Le lobby autour d'un hôpital
Kathleen Lévesque
Le Devoir samedi 27 novembre 2004
Jeux de coulisses et tractations ont pris le pas sur la raison première de la construction du CHUM : la santé
Que ceux qui croyaient encore que l'implantation du futur Centre hospitalier de l'Université de Montréal (CHUM) n'était pas d'abord et avant tout un dossier politique se détrompent. Au delà des préoccupations médicales et sociales, avec la proposition du recteur de l'Université de Montréal, Robert Lacroix, on assiste à l'orchestration d'un projet par l'establishment financier et l'élite politique.
À la fin de février dernier, Robert Lacroix frappe à la porte du Canadien Pacifique (CP), le propriétaire de la cour de triage d'Outremont. Il a une idée à soumettre : acheter ce vaste terrain de 3,2 millions de pieds carrés pour y créer une cité du savoir et de la santé. Le bon accueil de CP emballe M. Lacroix, surtout que l'Université de Montréal est à l'étroit sur le flanc nord du mont Royal. Il manque à l'institution 110 000 mètres carrés pour continuer sa croissance, soutient-il.
Dès lors, M. Lacroix fait appel à des alliés politiques de poids. «Contrairement aux universités anglophones, ce n'est pas dans la culture des universités francophones de tisser des réseaux d'influence. C'est une erreur. Tu ne te développes pas si tu attends que l'argent te tombe dessus. On ne survivra pas si on ne devient pas le promoteur de notre institution», explique M. Lacroix.
Robert Lacroix est un homme convaincu et convaincant. Comme doyen de la faculté des sciences sociales d'abord, puis comme recteur, il a marqué l'Université de Montréal et bien au delà. Il a créé le CIRANO (Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations), il a dirigé un groupe de gens influents appelé Montréal en 2000 qui a servi de tremplin politique à Pierre Bourque pour la mairie. Et à six mois de sa retraite du rectorat, Robert Lacroix cherche maintenant à faire avaliser par le gouvernement du Québec son projet de technopôle.
Pour parvenir à ses fins, le recteur fait appel à Paul Desmarais, de Power Corporation, qui agit comme négociateur avec le CP. L'empire bâti par M. Desmarais déploie des tentacules dans toutes les sphères d'activité. Bien sûr, c'est une société de gestion qui compte de nombreuses filiales dans le domaine de l'assurance-vie avec la Great-West et la London Life, dans celui des finances avec le Groupe Investors ainsi que dans le monde des médias. À ce titre, Power détient Gesca, qui regroupe sept quotidiens au Québec, dont La Presse. Mais Power Corporation entretient également des liens étroits avec le monde politique, notamment avec les libéraux, tant à Ottawa qu'à Québec.
«Power Corporation n'a aucun intérêt dans le dossier. M. Desmarais participe à des entreprises philanthropiques depuis longtemps», s'est borné à préciser hier Edward Johnson, porte-parole de la société.
Chose certaine, un lobby autour de Robert Lacroix se met en place au printemps. Le ministre de la Santé, Philippe Couillard, est mis au courant du projet, mais c'est le cabinet de Jean Charest qui est surtout dans la mire. Il ne s'agit plus de construire un hôpital, même un superhôpital. Il s'agit d'une «vision», d'une «synergie des intérêts», d'un «projet de société», argue Robert Lacroix.
C'est également au printemps que la commission Mulroney-Johnson s'apprête à terminer ses travaux et à déposer son rapport. En avril, la commission recommande de rejeter le site du 6000, Saint-Denis, notamment à cause des voies ferrées et du haut niveau de contamination du sol, et propose d'opter pour le centre-ville.
Le ministre Couillard est alors convaincu que l'emplacement de l'hôpital Saint-Luc est le bon choix. En coulisse, on raconte qu'il a notamment demandé à Lucien Bouchard, qui a été soigné avec succès à Saint-Luc, d'intervenir auprès du recteur Lacroix pour que celui-ci abandonne sa proposition. Mais c'est peine perdue. Robert Lacroix convainc l'ancien premier ministre qu'Outremont est la seule option valable. M. Bouchard se serait même étonné que le site ne lui ait jamais été présenté lorsqu'il était premier ministre. Au CHUM, on lui explique que la cour de triage d'Outremont n'a jamais été considérée sous le gouvernement péquiste pour les mêmes raisons que les libéraux n'ont pas retenu le 6000, Saint-Denis. Outremont est libéral et la Petite Patrie est péquiste.
Au mois de juin, Jean Lapierre, qui vient d'effectuer un retour en politique et qui se prépare à briguer les suffrages dans Outremont, discute du dossier avec M. Lacroix, une connaissance de longue date. La transformation de la cour de triage fera partie de ses promesses électorales. Mais ses «engagements n'avaient rien à voir avec la destination du projet», a fait valoir hier M. Lapierre.
Devenu ministre des Transports, M. Lapierre rencontre le président de CP, Robert Ritchie, en septembre dernier. Le message est clair : Ottawa est prêt à financer le déplacement des voies ferrées. Des sources racontent au Devoir que la somme disponible pourrait atteindre 25 millions. M. Lapierre maintient qu'aucun chiffre n'est sur la table pour l'instant.
Fin juin, le recteur Lacroix présente ses plans devant le conseil d'administration du CHUM. Deux semaines plus tard, le ministre Couillard demande au CHUM d'étudier la possibilité de construire le CHUM à Outremont. «La qualité du projet a convaincu le ministre», soutient Robert Lacroix.
Lors d'un cocktail de financement tenu à la fin de l'été au Sanctuaire du mont Royal, Philippe Couillard n'hésite pas à dire à certaines personnes présentes que «le 1000, Saint-Denis est une position de repli».
Jusque-là, tout se passe dans le secret. En juillet, les premiers éléments du projet sortent dans les médias. Mais il faudra attendre cette semaine avant que Robert Lacroix ne consente à faire des commentaires publiquement, talonné par Le Devoir.
Petit à petit, on apprend que la proposition du recteur Lacroix bénéficie d'une attention et d'une diligence particulières au gouvernement; une décision est attendue d'ici la mi-décembre. Le gouvernement a mandaté la commission Mulroney-Johnson pour analyser rapidement le dossier. Il a également mis en place un comité interministériel impliquant sept ministères, dont l'Éducation, la Santé et le Trésor. De plus, l'Agence de développement de réseaux locaux de services de santé et de services sociaux de Montréal fait l'analyse de la distribution des services. Le seul hic dans le tableau.
Entre-temps, à la Ville de Montréal, on ne sait plus sur quel pied danser. Le projet Outremont risque de devenir un casse-tête politique. Le processus d'approbation des grands projets nécessite beaucoup de temps, tant et tellement qu'il pourrait rebondir en pleine élection et provoquer des déchirements. Il y a au moins trois arrondissements impliqués en plus de Mont-Royal. C'est autant de séances d'information et de consultations, d'études par les instances et d'analyses par les services.
La saga du choix d'un site se poursuit. Pas pour longtemps, croit un Robert Lacroix débordant de confiance. La négociation avec le CP doit se régler d'ici quelques jours, un atout majeur dans la manche du recteur. Il y a fort à parier que l'on puisse assister à la mise en place du dernier morceau de ce casse-tête qui traîne depuis 1995. «C'est devenu un projet gouvernemental», souligne avec le sourire M. Lacroix, qui se dit fier de la puissance de son lobby.

CHUM: le choix d'Outremont se ferait au détriment des citoyens de l'Est
Robert Dutrisac
Le Devoir samedi 27 novembre 2004
Québec -- L'Agence de développement des réseaux locaux de services de santé et de services sociaux de Montréal, dirigée par David Levine, rejette avec force le projet du futur Centre hospitalier de l'Université de Montréal (CHUM) sur le site de la cour de triage d'Outremont. Implanté sur un territoire où 51 % des résidants sont d'expression anglaise, le projet outremontais se ferait au détriment de la population de l'est de Montréal.
C'est ce qui ressort de la lettre que le p.-d.g. de l'agence, David Levine, a fait parvenir le 3 septembre dernier au sous-ministre de la Santé et des Services sociaux, Juan Roberto Iglesias. À la fin de juillet, le sous-ministre avait demandé à l'agence d'analyser le projet d'Outremont soumis par le recteur de l'Université de Montréal, Robert Lacroix. Le conseil d'administration de l'agence a approuvé à l'unanimité la position de M. Levine lors de sa réunion du 28 septembre. La porte-parole de l'opposition officielle pour la santé, Louise Harel, a déposé hier à l'Assemblée nationale un extrait du procès-verbal de la réunion ainsi que la lettre de M. Levine.
Comme le révélait Le Devoir dans son édition de samedi dernier, l'implantation du CHUM à Outremont déséquilibrerait la distribution des services de santé à Montréal. «Le scénario alternatif proposé par l'Université de Montréal viendrait perturber l'accessibilité aux services hospitaliers généraux et spécialisés de la population des territoires du centre-est et de l'est de Montréal qui est actuellement desservie par le CHUM», précise David Levine dans sa lettre.
En plus d'avoir des conséquences négatives sur l'accès aux services pour la population de l'est de Montréal, l'implantation du CHUM à Outremont, selon le devis de M. Lacroix qui prévoit l'exploitation d'un hôpital complémentaire de 300 lits, créerait un déficit de 125 lits dans cette partie de la ville. Ce déficit engendrerait une pression sur les hôpitaux Maisonneuve-Rosemont, Santa-Cabrini et Jean-Talon, qui auraient à assumer 4560 hospitalisations de plus par année.
Les services d'urgence dans l'est de la ville en pâtiraient également, prédit M. Levine. En plus des transports ambulanciers, 80 000 personnes se rendent aux urgences du CHUM par leurs propres moyens tandis que l'hôpital de 300 lits ne pourra accueillir à son urgence que 41 300 personnes.
À l'heure actuelle, le CHUM dessert peu de clientèle dans le territoire sur lequel le futur CHUM outremontais serait érigé. Cinquante et un pour cent de la population est d'expression anglaise et elle est identifiée au Centre universitaire de santé McGill (CUSM) et à son réseau, note M. Levine. Le CHUM «n'est pas un établissement désigné pour offrir ses services en langue anglaise», rappelle-t-il. Pour les soins de première et de deuxième ligne, la population de Côte-des-Neiges et de Parc Extension est desservie à 78 % par le CUSM, l'Hôpital général juif et le Centre hospitalier St. Mary, deux établissements du réseau du CUSM. Or le CHUM ne dessert que 5,8 % de la clientèle de ce territoire. Pour les soins plus avancés, le futur CHUM outremontais est situé en plein dans les talles du Réseau universitaire intégré de santé (RUIS) de l'université McGill. Cette implantation «n'est pas cohérente» et la proposition de M. Lacroix «s'ajuste mal à la réalité montréalaise», estime M. Levine.
Enfin, le choix du projet outremontais implique qu'un autre hôpital du CHUM actuel soit fermé, ce qui entraînerait des coûts entre 5,2 millions et 10 millions par année pour le garder vacant mais en état, selon l'hôpital désigné.
À l'Assemblée nationale, Mme Harel a demandé au ministre de la Santé et des Services sociaux, Philippe Couillard, s'il allait continuer à faire fi des conclusions de l'agence. M. Couillard a répliqué qu'au contraire, l'opinion de l'agence sur l'organisation des services «devient une pièce essentielle de la décision que nous sommes en train de prendre». En revanche, le ministre a souligné que le projet de l'Université de Montréal prévoit «une valeur ajoutée», un campus des sciences de la santé annexé au centre hospitalier. «Il s'agit avant tout d'un projet hospitalier auquel nous désirons greffer un aspect universitaire et non l'inverse», a cependant ajouté M. Couillard.

Jeux de coulisses
Jean-Robert Sansfaçon
Le Devoir lundi 29 novembre 2004
Alors qu'on croyait aller de l'avant avec la construction du futur Centre hospitalier de l'Université de Montréal (CHUM) à l'emplacement de l'Hôpital Saint-Luc, voilà qu'on apprenait récemment que des tractations avaient lieu au plus haut niveau du gouvernement en faveur d'un nouveau lieu, celui de la cour de triage Outremont. Trop de questions surgissent pour qu'on ne soit pas inquiets des conséquences d'une décision aussi fortement teintée d'influences.
Le recteur de l'Université de Montréal, Robert Lacroix, est à l'origine du nouveau projet qui souhaite regrouper sur l'éventuel emplacement du CHUM toutes les facultés de la santé de cette université, y compris pharmacie, sciences infirmières, dentisterie et médecine. Il va de soi qu'un tel complexe aurait le mérite de créer une extraordinaire masse critique de chercheurs. Mais un hôpital spécialisé, fût-il voué à l'enseignement et à la recherche, reste avant tout un endroit où l'on soigne des gens malades.
Or, malgré ses mérites, le projet du recteur Lacroix dont le financier (libéral) Paul Desmarais s'est fait le dévoué messager auprès du premier ministre (libéral), présente l'inconvénient majeur d'ajouter à la concentration déjà importante d'hôpitaux spécialisés dans l'ouest de la ville. Imaginez : deux grands hôpitaux universitaires de 500 et de 700 lits respectivement, deux hôpitaux pour enfants, Sainte-Justine et le Children, et l'Hôpital juif, lui aussi affilié à une université.
Comme l'a fort bien analysé le conseil d'administration de l'Agence de développement de réseaux de services de santé et son directeur général, David Levine, un CHUM-Outremont serait implanté dans un bassin démographique majoritairement anglophone sans même posséder le mandat d'offrir ses services en anglais. Pire : à cause de la réduction de taille de Notre-Dame et de la disparition de Saint-Luc et de l'Hôtel-Dieu, la population de l'Est ferait face à une pénurie flagrante de services d'urgence et de deuxième ligne.
Par ailleurs, on ne peut pas passer sous silence les coûts très élevés du nouveau projet, dont ceux qui sont associés à la décontamination du sol, à la présence d'un chemin de fer à proximité et à la difficulté d'accès en voiture, en autobus et en métro (une seule station située sur une ligne secondaire). Curieusement, ce sont là les mêmes objections fondamentales qui ont conduit le comité Mulroney-Johnson à rejeter de façon catégorique l'intéressant emplacement du 6000 Saint-Denis au profit de Saint-Luc.
Si jamais Québec modifiait sa décision d'agrandir Saint-Luc au profit d'un emplacement plus étendu, ce n'est pas la cour de triage d'Outremont qui devrait revenir à l'avant-scène, mais le 6000 Saint-Denis ! De toute façon, personne n'a fait la démonstration probante que l'Université de Montréal avait besoin de déménager ses facultés des immeubles qu'elles occupent, encore moins que le Québec avait les moyens d'agir de la sorte.
Le Devoir révélait cette semaine que, chose rare, un comité ministériel avait été créé par le premier ministre avant même de connaître les conclusions du rapport commandé à M. Daniel Johnson, ancien premier ministre (libéral), mais aussi ex-employé de M. Desmarais. Ajoutons que le projet se situe dans la circonscription des ministres Couillard (libéral) et Lapierre (libéral) pour conclure que voilà réunis bien des ingrédients qui autorisent, malheureusement, à douter de l'objectivité du processus en cours à Québec.
j-rsansfacon@ledevoir.ca

La cabale des importants
Michel David
Le Devoir samedi 27 novembre 2004
Il y a quelque chose de choquant dans cette coterie des puissants qui s'active avec frénésie pour amener le CHUM à Outremont avec la connivence du gouvernement Charest et d'Ottawa.
Le recteur de l'Université de Montréal, Robert Lacroix, a parfaitement le droit de plaider en faveur d'un site plutôt que d'un autre. Celui qu'il propose comporte indéniablement des avantages qu'on ne trouve pas au centre-ville.
Ce qui est plus révoltant, c'est de voir le gouvernement Charest découvrir autant d'attraits à un projet qui présente les mêmes caractéristiques qui l'avaient mené à rejeter celui du 6000 Saint-Denis, en juin dernier, simplement parce que ses promoteurs ont du poids.
C'est comme si l'apparition de Paul Desmarais avait aplani toutes les difficultés d'un coup de baguette magique. Les voies ferrées ? La contamination du terrain ? Détails que tout cela. Tant qu'à y être, pourquoi ne pas détourner le métro pour faciliter l'accès au site de la cour de triage du CP ?
Si tous les défauts que la commission Mulroney-Johnson trouvait au 6000 Saint-Denis sont aussi faciles à corriger, la belle «technopole du savoir de la santé» dont rêve M. Lacroix pourrait sûrement trouver à s'y loger. D'ailleurs, il semblait tout disposé à s'en accommoder avant que les deux anciens premiers ministres ne s'en mêlent.
M. Lacroix a fait mine de s'étonner qu'on puisse trouver suspect le soudain engouement des milieux d'affaires pour le CHUM. Après avoir vanté la force du réseau sur lequel l'université McGill a pu compter, pourquoi reprocherait-on à son université d'utiliser le sien ?
La question est plutôt de savoir à quelles fins il est utilisé. À voir l'impressionnante liste des inconvénients que l'Agence de développement de réseaux locaux de services de santé et de services sociaux de Montréal a trouvés au site d'Outremont, il est difficile de croire que l'intérêt public soit l'objectif visé.
L'urbaniste Jean-Claude Marsan, qui est justement un ancien doyen de la faculté d'aménagement de l'Université de Montréal, suggérait hier que «ce qui semble importer désormais pour certains intervenants, c'est que l'Université de Montréal se dote d'un CHU encore plus spectaculaire que celui de McGill». M. Marsan n'a pas tort : il y a de la mégalomanie dans l'air.
***
M. Lacroix a fait valoir que la cour de triage est presque «dans la cour de l'université». Du sommet de sa montagne, la vue sur sa technopole serait certes imprenable, mais ce n'est pas une raison pour prendre les choses de si haut.
En conférence de presse, le recteur a paru très amusé à l'idée qu'elle puisse être construite au centre-ville. «Les facultés de la santé n'ont pas considéré et ne considéreraient pas leur déménagement au centre-ville», a-t-il laissé tomber. S'cusez.
Personne ne suggère de forcer l'université à déménager ses facultés sur un site qui ne conviendrait pas à ses besoins. Si la qualité de l'enseignement qu'elle dispense doit être sa priorité, elle a néanmoins une certaine responsabilité envers la communauté qui la finance.
Dès lors que ses besoins sont satisfaits et que les coûts sont comparables, elle a le devoir de contribuer par sa présence physique au développement de la ville. À cet égard, son installation sur le site du 6000 Saint-Denis serait certainement bénéfique.
Tout universitaire qu'il soit, la mission d'un centre hospitalier est de soigner les malades. Il est évident pour tout le monde qu'il y a une surabondance relative d'établissements dans la partie ouest de la ville. Installer le CHUM à Outremont ne ferait qu'aggraver ce déséquilibre.
***
Plutôt que de s'assurer que l'intérêt de la population trouve son compte dans un projet aussi coûteux, le gouvernement Charest donne la fâcheuse impression de faire partie de la coterie animée par le recteur Lacroix.
La bourde commise par le bureau du ministre de la Santé, Philippe Couillard, était particulièrement savoureuse. Dans un premier temps, on a nié qu'un comité interministériel avait été formé pour analyser le projet du recteur parce que «ça impliquerait que la décision est déjà prise». Une demi-heure plus tard, on a confirmé qu'un comité existait bel et bien. M. Lacroix en a conclu, non sans raison, que «c'est devenu un projet gouvernemental».
On dit souvent que le hasard fait bien les choses. Trop bien, parfois. Pour aplanir d'éventuelles difficultés, que pouvait-on souhaiter de mieux qu'un emplacement situé à la fois dans le comté du ministre québécois de la Santé et dans celui du ministre fédéral des Transports ? Jamais à court d'images, Jean Lapierre se plaît à dire qu'on n'achète pas un cochon dans un sac, mais il semble prêt à financer les yeux fermés le déplacement des voies ferrées.
En politique, les perceptions ont autant, sinon plus d'importance que la réalité. Dans l'imaginaire québécois, Paul Desmarais est l'incarnation même de la puissance occulte de l'argent qui tire toutes les ficelles. À tort ou à raison, la rumeur veut qu'il ait grandement facilité l'installation de Jean Charest à Montréal quand il a accepté de faire le saut sur la scène politique québécoise, en 1998. On dit aussi qu'il suit avec intérêt la carrière de Philippe Couillard.
Par définition, les puissances occultes ont intérêt à demeurer dans l'ombre. Elles sont nettement moins efficaces au grand jour, risquant même de desservir ceux qu'elles prétendent aider. Si le gouvernement donne son aval au projet d'Outremont, plusieurs y verront maintenant une sorte de retour d'ascenseur.
mdavid@ledevoir.com

Comment on nous prend pour des valises!
Jean-Marie Bioteau, Montréal
Le Devoir lundi 29 novembre 2004
Libre opinion: C'est devenu un principe. Depuis la construction de l'aéroport Mirabel, les gouvernements, quels qu'ils soient, y vont de projets de construction onéreux bien que parfois nécessaires avec un niveau de préparation et d'organisation digne d'enfants du primaire. On exproprie, on donne l'autorisation de bouleverser ici une communauté rurale, là des quartiers, sans prendre en considération le lieu d'implantation de ces mégaconstructions.
Résultat, tous ces projets se réalisent à coups de dépassements budgétaires et sont finalement mis en fonction dans des zones où l'infrastructure n'a même pas été prise en considération un seul instant. Qu'on se souvienne de cet aéroport Mirabel si bien desservi par les transports en commun qu'il était condamné avant même d'avoir accueilli le moindre passager. Beau travail ! On nous prend pour des valises.
Et voilà que ça recommence. On procède le 16 novembre dernier à l'inauguration en grande pompe de la nouvelle jetée internationale de l'aéroport Trudeau, tout en sachant que cet aéroport ne dispose pas d'un réseau de transport en commun à la mesure de ses ambitions et digne d'un aéroport international. Superbe ! On nous prend vraiment pour des valises.
Et maintenant le CHUM
Et pourquoi s'arrêter en si bon chemin ? On mandate des commissions à grands frais pour émettre des avis quant à la construction d'un mégacentre hospitalier universitaire. La recommandation met pour une fois en avant l'accessibilité en proposant la construction à un endroit stratégique. Ce serait trop beau !
Le ministre de tutelle balbutie, un recteur sur ses derniers milles fait son petit bricolage en coulisses et un ministre des Transports en mal de publicité se jette dans la mêlée comme un chien dans un jeu de quilles, sans oublier au passage les retombées nécessaires à sa circonscription... donc à sa réélection. Remarquable ! On nous prend sans l'ombre d'un doute pour des valises.
Les intérêts politiques d'abord
Le bon sens élémentaire voudrait que, à chaque projet d'envergure, les infrastructures soient prises en considération et conçues en même temps que ledit projet quand ce n'est pas en amont de celui-ci. Mais, là encore, ce serait trop beau, ce serait trop simple et surtout ça prendrait trop de temps, et ça ne coïnciderait pas nécessairement avec les intérêts politiques de celui-ci ou celui-là.
Alors, on préfère l'effet d'annonce à l'intérêt commun. On se dit qu'on ne sera peut-être même plus de cette terre quand on constatera qu'il faudra fermer le mégacomplexe dont on a ordonné la construction ou tout simplement le détruire. Bref ! Charité bien ordonnée commence par soi-même. Le mot d'ordre n'a pas changé. De la belle ouvrage ! Pas de doute, on nous prend pour des valises.
Il reste que nous assistons au spectacle pitoyable de décideurs que nous persistons à reconduire dans leurs fonctions avec un masochisme qui frise le ridicule. Nous confions notre argent à ces mêmes décideurs qui, de toute évidence, sont incapables de décider. Nous les laissons mettre la charrue avant les boeufs. Bravo !
Finalement, nous sommes peut-être effectivement des valises, et les valises, c'est bien connu, on les bourre, on les jette, on les change et, surtout, on ne veut pas savoir où et comment elles voyagent ni dans quel état elles sont : on veut en disposer quand on en a besoin, c'est tout !

Patients come second in CHUM vision
Josée Legault
The Montréal Gazette November 26, 2004 Friday
Since its first mention in 1995, the building of a French-language superhospital in Montreal, now due for 2010, has been a political pawn in the hands of indecisive Parti Quebecois and Liberal governments.
They spent $30 million on useless studies. This year, the government seemed to want to move the project from its original site in Rosemont to the downtown area surrounding St. Luc Hospital.
Today, it looks as if this project has also become a pawn in the hands of the Universite de Montreal and a group of influential businessmen who want to move it elsewhere.
Since the summer, Robert Lacroix, U de M rector, has been lobbying Jean Charest's government to build the CHUM superhospital in Outremont. This would allow the U de M to expand its facilities in the huge area surrounding a Canadian Pacific Railway marshalling yard that would need to be moved and decontaminated.
The lobbying worked. An interdepartmental committee was created to study the project and former Liberal premier and close Charest adviser, Daniel Johnson, was asked to write a quick report.
The influential Paul Desmarais from Power Corp. is also helping to negotiate with CP to hasten approval of the project.
Even federal Transport Minister Jean Lapierre, who happens to be the MP for Outremont and represents a government that has no business sticking its nose into this, wants to put up $25 million of federal money to help pay for the move of CP's tracks - something he publicized in a leaflet to constituents.
We seem to be dealing with some serious backroom manoeuvrings by a powerful network of politicians and businessmen who stand behind the U de M. All the while, we hear no doctors, no nurses, no patients talking about this project, and no real public debate.
Lacroix finally came out with his grandiose "vision," calling it a "project of society," a "technological centre of knowledge and health" that would become the Silicon Valley of health care. This would cost more than $1 billion - a conservative estimate by any account - to which must be added the other, more or less billion-dollar McGill University Health Centre superhospital.
This is what taxpayers will pay, if not more, in a city where health-care and university training for medicine are divided along language lines.
The stakes are high and the money could be big. Desmarais's role is no coincidence. Behind this medical "vision" lies a business, profit-making vision as well.
The primary vocation of this medical hub doesn't appear to be dispensing care, but the extension of U de M, attraction of research money, and profits for the pharmaceutical industry, big-box pharmacies and private clinics such as the pay-as-you-enter clinic on Beaumont St., near the medical hub. Here, health care becomes a profitable industry, not a public service.
This vision of health care as an industry seems to run in the Desmarais family. Helene Desmarais, married to Paul Desmarais Jr., who presides over a number of business and university boards, was commissioned by Montreal in 1997 to produce a report on the future of health care in the city. It suggested that downtown Montreal become an international centre of the health-care industry.
Desmarais's involvement in the U de M project also stems from his long-time relationship with the university. His family has been very generous to it over the years. Lacroix and Paul Desmarais Jr. also sit together on the board of the Trudeau Foundation that hands out study bursaries.
A number of contractors also would profit from building the new streets for this project. No doubt many a luxurious condo could be built around this project as well.
Hence a few questions. Where is patient care is all of this? Who is debating what matters: How to provide better and more public health care? Where is the "hospital" component in this grandiose project? Come to think of it, where is the health minister on this file?
Where does Philippe Couillard stand? Does he have any control over this decision, or will Daniel Johnson, Lacroix and Desmarais play the real health ministers? Who stands to benefit from this project: patients or the U de M and business? And where business and health care mix, growing privatization can't be too far behind.
Even the MUHC has brought in a new director from the U.S. who is known for his talents in outsourcing - something the Charest government wants to encourage.
Isn't it time to take the debate on the CHUM hospital out of the hands of powerful lobbyists and have a full public debate?

