La défaite de Marc Brière et la sclérose du PQ

Claude G. Charron
Le Devoir mardi 23 novembre 2004

Libre opinion: Ainsi, Marc Brière a été évincé. Il n'est plus vice-président de l'Association péquiste de Notre-Dame-de-Grâce et ne sera pas délégué de cette circonscription au congrès national de juin. Ce qui s'est passé le dimanche 14 novembre à l'assemblée annuelle de ce «comté orphelin», nous semble malheureusement être le reflet d'un Parti québécois qui se sclérose, qui est en train de perdre son âme dans les dédales des jeux de coulisses et du carriérisme de mauvais aloi de certains de ses membres.

Celui qui a réussi à casser ce vieux militant et ancien compagnon de René Lévesque a révélé à un journaliste qu'il avait «certains problèmes d'ordre professionnel avec M. Brière». Problèmes d'ordre professionnel? À ce que je sache, Marc Brière, juge à la retraite, était et demeure un simple militant. Quant à son opposant, sa déclaration et les actions entreprises pour déloger son adversaire semblent le situer dans une attitude carriériste qui, quand on la retrouve chez plusieurs «jeunes péquistes», risque, si elle n'est pas prise à bras-le-corps, de créer un grand dommage au parti.

L'ambition des jeunes de vouloir un jour faire carrière dans le parti est en soi tout à fait légitime. Pour autant que cela ne les pousse pas à évincer les militants qui, bénévolement, ont consacré une partie de leur vie à la Cause, avec comme seule gratification l'espoir de voir l'indépendance du Québec se réaliser.

Mais il arrive trop souvent que, dans un parti devenu engorgé par sa bureaucratie, les décisions se prennent sans tenir compte des militants, lesquelles décisions, les militants carriéristes, pour bien se faire voir et valoir, se font un plaisir de relayer «à la base». Avec le résultat que les «colleurs de timbres» finissent par ne se sentir que de simples moussaillons que l'on peut manoeuvrer à volonté. Plusieurs parmi nos meilleurs militants ont alors tendance à quitter le navire.

Les magouilles

Le phénomène s'aggrave quand un parti vit une course larvée au leadership et où, à l'approche de l'assemblée annuelle, ça grouille et grenouille dans les associations de comté. En octobre dans Notre-Dame-de-Grâce, il semble bien que ce n'était ni un pro-Marois ni un pro-Legault qui a été maître du jeu, mais bien plutôt un «jeune» proche de Bernard Landry, un proche ne pouvant que reprocher à Marc Brière d'avoir trop d'ascendant sur les autres membres de l'exécutif. Or, plutôt que de faire appel aux membres de la circonscription pour qu'ils se rendent à l'assemblée annuelle, il a convaincu 24 péquistes résidant en dehors de la circonscription de signifier à temps au parti qu'ils désiraient militer dans Notre-Dame-de-Grâce. Opération réussie: Marc Brière n'est plus membre de l'exécutif et ne sera pas délégué au Congrès de juin 2005.

Bien que légale, cette façon d'agir est antidémocratique. Les péquistes de Notre-Dame de Grâce ont ainsi été privés de leur droit de choisir des délégués qui leur ressemblent. À la limite, on pourrait voir ces mercenaires signifier à la registraire du parti qu'ils désirent maintenant militer dans une autre circonscription, là où une autre tête forte s'oppose au chef. Cette action, tout à fait conforme aux statuts, pourrait permettre la normalisation de cette «circonscription voyou» si elle se faisait dans les 30 jours avant son assemblée annuelle.

Il faut alors se poser la question. Est-on bien sûr que le vote de confiance qui sera donné au Congrès de juin 2005 sera le reflet de la volonté de la majorité des membres du Parti québécois ? Ne risque-t-il pas au contraire d'être le reflet de qui, des Landry, Marois et Legault a la meilleure organisation sur le terrain? D'un côté comme de l'autre, ce sont les militants carriéristes et non les militants ordinaires qui risquent ici d'avoir le dernier mot.

Pourquoi pas une clause dans les statuts de notre parti qui, à la suite d'une défaite, obligerait le président à démissionner. Quitte à se représenter. Une telle manière de procéder serait plus démocratique que la magouille qui se passe actuellement en prévision du vote de confiance à accorder au chef au Congrès de juin prochain. Ce serait tous les membres du parti qui décideraient s'ils doivent garder leur capitaine à la barre et non le cacique le plus fort dans l'appareil du parti.

Claude G. Charron : Montréal




Le retour du caribou

Michel David
Le Devoir mardi 30 novembre 2004

Ce n'est pas contre ce pauvre Marc Brière que Bernard Landry aurait dû lancer son commando. Ce compagnon d'armes de René Lévesque avait fait passablement de bruit au cours des derniers mois, mais il était plus agaçant que réellement dangereux.

En revanche, Paul Bégin pourrait faire beaucoup de tort au chef du PQ, d'ici au congrès de juin 2005 et sur le plancher du congrès, en devenant le porte-étendard des radicaux, qui n'arriveront jamais à lui faire totalement confiance.

En reprenant du service en qualité de président de l'association de son ancien comté de Louis-Hébert, M. Bégin deviendra la voix qui leur manquait dans les instances du parti. Ses états de service sont impressionnants, il est droit, éloquent et il connaît le PQ comme sa poche. Dans les circonstances, ses liens étroits avec Jacques Parizeau ne sont pas un avantage négligeable.

M. Landry n'avait pas le choix de saluer le retour de ce «bon souverainiste», mais l'autre a publiquement réclamé sa tête, et le chef du PQ est bien placé pour savoir à quel point il sera intraitable. Dire de lui qu'il est entêté relèverait de l'euphémisme. Il serait plus juste de parler d'une tête de cochon.

S'il y en a un à qui les qualificatifs de «pur et dur» conviennent parfaitement bien, c'est lui. Depuis son adhésion au RIN, en 1961, à l'âge de 18 ans, sa position intransigeante sur la souveraineté n'a pas varié d'un iota. Malgré son allégeance pleine et entière à M. Parizeau, il était aussi opposé au «partenariat» en 1995 qu'au «beau risque» dix ans plus tôt.

Il revient aujourd'hui exactement pour les mêmes raisons qui l'avaient poussé à démissionner du cabinet de M. Landry, en octobre 2002. À l'époque, il voulait que le PQ s'engage officiellement à tenir un référendum s'il remportait les élections. Deux ans plus tard, il demeure convaincu -- à tort, selon moi -- qu'ils les a perdues faute de l'avoir fait.

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Ce retour est la conséquence directe de l'incroyable volte-face de M. Landry sur l'échéancier référendaire, au lendemain du dernier conseil national du PQ. M. Bégin, qui n'est pas tombé de la dernière pluie, ne s'y est évidemment pas trompé : s'engager à tenir un référendum «le plus tôt possible» n'engage à rien.

Cela a dû lui rappeler le douloureux souvenir du conseil national de Gatineau, au début de septembre 2002. Trois jours plus tôt, M. Bégin était sorti de la réunion hebdomadaire du conseil des ministres avec la conviction que M. Landry allait officiellement se prononcer sur la tenue d'un référendum.

Sa déconvenue a été grande, quand il s'est rendu compte que la réunion des «conditions gagnantes» demeurait toujours un préalable. M. Landry promettait bien un référendum dans les mille jours, mais seulement si la population en voulait un. Furieux de ce qu'il percevait comme une véritable trahison, le ministre de la Justice avait quitté les lieux sur-le-champ.

En matière de souveraineté, M. Bégin a toujours été un apôtre du volontarisme. Au lendemain de la démission de Lucien Bouchard, dans laquelle il avait vu l'occasion d'un nouveau départ pour le camp souverainiste, il en avait choqué plus d'un en déclarant : «Ce n'est pas vrai que c'est la population qui va nous dire quoi faire.» S'il ne devait rester qu'un seul de ceux que Clément Richard appelait jadis les «caribous», M. Bégin serait celui-là.

Quand il a lui-même démissionné, en accusant son chef de «tuer l'idée qu'il dit vouloir vendre», personne ne l'a suivi. À l'approche des élections, les péquistes ont plutôt fait bloc autour de M. Landry, qui n'a plus été inquiété par son aile radicale jusqu'à la cuisante défaite du 14 avril 2003.

Le contexte a bien changé depuis. Dans l'espoir de sauver son leadership, M. Landry a abandonné l'une après l'autre les positions modérées qu'il avait toujours défendues, qu'il s'agisse du modèle de l'Union européenne ou de son refus d'engager des fonds publics dans la promotion de la souveraineté.

Les caribous se sont multipliés de façon prodigieuse au PQ, depuis deux ans. Ce que M. Bégin semblait jadis prêcher dans le désert rejoint aujourd'hui ce que pensent beaucoup de militants. Si l'engagement de tenir un référendum dans la première moitié d'un prochain mandat se retrouve dans le projet de programme qui sera soumis au congrès de juin, c'est qu'il traduit la volonté des milliers de membres qui ont participé à la «saison des idées».

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La rentrée en scène de M. Bégin va encore compliquer l'écheveau déjà passablement emmêlé des alliances au sein du PQ. Les propositions que l'association de Louis-Hébert a adoptées en fin de semaine dernière s'inscrivent parfaitement dans le «programme de pays» que préconise François Legault. De là à conclure à la possibilité d'un pacte entre les deux hommes, il y a cependant une marge.

Certes, M. Bégin veut une course au leadership, mais il ne voit manifestement pas en M. Legault l'homme de la situation. Pour un homme aussi constant que lui dans ses convictions, le député de Rousseau doit sembler bien fluctuant. Il n'a sûrement pas oublié que, à la veille du conseil national de Gatineau, son ancien collègue faisait partie de ceux qui pressaient M. Landry de ne pas se prononcer sur la tenue d'un référendum.

De façon générale, M. Bégin aurait sans doute plus d'affinités avec Pauline Marois, qui souhaite autant que lui une course au leadership, même si elle est en accord avec les positions de M. Landry sur la souveraineté, mais le peu d'empressement de Mme Marois à tenir un référendum en fait une candidate aussi inacceptable aux yeux de M. Bégin que de M. Legault. Vous suivez toujours ?

mdavid@ledevoir.com