Front commun pour la diversité culturelle
Mylène Moisan
Le Soleil vendredi 19 novembre 2004
Mexico - La France, le Mexique et le Québec mèneront ensemble, et côte à côte, le combat sur la scène internationale pour convaincre une majorité de pays de l'importance d'exclure la culture des accords commerciaux.
C'est ce qu'a indiqué hier en fin de journée le premier ministre français, Jean-Pierre Raffarin, au cours d'un débat sur la diversité culturelle. "Ensemble, avec cette plate-forme à trois, nous mènerons des initiatives internationales pour mobiliser une majorité de pays. Il faut mettre ensemble la responsabilité commune du Mexique, de la France et du Québec pour mener ce combat commun", a-t-il lancé devant les quelques centaines de personnes réunies dans l'auditorium du magnifique Musée de l'anthropologie.
Avant lui, son homologue québécois, Jean Charest, s'est adressé à la foule "au nom d'un peuple qui incarne cette mission de protéger la diversité culturelle. S'il y avait un seul exemple à citer, ce serait sûrement le Québec, qui avec sept millions d'habitants a su préserver sa langue, tout en étant entouré par 300 millions de personnes parlant anglais".
Le combat que mènent déjà les trois gouvernements vise à reconnaître, par une convention juridique contraignante à l'intérieur des accords commerciaux chapeautés par l'Organisation mondiale du commerce, le caractère exceptionnel de la culture et consacrer le droit des États de soutenir la création culturelle par des mesures spécifiques. "Nous n'avons plus le droit de subventionner nos agriculteurs, ça devient de plus en plus difficile de le faire pour les artistes", a illustré M. Raffarin.
En 2001, 185 États membres de l'UNESCO ont adopté à l'unanimité la Déclaration sur la diversité culturelle. Cet acte fondateur, largement suffisant pour certains États, dont le Canada, ne va pas assez loin aux yeux du Québec. Il ne faudrait pas, croit M. Charest, faire l'erreur de se contenter d'un cadre qui n'oblige pas le respect de la diversité culturelle.
MMoisan@lesoleil.com
Jean-Pierre Raffarin a défendu la diversité culturelle à Mexico
Mylène Moisan
Le Figaro Samedi 20 novembre 2004
LE FIGARO. - Pourquoi le combat pour la défense de la culture est-il devenu un enjeu national ?
Renaud DONNEDIEU DE VABRES. - La violence de l'actualité internationale et ses répercutions sur la scène intérieure dans la plupart des pays du monde - je pense aux risques du terrorisme et de l'intégrisme - engendrent un nouveau réflexe face à une mondialisation qui peut apparaître aussi bien comme une chance que comme une destruction des industries et des marchés avec les conséquences qui en découlent. L'urgence politique veut que l'échange ne soit pas lui-même destructeur. Chacun veut aujourd'hui mettre à l'abri sa propre identité, sa culture, ses racines, son patrimoine.
Quels sont les secteurs les plus menacés : le patrimoine ou l'audiovisuel ?
Par définition, ce sont toujours les plus faibles qui sont menacés. Les cultures les plus fragiles sont toujours les plus exposées. En France, nous avons la chance d'avoir entre les mains un capital d'influence et de rayonnement exceptionnels, fondés sur le patrimoine et la création artistique. Et pour autant, à cause parfois de la technologie, nous ne sommes pas à l'abri. D'où le rôle politique joué par le président de la République et le gouvernement sur la scène internationale pour dire dans un même élan «Oui à l'échange culturel. Oui aux droits des nations à soutenir la politique culturelle de leur pays». C'est le sens des débats qui vont se dérouler en 2005 à l'Unesco.
Quelles garanties apportera la convention Unesco sur la diversité cultu relle ?
Ce n'est pas un exercice théorique, c'est un acte politique essentiel. L'activité culturelle et artistique n'est pas une activité comme les autres. Elle mérite une protection particulière. Les règles applicables à la circulation des marchandises ne peuvent pas s'appliquer davantage à ce que l'on appelle, en termes peu élégants, les biens culturels. Ce qui était le thème de l'exception culturelle, perçu par nos détracteurs comme l'éternelle arrogance française, apparaît aujourd'hui à la plupart des pays du monde, et même à nos amis américains, comme une nécessité politique et stratégique. La prise de position commune entre la Chine et la France, que j'ai proposée à mon homologue, en est l'illustration. La visite de Jean-Pierre Raffarin au Mexique est une étape très importante avec ce grand pays dont nous sommes très proches politiquement.
Est-ce que vous ne redoutez pas, comme pour le protocole de Kyoto, que le monde se divise demain entre ceux qui défendent le projet français et les autres qui rallient le camp américain ?
J'espère sincèrement qu'autant la prise en compte de la situation internationale actuelle que certains aspects de l'évolution technologique - je pense bien sûr à Internet - permettront à nos amis américains de mieux comprendre notre point de vue. Dans le domaine du cinéma, c'est quasiment chose faite. La difficulté majeure qui est devant nous c'est de légitimer, pour les questions de santé, l'autorité politique et juridique de l'OMS ; pour les questions culturelles, celle de l'Unesco, et de cantonner l'OMC aux échanges économiques.
Le soutien que l'Europe a apporté cette semaine à la convention Unesco va-t-il lui permettre d'avoir, par rapport à l'OMC, une force politique suffi sante ?
L'objectif politique français vis-à-vis de l'Unesco, tendant à conforter les politiques culturelles nationales, c'est au fond le même que celui qui me fait m'opposer directement et fortement à la Commission européenne lorsqu'elle remet en cause le droit de la France à soutenir ses industries culturelles. Le mandat que l'ensemble des ministres de la Culture européens vient de donner à la Commission pour faire reconnaître le droit à la diversité culturelle face à l'OMC est une étape très importante. L'Europe de la culture qui s'est fait trop attendre prend force. Le respect du pluralisme et de la diversité politique, religieuse, intellectuelle, voilà bien la valeur européenne suprême dont le rayonnement international franchit les océans. Le Canada, le Brésil, le Mexique, la Chine, et pourquoi pas demain nos amis américains, en sont irradiés.
Si le traité Unesco n'est pas adopté comme prévu en 2005, qu'adviendra-t-il des identités culturelles ?
Le risque serait grand d'une uniformisation, d'une sorte de culture unique qui ne manquerait pas de revenir comme un boomerang. Certains pays - l'Australie, la Nouvelle-Zélande - se sentent déjà bousculés par certaines formes d'hégémonie culturelle, faute d'avoir su protéger à temps leurs talents nationaux.
Est-ce que ce traité ne va pas permettre à des pays de protéger des traditions révolues sous couvert de défense du patrimoine ?
Effectivement, le concept des droits de l'homme doit avoir une portée universelle et mettre en échec toutes les dérives et les violences attentatoires à la dignité humaine constatées dans le monde contemporain.
Propos recueillis par Emmanuel Schwartzenberg
MEXIQUE Le premier ministre a prôné l'identité des peuples
de notre envoyé spécial Guillaume Tabard
Le Figaro Samedi 20 novembre 2004
Mexico : Programme culturel pour la fin du voyage de Jean-Pierre Raffarin au Mexique. Après une visite du Musée d'anthropologie de Mexico, le premier ministre s'est rendu au Templo Mayor, le site le plus ancien de la capitale. Mais ces promenades touristiques n'étaient que le prétexte d'un engagement personnel dans le très chiraquien combat en faveur de la diversité culturelle.
«Il faut respecter les identités des peuples, être capable de les écouter, ne pas exporter nos modèles, y compris dans des fourgons blindés», a-t-il lancé au cours d'un débat tripartite organisé par les ministres de la Culture français, mexicain et québécois. Après Renaud Donnedieu de Vabres, Jean-Pierre Raffarin a donc invité les trois pays à «s'organiser en réseau», en vue de trouver une majorité pour ratifier, dès 2005, la convention de l'Unesco sur la diversité culturelle. «Les biens culturels ne sont pas des marchandises comme les autres», a-t-il poursuivi, avant de s'essayer au lyrisme en appelant à la résistance «quand s'engagent les puissances de l'uniformisation, les chars lourds capables de porter les idées uniques, les créations uniques, les pensées uniques, tout ce qui peut être le virus mortel pour la diversité culturelle».
Des propos tenus devant une poignée d'acteurs français comme Antoine de Caunes, Elsa Zylberstein, Romain Duris ou Linda Hardy venus participer à la neuvième édition du Festival de cinéma franco-mexicain. La diversité culturelle a été évoquée lors de l'entretien que le premier ministre français a eu, à la Résidence de Los Pinos, avec le président mexicain Vicente Fox. Les deux hommes ont essentiellement abordé les questions internationales et formulé conjointement le souhait d'une réforme de l'ONU, par exemple en «assurant une meilleure représentativité du Conseil de sécurité», afin de «renforcer la légitimité et l'efficacité du système des Nations unies».
«Nos deux pays entendent oeuvrer à la construction d'un ordre international capable d'éviter que des hommes, des femmes et des enfants par millions n'aient d'autre avenir que celui de la guerre, de la vengeance, de la douleur», avait-il dit auparavant devant le Sénat mexicain. Au cours de la conférence de presse commune, Jean-Pierre Raffarin s'est justifié sur l'attitude de la France envers Yasser Arafat en assurant qu'il était du «devoir» de Paris de l'accueillir et en affirmant que son dossier médical était à la seule disposition des ayants droit du président palestinien défunt. Contrairement à son habitude, le premier ministre, visiblement tendu et agacé par les critiques qu'il essuie en France, s'est refusé à tout contact avec les journalistes français dont il déplore la nature des questions.
Tout au plus a-t-il démenti que le chiffre de 0,1% de croissance au troisième trimestre remette en question ses objectifs pour 2005. «Nous avions construit le budget 2004 sur une hypothèse de 1,7% pour quatre trimestres ; nous en sommes déjà à 2% pour trois trimestres. Il n'y a pas lieu de désespérer, surtout quand les chiffres sont bons.» Le premier ministre français a quitté Mexico hier soir, à la veille des célébrations marquant l'anniversaire de la Révolution de 1910.
L'Europe pourrait fragiliser l'exception culturelle française
Enguérand Renault
Les Echos mardi 23 novembre 2004
La libéralisation des services de télécommunications en Europe pourrait avoir des conséquences sur celle du secteur audiovisuel. La convergence entre les deux secteurs rend de plus en plus délicate la défense de la diversité culturelle.
Frayeur dans le milieu de la culture en France. Alors même que le Premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, vient de rallier le Mexique à la cause de la défense de la diversité culturelle, le Comité 133 de la Commission européenne pourrait porter un coup important à cette notion.
Ce comité d'experts s'apprête à examiner, mercredi, un texte proposant la libéralisation des « services de transmission de la diffusion par satellite » dans le cadre des négociations avec l'Organisation mondiale du commerce (OMC).
Officiellement, le texte ne fait que répondre à une demande de l'industrie du satellite en Europe, l'European Satellite Operators Association (Esoa) qui estime que le marché du satellite est ouvert en Europe, mais ne l'est pas dans le reste du monde à un moment où les marchés chinois, indien, argentin et brésilien s'équipent. La demande que la DG Commerce, placée depuis hier sous la houlette du britannique Peter Mandelson, envisage d'adresser aux Etats tiers pour qu'ils ouvrent leurs marchés, porte « uniquement sur le transport, certainement pas sur les contenus. Il s'agit d'un intérêt offensif pour l'UE », insistait-on hier à la Commission européenne. Le projet du Comité 133 mentionne clairement « que, en aucun cas, la Commission ne va inviter les membres de l'OMC à prendre un engagement sur les services audiovisuels, mais à prendre un engagement sur la transmission de la diffusion du signal dans le secteur des télécommunications ».
Mais l'ambiguïté du texte réside dans son intitulé « Treatment of services of transmission of broadcasting in trade agreement ». Le terme « transmission » fait référence à des services de télécommunications, alors que le terme de « broadcasting » fait référence aux services audiovisuels.
Libéraliser les réseaux
Des observateurs craignent que la Commission ne profite de la convergence entre le monde des télécommunications et celui de l'audiovisuel pour tenter d'ouvrir une brèche dans la citadelle de l'exception culturelle. Après la libéralisation de la transmission de la diffusion par satellite de radio et de télévision vers le public, il sera facile - au nom de la neutralité technologique inscrite dans la loi paquet télécoms - de libéraliser tous les réseaux touchant le public comme le câble, l'ADSL et le numérique terrestre. La crainte est que ce processus ne s'étende progressivement aux contenus audiovisuels. Pascal Rogard, directeur général de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD) et président de la Coalition pour la diversité culturelle se veut vigilant. « Il y a eu un problème sur la rédaction de ce texte et la version actuelle ne porte que sur la transmission. Mais il serait inadmissible que la commission tente de libéraliser les services audiovisuels en profitant de la convergence entre ce secteur et celui des télécommunications. »
Au ministère de la Culture et de la Communication, on indique que la France devrait arrêter aujourd'hui sa position sur le sujet. Elle reste vigilante sur les négociations avec l'OMC pouvant toucher directement ou indirectement la préservation et la promotion de la diversité culturelle.

