Il faut dire non !
MICHAEL BYERS, PEGGY MASON, MATHIEU ST-LAURENT, JEAN-FRANÇOIS RANCOURT ET ROSS M. NEILL
La Presse mardi 16 novembre 2004
Dans le dossier du bouclier antimissile, il est vital que le gouvernement tienne compte des valeurs de la société canadienne et de ses intérêts à long terme
Les auteurs répliquent ici à deux textes parus dans La Presse des 27 et 28 octobre derniers. M. Byers est directeur académique du Liu Institute for Global Issues, de l'Université de Colombie-Britannique ; Mme Mason est ancienne ambassadrice du Canada aux Nations unies ; M. St-Laurent et M. Neill sont boursiers en désarmement du ministère des Affaires étrangères ; M. Rancourt est chercheur à la Chaire de recherche du Canada en politique étrangère et de défense canadiennes. Les auteurs sont participants au projet pancanadien Non au Canada dans BMD, regroupant près d'une trentaine de spécialistes et scientifiques s'opposant à la participation canadienne à la défense antimissile américaine. Le document de ce projet est disponible au www.politis.uqam.ca.
A la veille de publier leurs textes dans La Presse des 27 et 28 octobre, MM. Chrétien, Roussel et Fortmann ont minimisé les impacts d'une participation canadienne au parapluie antimissile américain. Lors d'une conférence de presse, M. Fortmann a placé le dossier de la défense antimissile au septième rang des priorités canado-américaines en matière de sécurité continentale et a insisté sur le fait que la défense antimissile soit un dossier d'un impact mineur. En minimisant sa portée, ils ont offert un argument de taille aux opposants d'une participation canadienne au parapluie antimissile.
En effet, puisque, le dossier de la défense antimissile se situe au septième et dernier rang des priorités canado-américaines en matière de sécurité continentale, le Canada ne subira aucune conséquence d'un refus de participer à la défense antimissile. L'ambassadeur américain au Canada, Paul Cellucci, l'a même avoué lorsqu'il a dit que les liens continentaux transcendent la politique et va survivre à tout, du refus de participer à la guerre en Irak jusqu'à la décision qui sera prise au sujet de la défense antimissile. (The Daily Observer, 21 octobre)
Continentalistes c. pearsoniens
Lors de cette même conférence, MM. Chrétien, Fortmann et Roussel se sont eux-mêmes décrits comme étant des continentalistes, qualifiant ainsi les opposants à la participation canadienne à la défense antimissile comme étant des pearsoniens. Message reçu. Compliment accepté ! Il n'y a aucune honte d'être associé à l'un des plus grands premiers ministres canadiens, à l'initiateur des casques bleus et à un gagnant d'un prix Nobel de la paix. Les arguments
de ces mulronéens sur la défense du continent se réfutent en quatre points.
En premier lieu, ils prétendent que le Canada doit préserver la collaboration en matière de sécurité du territoire, qui date de 1940. Cette affirmation est totalement véridique, mais la sauvegarde de cette collaboration ne doit pas aller à l'encontre de nos intérêts et de nos valeurs afin d'assurer au Canada une place indépendante sur l'échiquier mondial. C'est cette position, plus que centenaire avec notamment les Wilfrid Laurier, Mackenzie King, Lester B. Pearson et Pierre Elliott Trudeau, qui a permis au Canada de ne pas envoyer nos soldats aux bûchers des guerres inutiles, notamment celles au Vietnam et en Irak. Le Canada peut grandement démontrer sa volonté quant à la sécurité du continent en renforçant le contrôle de l'immigration, en augmentant ses budgets militaires et en se dotant de capacités réelles de surveillance de ses côtes. En d'autre mot (sic), le Canada peut démontrer qu'il a la volonté de protéger le continent sans se joindre au parapluie antimissile.
En second lieu, ils insistent sur le fait que le Canada doit honorer ses engagements envers NORAD. Sur ce sujet, il est d'abord important de souligner que la fonction de NORAD est d'assurer la surveillance et la détection de l'espace aérien nord-américain. L'amendement du 5 août en la matière est grandement suffisant puisqu'il préserve l'institution et ses fonctions de surveillance et de détection tout en l'étendant à la fonction d'alerte antimissile. Il ne faut pas aller plus loin quant à NORAD et s'il le fallait, il vaudrait mieux améliorer ses fonctions de détection et développer la surveillance terrestre et maritime. De plus, ce sont des Canadiens qui ont lié la survie de NORAD à la participation à la défense antimissile. On peut s'interroger sur les réels intérêts que ces gens défendent.
Ensuite, ils avancent l'idée qu'un refus de participer à la défense antimissile exposerait le Canada à la merci des décisions américaines. A ce sujet, il est utopique de croire que le Canada sera consulté dans les dizaines de minutes nécessaires à une prise de décision en cas d'attaque de missiles balistiques ! Comme le démontre bien Jocelyn Coulon (La Presse, 6 octobre), lorsqu'il cite les exemples de la crise des missiles cubains et de la guerre en Irak, même lorsque nous établissons des règles communes, même lorsque nous sommes assis à la même
table, les Américains, confrontés à la défense de leurs intérêts supérieurs, n'en font qu'à leur tête.
Finalement, ils font de la prolifération des armes de destruction massive la plus importante menace sur le territoire canadien.
Quelle menace ? Selon les plus grands spécialistes, l'Iran et la Corée du Nord sont bien loin de développer les capacités balistiques d'atteindre le territoire nord-américain. De plus, il est farfelu de croire que ces régimes utiliseront, dans une dizaine d'année (sic), l'une de leurs rares armes nucléaires contre le Canada. De toute façon, le bouclier antimissile sera totalement inefficace comme l'affirment même des conseillers du Pentagone !
Politique étrangère indépendante
Comment alors faire respecter les objectifs du Canada en matière de défense, de sécurité du territoire, de souveraineté et de la position internationale du Canada sans excéder les Américains ? Pour atteindre ces objectifs, le Canada n'a nullement besoin de joindre le parapluie antimissile américain.
Il doit tout d'abord redonner aux Forces armées canadiennes les moyens de participer activement à la protection du territoire nord-américain. Aussi, il doit continuer de travailler étroitement avec les États-Unis dans la lutte au terrorisme. Ensuite, le Canada doit démontrer qu'il recherche des solutions pacifiques et diplomatiques aux conflits, tout en priorisant la sécurité humaine. Adhérer au système antimissile américain modifiera l'image que projette le Canada sur la scène internationale. Finalement, contrairement à ce que croient les continentalistes, la coopération multilatérale de non-prolifération et de contrôle des armements concerne le Canada. Le Canada est, et doit demeurer, un leader sur ces sujets, comme il l'a fait à Ottawa pour les mines antipersonnel et comme il le fera lors de la conférence sur la paix de Vancouver en 2006. La stabilité mondiale et la coopération favorisent la libéralisation des échanges, intérêt essentiel pour la prospérité d'une nation marchande comme le Canada. Participer au parapluie antimissile américain ne fera que contribuer à une course aux armements, réduire la sécurité globale et engouffrer des quantités énormes de ressources monétaires et humaines dans un programme pour lequel les buts précis, l'efficacité et les coûts demeurent inconnus. De plus, il lancerait éventuellement la Canada sur la voie de l'arsenalisation de l'espace.
Arsenalisation de l'espace
Dans un rapport interne, obtenu par la loi de l'accès à l'information, le ministère de la Défense nationale canadienne admet que la défense antimissile renforce les tendances vers une arsenalisation de l'espace. Une simple visite sur les sites de l'USSTRATCOM et de l'US Air Force ou une simple lecture du Space Commission de 2001 (aussi appelé Rumsfeld 2) prouve très bien que les Américains sont invariablement sur la voie d'une arsenalisation de l'espace. Ces plans inclus (sic) des défenses antimissiles basées dans l'espace, des armes antisatellitaires et des armes spatiales ayant une portée terrestre, le tout dans le but d'augmenter la capacité de projection de la force et la puissance américaine dans le monde.
Les vastes plans « multilayered » de systèmes de défense antimissile américains et ses composantes spatiales ne rendront jamais désuet le présent projet, ils ne viendront que le compléter. Si nous participons au projet de défense antimissile et que, dans une quinzaine d'années, les États-Unis procèdent à l'arsenalisation de l'espace, vous aller (sic) revoir ces mêmes continentalistes venir minimiser les implications d'une arsenalisation de l'espace et prêcher pour la sauvegardé du NORAD comme ils le font aujourd'hui.
Pour toutes ces raisons, il est impératif pour les intérêts canadiens qu'il refuse respectueusement une participation au projet américain de défense antimissile. Il est vital que le gouvernement tienne compte des valeurs de la société canadienne et de ses intérêts à long terme. S'il n'en coûte que le timbre pour envoyer la lettre à Washington... nous offrons de payer le timbre !

Le bouclier verbal
Chantal Hébert
Le Devoir lundi 22 novembre 2004
Le sujet du bouclier antimissile n'a apparemment pas fait surface lors de la conversation qu'ont eue samedi, en marge du sommet de l'APEC au Chili, le président George W. Bush et le premier ministre Paul Martin. Même si les deux hommes doivent se rencontrer dans une semaine à Ottawa, ce n'est pas partie remise.
Point n'est en effet possible ces jours-ci de croiser le moindre diplomate américain associé à la visite présidentielle sans se faire dire que: a) la Maison-Blanche ne demande rien au Canada en matière de bouclier antimissile et b) que l'administration ne tiendrait pas rigueur au gouvernement Martin de ne pas participer au projet. De son côté, le premier ministre a laissé passer son échéance de l'automne sans régler le dossier. Cela signifie, horaire parlementaire aidant, que ce n'est pas avant le mois de février, au plus tôt, que la Chambre des communes serait saisie de la question.
Ni le président Bush ni Paul Martin n'ont intérêt à inscrire le bouclier antimissile à l'ordre du jour de leurs entretiens. Les manifestants qui se donnent rendez-vous à Ottawa la semaine prochaine n'ont pas besoin de motifs supplémentaires pour se mobiliser. De plus, les conseillers américains comprennent bien que la perception que le président pousse dans le dos du Canada dans ce dossier ne peut que compliquer son dénouement.
Surtout, l'administration Bush n'a pas besoin de Paul Martin pour passer aux actes en matière de bouclier antimissile. Avec ou sans le Canada, les États-Unis vont mettre leur projet à exécution (ou tout au moins tenter de le faire, étant donné les doutes qui pèsent sur sa faisabilité technique). Le voudrait-il que le gouvernement Martin n'aurait pas les moyens d'y faire obstacle.
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Vu d'ici, le projet de bouclier, à l'instar de la guerre en Irak, constitue aux yeux de plusieurs une aventure américaine douteuse, voire même contraire aux valeurs québécoises et canadiennes. Sur le plan politique, là s'arrêtent cependant les ressemblances.
À l'époque de la préparation de la guerre en Irak, la Maison-blanche était en pleine opération de relations publiques à l'échelle domestique et planétaire. Son incapacité à rallier ses deux voisins nord-américains à sa guerre constituait une complication gênante pour l'administration Bush. Mais c'est la réprobation ouverte du Canada à l'égard de la conduite américaine du dossier irakien qui avait eu l'effet le plus corrosif sur les relations entre les deux pays.
Le bouclier antimissile est d'un intérêt politique nettement plus secondaire pour le président. Le sujet n'est pas aux États-Unis la «patate chaude» politique qu'il est devenu au Canada. Comme on l'a vu au cours de la récente campagne présidentielle, républicains et démocrates souscrivent au principe du bouclier. De plus, tous les signaux du gouvernement Martin concordent depuis longtemps pour indiquer qu'il est plutôt bien disposé à l'égard du bouclier. Le premier ministre et son état-major ministériel se sont largement ralliés à l'idée que, en matière de défense nord-américaine, le Canada a intérêt à avoir une chaise à toutes les tables.
Sauf que, jusqu'à présent, M. Martin n'est pas vraiment monté au front pour défendre ses positions. Dans ce vide, l'opposition au projet a fait son nid. Un peu plus de la moitié des Canadiens, selon les derniers sondages, sont contre le bouclier antimissile. Sous la surface d'un verdict partagé se cache une polarisation beaucoup plus menaçante pour les libéraux. D'abord, l'opposition au projet est concentrée en Colombie-Britannique et au Québec, les deux endroits où M. Martin voudrait bien réaliser des gains aux prochaines élections. Ensuite, dans la mesure où une solide majorité de sympathisants conservateurs sont acquis au bouclier, cela signifie en contrepartie qu'une majorité conséquente de la clientèle libérale s'y oppose.
Dans les circonstances, le bouclier donnerait du fil à retordre même à un gouvernement majoritaire. Mais au moins aurait-il le loisir de passer rapidement à autre chose. À la tête d'un gouvernement minoritaire dont la décision sera soumise à un vote aux Communes, M. Martin va devoir dépenser beaucoup de capital politique s'il veut apposer la signature du Canada au bas du projet. Du point de vue électoral, il n'a rien à gagner et tout à perdre du projet, surtout que ses adversaires sont nettement plus passionnés que ses partisans. À témoin la facilité avec laquelle le Parti conservateur, seul susceptible d'appuyer le gouvernement sur la question aux Communes sur la question, a haussé la barre de son appui sans susciter de grands remous au sein de sa base.
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En indiquant que la décision du Canada sur la question n'est pas un test de ses bonnes relations à venir avec son administration, le président Bush fait un geste qui ne lui coûte pas cher à la veille d'une visite qu'il veut clairement inscrire à l'enseigne d'un dégel entre les deux capitales. Pour autant, son attitude n'a rien pour faciliter l'adhésion éventuelle de Paul Martin au projet.
Au contraire, en signalant que son administration ne lui tiendrait pas rigueur d'un refus, le président oblige le premier ministre à se replier sur les seuls mérites militaires pour le Canada d'une proposition jugée douteuse et coûteuse même par des experts de la chose. À moins, bien sûr, que Paul Martin n'en profite pour s'engouffrer dans la porte que lui ouvre son homologue américain et renoncer à participer au bouclier.
P.S.: Je vous quitte jusqu'en janvier. J'ai bien l'impression qu'on aura alors l'occasion de s'en reparler.
chebert@thestar.ca
Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.

