoise quelle peut être inattentive au traitement moral et politique qui lui est accordé dans la fédération. Le vivre-ensemble na peut-être pas immédiatement des conséquences «concrètes». Il pose toutefois la question de la légitimité politique de la fédération. Autrement dit, il repose la question constitutionnelle que le Parti libéral croyait pouvoir esquiver dans son repositionnement nationaliste sur léchiquier politique québécois. Celle du politique, de la constitution, de la possibilité dune réforme de celle-ci dans le respect de lexistence nationale du Québec et sinon, lhypothèse que le Parti libéral du Québec nose pas poser, celle de lindépendance du Québec.
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