Le Daily News allègue qu'il était en cheville avec la mafia de New York
GAGLIANO NIE TOUT

Bellavance, Joël-Denis; Cédilot, André; Lachapelle, Judith
La Presse vendredi 19 novembre 2004

Ottawa; Montréal - Paul Martin juge " très sérieuses " les informations publiées hier dans un quotidien américain selon lesquelles l'ancien ministre des Travaux publics, Alfonso Gagliano, aurait entretenu des liens étroits avec la famille Bonanno, bien connue dans le monde du crime organisé à New York.

Interrogé hier aux Communes par le Parti conservateur, le premier ministre a affirmé n'avoir jamais eu vent de ces allégations au sujet de son ancien collègue du cabinet et a invité ses adversaires à ne pas tirer de conclusions hâtives. Citant des documents du FBI, le New York Daily News a soutenu dans son numéro d'hier que M. Gagliano était lié à l'organisation criminelle dirigée par la famille Bonanno au point où il en était l'homme de main dans la région de Montréal dans les années 90.

Le quotidien a précisé que M. Gagliano a été identifié comme " un soldat de longue date de la famille Bonanno " par un ancien membre du clan mafieux, Frank Lino, qui est devenu délateur pour le FBI qui enquête sur le crime organisé à New York.

" Je n'ai pas vu le rapport (du FBI). Cela dit, il faut dire que ce sont des allégations très sérieuses. Je pense qu'on ne doit pas répéter ou accepter des allégations d'une telle nature de façon prématurée. On devrait attendre d'avoir les faits ", a déclaré M. Martin en réponse à une question du chef conservateur, Stephen Harper.

M. Gagliano a occupé des fonctions importantes au sein du gouvernement fédéral durant la période en question, ayant notamment été ministre des Travaux publics avant d'être nommé ambassadeur du Canada au Danemark en janvier 2002. Il a été démis de ses fonctions de diplomate par le gouvernement Martin en février dernier à la suite d'un rapport accablant de la vérificatrice générale Sheila Fraser sur le scandale des commandites.

Joint hier matin par La Presse, le principal intéressé a vite nié les allégations du quotidien new-yorkais. " C'est totalement faux! a déclaré M. Gagliano. Je n'ai aucun lien avec aucune famille, dit-il. Je ne connais personne qui soit mentionné dans l'article. Je ne sais même pas qui sont ces gens-là. "

En entrevue, M. Gagliano, qui doit témoigner sous peu devant la commission Gomery chargée de faire la lumière sur le scandale des commandites, a dit savoir que la famille Bonanno et Frank Lino sont liés à la mafia new-yorkaise. " Mais je ne les ai jamais vus, je ne sais même pas qui c'est ", a-t-il ajouté.

Il a aussi affirmé n'avoir jamais entendu parler de l'existence des documents du FBI dont a fait état le quotidien new-yorkais. " C'est pas parce que ça vient du FBI que c'est la vérité. C'est pas la première ni la dernière fois qu'ils se trompent ", a dit l'ancien ministre.

En après-midi, il a affirmé dans un communiqué qu'il a vraisemblablement été identifié " par erreur " par Frank Lino. Il a aussi promis " de faire toute la lumière " sur cette affaire dès qu'il aura obtenu plus d'informations.

Selon le quotidien américain, Frank Lino a soutenu dans une déposition faite au FBI avoir rencontré l'ex-député de Saint-Léonard dans une réunion secrète tenue dans un buffet de l'est de Montréal, au début des années 90.

En compagnie d'autres gros bonnets de la famille Bonanno, Lino était venu à Montréal pour annoncer aux membres de la famille Rizzuto que leur nouveau patron était Joseph Massino. Cette visite faisait suite au décès d'un cancer du foie de Phil Rastelli, qui dirigeait le clan depuis 1979.

Dans le rapport policier, on dit que c'est Joseph Lopresti, " ambassadeur " de la mafia montréalaise auprès de la Cosa Nostra américaine, qui aurait présenté Gagliano à Lino et ses acolytes au cours de la réunion. Seuls les membres de la famille Bonanno avaient la permission d'assister à cette importante rencontre, toujours selon Lino. Les associés n'étaient pas admis.

Les mafiosi américains avaient profité de ce passage à Montréal pour assister à un match de baseball au Stade olympique entre les Expos et les Mets de New York. Les billets leur avaient été fournis par le lanceur John Franco, qu'ils connaissaient. Ils avaient ensuite passé la soirée avec des joueurs des Mets.

Dans le cadre de cet interrogatoire, Frank Lino aurait reconnu Gagliano sur une photo que lui auraient montrée les enquêteurs du FBI.

Joint par La Presse, un porte-parole du FBI à New York s'est dit dans l'impossibilité de confirmer ou d'infirmer les informations du Daily News, alléguant que le rapport dont l'article fait mention n'avait pas été déposé devant le tribunal lors du récent procès de Joseph Massino. " Ce sont des documents qui ne sont pas publics, mais ils pourraient avoir été communiqués aux avocats qui défendaient M. Massino ", a indiqué James M. Margolin.

Le policier américain a aussi souligné que Frank Lino a commencé à coopérer avec le FBI à la suite de son arrestation l'an dernier. Le délateur a avoué six meurtres et diverses tentatives de meurtre, ainsi que sa participation à des affaires de prêt usuraire, d'extorsion et de paris illégaux.

Ce n'est pas la première fois que l'ancien député Gagliano se retrouve dans l'embarras à cause des liens qu'il aurait avec la mafia. En 1994, La Presse avait établi que le bureau de comptable de M. Gagliano, établi dans le sous-sol de sa maison de la Place Saint-Zotique, à Saint-Léonard, tenait les livres de compagnies appartenant au caïd Agostino Cuntrera, de la célèbre famille Caruana-Cuntrera, bête noire du défunt juge Giovanni Falcone dans ses enquêtes sur la mafia sicilienne.

Avec l'aide du clan Rizzuto, les Caruana-Cuntrera sont devenus les piliers d'un vaste réseau de trafic de drogue et de blanchiment d'argent entre l'Italie, le Brésil, le Venezuela, les États-Unis et le Canada.

Alfonso Gagliano et Agostino Cuntrera s'étaient aussi succédé à la présidence de l'Association de Siculiana de Montréal, organisme à but non lucratif regroupant des Montréalais venus de ce petit village de la Sicile. M. Gagliano avait admis connaître Cuntrera, mais disait ignorer son appartenance à la mafia. Aux Communes, le premier ministre Jean Chrétien l'avait défendu en disant que M. Gagliano l'avait rassuré sur son honnêteté et qu'il était " un homme au-dessus de tout soupçon ".

Malgré les démentis de M. Gagliano, le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, a soutenu que la GRC devrait vérifier la véracité des documents du FBI. " Il faut attendre qu'une telle enquête soit faite. J'imagine qu'il y aura une telle enquête de faite. Ce n'est que sur la base d'une telle enquête qu'on pourra voir si c'est sérieux ou pas ", a dit M. Duceppe.

Mais des députés libéraux se sont portés à la défense de M. Gagliano. " J'espère qu'on ne lance pas des pierres à M. Gagliano simplement parce que M. Gagliano est un Canadien d'origine italienne et d'origine sicilienne en particulier. On a souvent tendance à faire ce genre de choses ", a déclaré la députée libérale Raymonde Folco.

Chrétien réagit

En entrevue à RDI, l'ex-premier ministre Jean Chrétien a volé au secours de son ancien collègue. De Little Rock en Arkansas où il assistait à l'inauguration de la bibliothèque de l'ex-président Clinton, M. Chrétien a déclaré: " Je ne crois rien à ça ", expliquant que tous les ministres fédéraux faisaient l'objet d'une enquête de sécurité avant leur nomination et qu'à l'époque, le dossier d'Alfonso Gagliano était vierge.