Pour sortir Kanesatake de la crise
Ghislain Picard : Chef régional de l'Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador
Le Devoir jeudi 25 novembre 2004
L'Assemblée des Premières Nations du Québec offre son aide à la communauté
Depuis trop longtemps et dans le cadre de la crise éclatée et ouverte depuis janvier 2004, votre communauté souffre d'une division sociale et politique interne profonde. Depuis le 13 juillet 2004, le mandat légal de gouverne de l'autorité politique, juridique et administrative de votre communauté est épuisé. Le mandat échu est artificiellement reconduit par le ministère des Affaires indiennes et du Nord canadien avec l'appui du secrétariat aux Affaires autochtones du Québec dans l'attente d'un dénouement des principaux paramètres de la crise interne de votre communauté. Les nouvelles récentes nous informent de l'intention de tenir des élections en février prochain. Nous ne pouvons que nous en réjouir.
Je m'adresse à vous aujourd'hui à titre de chef régional des Premières Nations du Québec et du Labrador mais aussi comme membre de la nation innue et comme un frère conscient de vos souffrances. Tous les observateurs sont à même de constater que la crise perdure après plusieurs mois d'insécurité et de troubles et qu'elle pourrait s'accentuer par-delà les élections, selon la qualité de la démarche et la volonté de tous d'en accepter l'issue démocratique.
Je comprends qu'en certaines situations de crise, un intérim provisoire de l'autorité en place puisse faciliter la transition vers un nouveau régime qui retrouve alors sa pleine légitimité de représentation démocratique ou traditionnelle. Dans le cas qui nous préoccupe, l'évolution de la situation nous apparaît de plus en plus négative et la population de Kanesatake nous semble de plus en plus inquiète et traumatisée, ce qui nous afflige tous. Nous n'oublions surtout pas que sont pris malgré eux dans cette tourmente de jeunes enfants, des parents, des personnes âgées et de nombreuses personnes qui se situent loin derrière les guerres d'intérêt et de pouvoir.
L'otage de personne
Lors de sa récente rencontre à Montréal, notre propre organisme, l'Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, a été bien malgré lui interpellé par la situation à Kanesatake, ce qui a chambardé notre agenda de travail et nos obligations envers l'ensemble des Premières Nations.
La tâche qui nous incombe comme organisme consiste en l'élaboration de stratégies urgentes concernant des problématiques communes. C'est ainsi que nous avons adopté en juin 2004 une initiative des Premières Nations sur la sécurité publique. Nous ne pouvons accepter d'être pris en otages par une partie ou l'autre ou consacrer la majeure partie de nos débats à une crise locale particulière, aussi pénible soit-elle.
Nous ne sommes pas spécialisés dans l'arbitrage universel de tous les conflits internes de nos communautés membres. On ne peut pas demander à des tierces parties externes de régler cette question; la solution doit venir de l'intérieur de votre communauté. L'annonce d'élections est un bon pas, et je vous garantis mon soutien et celui de notre organisation si vous en avez besoin.
Si vous le souhaitez, si vous nous le demandez et si toutes les parties impliquées dans le débat chez vous l'acceptent, nous pouvons jouer un rôle de planificateurs et d'observateurs objectifs des élections qui vont avoir lieu dans votre communauté et y déléguer un certain nombre de chefs réputés pour leur sagesse et leur objectivité.
Un comité des sages
Selon la même approche et afin de dédramatiser le conflit dans lequel les parties sont compromises, nous pourrions aussi participer à la mise en place d'un comité des sages représentatif et approuvé par les principales composantes de votre société. Ce comité pourrait être composé de membres de votre communauté ou d'ailleurs, comme vous le désirerez.
Cela suppose que toutes les parties actuellement impliquées observent un temps d'arrêt, calment leur agressivité et se retirent provisoirement de la gestion des affaires courantes de la communauté et de l'organisation des élections au profit de ce comité des sages responsable de gérer les services courants nécessaires au bien-être de la communauté et d'organiser des élections dans un délai raisonnable et convenu. Je crois que ce sont là des options valables pour vous permettre de rétablir un gouvernement mohawk local efficace, consensuel et reconnu mais qui suppose un geste courageux pour faire la paix de la part des personnes et des familles qui ont beaucoup souffert de ce conflit et dont les cicatrices demeureront encore longtemps évidentes.
Dans la mesure où les parties actuellement impliquées font face à de graves difficultés dans la gestion des affaires de la communauté et que le mandat de gouverne doit être renouvelé, il serait plus logique et plus sage qu'elles acceptent de s'en retirer pour un moment et de faire confiance à un processus crédible et objectif menant vers une représentation politique légitime. Dans ce contexte, il sera plus facile d'envisager des solutions permanentes de protection des personnes et des biens, de lutte contre la criminalité et de mesures de paix sociale.
Vous comprendrez que nous ne voulons d'aucune façon nous ingérer dans les affaires internes de votre communauté et que ce serait là une interprétation totalement contraire à notre volonté. Cependant, si vous croyez que nous pouvons vous être utiles pour juguler cette crise éprouvante et intolérable qui sévit dans votre communauté et qui afflige aussi l'ensemble des Premières Nations, je serai le premier au poste pour agir avec vous en ce sens.
Je crois que vous êtes en mesure d'influencer toutes les parties impliquées dans cette crise politique. En ce qui a trait aux présentes propositions, je suis disponible, sur invitation téléphonique ou autrement, pour rencontrer à tout instant, ensemble ou à part, tous les leaders actuels et pour enclencher immédiatement les démarches proposées et convenues.
Avec toute ma solidarité, mon amitié et ma bonne volonté, de même que celles des chefs des Premières Nations, je vous salue, chers frères et soeurs, avec espoir.
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Lettre envoyée hier à la communauté mohawk de Kanesatake
Ghislain Picard : Chef régional de l'Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador

