Le Québec, un pays ? : Les lapsus se multiplient et dérangent

Mylène Moisan
Le Soleil vendredi 19 novembre 2004

Mexico - Depuis le début de la mission commerciale du premier ministre Jean Charest au Mexique aux côtés de la France, les allusions et les lapsus faisant du Québec un pays se multiplient. Et dérangent. Même le président mexicain y est allé d'une déclaration plutôt ambiguë...

En point de presse hier au sortir de sa rencontre avec Jean-Pierre Raffarin, premier ministre français, Vicente Fox a tenu à "remercier la France et la province de Québec pour leur initiative, qui a généré ce projet, cette réunion, qui permet des alliances stratégiques entre les PME de nos trois pays. Je m'attends à ce qu'il y ait des résultats concrets pour augmenter et améliorer nos relations".

Ainsi, même si le premier ministre Charest répète ad nauseam qu'il est tout à fait normal pour une province canadienne de s'occuper de ses propres affaires sur la scène internationale, l'image qu'il projette au Mexique ressemble d'avantage à celle d'un chef de pays, traitant d'égal à égal avec la France et le Mexique.

À preuve, tous les ministres français et une ministre mexicaine ayant pris la parole depuis le début de la mission ont fait allusion au fait que "trois pays" étaient réunis dans la capitale mexicaine. Mercredi, deux ministres français, François Loos et Christian Jacob, ont parlé en ces termes dans leur discours d'ouverture. S'apercevant du lapsus, le ministre Loos s'est toutefois corrigé, en reformulant pour "deux pays et le Québec".

Hier en fin de journée, lors d'un débat sur la diversité culturelle, le ministre français de la Culture, Donnedieu de Vabres, a lui aussi fait allusion à la présence de "trois pays" sur la scène où se trouvaient ses homologues québécoise et mexicaine. Cette dernière, Sari Bermudez, a été la plus tranchée. "Nous sommes trois pays ici ce soir, trois pays à avoir ses propres symboles culturels : la littérature, le théâtre, la poésie", a-t-elle lancé au tout début de son allocution.

Dans un discours officiel en début d'après-midi où il a abordé la question de la diversité culturelle, M. Charest a lancé que "la culture est une valeur qui n'est pas monnayable et, dans l'avenir, il faudra préserver le droit des États souverains de préserver leur langue, leur culture, leurs institutions culturelles et le droit de soutenir l'industrie du cinéma et du livre".

Et, dans un dépliant officiel en papier glacé présentant une entente entre les cégeps, les universités françaises et les universités mexicaines, une conclusion écrite au nom des trois partenaires souligne que "nous contribuerons au développement économique de nos pays et nous offrirons aux jeunes de nouvelles occasions d'acquérir une connaissance pratique du milieu de l'emploi dans un contexte international".

Dans la presse française hier matin, le journaliste des Échos a écrit que "la démarche est innovante, puisque c'est sans doute l'une des toutes premières fois que trois pays, dont la France, décident de mener une réflexion commune pour faciliter les partenariats".

Et, hier matin, à deux occasions, les premiers ministres Charest et Raffarin ont occupé une tribune sur laquelle étaient plantés quatre drapeaux : ceux de la France, du Mexique, du Québec et de l'Union européenne. Pas de trace de l'unifolié. Selon les informations obtenues auprès de l'organisation québécoise de l'événement, aucune demande n'aurait été adressée pour qu'il y soit.

Inconfort

En conférence de presse, M. Charest a une fois encore dû commenter l'inconfort et les grincements de dents qu'il a provoqués au Canada anglais en organisant cette mission avec la France. "Parfois, il y a des gens qui prennent plus de temps à comprendre la signification de nos gestes", a-t-il répliqué.

Si, officiellement, le Canada se dit à l'aise avec l'idée de voir un premier ministre provincial prendre ce genre d'initiatives, en coulisses, M. Charest dérange. Les allusions et les lapsus entendus à Mexico, au-delà de leur caractère anecdotique, mettent visiblement de l'huile sur le feu.

Ottawa devra toutefois se faire à l'idée, les premiers ministres Charest et Raffarin ont réitéré hier leur intention de répéter l'expérience. La destination n'est pas encore choisie, a indiqué le premier ministre. "Il pourrait s'agir, un peu comme le Mexique, d'un pays émergent dans une zone active", a esquissé M. Raffarin.

Qui plus est, M. Charest attendra de consulter le rapport qui sera rédigé à la suite de l'événement pour en tirer des leçons, s'il y a lieu, et améliorer la formule. Croisé mercredi en fin de journée, le ministre du Développement économique et régional, Michel Audet, a confié qu'une mission conjointe sur un territoire tiers exigeait plus de négociations que de coutume. Un sentiment partagé par toutes les personnes impliquées dans l'organisation à qui LE SOLEIL a touché un mot de cette situation.

MMoisan@lesoleil.com



Réplique - Remettre le Québec à sa place?

Louise Beaudoin
La Presse vendredi 19 novembre 2004

Monsieur Pratte,

Votre éditorial aurait dû s'intituler " Remettre le Québec à sa place " plutôt que " La place du Québec ". Personnellement, je trouve que le gouvernement Charest n'en fait pas assez en matière de relations internationales d'autant que son premier geste a été d'abolir l'Observatoire québécois de la mondialisation au moment où l'UNESCO en recommande la création dans chaque pays pour que les citoyens comprennent mieux les enjeux de la mondialisation.

Le Québec doit être présent sur la scène internationale pour défendre ses intérêts qui peuvent concorder avec ceux du Canada comme les intérêts du Canada concordent avec ceux d'autres pays alliés sans que cela l'amène à renoncer à sa voix propre. Les interventions du Québec sont légitimes même dans le cadre actuel qui n'est pas celui que je privilégie, car la Constitution de 1867 et celle de 1982 sont muettes à cet égard. Par ailleurs, est-ce que les Wallons et les Flamands diffusent un message d'insatisfaction à l'égard du fédéralisme belge quand ils s'expriment à l'UNESCO, dans les institutions européennes ou ailleurs?

Votre étonnant éditorial nous ramène à avant la Révolution tranquille, au temps du repli sur nous-mêmes. En attendant la réponse de Benoît Pelletier, je me console en lisant l'article signé par Daniel Turp dans la même édition de votre journal.

L'auteure est une ancienne ministre des Relations internationales du Québec. Elle est actuellement professeure associée au département d'histoire de l'UQAM.



La doctrine Charest

Michel David
Le Devoir mardi 23 novembre 2004

À l'époque où il était chef de l'opposition, Jean Charest avait la curieuse habitude de présenter son agenda des semaines précédentes au conseil régional du PLQ. On apprenait ainsi qu'il s'était rendu à Rimouski, Val d'Or ou Chibougamau, où il avait rencontré les membres d'une Chambre de commerce, visité une garderie ou un CLSC. Le caucus de ses députés avait également droit à ces passionnants exposés.

Depuis qu'il est devenu premier ministre, M. Charest a élargi ses horizons. Au congrès de la fin de semaine dernière, il a entretenu les délégués de sa récente visite au Mexique, en compagnie du premier ministre français, Jean-Pierre Raffarin, qu'il projette maintenant d'accompagner en Pologne.

Il a ensuite évoqué sa participation prochaine au Xe Sommet de la Francophonie, qui se tiendra les 26 et 27 novembre à Ouagadougou, au Burkina Faso, et dont le thème est - coïncidence - «La Francophonie, un espace solidaire pour un développement durable».

Manifestement, le premier ministre prend un grand plaisir à ces voyages à l'étranger, et il faut convenir que, à l'exception du malheureux épisode de Davos, en janvier dernier, quand il a été pris complètement au dépourvu par la fermeture de l'usine d'Alcan à Arvida, il a toujours fait bonne figure.

M. Charest semble tellement apprécier cette dimension de son travail qu'il a décidé de reformuler à sa manière la doctrine que Paul Gérin-Lajoie avait élaborée en 1965, en avançant pour la première fois le principe du prolongement international des champs de juridiction que la constitution reconnaît au Québec.

Tel qu'il l'a énoncée au congrès du PLQ, la doctrine Charest affirme donc que «ce qui est de compétence québécoise chez nous est de compétence québécoise partout».

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Si M. Charest pense vraiment ce qu'il a dit, c'est tout un programme qui attend son gouvernement, tant les organismes internationaux qui oeuvrent dans des domaines qui relèvent entièrement ou partiellement de la compétence du Québec sont nombreux.

Celui dont on a parlé le plus au cours des dernières années est l'UNESCO. Le porte-parole péquiste en matière de relations internationales, Daniel Turp, a récemment invité le gouvernement Charest à négocier un accord avec Ottawa, afin que le Québec puisse y être accueilli en qualité de membre associé.

Ce statut serait parfaitement conforme avec la doctrine Charest et permettrait au Québec de participer encore plus activement au combat pour la diversité culturelle, à laquelle le premier ministre se dit si attaché.

En vertu du critère énoncé par le premier ministre, le Québec pourrait également prétendre participer aux activités de la plupart des institutions spécialisées placées sous l'égide du Conseil économique et social de l'ONU, qu'il s'agisse de l'Organisation internationale du travail (OIT), de l'Organisation mondiale de la Santé (OMS), de l'Organisation pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), etc.

Il faudrait ensuite se pencher sur les organisations chapeautées par la Banque mondiale oeuvrant dans des domaines comme le développement industriel, le tourisme, la propriété intellectuelle, etc. Sans parler de toutes les institutions régionales comme l'Organisation des états américains (OEA), qui s'intéressent aussi aux questions reliées à la santé ou à la culture.

Il ne faudrait pas oublier non plus l'Organisation de coopération et de développement économique (OCDE). Maintenant que M. Charest a décidé d'orienter résolument le Québec vers le développement durable, il y a sûrement sa place.

Tant qu'à y être, le Québec pourrait invoquer ses responsabilités en matière de sécurité pour frapper à la porte de l'Organisation de l'aviation civile internationale (OACI), dont le siège est situé à Montréal, ou même d'INTERPOL. Imaginez Jacques Chagnon faire partager à ses collègues son expérience en milieu amérindien.

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Malgré les brillantes perspectives ouvertes par la doctrine Charest, il reste un ou deux problèmes qui pourraient malheureusement l'empêcher de donner tous les fruits qu'on pourrait en espérer.

Depuis l'arrivée au pouvoir des libéraux, on ne peut pas dire que les Relations internationales aient été un domaine particulièrement choyé. Pour l'année 2004-2005, le budget du ministère a même été amputé de 10 % et Monique Gagnon-Tremblay ne semble pas s'en plaindre beaucoup. Si oui, elle le fait très discrètement. Évidemment, si M. Charest en fait une priorité...

Le deuxième obstacle et non le moindre se situe à Ottawa. Depuis la commotion qu'avait causée la participation du Québec à la conférence de Libreville, en 1968, toutes ses incursions sur la scène internationale ont été le résultat de luttes épiques.

S'il y a un endroit dans la capitale fédérale où l'allergie au concept d'asymétrie est particulièrement vive, c'est bien au ministère des Affaires extérieures. Depuis l'entente sur la santé, il semble que les négociations sur la participation du Québec à des rencontres internationales soient pratiquement au point mort.

M. Charest aura l'occasion de démontrer le sérieux de ses prétentions à l'occasion du Sommet de la francophonie. En vertu de l'entente négociée en 1985, le Québec est en principe exclu des discussions de nature politique, mais certains premiers ministres n'ont pas hésité à passer outre, notamment Lucien Bouchard et même, quoique plus timidement, Robert Bourassa.

Les sujets ne manqueront pas à Ouagadougou. La Côte-d'Ivoire voisine est en pleine guerre civile et la question de l'«ivoirité» place encore une fois le respect des droits de la personne à l'ordre du jour.

Il faudra voir quelle place Paul Martin fera à M. Charest. Aux yeux du Canada anglais, la francophonie ne présente pratiquement aucun intérêt. Elle est généralement perçue, non sans quelque raison, comme un club de dictateurs que le Canada devrait s'abstenir de fréquenter. Il y a cependant des limites à laisser le Québec jouer à l'État souverain.

mdavid@ledevoir.com



Québec réclame une voix à l'UNESCO

Norman Delisle
Le Soleil jeudi 25 novembre 2004

Le gouvernement s'apprête à entreprendre des discussions en ce sens avec Ottawa

PC - Québec réclame une voix au sein d'un organisme international des Nations unies, l'UNESCO.

"Il me fait plaisir de confirmer que le gouvernement du Québec réclame une voix pour le Québec à l'UNESCO. Nous allons bientôt nous engager d'ailleurs dans des discussions en ce sens avec le gouvernement du Canada", a expliqué hier le ministre des Affaires intergouvernementales, Benoît Pelletier.

"C'est une revendication ferme de notre part. Nous y tenons et nous nous réjouissons à l'idée déjà que nous pourrons compter sur l'appui de tous les partis politiques du Québec pour faire avancer cette revendication essentielle pour le Québec", a poursuivi le ministre Pelletier devant l'Assemblée nationale.

L'UNESCO est l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture. Le siège social de l'UNESCO est à Paris.

Cette intention du ministre Pelletier a été confirmée pendant un débat à l'Assemblée nationale hier. Le député péquiste de Mercier, Daniel Turp, signalait que pour faire valoir le principe de la diversité culturelle auquel croient les gouvernements francophones, la France pouvait, contrairement au Québec, siéger et parler à l'UNESCO à titre de pays indépendant.

Le Canada anglais

Le statut international que cherche à jouer le Québec dans les dossiers de sa compétence suscite toujours beaucoup de débats au sein du gouvernement fédéral et au Canada anglais.

Une simple mission économique menée récemment par le premier ministre du Québec, Jean Charest, au Mexique, en compagnie du premier ministre de la République française, Jean-Pierre Raffarin, avait soulevé un tollé dans les médias d'information du Canada anglais.

Rappelons que le gouvernement du Québec et celui du Canada se sont joints à celui de la France pour exiger l'exemption culturelle. Il s'agit d'exclure les produits culturels de l'application de traités internationaux d'intégration économique, comme l'ALENA ou la ZLEA (Zone de libre-échange des Amériques).