Le cinéma québécois connaît des années de gloire
Pierre Théroux
Les Affaires samedi 11 décembre 2004
Le nombre de cinéphiles pour des films d'ici a presque décuplé en un peu plus de 10 ans
Sorti sur nos écrans peu avant Noël 2002, Séraphin - Un Homme et son Péché avait ouvert le bal.
D'autres productions, notamment Les Invasions barbares couronnées à la remise des Oscars et à Cannes, La Grande Séduction, Mambo Italiano et Gaz Bar Blues, ont emboîté le pas pour faire de 2003 une année de grands crus pour le cinéma québécois.
À preuve : l'an dernier, les productions québécoises ont récolté aux guichets du Québec des revenus records de 22,8 M$, soit 12,8 % des recettes totales des cinémas d'ici. Le nombre de spectateurs s'est aussi élevé à un niveau historique de 3,75 M pour les films produits ici, neuf fois plus qu'il y a une décennie.
En 2003, les sept longs métrages canadiens ayant amassé plus de 1 M$ en recettes aux guichets étaient des productions québécoises. Dans le palmarès des 50 films québécois ayant fait les plus importantes recettes aux guichets au cours des 20 dernières années, 4 des 10 premières positions sont occupées par des productions présentées en 2002-2003.
Une année tendance ou d'exception, 2003 ?
"Le cinéma québécois vit de très bonnes années. L'année 2004 devrait aussi s'avérer excellente, de même que 2005, si on regarde les projets qui sont sur les tables de travail", dit Claire Samson, pdg de l'Association des producteurs de films et de télévision du Québec.
Un cinéma de qualité et diversifié
Même si 2004 n'a pas été aussi faste que l'année précédente pour ce qui est des superproductions, elle s'annonce aussi fructueuse.
Après les trois premiers trimestres, les films québécois ont attiré 3 M de spectateurs et engrangé des recettes de 17,8 M$, ce qui représente 13 % des recettes totales, rapporte l'Observatoire de la culture et des communications du Québec. Sept films, dont Camping sauvage, Monica la Mitraille et Le Papillon bleu, ont accumulé des recettes dépassant le million de dollars.
"La popularité des films québécois repose sur la qualité des productions et sur sa diversité", note Mme Samson. Ces dernières années, ajoute-t-elle, le cinéma québécois a pris autant la forme de fresques historiques, comme Séraphin et Nouvelle-France, que de comédies, de drames, de suspenses, de documentaires et de films dits d'auteur.
Autre fait à signaler : en 2002 et en 2003, "le nombre de premières oeuvres de nouveaux cinéastes a atteint son niveau le plus élevé", dit Dominique Jutras, de l'Observatoire.
Les efforts de commercialisation et l'augmentation des budgets consacrés à la promotion ont aussi grandement contribué au succès de l'industrie (voir autre texte).
"Il y a aussi l'effet du star system", dit Mme Samson. Elle souligne par exemple que, contrairement au reste du Canada, plus friand d'émissions et de vedettes américaines, le Québec place aux 20 premiers rangs des cotes d'écoute les émissions de télévision qu'il produit.
Le potentiel de s'affirmer
L'essor de l'ensemble de l'industrie "s'appuie sur un environnement particulièrement favorable", souligne une étude portant sur la filière de la production audiovisuelle (cinéma et télé) publiée en mars 2004 par E & B Data.
Le document met en lumière la créativité des professionnels de ce secteur, son savoir-faire technologique, la très grande diversité des lieux de tournage et les incitatifs fiscaux offerts par les gouvernements.
"Cette industrie a le potentiel pour s'affirmer au cours des prochaines années. Elle peut se positionner pour devenir un des secteurs les plus dynamiques de l'économie québécoise", indique l'étude.
De 1994 à 2002, l'industrie a plus que triplé son volume d'activité pour le porter à 1,4 milliard de dollars (G$), ce qui représente un rythme de croissance annuel de 18 %.
La filière audiovisuelle engendre 35 000 emplois directs au Québec - un niveau comparable à celui des secteurs aéronautique, biopharmaceutique et de la fabrication de produits informatiques et électroniques - et une masse salariale de 1,38 G$.
Le Syndicat des techniciennes et techniciennes du cinéma et de la vidéo du Québec, qui représente 2 650 membres, a augmenté son effectif de 25 % en moyenne chaque année depuis 1990.
Mais il y a des écueils. Le milieu du cinéma s'inquiète particulièrement de la question du financement et des effets des coupes du gouvernement fédéral dans son secteur.
Grandement tributaire du financement public, l'industrie souhaite la création d'un fonds d'investissement publicprivé de 50 M$ pour combler ses besoins de financement.
Elle espère aussi continuer à profiter de la manne des grandes productions américaines. D'autant que le Québec n'accueille que 12 % des tournages étrangers réalisés au Canada, comparativement à 49 % en Colombie-Britannique et 32 % en Ontario; la province n'a donc pas encore atteint son plein potentiel.
Mais les autres provinces, plusieurs États américains et certains pays européens livrent une vive concurrence. L'industrie demande donc au gouvernement de bonifier ses incitatifs fiscaux.
Absents du Québec avant 1990, les tournages étrangers y ont pris une part croissante au cours de cette décennie pour atteindre une proportion de 17 % de la valeur de la production audiovisuelle totale.
pierre.theroux@transcontinental.ca
LES GRANDS SUCCÈS DU CINÉMA QUÉBÉCOIS
Année / Recettes au Québec
Un Homme et son Péché 2002 8,12 M$
La Grande Séduction 2003 6,69 M$
Les Boys 1997 6,10 M$
Les Boys III 2001 5,43 M$
Les Boys II 1998 5,42 M$
Les Invasions barbares 2003 5,00 M$
Elvis Gratton II 1999 3,37 M$
Crusing Bar 1989 3,09 M$
Le Déclin de l'empire américain 1986 2,76 M$
Mambo Italiano 2003 2,74 M$
LA FILIÈRE AUDIOVISUELLE EN BREF
Activités de production 14 500 emplois dans plus de 400 entreprises
Activités de diffusion 8 500 emplois dans plus de 100 entreprises
Activités de soutien 12 000 emplois
Activités institutionnelles Plus de 500 emplois
Sources : Observatoire de la culture et des communications du Québec, E & B Data (2004)
La démarche politique d'Yves Lambert
La Tribune Sherbrooke jeudi 16 décembre 2004
En janvier 2003, Yves Lambert quittait l'IMTQ, l'Institution de la musique traditionnelle québécoise qu'est la Bottine souriante, ce qui avait créé une sorte de secousse sismique. Que le seul membre fondateur toujours à bord débarque après 26 ans de galère, ça dépassait l'entendement pour plusieurs.
C'est qu'Yves Lambert avait bien des choses à dire, des choses pas toujours gaies, mais qui le chatouillaient.
" J'ai fait une cirrhose de chansons à boire! lance Yves Lambert dans son typique et sympathique rire gras. Je ne voulais plus être que dans le festif. J'avais le goût d'aller dans le noir, de livrer certaines réflexions, de greffer des textes de nos grands auteurs. La musique est pour moi un outil, pas une fin en soi. "
Il donne comme exemple la Contumace de Félix Leclerc, chant d'indignation qu'il a fait ajouter au répertoire de la Bottine dès 1988. On peut désormais citer aussi Le Front de boeuf de Raymond Lévesque, chanson de fierté et de honte qu'Yves Lambert a transformée en rigodon et glissée sur son nouvel album, Récidive.
" Dans mon esprit, la chanson traditionnelle doit être habitée d'autre chose qu'elle-même pour avoir une valeur ", ajoute-t-il.
Dans cette phrase, on saisit ce désir de teinter l'accordéon d'une démarche politique et sociale, ce besoin de se libérer de toute entrave à l'expression.
Et on trouve l'explication du p'tit nom de La Pruche libre, la nouvelle maison de production d'Yves Lambert. " La pruche est un beau conifère, libre de pousser à son gré au Québec, comme sur ma terre de neuf arpents, à Sainte-Mélanie. J'en ai des grosses! C'est aussi un clin d'oeil à l'écologie. Et l'essence de pruche est censée agir sur l'inconscient et stimuler la créativité ", raconte Lambert.
" Entendre un artiste dire je fais de la musique, pas de la politique, je ne suis plus capable, renchérit-il. Je continue de croire que nous avons le pouvoir de changer des choses. "
Ce cri du coeur est incontournable sur Récidive. Dans À l'abri des bombes, le fils du roi qui s'en va chassant est remplacé par le président, tandis que les lits de camp ne sont plus destinés aux passants mais aux combattants. Tout ça sur fond de musique arabe entremêlée à la chanson à répondre.
Dans La Culture populaire, le texte de Francine Labrie parle de la Marie Juana, depuis sa culture dans les champs de maïs à sa légalisation.
La conversation louvoie ensuite entre le déménagement des manufactures en Chine. " On est en train de vider le Québec de sa force manuelle ", déplore le chanteur.
" Cette convergence a sans doute sa place, mais son ampleur tasse les autres, dont les artistes de ma race, qui sont de moins en moins financés. Elle crée aussi une carence énorme en éliminant le contenu. On dirait que les gens n'ont plus le goût de forcer, ont peur du changement, préfèrent le facile. Quelque part, c'est très paresseux. "
Mais Yves Lambert ne fait pas cavalier seul. Récidive est signé Monsieur Lambert et compagnie. Ses collaborateurs sont notamment Sylvie Genest, le guitariste Olivier Rondeau, les violonistes Tommy Gauthier et Nicolas Pellerin, les bassistes Frédéric Beauséjour et François Marion. Sans oublier Jean-Paul Guimond, un vieux de 72 ans, Estrien et joueur d'os, qui apporte la dimension intergénérationnelle au spectacle.
Soraida, une femme de Palestine - Au coeur de l'âme palestinienne
Jooneed Khan
La Presse dimanche 19 décembre 2004
Si, comme l'écrivait Richard Lovelace, «les murs de pierre ne font pas une prison, ni les barreaux de fer une cage», les prisons et les cages peuvent aussi exister sans murs ni barreaux. Les Palestiniens vivant sous occupation israélienne en font l'expérience depuis 37 ans.
Beaucoup sont derrière les barreaux. Les militants de l'Intifada sont «diplômés» des prisons israéliennes. Mais les autres, parents et enfants des villes et villages, des camps et des ghettos, qui n'ont pas séjourné dans les geôles, ne sont pas libres pour autant.
L'occupation est pour eux une immense prison, avec ses «bouclages», ses barrages militaires, ses miradors et ses patrouilles, ses perquisitions et arrestations nocturnes, ses couvre-feux capricieux, ses démolitions de maisons et ses confiscations de terres.
L'Intifada, dans ce contexte, est une mutinerie permanente, une révolte de pierres, d'engins artisanaux et d'attentats suicide contre des gardiens dotés de chasseurs F-16, d'hélicoptères de combat et de missiles téléguidés.
Soraida, une femme de Palestine, le plus récent film de Tahani Rached qui a pris l'affiche hier à Ex-Centris, nous transporte et nous retient pendant près de deux heures dans cette prison, que la cinéaste nous fait explorer de l'intérieur. Du grand documentaire d'auteur: en regardant et en écoutant parler Soraida alors qu'elle vaque à ses occupations chez elle, à Ramallah -cuisinant pour ses deux enfants, arrosant ses plantes, étendant son linge, discutant avec sa famille et ses voisines, nous vivons la gamme entière des émotions et des frustrations des Palestiniens. On ne voit pas d'attentats suicide ni d'opérations de l'armée israélienne. Mais ces affrontements quotidiens se répercutent jusque dans la maisonnée, et jusque dans les consciences.
L'une des plus belles scènes du film nous montre Soraida rendant visite à Yasser Arafat dans son quartier général, la Mouqataa, éventré et délabré. «Vous devriez nous parler plus souvent à la télévision, nous dire que vous nous aimez autant que nous vous aimons», lui chuchote Soraida. «Mais vous savez je suis prisonnier ici», lui répond Arafat, chuchotant lui aussi, avec une grande affection. Ces images ont été tournées pas longtemps avant qu'une mystérieuse maladie n'emporte le survivant de plusieurs guerres et tentatives d'assassinat, et d'au moins un écrasement d'avion, rentré partager le sort de son peuple «emmuré à ciel ouvert».
Tahani Rached nous mène plus loin encore: les esprits, les coeurs et les âmes sont aussi emmurés. Soraida en parle ouvertement. Elle est bien armée: née en Colombie et rentrée en Palestine à 16 ans (sa famille est originaire du village de Kobar, en Cisjordanie), elle a étudié en Angleterre et elle travaille au Centre d'aide juridique de femmes palestiniennes. Préserver son humanité et sa dignité sous l'occupation l'obsède. Prendre le thé avec ses voisines n'a jamais été cérémonie plus solennelle. Elle en profite pour «libérer» de leur machisme les hommes de son entourage, qui avouent, en partageant les tâches domestiques devant la caméra, que l'occupation les atteint dans leur virilité.
Pour Om Ali, la voisine plus traditionnelle, l'occupation envahit même son sommeil et ses rêves. Les rêves d'Om Ali sont aussi des moments de détente qui ponctuent du début à la fin ce film bouleversant. Comme écrivait Lovelace en concluant son poème: «Si mon âme est libre, seuls les anges qui volent en haut connaissent la liberté qui est la mienne.»
Soraida, une femme de Palestine
Documentaire de Tahani Rached (ONF); 1h59
Un regard intimiste sur le quotidien d'une Palestinienne
Du grand documentaire d'auteur
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