Quel modèle pour le Québec ? : La recette toute simple de l'Irlande

Stéphane Paquet
La Presse samedi 27 novembre 2004

Réveillé dans les années 90, le tigre celtique rugit toujours

Irlande - La recette a été maintes fois entendue, elle est toute simple: baissez les impôts et les investisseurs étrangers se bousculeront au portillon. En Irlande, ça fonctionne. Avec quelques nuances, tout de même...

On l'appelle le tigre celtique. Il s'est réveillé au début des années 90, enregistrant un faramineux taux de croissance de 6,9 % par année en moyenne pendant la dernière décennie.

Après une accalmie en 2001, la croissance est de retour. Elle devrait être autour de 5 % cette année et l'an prochain, contre environ 2,5 % au Québec.

Peu importe la statistique qu'on regarde, elle impressionne. Le taux de chômage, qui avoisinait les 16 % au début des années 90, tourne aujourd'hui autour de 4 %. Le nombre d'emplois est passé de 1,1 million il y a 15 ans à 1,8 million cette année. Les Irlandais, qui quittaient leur pays faute d'emploi, ont commencé à faire le chemin inverse. Même des immigrants illégaux accostent aujourd'hui dans la petite île verte!

Pour entendre rugir ce tigre celtique, il faut sortir de Dublin. Non pas que la capitale de ce petit pays de 4 millions d'habitants soit en décrépitude, loin de là. Dublin présente même l'image d'une nouvelle bourgeoise: rues piétonnes, façades retapées, nouveau tramway et une foule de gens qui envahissent ses magasins.

La transformation est toutefois plus frappante à Leixlip, 25 kilomètres à l'ouest. Les géants Intel et Hewlett-Packard se sont installés dans ce village de 12 000 âmes en 1989 et 1995 respectivement.

Pourquoi l'Irlande? Il y avait bien sûr le taux d'imposition bas (10 % à l'époque pour une compagnie comme HP), explique Una Halligan, directrice des affaires publiques de HP. Mais, plus important encore, ajoute-t-elle, il y avait une main-d'oeuvre disponible pour fabriquer les cartouches pour imprimante. Les 2000 employés de HP à Leixlip ont 27 ans en moyenne.

Aujourd'hui, les jeunes de Leixlip et d'ailleurs produisent le tiers de tous les ordinateurs vendus en Europe. Le secteur des biotechnologies se porte aussi plutôt bien, avec 13 des 15 plus grandes pharmaceutiques présentes dans l'île. En tout, l'Irlande compte 1100 multinationales sur son territoire et elles exportent pour 84 milliards de dollars canadiens par année.

La légende veut que ce réveil de l'économie irlandaise ait été provoqué par des taxes et impôts sur les bénéfices des entreprises peu élevés, qui auraient fait entrer les investisseurs à pleine porte. C'est ici que ça devient plus compliqué...

Avantage anglo

" Plusieurs coïncidences heureuses " expliquent la croissance phénoménale enregistrée depuis 1994, souligne David Croughan, l'économiste en chef de la Confédération des employeurs et gens d'affaires irlandais, un groupe patronal. " Ce n'est pas un miracle qui s'est produit. On peut très bien expliquer le phénomène. "

Retour à 1987. À cette époque pas si lointaine, la dette irlandaise fracasse des records: 112 % du produit intérieur brut, le PIB, c'est-à-dire la valeur de ce que produit son économie. Une somme si énorme que 93 % de l'impôt des particuliers vont au paiement des seuls intérêts de la dette, rappelle M. Croughan.

Le gouvernement convoque alors patrons, syndicats et fermiers, expérience répétée depuis aux trois ans. La grand-messe irlandaise accouche d'un consensus: il faut baisser la dette. Le gouvernement réduit donc ses dépenses. Certains disent aujourd'hui que le secteur de la santé ne s'en est jamais remis.

On s'entend aussi pour réduire les hausses de salaires. Ces augmentations moindres seront compensées par des baisses d'impôt. Alors que juste à côté, une certaine Mme Thatcher menait sa barque toute seule, en Irlande le gouvernement s'est d'abord assuré que patrons, syndicats et groupes de fermiers allaient le suivre.

La nouvelle Europe joue aussi son rôle. En créant son marché commun, elle met à la disposition des pays plus pauvres de généreuses subventions, tels les fonds de cohésion et les fonds structurels. Les réductions de dépenses de l'État se trouvent donc en partie compensées par cet apport de capitaux frais, servant aux infrastructures et au développement de ressources humaines. Ces sommes ont représenté jusqu'à 5 % du PIB, alors qu'elles n'en représentent plus que 0,5 % actuellement.

Pendant que le marché commun européen se concrétisait, aux États-Unis des multinationales ont eu peur de manquer le coche, certaines croyant que les Européens étaient en train d'ériger une forteresse protectionniste autour du continent, souligne encore M. Croughan, de la Confédération des gens d'affaires.

Leurs dirigeants, qui sortaient du ralentissement du début des années 90, se sont donc mis à la recherche d'un pays européen où investir une partie de leurs billes. " Être un pays anglophone constitue tout un avantage, parce que les Américains ne parlent pas d'autre langue ", souligne Brendan J. Halpin, de IDA Ireland, la société d'État qui fait depuis 30 ans la cour aux multinationales.

Un enseignement adapté

La démographie a aussi aidé l'Irlande. La reprise économique américaine survient alors que de jeunes Irlandais sont prêts à prendre d'assaut le marché du travail, le baby-boom irlandais étant venu sur le tard.

L'île Verte, avec ses salaires encore bas à l'époque, sa jeune main-d'oeuvre qualifiée, ses lois du travail " plus flexibles " que dans le reste de l'Europe et ses taux d'imposition bas pour les entreprises (12,5 % aujourd'hui), a donc marqué des points auprès des multinationales américaines.

Ce taux d'imposition bas n'est pas nouveau en Irlande. Dans les années 60, les entreprises manufacturières exportatrices ne payaient pas d'impôt. Pourtant on était encore loin du miracle irlandais. " La constance de l'approche a donné confiance aux grandes sociétés pharmaceutiques ou informatiques, dit encore David Croughan."

Et la cour aux investisseurs étrangers n'est pas remise en question après toutes les élections. " C'est stable, renchérit Brendan Halpin, de IDA Ireland. Peu importe le parti au pouvoir, la politique n'a jamais changé. "

Aujourd'hui, avec des salaires plus élevés, l'Irlande tente de faire sa marque dans la recherche et le développement. À Leixlip, Intel a annoncé cette année un investissement de 1,6 milliard d'euros (2,5 milliards de dollars) pour créer une nouvelle génération de puces électroniques.

Hewlett-Packard, elle, construira pour 21,4 millions d'euros (34 millions de dollars) un nouveau centre de recherche et développement. Deux universités sont déjà associées au projet.

D'ailleurs, l'Irlande mise sur ces liens entre l'industrie et le secteur de l'enseignement. En 1998, quand Intel, IBM et HP se sont aperçues qu'elles allaient bientôt manquer de techniciens, l'État et les entreprises ont créé un programme accéléré. " En six mois, on avait déjà des gens à l'école ", souligne non sans fierté Una Halligan, de HP.

Pour elle, il est là, le plus grand avantage de l'Irlande: " Le gouvernement est accessible et comprend les besoins des entreprises. "

Être jeune en Irlande

Cheveux en bataille ou pleins de gel. Une couette, deux ou pas du tout. Le cellulaire à la main, immanquablement. La barbe de trois jours ou le maquillage discret.

La jeunesse irlandaise est là, dans la rue, dans les bars, dans les magasins et les restos. Pas de génération X, Y ou Z ici. On pourrait plutôt l'appeler la génération N. N pour nous autres, N pour NOW.

Fergal Scully, 30 ans, fait partie des plus vieux de ce baby-boom que l'Irlande a eu après le reste de l'occident et qui contribue aujourd'hui à enrichir le pays beaucoup plus vite que ses voisins.

Sa ville, Dublin, il l'a vue s'embellir dans les deux dernières décennies, et les transports en commun s'améliorer. " C'était un peu en décrépitude ", dit-il à propos du Dublin de sa jeunesse.

Les immigrants sont aussi venus ajouter un peu de couleur à la palette démographique de l'île Verte. " Avant, croiser quelqu'un qui n'était pas blanc, c'était plutôt rare ", dit-il encore.

La trajectoire de Fergal ressemble à celle d'autres de sa génération. Après l'école, il s'est fait embaucher par le géant informatique Intel où il a passé cinq ans. En 2000, quand il a démissionné, il faisait déjà 35 000 euros par an, soit environ 56 000 $.

Il est retourné à l'université. " Je m'étais dit que je ne resterais pas là très longtemps ", explique celui qui a été élu président de la Fédération étudiante du University College de Dublin cette année.

À l'Institut de recherche économique et sociale (IRES), les deux économistes qui reçoivent La Presse en cette fin novembre ont 23 ans bien sonnés. Yvonne McCarthy et Shane Garrett, en tailleur et en complet, y vont de tableaux et de graphiques expliquant le boum des dernières années, la courbe démographique, la transition vers une économie de service et tout le reste quand, au beau milieu des données, arrive un graphique sur l'immobilier: ça représente 30 % du volume des investissements du pays, disent-ils.

Ah! bon... êtes-vous propriétaires?

" Non, dit la première qui habite avec cinq colocs dans une maison louée. On ne peut pas se le payer. " " Le prix moyen d'une maison à Dublin en juillet était de 324 000 euros (518 000 $). Ça inclut aussi les appartements ", renchérit le second, qui doit partager un appartement avec deux amis.

Malgré ce bémol immobilier, l'économiste Dermot McAleese, du magnifique Trinity College, voit la différence entre ses étudiants des années 70 et ceux d'aujourd'hui. À l'époque, dit-il, les deux tiers quittaient le pays après leurs études. Maintenant, c'est " certainement " les deux tiers qui veulent rester.

" La grosse différence, c'est qu'ils voient des occasions en Irlande. Ils ont plus confiance en eux-mêmes ", explique le professeur de 63 ans.

Ces occasions, ce ne sont pas tous les Irlandais qui en ont profité. Les deux économistes de l'IRES ont leur statistique là-dessus aussi: " Vingt-et-un pour cent des gens gagnent moins de 60 % du revenu médian ", explique Shane Garrett.

Ces données inquiètent Fergal Scully. " Le miracle irlandais existe, oui, mais pas pour tout le monde ", dit celui qui, pendant ses journées de congé alors qu'il travaillait encore chez Intel, faisait du bénévolat dans les quartiers pauvres de la ville. " L'écart entre riches et pauvres s'est agrandi ", déplore-t-il.

LA RECETTE DU SUCCÈS IRLANDAIS

- Stabilité macroéconomique
- Partenariat social
- Subventions européennes
- Boum économique américain
- Investissements directs étrangers
- Main-d'oeuvre qualifiée
- Plus grande stabilité qu'en Irlande du Nord
- Concurrence et déréglementation

Source : L'économiste Dermot McAleese analysait le miracle celtique dès le numéro de juillet-août 2000 d'Options politiques, publié par l'Institut de recherche en politiques publiques, à Montréal. Les éléments ci-haut mentionnés font l'objet d'un large consensus.