Une crise durable
Jean-Robert Sansfaçon
Le Devoir mardi 23 novembre 2004
Geste spectaculaire que celui des producteurs bovins venus faire paître leurs bêtes au parc Lafontaine, en plein centre-ville de Montréal, hier matin. On comprend leur découragement de ne pas pouvoir obtenir un prix raisonnable du seul abattoir au Québec. Voilà un beau cas d'intervention obligée de la part des autorités publiques.
Dix-huit mois après la découverte d'un cas de vache folle provenant de l'Alberta, le marché américain n'est toujours pas rouvert à l'importation de boeuf canadien vivant. Le lobby des producteurs américains y est pour quelque chose, lui qui pousse fort pour que Washington fasse durer le plaisir le plus longtemps possible.
Cela dit, la découverte, il y a quelques jours, d'un nouveau cas de vache folle aux États-Unis pourrait retarder de plusieurs années la fin de l'embargo s'il était démontré que la bête provenait aussi de l'Alberta. Auquel cas, l'industrie canadienne du boeuf de boucherie risquerait fort de disparaître comme industrie exportatrice. Et elle ne pourrait s'en prendre qu'à elle-même pour n'avoir pas pris au sérieux assez vite les leçons du désastre survenu en Europe, il y a quelques années.
Le 16 novembre dernier, l'Agence canadienne d'inspection des aliments commentait l'augmentation annoncée pour l'an prochain du nombre de tests de dépistage de 8000 à 38 000 par an en prévenant les Canadiens qu'ils ne devraient pas être surpris si de nouveaux foyers d'infection étaient découverts. Après tout, il est pratiquement impossible qu'il n'existe que des cas isolés. Cette maladie n'est pas due au hasard, elle origine le plus simplement du monde d'une alimentation contaminée. On voit donc pas pourquoi une seule bête aurait consommé de la moulée distribuée à un troupeau complet.
Jusqu'à ce jour, aucun cas de vache folle n'a été dépisté au Québec. Malheureusement, cela ne change rien au fait que le marché canadien dans son ensemble soit saturé à cause de la réduction des exportations. Le Québec n'est pas un producteur de boeuf important, mais il souffre quand même de cette surcapacité qui a fait chuter les prix payés aux éleveurs. Même les producteurs laitiers en subissent les conséquences au moment de vendre leurs vaches de réforme.
Or, comme si ce n'était déjà assez, nos producteurs locaux font face à un monopole de l'abattage de bétail qui a pour nom Viandes Levinoff, situé à Saint-Cyrille-de-Wendover. Selon les données compilées par l'UPA, la part de cet abattoir dans le prix payé par les consommateurs de viande hachée aurait augmenté de 144 % depuis le début de la crise, celle du distributeur et du détaillant de 32 %, alors que la part du producteur aurait chuté de 64 %. C'est pourquoi les producteurs exigent une aide supplémentaire des gouvernements et surtout une intervention par voie de décret pour fixer un prix plancher payé par l'abattoir pour leurs produits.
La ministre québécoise de l'Agriculture, Mme Françoise Gauthier, refuse de donner suite à cette demande pour le moment sous prétexte qu'elle ne pourrait pas empêcher l'abattoir de s'approvisionner ailleurs. Elle assure qu'elle est intervenue auprès d'Ottawa pour qu'une telle mesure soit imposée partout au pays. Mais il serait surprenant que le gouvernement fédéral se rende à cette requête, puisque la situation n'est pas partout identique.
Les producteurs ont raison de se plaindre et ils ne peuvent plus attendre. Si Ottawa ne bouge pas, Québec doit intervenir, que ce soit en fixant un prix plancher ou en réglementant l'approvisionnement de l'abattoir, ou les deux si nécessaire. C'est le seul moyen d'éviter que des producteurs pris au piège d'un marché monopolistique ne se retrouvent à la rue.
j-rsansfacon@ledevoir.ca

Crise de la vache folle : L'ADQ accuse les libéraux d'enrichir leurs "amis"
Mylène Moisan
Le Soleil jeudi 25 novembre 2004
L'Action démocratique accuse le gouvernement libéral de s'empêtrer dans la crise de la vache folle pour permettre à des donateurs du parti de continuer à "empocher" des millions de dollars.
Pendant la période de questions hier, le député adéquiste Janvier Grondin a mis en doute la bonne foi des libéraux dans le dossier de la vache folle, crise qui dure depuis 18 mois déjà. Au coeur du débat, la situation de quasi-monopole d'un abattoir, qui reçoit 90 % des vaches de réforme du Québec, et dont les administrateurs ont versé ensemble 54 000 $ au Parti libéral depuis trois ans.
"Pendant que les agriculteurs souffrent, les petits amis du Parti libéral empochent", a lancé M. Grondin, qui a indiqué que l'abattoir en question, Colbex ou Levinoff, "a augmenté ses profits de 400 % depuis le début de la crise et enregistre des profits records d'un million de dollars par semaine".
Si elle a bien sûr évité de faire le lien avec les contributions au parti, la ministre de l'Agriculture, Françoise Gauthier, a reconnu que "les producteurs n'ont pas un juste prix" pour leur bétail. Depuis le 20 mai 2003, jour où les frontières américaines ont été fermées au boeuf canadien, l'abattoir n'a cessé de réduire le prix payé pour les vaches de réforme, tout en vendant au même prix le boeuf haché destiné au consommateur.
Le producteur, qui recevait en moyenne 58 ¢ la livre, doit aujourd'hui se contenter de moins de 20 ¢. De plus, Colbex hérite des 40 % de bêtes qui étaient autrefois envoyées aux États-Unis pour y être abattues, celles-ci ne pouvant plus traverser la frontière. Aujourd'hui, la crise se traduit par une augmentation des profits de 32 % pour les distributeurs et détaillants de boeuf haché, une hausse de 144 % pour l'abattoir, mais par une baisse de 64 % pour le producteur. Pour un autre type de bête, le bouvillon d'abattage, les profits de l'abattoir ont grimpé de 400 %.
Reconnaissant que l'abattoir est le grand gagnant de cette crise et que "les consommateurs n'ont pas vu de baisses de prix", la ministre Gauthier a expliqué que "c'est pour ça qu'on essaie de trouver des solutions avec les producteurs pour établir un prix plancher qui sera effectif à travers le Canada".
Pour l'Union des producteurs agricoles, la situation de quasi-monopole de l'abattoir est très préoccupante. "Historiquement, Levinoff s'est spécialisé dans la vache de réforme et 40 % de la production allait aux États-Unis, explique Éliane Hamel, conseillère en communication. Mais aujourd'hui, il n'y a presque plus de concurrence, ce qui fait que l'abattoir connaît une augmentation importante du volume et des prix."
MMoisan@lesoleil.com

Producteurs laitiers en colère : 500 agriculteurs sur les pelouses de l'Assemblée nationale
Pierre-André Normandin
Le Soleil lundi 29 novembre 2004
Les producteurs agricoles n'ont plus besoin de bétail rachitique pour vivre des années de vaches maigres. Une vache folle suffit. Afin de faire face à la chute des prix à l'abattoir, les producteurs comptent exiger un prix plancher de 42 cents la livre à partir d'aujourd'hui.
À la veille de l'ouverture du 80e congrès de l'Union des producteurs agricoles et de la visite au Canada du président américain, 500 producteurs manifestent aujourd'hui devant l'Assemblée nationale. Ils veulent ainsi montrer leur ras-le-bol devant la détérioration de leur situation depuis la fermeture de la frontière américaine à la suite de la découverte en Alberta d'un cas d'encéphalopathie spongiforme bovine (ESB), il y a un an et demi déjà.
Tony Langevin sera du nombre des manifestants. Ce producteur laitier âgé d'à peine 29 ans apporte avec lui, en plus de son mécontentement, l'une des 80 bêtes qui seront mises à l'encan. Si le jeune homme espère vendre sa vache, il souhaite encore plus que le gouvernement fasse respecter le prix plancher que les producteurs ont fixé pour la vente de leur viande à l'abattoir.
Mais à Ottawa comme à Québec, aucune décision n'a encore été prise. La ministre de l'Agriculture du Québec, Françoise Gauthier, attend que le gouvernement Martin lui accorde le droit de fixer un prix plancher avant d'agir. "On reconnaît qu'il y a un problème et qu'il faut agir, mais on veut regarder toutes nos options avant", indique pour sa part Emy Whiting, attachée de presse du ministre fédéral de l'Agriculture, Andy Mitchell.
Prix à l'abattoir
En attendant, les producteurs n'arrivent plus à vendre leur bétail, même à l'intérieur de la province. "Les prix à l'abattoir sont tellement ridicules que je préfère garder mes bêtes", dit Tony Langevin.
En février 2002, le producteur recevait 69 cents par livre pour ses vaches réformées. Un an et demi plus tard, voici que l'abattoir ne lui accorde plus que 12 cents par livre, une chute de 82 %. À ce prix, une vache en bonne santé lui rapporte un maigre 105 $, une fois la commission et les frais de transport acquittés. Lorsqu'il regarde le chèque de 940 $ qu'il avait pourtant reçu en 2002 pour une vache d'un poids similaire, Tony Langevin n'en croit tout simplement pas ses yeux.
"Là, c'est fini, il n'est plus question que je reçoive 100 $ pour une vache qui en vaut 1000 $, dit le producteur. Ce n'est pas normal non plus que le consommateur paie autant qu'en mai 2003." Alors où est allé son profit ?
À l'abattoir Colbex qui détient un quasi-monopole, répond sans hésiter M. Langevin. "Je n'ai rien contre le fait que l'abattoir et le détaillant fassent du profit, mais les producteurs aussi ont droit à leur part."
M. Langevin vit donc essentiellement sur les profits de sa production laitière, alors qu'auparavant il pouvait aussi bénéficier de la vente de son bétail. Mais depuis l'embargo sur la viande de boeuf canadien, ses bêtes ne peuvent plus être exportées et ses vaches de réforme ne valent pratiquement plus rien devant la hausse de l'offre aux abattoirs.
Fermes disparues
Tony Langevin a passé sa vie sur la terre de son père qu'il a reprise en 1997 avec sa soeur Nancy. Jamais il n'avait imaginé vivre une crise aussi grave. À eux deux, ils possèdent 175 têtes de bétail dont 75 vaches laitières. Lorsqu'une de celles-ci cesse de produire du lait, M. Langevin doit la réformer. Mais devant la baisse des prix à l'abattoir, le producteur n'a d'autre choix que de prolonger leur vie utile.
Dans son étable, les bêtes commencent à s'entasser. Dans un coin, M. Langevin montre au SOLEIL neuf boeufs dans un enclos. "En temps normal, ils ne seraient pas ici. Je les aurais vendus à l'abattoir." Mais comme ses bêtes ne valent pratiquement plus rien, il préfère les conserver en attendant.
"J'ai trois garçons et je commence déjà à penser à ma relève. Est-ce qu'ils seront intéressés par une entreprise qui ne génère rien ?" s'interroge-t-il.
M. Langevin se rappelle que durant sa jeunesse, le rang de Valleville comptait six fermes. Il n'y en a plus que deux. "J'ai eu la chance que mon père nous la donne. Personne ne serait capable d'en acheter une."
De toutes façons, il est hors de question de vendre pour M. Langevin. "Je vais me battre à mort pour ne pas vendre. J'ai une bonne éducation, j'aurais pu faire plein de métiers, mais j'ai choisi la production laitière", dit-il en caressant la tête de la vache qu'il tentera de vendre aujourd'hui à l'encan.

Le profit assassin
Gil Courtemanche
Le Devoir samedi 27 novembre 2004
En 1997, le gouvernement de Nelson Mandela, en Afrique du Sud, adopte une loi qui lui permet d'acheter dans des laboratoires brésiliens et indiens des versions génériques des nouvelles trithérapies utilisées pour lutter contre le VIH-sida. À cette époque, cinq millions de Sud-Africains sont séropositifs et le recours aux médicaments génériques permettrait de traiter de larges couches d'une population incapable de se procurer les médicaments brevetés. Craignant de perdre un marché lucratif, plus de trente multinationales pharmaceutiques forment une coalition et intentent un procès au gouvernement Mandela. Le procès dure trois ans et se termine par le désistement des multinationales, pour qui l'affaire se transforme en désastre sur le plan des relations publiques. Durant ces trois années, 400 000 personnes sont mortes du sida dans ce pays.
Quand les dirigeants de ces compagnies décidèrent de faire opposition «pour le bien des actionnaires», comme le soulignait un porte-parole de Bayer, ils le firent en connaissance de cause, sachant que, s'ils remportaient une victoire, ils condamnaient des centaines de milliers de personnes à une mort certaine et que, durant la durée du procès, le sida ferait d'autres victimes. Combien de milliers d'hommes et de femmes sont-ils morts pour ne pas déplaire aux actionnaires ? Impossible de le dire. Ce qu'il faut retenir, c'est que des hommes d'affaires respectés ont décidé consciemment de faire un geste qui tuait. Au début de l'affaire, le procès et son enjeu ne furent traités dans le monde que dans les pages financières et sous l'angle spécialisé de la légitimité des brevets, de leur durée, des fonds destinés à la recherche, du rendement des actions, etc.(1) Ce n'est qu'à la toute fin, après un long travail de diverses ONG, que les médias traduisirent en clair ce qui se passait en Afrique du Sud : une tentative de crime économique qui tuait. Enfin, le droit moral se substituait au droit juridique et à l'analyse boursicoteuse.
Comment un crime économique parfaitement légal devient-il un objet d'indignation publique et médiatique au même titre que la pédophilie d'une personne célèbre, du scandale des commandites ou de la mauvaise gestion de la Caisse de dépôt ? Seulement quand les médias décident que les comportements de l'entreprise privée peuvent être aussi scandaleux et aussi socialement inacceptables que ceux des gouvernements laxistes, des fonctionnaires corrompus ou des criminels de droit commun.
Voilà à quoi je pensais en écoutant les stériles et médiocres débats auxquels s'adonnent ces jours-ci quelques députés à propos de l'affaire (ce n'est pas encore un scandale) du prix du boeuf haché. On sait que, depuis que les Américains ont fermé leur frontière au boeuf canadien, le prix payé aux éleveurs par les abattoirs a chuté dramatiquement, acculant plusieurs d'entre eux à la faillite. On sait aussi que les prix au détail n'ont pas baissé. On sait enfin que, depuis bientôt deux ans que dure cet embargo, les profits des abattoirs sont rendus au septième ciel.
En Alberta, une commission d'enquête a révélé que les profits des trois abattoirs avaient crû de près de 300 %. Au Québec, l'abattoir Levinoff (dans l'arrondissement de Saint-Michel) contrôle 90 % de la production, ce qui lui a permis d'augmenter ses profits de 144 % pour la vache de réforme et de 400 % pour le bouvillon. À l'échelle canadienne, les programmes de substitution de revenus pour les éleveurs ont coûté aux contribuables au moins autant que les sommes perdues dans le scandale des commandites. Ce n'est pas sans raison que ce scandale et la commission Gomery font les manchettes quotidiennes et que celles-ci soufflent l'indignation attisant le scandale qui a coûté la majorité à Paul Martin lors des dernières élections.
Sur le plan de la moralité, sucer le sang des éleveurs et les conduire à la faillite en s'enrichissant légalement est un crime, un péché dirait-on en catholicisme. Ces propriétaires d'abattoirs sont des profiteurs et des voleurs légaux. Quand le rôle de Chuck Guité a été découvert, les médias l'ont poursuivi jusque sur son cheval aux États-Unis. J'attends toujours la première image de Levinoff Meat Products, sise sur la 8e Avenue, j'attends toujours la première entrevue outrée avec un des propriétaires. J'attends toujours que cette affaire ne soit plus traitée comme une simple nouvelle économique mais comme ce qu'elle est : un scandale absolu et inacceptable.
Il existe dans ce double traitement de l'immoral par les médias une sorte d'atavisme, de problème de culture citoyenne. Le scandale et l'immoral seraient du domaine public : les gouvernements, les partis, les agences. Dans le domaine privé, dans le domaine économique, on cesse d'appliquer aux acteurs les mêmes critères en vertu desquels on juge les élus. L'incompétence dans le public est plus scandaleuse que chez Nortel (même si elle est plus payante pour les dirigeants). De même, le vol des deniers publics est plus criminel que l'exploitation éhontée et tout aussi criminelle de pauvres fermiers. Voler des gratteux dans un dépanneur vous mène en prison. Voler les consommateurs et les producteurs vous vaut les félicitations de vos actionnaires et les louanges des journalistes économiques.
1. Les grandes compagnies pharmaceutiques (surtout celles américaines) invoquent prioritairement, pour justifier les prix qu'elles imposent, les sommes astronomiques qu'elles doivent investir en R&D. Une étude américaine révèle que ces compagnies consacrent plus de 40 % de leurs dépenses à la pub et moins de 20 % à la recherche.

Le gouvernement doit aider les éleveurs... et ça presse!
Benoît Bouchard
Le Quotidien samedi 27 novembre 2004
L'humeur du temps - Permettez-moi d'abord de déroger à ce qui était prévu originalement. Le deuxième article sur la politique américaine et la religion paraîtra la semaine prochaine...
En effet, la situation qui prévaut chez les producteurs québécois de boeuf devrait intéresser chaque citoyen. J'aurais toutes les raisons du monde de rester éloigné d'un dossier aussi chaud, aussi litigieux. À titre d'ex-membre de la classe politique, j'ai connu mes propres tribulations avec le milieu agricole, notamment sur la question du libre-échange. Je ne suis plus en politique... De plus, au Quotidien, je suis chroniqueur et non éditorialiste.
Cela dit, la situation qui prévaut actuellement dans la production bovine justifie amplement le détour.
Il faut toujours rester attentifs à ce qui se passe en agriculture. Je ne connais pas un pays industrialisé qui n'accorde pas à ce secteur une importance proportionnelle à ce qu'il représente dans son économie globale, mais aussi comme composante essentielle du tissu social.
L'Europe et les États-Unis n'hésitent pas à subventionner grassement leurs producteurs, au point de créer une concurrence déloyale envers les autres pays, en particulier à ceux dont l'économie est en émergence. D'autre part, l'agriculture est un secteur économique qui a dû s'adapter rapidement aux changements radicaux imposés par la mondialisation. Il a fallu plus qu'un cours de recyclage en agriculture 101 pour rejoindre les autres secteurs de l'économie!
Investissements majeurs
Des millions de dollars ont été investis dans des fermes regroupées, afin de permettre une production industrielle compétitive. Ce poids financier a été supporté non pas par un capital privé énorme, mais par un ou deux individus seulement. Les changements technologiques, l'incertitude du marché, la diminution du nombre d'agriculteurs, les aléas habituels d'un produit constamment soumis aux caprices climatiques, ont accru la vulnérabilité de ceux qui ont accepté de prendre les risques.
C'est dans cet environnement incertain que la crise actuelle s'est développée. Nous sommes tous d'accord sur un point: nous n'avons aucun contrôle sur la cause de cette crise, à savoir l'embargo américain. Nous n'avons également aucun contrôle sur la durée de la phase critique. Nous ne pouvons donc qu'intervenir sur les effets.
Les chiffres qui nous sont présentés par l'UPA n'ont pas été, jusqu'à ce jour, contestés. Officiellement, les producteurs ont perdu 391 millions $. L'aide gouvernementale de 150 millions $ a réduit cette perte, ce qui représente un manque à gagner de 20% sur le revenu moyen net. Certains prétendront que la crise du bois d'oeuvre a créé une situation souvent plus difficile pour tous ceux qui en dépendent. D'une part, une crise n'en justifie pas une autre. D'autre part, de nombreux producteurs, particulièrement des jeunes, doivent des centaines de milliers, voire des millions de dollars, et, pendant ce temps, les animaux continuent de vivre.
Revenus
Au niveau des revenus, le prix de la vache de réforme a baissé de 67% et le bouvillon d'abattage de 29 %. L'unique abattoir, pendant ce temps, a augmenté ses profits de 144% alors que le consommateur qui, normalement, doit profiter de la concurrence, n'a reçu aucun bénéfice.
Je ne suis pas favorable à des interventions gouvernementales répétées. Ceci quand le marché fait preuve d'auto-discipline. Ce n'est pas le cas. Quand il y a abus, c'est le rôle des gouvernements de rétablir l'équilibre. Il n'y a pas de doute qu'avec l'aide du gouvernement fédéral, qui adore intervenir dans les provinces, le Québec doit, ou fixer un prix plancher pour la vache de réforme, ou compenser adéquatement les producteurs pour les pertes encourues. De telles interventions se font à répétition dans les autres secteurs de l'économie.
Cela justifie-t-il l'abattage inutile de vaches de réforme? Je ne suis pas d'accord avec cette méthode. Mais les producteurs sont des adultes vaccinés qui assumeront les conséquences de leurs actes.
Enfin, qu'on m'épargne de grâce ces grands cris de compassion pour les animaux sacrifiés. Qu'on les garde plutôt pour tous ces enfants qui, au Québec, n'ont rien à manger.

Crise du boeuf : L'UPA impose un blocus : 400 producteurs empêcheront un abattoir de se procurer des bêtes d'autres provinces
Réjean Lacombe
Le Soleil mardi 30 novembre 2004
La partie de bras de fer est commencée et la semaine risque d'être longue. Les propriétaires d'abattoir ont refusé hier de payer le fameux prix plancher de 42 ¢ la livre pour les vaches de réforme que les producteurs bovins et laitiers ont décidé d'exiger.
Les abattoirs, en refusant les vaches de réforme québécoises, peuvent toujours s'approvisionner en Ontario, en Alberta ou ailleurs. Toutefois, le président de l'Union des producteurs agricoles (UPA), M. Laurent Pellerin, ne chante pas la même chanson.
Alors qu'il participait, hier sur la colline parlementaire, à une manifestation de plus de 500 producteurs agricoles, M. Pellerin a averti tout le monde que les agriculteurs québécois vont bloquer, comme l'indiquait LE SOLEIL la semaine dernière, l'entrée d'animaux provenant des autres provinces.
Afin d'éviter que cette épreuve de force ait lieu, il répète à satiété qu'il faut que les producteurs reçoivent un prix raisonnable pour leurs animaux. "On va faire un blocus devant l'abattoir, prévient-il. Ce n'est pas vrai que l'on va laisser entrer des vaches des autres provinces."
La balle se retrouve maintenant dans le camp des ministres provincial et fédéral de l'Agriculture, Françoise Gauthier et Andy Mitchell, qui peuvent imposer un prix plancher pour la vente de vaches de réforme.
Dans l'espoir d'éviter un affrontement et de dénouer l'impasse, Mme Gauthier a convoqué l'UPA et les dirigeants de l'abattoir Colbex à une rencontre à 21 h hier. Mais selon des sources à l'UPA, ses dirigeants ne se font guère d'illusions sur l'issue de la réunion.
Colbex assiégé
À compter de 7 h aujourd'hui, l'abattoir Colbex, propriété des Produits de viande Lévinoff de Saint-Cyrille-de-Wendover, près de Drummondville, sera placé sous haute surveillance. Ils seront plus de 400 producteurs à y monter la garde. Ces derniers accusent cet abattoir de se retrouver dans une situation frôlant le monopole puisqu'il abat 90 % des vaches de réforme du Québec.
Ce sont les producteurs agricoles de cette région qui monteront la garde en premier, puisque plus de 400 agriculteurs sont attendus à Québec où débute aujourd'hui le 80e congrès annuel de l'UPA. Tout au cours de la journée d'hier, les dirigeants de l'UPA peaufinaient leur stratégie des prochains jours.
En mettant un terme, hier, à la Caravane de la dernière chance qui a accueilli tout au cours de la semaine dernière plus de 1000 manifestations, les producteurs des régions de la Rive-Nord de Québec, de Lévis-Bellechasse et de Lotbinière-Mégantic ont eux aussi essuyé un refus.
Depuis le parlement, où ils ont assisté à un encan symbolique d'animaux, ils ont transporté quelque 80 vaches à l'abattoir de Saint-Isidore en Beauce. Quatre vaches ont été mises en vente. Mais les acheteurs n'ont effectué aucune mise, jugeant trop élevé le prix de 42 ¢ la livre. Les quelque 200 producteurs sont retournés chez eux penauds, s'en remettant maintenant aux instances suprêmes de l'UPA.
Pourtant, selon les chiffres fournis par la Fédération des producteurs de bovins du Québec (FPBQ) avant le début de la crise de la vache folle, en mai 2003, le producteur touchait 58 ¢ la livre. En octobre dernier, il recevait un modique 19 ¢ la livre.
Il y a fort à parier qu'avec la tenue du congrès de l'UPA, auquel sont attendus les ministres Mitchell (demain) et Gauthier (jeudi), la situation sera explosive si aucune solution n'est apportée.
D'ailleurs, tout au cours des dernières manifestations, on a senti que la situation est de plus en plus lourde. La tension est palpable.
D'ailleurs, pour l'une des rares fois depuis qu'elle est ministre de l'Agriculture dans le gouvernement de Jean Charest, Mme Gauthier a été sévèrement et durement prise à partie par les producteurs agricoles.
Les messages que véhiculaient, hier, les manifestants sur leurs pancartes étaient éloquents : "On a besoin d'un vrai ministre de l'Agriculture au Québec", ou encore "Françoise Gauthier, ton incompétence ruine les producteurs." Et encore : "100 $ pour ma vache de réforme. Combien donnez-vous pour la ministre ?"
À Saint-Bruno, au Lac-Saint-Jean, 150 agriculteurs ont eux aussi manifesté et creusé une immense fosse pour y enfouir les bêtes qui seront sacrifiées.
Pour la présidente de la Fédération de l'UPA Lévis-Bellechasse, Mme Luce Bisson, il est temps que l'on trouve une solution à ce problème qui dure depuis 18 mois. "On est tannés. On se fait voler tout rond", insiste-t-elle.
Mme Bisson explique qu'avec cette exigence d'un prix plancher de 42 ¢, les consommateurs ne paieront pas plus cher pour l'achat de leur viande. "L'argent, dit-elle, est déjà dans le système."
S'en prenant à la réticence gouvernementale à imposer un plancher, le président Pellerin renchérit en disant qu'il en existe un dans l'industrie de la bière et qu'il ne voit pas pourquoi on n'en retrouverait pas pour la vache de réforme.
Mais les demandes des producteurs ne touchent pas uniquement la mise en application d'un prix plancher. Ils évaluent les pertes encourues depuis 18 mois à 241 millions $. Ils réclament donc des programmes d'aide adaptés à la réalité et à leurs besoins, afin de compenser la chute de prix de toutes les autres catégories de bovins.
RLacombe@lesoleil.com

Crise du boeuf: le gouvernement Charest menace d'intervenir
Norman Delisle
Presse Canadienne (PC) 30/11/2004
Si aucun accord n'intervient, le gouvernement va intervenir dans la crise qui secoue le monde agricole, a averti le premier ministre du Québec, Jean Charest, aujourd'hui.
«On n'attendra pas éternellement, évidemment. Le moment venu le gouvernement va tirer ses conclusions, et on n'exclut aucune avenue pour que nous puissions mettre en place une solution durable», a déclaré M. Charest alors qu'il était interrogé à l'Assemblée nationale par le chef de l'opposition, Bernard Landry.
«Je veux rassurer les députés de l'Assemblée nationale qu'on n'attendra pas très longtemps. On sait effectivement ce que nous avons comme outils d'intervention. Les parties le savent parce que ça a été mis sur la table de façon très claire dans les discussions qui ont eu lieu», a poursuivi M. Charest.
L'opposition péquiste en a profité pour accuser le gouvernement «d'immobilisme» dans cette crise qui paralyse le marché du boeuf depuis plusieurs semaines.
«Face à l'immobilisme du gouvernement, des centaines de producteurs étaient devant l'Assemblée pour dénoncer le manque de leadership du premier ministre en particulier dans ce dossier, et pour réclamer la solution exceptionnelle qui convient. Au cours des dernières semaines, le gouvernement s'en est lavé les mains et s'est placé à la remorque du gouvernement fédéral, ce qu'il a l'habitude de faire dans nombre de dossiers d'ailleurs», a dit M. Landry.
Pour sa part, le président de l'Union des producteurs agricoles, Laurent Pellerin, a expliqué que les pourparlers se poursuivaient entre les représentants des producteurs et ceux de l'abattoir Colbex, de Saint-Cyrille-de-Wendover, qui contrôle l'abattage de plus de 90 pour cent des vaches au Québec.
Les producteurs réclament de pouvoir vendre leurs bêtes à 0,42 $ la livre tandis que l'entreprise a offert 0,27 $ la livre.
Entretemps, les deux gouvernements ont proposé un plan d'aide qui pourrait permettre aux producteurs de toucher, en provenance de l'État, une compensation de quelque 300 $ par bête.
M. Pellerin a cependant fait valoir que l'abattoir Colbex engrange tellement de profits depuis quelque temps qu'il devrait assumer seul, sans l'aide des fonds publics, un juste prix payé aux producteurs.
Entretemps, les membres de l'UPA poursuivent leur blocus de l'usine Colbex, de Saint-Cyrille-de-Wendover près de Drummondville. Ils veulent empêcher que cet abattoir traite des animaux achetés à moindre prix dans les autres provinces canadiennes.
«On voulait qu'on n'effectue pas notre blocus. Mais pour cela, il aurait fallu une ouverture plus grande que celle qu'on a constatée», a réagi M. Pellerin.
«Les gens de l'abattoir sont nerveux car ils ont peur d'une loi qui fixera un prix plancher, accompagné d'un volume minimal d'achat», a conclu le président de l'UPA.
Entretemps, l'Assemblée nationale a tenu un débat d'urgence sur la crise du boeuf. Il s'agit d'un débat exceptionnel, mais qui donne lieu aux habituelles attaques partisanes de part et d'autre.

