Parti québécois : Paul Bégin réclame une course à la direction
Robert Dutrisac
Le Devoir lundi 29 novembre 2004
Bernard Landry devrait s'épargner la tenue d'un «vote de non-confiance»
Québec - Pour éviter la catastrophe d'un verdict de non-confiance au congrès péquiste de juin 2005, le chef du Parti québécois, Bernard Landry, doit faire passer le parti avant sa personne et annoncer le plus tôt possible la tenue d'une course à la direction du parti.
C'est qu'a exigé l'ancien ministre Paul Bégin après avoir été élu par acclamation, samedi, au poste de président de l'Association du Parti québécois de Louis-Hébert samedi. Pour l'ancien député de cette circonscription qui avait démissionné avec fracas de son poste de ministre de la Justice en octobre 2002, il s'agissait d'un retour à la politique, à titre de militant cette fois.
«Il faut éviter la tenue d'un vote de non-confiance» à l'issue duquel Bernard Landry n'obtiendrait que 55 % des appuis, par exemple, a dit Paul Bégin devant une soixantaine de militants réunis à Sainte-Foy. Il ne faudrait pas attendre, avant de tenir une course au leadership, que le chef du Parti québécois perde son vote de confiance lors du Congrès national de juin 2005 en n'obtenant pas les 75 % ou 80 % d'appuis qu'un tel vote doit donner pour qu'un chef ne se voie pas désavouer. «Pour la personne à qui on indique la porte de sortie comme ça, ce n'est pas agréable, pas élégant, [c'est] frustrant, démolissant [sic], et ça n'apporte rien au parti», a-t-il souligné. M. Bégin a rappelé jusqu'à quel point le départ de René Lévesque du parti qu'il avait fondé avait été un épisode pénible. «Le départ de M. Lévesque a été une véritable catastrophe. Sur le plan humain, ç'a été terrible.»
Une vraie course
Aux yeux de M. Bégin, M. Landry doit faire ce qu'il prêche si bien: placer la patrie avant le parti et le parti avant sa personne. «Il devrait y avoir un geste posé par celui qui nous dirige qui soit à la hauteur de ce qu'il a toujours été», a fait valoir l'ancien ministre.
Si M. Landry annonçait dès janvier la tenue d'une course à la direction, cela donnerait à des candidats, qui ne peuvent se manifester à l'heure actuelle, le temps de s'y engager, estime M. Bégin. On n'assisterait donc pas à une course à deux entre Pauline Marois et François Legault. «Dans l'esprit des membres, on va avoir un autre chef, donc on a le temps de préparer la chose», a-t-il évoqué. «La question, c'est d'ouvrir la porte à d'autres personnes qui ne sont pas nécessairement dans le parti.»
«Je n'appuie personne, ni Pauline [Marois] ni [François] Legault. Je n'appuie pas Paul Bégin non plus, parce que je ne suis pas candidat. Oubliez ça», a-t-il précisé. Quant à Bernard Landry, il lui serait loisible de tenter de se faire élire en participant à la course qu'il aurait déclenchée. «Je ne dis pas qu'il ne peut pas se représenter, mais, actuellement, il n'est pas porteur du mandat que le parti veut avoir», a-t-il dit. M. Bégin ne cache pas qu'il n'appuiera pas M. Landry lors du vote de confiance de juin 2005. La circonscription de Louis-Hébert enverra 11 délégués au congrès de juin.
Ce n'est pas la première fois que M. Bégin réclame une course à la direction du Parti québécois. Dans une lettre ouverte publiée il y a un an, il avait fait pareil voeu. La suite des événements depuis ce temps n'a fait que renforcer sa conviction, a-t-il dit.
Si on attend la déconfiture de M. Landry au congrès, suivie de son départ précipité en juin, le parti «court après le trouble», selon M. Bégin. Élu en septembre ou octobre, le nouveau chef n'aurait peut-être pas le temps de faire sa marque si Jean Charest, constatant une amélioration des scores de son parti dans les sondages, décidait de déclencher une élection hâtive, après trois ans au pouvoir, comme l'a fait à deux reprises Robert Bourassa, en 1973 et 1976, a projeté l'ancien ministre.

Le Québec, puissance économique mondiale
SRC mercredi 24 novembre 2004
L'Institut de la statistique du Québec a publié, mercredi, une étude qui démontre qu'en fonction du produit intérieur brut pour 2003, le Québec, malgré sa faible population, figure parmi les chefs de file économiques mondiaux.
Avec un PIB de 210 milliards de dollars américains en 2003, le Québec se classe ainsi au 37e rang mondial, juste derrière la Grèce et la Suisse, mais avant le Portugal, la Norvège et le Danemark. Le Canada se classe, pour sa part, au 11e rang mondial.
Si l'on tient compte du PIB par habitant, la position du Québec se raffermit davantage, la province se classant, toujours selon l'Institut de la statistique, au 16e rang, devant Hong Kong et le Japon. Le PIB par habitant du Québec a atteint 28 044 $ en 2003. Le Canada, avec 31 887 $ par habitant, se classe en cinquième place.
Avec son 1,7 million de kilomètres carrés, le Québec n'est dépassé en superficie que par seulement 16 pays. Sa faible population – 7,4 millions d'habitants – le place au 93e rang mondial.

Vent de gauche au Québec
Karim Benessaieh
La Presse dimanche 28 novembre 2004
Karl Marx doit en rire dans sa tombe. Marginale depuis des lustres sur la scène politique au Québec, la gauche semble en effervescence ces temps-ci. Après les succès électoraux étonnants de l'Union des forces progressistes et la création d'un «club politique» de gauche au sein du Parti québécois, voilà que la fondation d'Option citoyenne par Françoise David vient donner un autre souffle au mouvement. Feu de paille ou nouvelle force politique? Les prochains mois vont le dire. Car passer de mouvement social sympathique à parti politique incontournable est un rude apprentissage, préviennent les experts.
Avril 2001. Dans la circonscription montréalaise de Mercier, le candidat peu connu d'une alliance de gauche toute neuve, et encore moins connue, récolte près du quart des voix lors d'une élection partielle. Le score étonnant de Paul Cliche, porte-parole de l'Union des forces progressistes (UFP), permettra à la libérale Nathalie Rochefort d'arracher la circonscription aux péquistes.
C'était le premier coup d'éclat depuis belle lurette de la gauche québécoise, cette mal-aimée des sondages et des rendez-vous électoraux. Trois ans et demi plus tard, on en ressent encore l'onde de choc dans le paysage politique québécois. Pendant que l'UFP s'organise et renouvelle ses effectifs, le Parti québécois se voit débordé par la gauche et accepte une nouvelle mouvance en son sein, les Syndicalistes et progressistes pour un Québec libre, coalition de têtes d'affiche.
Et, surtout, un nouveau mouvement rassembleur de gauche, Option citoyenne, cherche à s'éloigner du langage militant traditionnel. Fondée au printemps 2004 par une militante respectée, l'ancienne présidente de la Fédération des femmes du Québec, Françoise David, Option citoyenne est peut-être bien le morceau qui manquait au puzzle de la gauche québécoise.
Son message: oeuvrer au bien commun. Ses méthodes: parler le langage de monsieur et madame Tout-le-monde.
Aurait-on une vraie gauche au Québec? «On ressemble enfin plus à une démocratie habituelle, dit Jean-Hermann Guay, professeur de sciences politiques à l'Université de Sherbrooke. Pendant longtemps, la question nationale a pris presque tout l'espace mais depuis le référendum de 1995, il y a un essoufflement. Avec l'arrivée des libéraux au pouvoir et la montée de l'ADQ, les problèmes sont plus que jamais posés en terme de gauche et de droite.»
Territoire vacant
La gauche québécoise, notent paradoxalement la plupart des observateurs, a longtemps souffert de l'absence d'une droite bien définie. «L'ADQ et les propositions amenées par l'équipe Charest dénotent la présence d'une force qui veut réduire la taille de l'État, et la gauche s'alimente à ça, note M. Guay. Ce n'est pas étonnant qu'on ait le sentiment, fondé, que la gauche se taille une place.»
Gérard Boismenu, directeur du département de sciences politiques de l'Université de Montréal, abonde dans le sens de M. Guay, mais ajoute un deuxième élément: «L'incapacité du Parti québécois de se définir un territoire politique. On n'est pas certain de la place que le PQ veut occuper. Ce n'est pas très clair. Vous le savez, vous, quelle est la position du PQ à l'égard du partenariat public privé, par exemple? Ou la modernisation et la réingénierie de l'État? Il faut fouiller pour la trouver.» En délaissant la gauche, le PQ abandonne le terrain aux autres groupes progressistes en manque d'espace politique.
«Il y a une recomposition importante sur toute la scène politique, confirme Amir Khadir, porte-parole de l'UFP. On en voit des symptômes au sein du PQ, tout le malaise, les tiraillements, les questionnements.»
C'est dans ce contexte très favorable que Françoise David a pu fonder Option citoyenne, à laquelle s'est adjoint un large éventail de personnalités connues du milieu communautaire, comme François Saillant et Jean-Yves Desgagnés.
«Les gens ont envie qu'on parle un langage concret, un langage de tous les jours, explique Mme David. On n'a pas besoin d'écrire le mot néolibéralisme toutes les deux phrases, les gens ont compris à quoi on s'oppose. L'important, c'est d'expliquer les choses et de parler de ce qui intéresse les gens dans leur quotidien.»
Fait étonnant, Option citoyenne est à peine née qu'on évoque déjà sa fusion avec l'UFP. Pourquoi ne pas avoir intégré ce parti dès le début? «À l'époque où on a commencé à fonder Option citoyenne, il y a un an et demi, on était perplexes et réticents devant la culture politique et le discours d'un certain nombre de militants de l'UFP, répond Françoise David. Un discours qui nous rappelait peut-être un peu trop la gauche des années 70 et qui nous paraît dépassé.»
L'UFP a changé, précise-t-elle, et il est probable que les deux groupes fusionnent en 2005. «Fusion, mais pas intégration. Deux entités s'associent pour en créer une troisième, ça c'est très important pour eux et pour nous.»
Amir Khadir voit les choses du même oeil. Il affirme comprendre la démarche de Mme David, que l'UFP avait d'ailleurs déjà tenté de recruter en 2001 dans Mercier. «À l'époque, elle n'était pas décidée et ça ne correspondait pas à sa situation, sur le plan personnel. D'autant plus qu'elle avait peur de mettre en péril son capital de sympathie.»
Gauchistes «gommés»
Quelles sont les chances de cette nouvelle gauche de faire élire des députés? Minces. Les scores honorables lors de la partielle dans Mercier, le 15% de voix obtenus par Amir Khadir lors des élections fédérales, l'UFP qui a surclassé l'ADQ lors des élections partielles de septembre dernier dans Laurier-Dorion et Gouin, à Montréal, tout cela n'arrive pas à faire oublier les résultats des «vraies» élections.
Au printemps 2003, l'UFP a récolté une maigrichonne proportion de 1,6% des voix lors des élections provinciales. Par contre, les élections fédérales du 28 juin dernier ont donné des résultats plus encourageants: le NPD a réussi à arracher le vote de 4,6% des Québécois, tandis que le Bloc québécois, avec un programme nettement à gauche, a raflé 48,8% des suffrages.
«J'ai toujours pensé qu'il y avait toute une faction, de l'ordre de 10 ou 15% de la population du Québec, qui est assez à gauche mais qui est gommée par la question nationale, le jeu des partis et notre système électoral», analyse Jean-Hermann Guay. L'autre obstacle majeur de la gauche, note-t-il, c'est que ses idéaux ont pratiquement été réalisés au Québec. «On a les droits de scolarité pratiquement les plus bas du monde occidental. On a les garderies les moins coûteuses, même si elles sont passées à 7$. On a des filets de sécurité sociale qui rivalisent avec les filets les plus étanches. Sur bien des questions, on a une société qui a réalisé sans le savoir bon nombre des objectifs de la gauche.»
Pour devenir une force politique convaincante, tant l'UFP qu'Option citoyenne devront passer le terrible test de la politique, prévient Gérard Boismenu. «C'est compliqué, faire de la politique. Ça prend beaucoup de moyens et de ressources. C'est un apprentissage rude. Le passage à la forme politique braque les projecteurs sur soi. C'est un tout autre exercice, on s'en est rendu compte il y a deux ans lorsque l'ADQ est sortie de nulle part: les gens ont commencé à lire son programme et à le critiquer. Il y a ce traitement qui va venir.»

Les 27 tentacules du Québec sur le globe
Portait des délégations de la Belle Province dans le monde
Mylène Moisan
Le Soleil samedi 27 novembre 2004
"Pendant six mois, le Québec à Los Angeles, c'était une pièce dans mon appartement !"
Le délégué Marc T. Boucher se rappelle en riant son arrivée sur la côte ouest américaine où le Québec a décidé, il y a quatre ans, de remettre les pieds. D'abord défricheur, M. Boucher peut aujourd'hui se consacrer, de son bureau qui n'est plus son chez-soi, à faire de la prospection, à vendre le Québec en Californie.
Comme 12 autres bureaux du Québec à l'étranger, le poste de Los Angeles avait été supprimé en 1996, dans la foulée des mesures prises par Lucien Bouchard pour atteindre le déficit zéro. À cette époque, le gouvernement avait choisi de maintenir uniquement ses six délégations générales à l'étranger à Paris, à Londres, à Bruxelles, à New York, à Mexico et à Tokyo.
Aujourd'hui, le Québec entretient, outre ses six délégations générales, quatre délégations, neuf bureaux, cinq antennes et compte sur trois agents d'affaires. Il occupe une présence en Europe, en Amérique du Nord et du Sud et en Asie, afin d'y étendre ses tentacules culturels et économiques.
Avec ses 61 employés, la délégation de Paris est la plus importante, suivie de New York, avec 29 employés, qui est toutefois la toute première dont s'est doté le Québec, en 1940. Quant aux autres délégations générales, qui comptent entre 14 et 20 employés, elles ont ouvert leurs portes entre 1962 (Londres) et 1980 (Mexico). La plus récente nomination est celle de Bruxelles, où l'ex-député libéral Christos Sirros a été envoyé.
Récemment, les délégués et agents du Québec à l'étranger se sont réunis dans la capitale, où ils sont convoqués chaque année. LE SOLEIL a profité de l'occasion pour faire le point sur la santé de notre représentation à l'étranger et pour s'informer des différentes réalités.
Fort d'une relation privilégiée entre la France et le Québec, Clément Duhaime, délégué à Paris, peut miser sur le fait que la province est bien connue des cousins de l'Hexagone. M. Duhaime constate d'ailleurs qu'"il y a un engouement sans précédent des Français à l'heure actuelle. Ça ressemble un peu à ce qu'on voyait au Québec dans les années 70 par rapport à la France".
À Tokyo, par contre, Robert Keating a plus de pain sur la planche pour faire la promotion du Québec, bien que de plus en plus de produits d'ici réussissent à percer le marché. Il n'y a qu'à penser au Cirque du Soleil - un des meilleurs ambassadeurs de la province aux quatre coins du globe - , qui s'est produit plus de 500 fois, devant plus de cinq millions de Japonais. Plus récemment, ces derniers sont tombés sous le charme d'Elvis Story, qui y a joué pendant un mois à guichets fermés.
Après trois décennies de présence québécoise au pays du Soleil levant, M. Keating croit que la relation est aujourd'hui "plus mature". Le délégué explique que, "avant, on était plus connus pour nos produits que pour notre culture. Maintenant, notre culture se vend très bien. Ils nous connaissent par rapport au Cirque du Soleil, au cirque Éloize, à La La La Human Steps". Il y a même un site Internet, le Quebec.wa, qui serait à l'origine de "mariages entre des Québécois et des Japonais". Un autre type de maillage, disons.
À Los Angeles, Marc T. Boucher mise aussi sur les productions made in Quebec, qu'il tente de vendre au royaume des vedettes hollywoodiennes. Début novembre, Robert Lepage y était d'ailleurs pour présenter sa Face cachée de la lune au American Film Institute Festival. Pour vendre la salade québécoise, M. Boucher opte pour des invitations, billets d'avion et tout le bataclan aux frais de la province, afin que les producteurs voient de leurs yeux ce qui se fait ici. Et ça marche. "Il y a des québécophiles là-dedans, et ils travaillent, par exemple, à convaincre d'autres producteurs pour organiser des tournées", illustre le délégué.
Outre le cinéma et la culture, le Québec a la cote là-bas pour ce qui est des technologies de l'information, et notamment pour ce qui est des jeux électroniques et de l'animation. M. Boucher mise aussi sur l'aéronautique et l'aérospatiale, les biotechnologies et la nourriture fine, dont "les ventes augmentent de 17 % par an". Ne reculant devant rien, le délégué donne même des "cours de pain à des couples" chez lui, qu'il accompagne, subtilement, de fromages et de pâtés québécois...
En Amérique du Sud, Paulina de Villar a hérité en 1998 de l'antenne du Québec à Santiago. Avec ses deux employés, le bureau est une "très petite organisation", de l'aveu même de la déléguée. "Au début, notre mandat était uniquement commercial. L'an dernier, on a eu un nouveau mandat pour l'éducation et l'institutionnel", ce qui lui permet, entre autres, de faire du maillage entre les universités. En ce qui concerne les entreprises, elle admet que "c'est un marché moins facile que les États-Unis, mais plus que la plupart des pays d'Amérique latine. Ça fonctionne bien si les entreprises sont prêtes à y mettre l'effort".
D'origine italienne, Daniela Renosto est, selon le vocabulaire du ministère des Relations internationales, une "locale", c'est-à-dire qu'elle n'est pas logée aux frais du gouvernement. Depuis 11 ans, elle mène seule la barque du Québec à Rome, où la province est présente depuis plus de 30 ans. Comme ailleurs, le Québec culturel est de plus en plus connu, en plus d'être là aussi un partenaire économique important. "Il y a 11 ans, je devais être plus proactive. Là, les gens viennent vers nous, ils connaissent les compagnies, les secteurs de pointe."
Le jour de l'entrevue avec LE SOLEIL, fin octobre, elle avait en main le programme de la quatrième Biennale Orizzonte Québec, son bébé, qui présente "17 activités dans sept ou huit villes" d'Italie, allant de l'art de la table au théâtre, en passant par la musique contemporaine. En octobre, La Grande Séduction y a été projetée et le Cirque du Soleil s'y est produit. "Une première", souligne Mme Renosto, qui recense chaque année environ "200 activités culturelles québécoises dans une quarantaine de villes".
La déléguée fait remarquer que le théâtre québécois a particulièrement la cote là-bas. À preuve, "la traduction italienne des Belles-soeurs de Michel Tremblay ayant tenu l'affiche pendant cinq ans".
En Chine, pays de plus de 1,3 milliard d'habitants, la joute est bien différente pour les deux délégués, Patrice Dallaire à Pékin, Gabriel Gaudet à Shanghai. Là-bas, le commerce domine nettement sur la culture, le gouvernement du Québec étant déterminé à tirer profit de l'effervescence fulgurante de ce marché. "Il y a quelques années, on pensait que la Chine était réservée aux grandes entreprises, mais là, on se rend compte que c'est plusieurs marchés, et qu'il y a des possibilités pour des produits ciblés", note M. Gaudet.
Parce que la Chine ne traite qu'avec des États avec un "statut officiel", le Québec niche dans les ambassades canadiennes, d'où il tente de séduire le marché. "L'ouverture est là, constate M. Dallaire, mais le monde entier les courtise. Dans l'ensemble, le Québec n'est pas sur l'écran radar. C'est sûr que pour les entreprises, ça reste un pays difficile. Pas impossible, mais difficile." Ce à quoi ajoute M. Gaudet : "Ça prend de la patience et de la constance." Pour les entreprises, certes. Pour les délégués aussi.
MMoisan@lesoleil.com

Faire avec Bush
Mario Roy
La Presse lundi 29 novembre 2004
Éditorial - Les relations internationales ne sont pas un domaine où il est possible de fonctionner à long terme- et en en faisant une politique- à partir du préjugé, de la haine et de la rancoeur. Par ailleurs, l'éventail des possibles en cette matière est d'abord platement déterminé par la géographie.
C'est pourquoi, nonobstant toutes les réserves qu'on puisse entretenir à l'endroit de George W. Bush, il est impératif que son séjour au Canada, à compter de demain, relève de quelques degrés la température des relations entre les deux pays.
Il faudra bien sûr compter sur les manifestations de rue, strictement obligatoires en cas de visite du président des États-Unis. Ainsi que, peut-être, sur quelques insultes, prévisibles comme la pluie, éventuellement lancées par une députée désormais indépendante, Carolyn Parrish. Laquelle, décidément, ne prise pas la race américaine...
En-dehors de ce folklore, il y a des problèmes pratico-pratiques à régler: dossiers du bois d'oeuvre, du boeuf, de la sécurité continentale, du bouclier antimissile.
Mais il y a surtout une continuité historique à rétablir. Un lien à renouer entre des sociétés qui ont davantage en commun que ce en quoi elles diffèrent. Et ce, même au Québec.
Il faut réfléchir posément à la question. Et réapprendre à faire la différence entre l'éphémère et le durable. Entre une présidence qui ne plaît guère (71 % des Québécois souhaitaient une victoire du démocrate John Kerry, le 2 novembre dernier), mais est par définition d'une durée limitée. Et une cohabitation historique qui aura été globalement bénéfique et le sera encore.
Il est d'usage de citer ici les chiffres irréfutables concernant nos exportations, qui vont à 85 % aux États-Unis- la quantité et la qualité des emplois locaux dépendant largement de ce commerce.
Mas il n'y a pas que l'économie.
Occupés que nous sommes, en effet, à ressasser continuellement ce qui nous démarque non seulement par rapport aux États-Unis, mais aussi par rapport au Canada anglais, nous oublions facilement que même nos références culturelles, lieu d'identité s'il en est, sont davantage nord-américaines qu'européennes, y compris françaises.
Le bain continental dont lequel nous sommes plongés nous gratifie également des retombées directes du savoir américain- scientifique, technologique, industriel, intellectuel- auquel nous sommes tellement habitués que nous n'y portons plus guère attention.
Même l'encadrement militaire des États-Unis, que la guerre en Irak rend actuellement fort détestable, a été historiquement un acquis pour les Canadiens. Lesquels, comme les Européens, ont pu détourner vers la solidarité sociale les sommes non investies dans la défense. (Nous sommes d'ailleurs allés très loin dans cette direction. Et, comme les Européens encore, nous ressentons aujourd'hui les effets du déficit de souveraineté qu'entraîne à long terme cette douce et rentable abdication...)
Malgré tout, notre identité demeure forte, compte tenu du voisinage parfois écrasant de la seule superpuissance du XXIe siècle.
Cela devrait d'abord nous étonner et nous réjouir, puisque l'Histoire enseigne que peu de petits peuples ont su résister à des situations similaires et se sont fait écraser par des métropoles moins puissantes, mais aussi moins conciliantes, que le géant américain. Cela devrait ensuite nous convaincre de la possibilité qu'il y a de conserver les orientations, en particulier à portée sociale, qui nous distinguent des Américains, sans avoir pour cela à verser dans une sorte de cirque politique...
George W. Bush sera donc là, demain. Nous ne l'avons pas choisi et ce n'est peut-être pas, pour nous, le meilleur interlocuteur.
Mais, pour l'instant, il faudra faire avec.

Les créatures du Nouveau Monde
Benoît Aubin
L'Actualité, n° Vol: 29 No: 17, 1 novembre 2004
La Nouvelle-France fut fondée sur l'innovation, fille de la plus impérieuse des nécessités: survivre! aujourd'hui, les québécois y sont accros.
C'est l'an 1608, Champlain s'amène à Québec pour fonder la Nouvelle-France, c'est l'été, les framboises, les gadelles poussent partout, la truite saute dans le canot, on tue les tourterelles avec un bâton tellement il y en a, c'est l'eldorado. Puis décembre arrive, puis janvier, février, mars et, comme on est à Québec et qu'il neige encore, avril. Champlain découvre alors une vérité inédite et sidérante: l'enfer n'est pas fait que de flammes; la glace, le nordet brûlent la peau et tuent la vie aussi vite que le feu...
Les Français qui se sont aventurés ici les premiers ont dû très vite oublier à peu près tout ce que la vie leur avait appris et trouver de nouvelles façons de se vêtir, de bâtir, de cultiver et d'engranger pour l'hiver dans le Nouveau Monde: casques de poil, capots de chat, maisons au toit pentu, patates, navets. Ce pays fut fondé sur l'innovation, fille de la plus impérieuse des nécessités: survivre.
L'innovation n'est pas une affaire évidente. Il y a eu des innovations majeures qui ont changé le monde, comme la roue, le moteur à explosion, le téléphone, Internet. Et d'autres, futiles, comme la coupe Longueuil, le monokini ou les Ninja Turtles, qui ont disparu aussi vite qu'elles étaient apparues. Toutes procédaient cependant de la même démarche: quel mot n'est pas dans le dictionnaire? "Manon, viens danser le ska"...
Aujourd'hui, nous sommes devenus des accros de l'innovation. La lessive, le journal, le Parti québécois sembleraient vite ennuyants s'ils ne se proclamaient pas "nouveaux et améliorés" tous les deux ans. Mais pendant longtemps, l'innovation, au pays du Québec, fut regardée de travers, fustigée de haut. Quand les femmes décidèrent de voter, de fumer, de conduire l'automobile ou de dénuder leur corps sur la plage, elles déclenchèrent des tempêtes. Maintenant, on n'y pense plus. Innover a déjà été aussi une bonne raison de s'exiler. Jean-Paul Riopelle, Paul-Émile Borduas ont écrit Refus global, puis ont décampé à Paris, où ils ont trouvé de leurs semblables, artistes visionnaires, rebelles et modernes. D'autres fois, innover, au Québec, consistait à être le premier à faire ce qu'on faisait déjà ailleurs. Jean-Louis Lévesque fut le premier grand capitaliste francophone, à une époque où le business était encore considéré comme un péché par le clergé. Mais il ne faisait que suivre le modèle des entrepreneurs écossais qui géraient et finançaient le reste du Canada depuis leurs châteaux du Golden Square Mile, à Montréal. Marc Garneau fut le premier Canadien dans l'espace, mais construire des fusées ne fait pas partie des cordes patrimoniales québécoises.
La façon dont fonctionne l'innovation n'est pas claire non plus. Si la vie était telle que les enfants et les poètes la voient, la gazelle, le papillon, le faucon, l'orchidée seraient sans doute les rois de la création: ils ont évolué pour devenir les plus élégants, les plus beaux, les plus raffinés. Mais la vie sur terre étant le joyeux bordel que l'on sait, on parierait plutôt sur les chances du rat, de la coquerelle, du pigeon ou du pissenlit de survivre à l'apocalypse. Ces increvables seraient encore là au lendemain de la fin du monde, cherchant le moyen de tout recommencer. Souvent, innover et s'adapter sont synonymes.
Le pigeon est un animal brouillon, pouilleux, qui mange n'importe quoi et vit n'importe où, mais il a conquis la planète. Pas un square ne lui échappe. Le faucon pèlerin, par contre, est un rapace gracieux, un as de la haute voltige, capable d'attraper un pigeon au vol et de lui casser l'échine d'un seul coup de griffe, mais il végète sur la liste des espèces menacées. Allez comprendre...
Les anthropologues ont formulé une théorie: trop de connaissances, de culture, d'histoire serait un frein à l'innovation. Le pigeon se fout de tout et ne se souvient de rien, c'est son génie. Il ne s'occupe pas de ses petits quand ils sortent de leur oeuf; il a oublié qu'ils sont à lui. S'ils meurent en tombant du nid, il en engendre d'autres. Sans mémoire, le pigeon s'adapte à tout ce qui lui arrive. Le pape, le rejeton d'une vieille famille, l'establishment, le faucon pèlerin sont, eux, moins flexibles.
Cela ne signifie pas que l'avenir appartient aux Bougon, les pigeons de l'espèce humaine. Mais aux immigrants, oui, peut-être. L'Amérique fut peuplée d'immigrants des vieux pays lassés d'entendre l'Autorité dire: "Cela ne se fait pas." Ils sont venus le faire en Amérique, un continent vierge, sans mémoire: créer une démocratie, inventer la banlieue, le hot dog, Hollywood, whatever. Les immigrants, les mésadaptés, les minoritaires, les rebelles - et les jeunes - sont plus enclins à réinventer le monde et eux-mêmes.
Immigrant, minoritaire et souvent rebelle, le Québec a toujours été en porte-à-faux au Canada. Il a sa propre Assemblée nationale, son propre drapeau, il a aussi forcément son propre panthéon des innovateurs: un joyeux bazar de "patenteux", de savants, d'entrepreneurs, d'artistes, de politiciens de génie. Parmi eux, un maire mégalomane et autoritaire, qui a apporté l'Expo et les Jeux olympiques à Montréal, un avorteur obstiné, des gens d'affaires, des réalisateurs de films, pornos ou pas, des artistes, des athlètes qui ont dépassé leurs frontières ou révolutionné leur art ou leur sport, des politiciens qui voulaient sauver le Québec du Canada ou sauver le Canada du Québec. Le Cirque du Soleil est né à Baie-Saint-Paul, le stress a été découvert à Montréal, le supermarché, le jet régional sont des inventions made in Québec. Alys Robi est passée par Broadway et Hollywood avant Céline Dion. Le radar, le rayon laser furent, en partie, mis au point ici, comme le furent le masque de gardien de but au hockey, le joual et la poutine.
Mais ce qui distingue le Québec des autres sous-cultures d'Amérique, c'est l'obsession atavique de générations successives d'intellectuels et de patriciens pour la chose politique. De droite ou de gauche, nationalistes, terroristes, fédéralistes, capitalistes ou socialistes, ils se sont tous cassé les dents sur l'impérieux besoin de récrire, modifier, bonifier ou renforcer l'entente fédérale canadienne ou, à défaut, d'y mettre un terme. Et tout là-haut, dans le penthouse du panthéon des innovateurs politiques québécois, on trouve - veux, veux pas - Pierre Elliott Trudeau, le seul qui a réussi à imposer sa vision, l'inventeur du Canada d'aujourd'hui.
Trudeau a rapatrié de Londres la Constitution canadienne et a redéfini le pays comme une société bilingue et multiculturelle, régie par la Charte canadienne des droits et libertés. Cette innovation lui a valu une opposition farouche au Québec aussi bien que dans le reste du Canada, mais pour des raisons différentes. Les Canadiens détestaient ce Frenchie hautain qui réduisait le rôle de Londres et leur imposait des notions étrangères, telles que le bilinguisme ou le système métrique, sans parler de sa coquetterie vestimentaire, que beaucoup trouvaient suspecte. Trudeau se proclamait citoyen du monde au moment même où les Québécois affichaient haut et fort leur identité vernaculaire. Il préconisait la prédominance des droits individuels sur ceux des collectivités - ce qui lui valut d'être traité de traître et de vendu par les nationalistes, collectivistes militants.
Pas un Canadien comme les autres ni un Québécois comme les autres, Trudeau était effectivement comme un immigrant chez lui, un citoyen du monde, riche et privilégié. Exactement à l'opposé de l'image que les Québécois se font de leur innovateur favori: l'humble "patenteux" un peu fou, un peu obsédé, qui travaille tard la nuit dans son atelier à concrétiser une vision que personne ne partage. Joseph Armand Bombardier est leur saint patron. Il fallait une forte dose d'imagination et de détermination pour voir l'automobile différemment - remplacer le train avant par des skis, l'arrière par des chenillettes, placer le moteur à l'arrière, et créer un véhicule permettant au médecin d'aller sauver des vies en hiver dans les campagnes reculées.
La motoneige de Bombardier fut vite rendue obsolète par un autre "patenteux" québécois, Arthur Sicard, inventeur de la souffleuse à neige. Mais Bombardier, la multinationale, a su quant à elle voir l'avion avec des yeux neufs, et mit au point le jet régional. L'idée avait déjà germé sur les planches à dessin des ingénieurs de Canadair, achetée par Bombardier en 1986, où le Challenger (petit biréacteur à la carlingue élargie) était en cours d'élaboration. Cela nous mène directement au coeur des tensions culturelles - souvent porteuses d'innovation - du Québec moderne. La plupart des ingénieurs de Canadair étaient des anglophones, en majorité américains ou britanniques, des unilingues, qui vivaient dans le West Island, lisaient le Montreal Star et ignoraient les indigènes québécois, sauf quand ceux-ci manifestaient, faisaient la grève ou posaient des bombes. La plupart de ces anglos vieux jeu ne sont plus là, comme le Star - qui ferma en 1979. Mais quelques-unes de leurs meilleures idées font maintenant le tour du monde, sous un logo en français...
Le stress fut découvert à Montréal, mais Hans Selye était-il un Québécois? Et Wilder Penfield, le grand neurochirurgien qui a maintenant une rue à son nom dans le centre-ville de Montréal? Ou Norman McLaren, pionnier du film d'animation à l'ONF? Ils auraient été surpris de l'apprendre: à l'époque, anglophones et francophones vivaient dans des mondes étanches, s'excluant mutuellement, et sourdement hostiles. Mais Sam Steinberg allait changer les choses.
Steinberg a inventé le supermarché. Il a eu l'idée de génie qui a rendu les Ikea de ce monde fabuleusement riches: le libre-service, qui transfère une partie de la tâche sur les épaules du client. Dans un de ses premiers magasins à grande surface - aujourd'hui le 5 Saisons de la rue Bernard, à Outremont -, il a aussi mis au point le tapis roulant aux caisses enregistreuses et le stationnement gratuit. Mais Steinberg aura surtout compris que porter le fardeau du bilinguisme n'était pas l'apanage des seuls francophones. Bien avant les lois linguistiques du Québec et le bilinguisme officiel de Trudeau, Sam Steinberg - lui-même unilingue - a exigé de ses employés qu'ils puissent servir les clients francophones en français. Les Eaton et autres Simpson ont dû suivre - et créer une situation qui semble normale aujourd'hui, à Montréal, sinon à Moncton ou Ottawa: on sert le client dans la langue officielle de son choix.
L'histoire jugera sans doute que l'instauration de ce bilinguisme fonctionnel, pour employés et clients, commencée par Steinberg, fut une des innovations qui ont sauvé le Canada de l'éclatement. Mais le véritable génie de Sam Steinberg fut sans doute d'avoir été parmi les premiers anglos à comprendre la Révolution tranquille et à la voir comme le geste d'émancipation et d'affirmation qu'elle était, plutôt que de xénophobie ou de revanche, comme beaucoup le croyaient.
Steinberg, immigrant d'Europe de l'Est, pouvait plus facilement comprendre les francophones qu'un Jones ou un Thompson de Westmount. Jusqu'aux années 1960, les Juifs, comme lui, n'étaient guère plus les bienvenus que les Tremblay sur le parquet du Montreal Stock Exchange. Ou dans les grandes banques. C'est ce qui avait amené Alphonse Desjardins à fonder sa Caisse populaire, à Lévis, au début du siècle dernier. Le mouvement des caisses pop est depuis devenu un géant financier reconnu, mais toujours fondé sur un paradoxe très novateur à l'époque: l'alliance du capitalisme et de la solidarité coopérative.
La Révolution tranquille, dans les années 1960, fut au Québec une période d'innovation fébrile, dont les conséquences tentaculaires définissent encore aujourd'hui notre culture de société. Si vous en doutez, allez demander au premier ministre, Jean Charest, qui a promis d'y mettre fin, avant de passer à un autre appel. On connaît l'histoire: la première génération des Québécois de l'après-guerre s'est servie des leviers du gouvernement provincial pour ravir le contrôle de sa société des mains de l'étouffante coalition de l'establishment anglophone conservateur et du clergé catholique, tout aussi conservateur. Ce fut effectivement une révolution, collectiviste et novatrice: l'État, au Québec, est devenu le moteur du progrès social. Pendant longtemps, et à l'encontre de l'idée reçue dans le monde anglo-saxon, l'État Big Brother y était plutôt perçu comme un Robin des Bois, défenseur du minoritaire, de la veuve et de l'orphelin - un bon gars. Aujourd'hui, évidemment, Big Brother est syndiqué d'un bout à l'autre et semble moins novateur que dans le temps...
D'abord la Révolution tranquille, puis la révolution sexuelle. Vus avec les yeux d'aujourd'hui, Valérie, L'initiation ou Deux femmes en or sont de vilains films de cul un peu ridicules, mais à l'époque, ils éclatèrent comme des bombes dans le firmament réprimé de la société québécoise. Ces films ne venaient pas du Danemark et les "poupounes" étaient déjà connues: Chantal Renaud, Monique Mercure... Le message était tonitruant: l'Église catholique avait perdu le contrôle des canons de la morale au Québec. Du jour au lendemain, le Québec est devenu le laboratoire de la révolution sexuelle au Canada: unions libres, militantisme féministe, bataille de Henry Morgentaler pour le droit à l'avortement, droits des homosexuels, décriminalisation des industries du sexe...
Mais certaines des autres innovations majeures ayant eu lieu au Québec ne furent pas le fruit de dures batailles contre l'Autorité. Quand, par exemple, la télévision s'est répandue dans les foyers nord-américains, au milieu des années 1950, les Québécois se sont jetés dessus avec l'opportunisme débridé d'une volée de pigeons sur un sac d'avoine. Du jour au lendemain, le Québec moderne s'est mis à exister, puisqu'il pouvait se voir à la télé. Pas seulement en la personne de René Lévesque couvrant la guerre de Corée ou de Judith Jasmin interviewant le premier ministre, mais aussi sous les traits de la famille Plouffe - les voisins! - et de Ti-Zoune ou La Poune - "mononcle" et "matante". Les Québécois ont bien aimé ce qu'ils ont vu. Ils en ont profité pour se refaire un passé, avec Les belles histoires des Pays-d'en-Haut ou Au chenal du moine. C'était parti: barricadés derrière leur barrière linguistique, ils ont bâti à Montréal un centre de communications - radio, télé, cinéma, publicité, avec un star-system autonome et complet - sans commune mesure avec la taille de la ville et de ce fait sans équivalent en Amérique, faisant de Montréal l'une des premières grandes villes bobo (pour bourgeois bohème) du continent.
La barrière linguistique n'a cependant pas emprisonné les Mordecai Richler, Oscar Peterson, Ludmilla Chiriaeff, Céline Dion, Robert Lepage, ni empêché les autres Tremblay, Vigneault ou Arcand de vendre leur création ailleurs dans le monde. Ni le Cirque du Soleil d'aller révolutionner l'industrie du giga-spectacle à Disney World ou Las Vegas, ni Softimage de faire évoluer l'art de la simulation électronique hollywoodienne, avant d'être gobée par Microsoft. Le milieu artistique montréalais a aussi appris à importer de la clientèle, avec la ribambelle des grands festivals. On l'oublie maintenant, mais c'étaient à l'époque des idées neuves et brillantes, aujourd'hui copiées un peu partout au Canada, avec plus ou moins de succès.
Bon, eh bien, bravo tout le monde.
Autre initiative majeure qui ne se serait sans doute pas réalisée sans l'appui enthousiaste d'une majorité de Québécois de toutes tendances politiques: l'accord de libre-échange avec les États-Unis, piloté par Brian Mulroney, premier ministre conservateur, natif de Baie-Comeau.
Quand Jean Chrétien était gamin, son patelin, Shawinigan, était la ville la plus riche du Canada et un centre de recherche et développement très pointu dans les technologies de l'âge industriel - grosses machines bruyantes, polluantes et fumantes qui produisaient du papier, de la pellicule de cellulose, des lingots d'aluminium, de l'électricité à haute tension. On oublie aujourd'hui que des chercheurs de McGill ont contribué au perfectionnement du radar durant la Deuxième Guerre mondiale et que l'un des premiers rayons laser à usage industriel au monde fut mis au point dans les laboratoires des Forces armées à Valcartier, près de Québec. Et, quelque part, on s'en fout un peu, parce que ce sont des innovations industrielles qui ne font pas vraiment rêver.
Je préfère Jacques Plante, le fameux gardien de but du Canadien des années 1950 - lui qui tricotait ou écrivait des poèmes dans le vestiaire entre les périodes. Il a eu l'idée du protecteur facial pour les gardiens et, surtout, le culot de le porter durant un match, au Forum, en novembre 1959, devant des galeries de "morons" qui le traitaient de "fefi". Ou Jackie Robinson, premier baseballeur noir à briser la barrière ségrégationniste, avec les Royaux, au stade De Lorimier. Ou Gilles Villeneuve, réalisant le rêve absolu de tous les "gars de char" du Québec: courir en Ferrari dans les rues de Monaco. Ou encore Doug Harvey. Les plus vieux se souviennent de cet étonnant joueur du Canadien, le premier défenseur à oser porter la rondelle lui-même au-delà de la ligne rouge, et parfois même loin en territoire ennemi. Doug Harvey? C'est lui qui a inventé Bobby Orr, ici même, au Forum.
Ça, c'était de l'innovation...

