Conférence La Presse/ Radio-Canada
Quel modèle pour le Québec ?
La Presse mercredi 1er décembre 2004
Le Québec est à un tournant. Il peut choisir de continuer
dans la voie tracée par la révolution tranquille. Ou, devant les limites
aujourd'hui évidentes du «modèle québécois», il peut modifier sa trajectoire.
Mais comment ? Que faut-il changer ? Quels buts les québécois
doivent-ils se fixer ? Peuvent-ils s'inspirer des réussites d'autres pays et
apprendre de leur échecs
Telles sont les questions qui ont été au coeur
de la deuxième conférence La Presse/Radio-Canada mercredi à Montréal. Des
experts du Canada, des États-Unis et d'Europe ont échangé avec le public sur le
thème «Quel modèle pour le Québec ?»
Atelier 1 : Avenir des petites
nations, possibilités et contraintes
Les petites nations ont-elles la
possibilité de sortir du modèle dominant et d'adopter un modèle distinct de
développement socio-économique ? Quelle est leur marge de manoeuvre ? Avec
:
Michael Keating, Professeur d'études régionales European
University Institute, Florence, Italie Stéphane Paquin, Professeur
associé au Département d'Histoire, UQÀM, auteur de La revanche des petites
nations. Allocution de
Stéphane Paquin (PDF 260K0) Earl Fry, Professeur d'études
canadiennes, Département de Science Politique, Brigham Young University, Utah,
États-Unis Allocution
d'Earl Fry (PDF 429K0)
Atelier 2 : Environnement et énergie : faut-il
choisir?
Cet atelier a présenté une étude de cas concrète de l'un des
dilemmes du modèle québécois. C'est aussi l'un des grands débats publics de la
société québécoise actuelle. Avec :
André Caillé,
Président-directeur général d'Hydro-Québec Laurent Lepage, Titulaire
de la Chaire d'études sur les écosystèmes urbains, Professeur au Département de
Science Politique et à l'Institut des sciences de l'environnement, UQÀM. Allocution de Laurent Lepage (PDF
720Ko) Jerry Taylor, Directeur des Études en Richesses Naturelles.
Déjeuner-causerie avec Nicolas Baverez Historien,
économiste et auteur de La France qui tombe
Atelier 3 : Suède,
Irlande, France : leçons et inspirations
Ici, ce fut l'occasion
d'examiner et de s'inspirer des expériences d'ailleurs, en l'occurrence la
Suède, l'Irlande et la France, en vue de déterminer ce qu'on peut/doit copier ou
éviter. Aussi, les intervenants ont cherché à percevoir les spécificités du
Québec en tant que voisin des États-Unis : si par exemple la Suède se trouvait
au même endroit géographique, feraitelle face aux mêmes choix que ceux dont elle
dispose présentement ? Avec :
Joakim Palme, Directeur de
l'Institut d'études prospectives de Stockholm, Suède Allocution de Joakim Palme (PDF
155Ko) Frank Barry, Professeur d'Économie, University College
Dublin, Irlande Allocution
de Frank Barry (PDF 156Ko) Kurt Huebner, Directeur du Centre
canadien des études allemandes et européennes à l'Université York, professeur de
science politique, de macroéconomie et d'économie politique internationale à
L'École d'Économie de Berlin. Allocution de Kurt Huebner (PDF 158Ko)
Atelier 4
: A-t-on les moyens du modèle québécois?
Certains disent que le
modèle coûte trop cher, d'autres au contraire rappellent que les bénéfices du
modèle québécois sont mal évalués. L'atelier a fait le tour des opinions sur la
question et les alternatives financières au modèle actuel. Avec
:
François Vaillancourt, Professeur de sciences économiques à
l'Université de Montréal et directeur de recherche au Centre de recherche et
développement en économique. Allocution de François Vaillancourt (PDF 73Ko) Brian Lee
Crowley, Président de l'Atlantic Institute for Market Studies. Spécialiste
de politiques sociales Wendy Thomson, Conseillère auprès du Premier
Ministre Tony Blair, Directrice du bureau de la réforme des services publics,
Londres, Grande-Bretagne Allocution de Wendy Thomson (PDF 446K0)
À lire aussi :
> La
recette toute simple de l'Irlande > Le
modèle québécois tient-il encore la route ? > Un
modèle en crise > Des
conventions collectives... sans salaire !
 Quel modèle pour le Québec ?
À boulets rouges sur le modèle québécois : " Dette, chômage, impôts élevés: la spécificité du Québec coûte cher "
Mario Cloutier
La Presse jeudi 2 décembre 2004
Après quatre décennies de bons et loyaux services, le modèle québécois est devenu un boulet pour le Québec, entraînant dans son sillon un taux de chômage, des impôts et une dette publique élevés.
Un boulet dont la province doit maintenant se détacher, et au plus vite.
C'est du moins l'opinion d'un des conférenciers qui a clôturé hier une série d'ateliers sur le modèle québécois, Brian Lee Crowley. Le président de l'Atlantic Institute for Market Studies, connu pour son opposition farouche à l'interventionnisme de l'État, résumait du même coup plusieurs analyses entendues hier lors des conférences La Presse-Radio Canada tenues au Centre Sheraton, à Montréal.
" Est-ce que les Québécois ont les moyens du modèle québécois? s'est-il demandé. Oui. La question fondamentale, c'est de savoir si les Québécois en ont pour leur argent. "
Avec une pointe de provocation, M. Crowley a d'abord affirmé que le modèle québécois n'existait pas vraiment, qu'il s'agit tout au plus d'une " différence de degrés " plutôt que de nature comparativement aux autres pays occidentaux. Mais il reconnaît que tout débat sur ce modèle au Québec déclenche " une fierté nationale qui détruit les tentatives d'en apprécier les vrais coûts et bénéfices ".
" Un peu comme le système de santé pour le Canada, note-t-il. Il est surprenant de constater à quel point beaucoup de gens croient avec ferveur que leurs institutions nationales, malgré leurs échecs, sont les meilleures au monde. "
Les échecs du modèle québécois, soutient-il, sont nombreux. Deux des symptômes les plus flagrants sont le bas taux de naissance et la faible capacité d'attirer les immigrants. Le Québec a un des taux de natalité les plus bas en Occident, avec 9,7 naissances par 1000 habitants. La province n'accueille que de 16 à 18 % des immigrants au Canada, alors qu'elle représente 23 % de la population.
" Si on estime que le désir des citoyens de faire plus de petits citoyens pour peupler leur futur est une mesure du succès d'une société, il y a là un problème majeur. Les immigrants sont une source majeure de développement pour l'Ontario, l'Alberta et la Colombie-Britannique: en ce sens, le modèle québécois a prouvé qu'il n'était pas attrayant. "
Il est loin d'être prouvé que les impôts élevés du Québec amènent de meilleurs services, estime-t-il. Quant à l'argument voulant que les Québécois aient plus de pouvoir d'achat que les autres Canadiens, en raison du bas coût de la vie ici, il l'a taillé en pièces. " Le bas coût de la vie est un symptôme de compétitivité en déclin. En d'autres mots, si les prix sont élevés à New York, Londres et Tokyo, c'est parce que les gens veulent habiter dans ces villes. "
Même s'il estime que l'État québécois en mène beaucoup trop large, M. Crowley croit qu'il ne faut pas " tout jeter par dessus bord ". " Au contraire. Un État actif a beaucoup de travail à faire, en infrastructures, en formation, en réformes du marché du travail, et en amélioration de la qualité des services publics. Mais ce n'est pas aux économistes de dire aux gens dans quelle société ils veulent vivre. "
Économiste à l'Université de Montréal, François Vaillancourt a lui aussi constaté que l'État québécois coûtait cher à ses citoyens. " Il faut accepter de se payer ce que l'on peut, choisir et ne pas rêver que le Québec est une société si riche que cela. Être distinct n'empêche pas l'efficacité, l'Irlande en est un bon exemple. "
 Quel modèle pour le Québec ?
Le Québec va rater le bateau
Alain Dubuc
Le Soleil samedi 4 décembre 2004
J'ai assisté, mercredi, à la conférence organisée par Radio-Canada et La Presse, intitulée "Quel modèle pour le Québec". Au lieu de mettre face à face des partisans et des adversaires du modèle québécois, et reprendre nos vieilles chicanes en se regardant le nombril, la conférence s'ouvrait plutôt sur le monde, soit en sollicitant un regard extérieur sur notre modèle, soit en inscrivant la démarche québécoise dans le cadre plus large de l'affirmation des petites nations, soit en présentant les modèles d'autres pays.
Tout ce que j'ai entendu lors de cette conférence m'a renforcé dans le sentiment que le Québec était en train de rater le bateau. Pas parce que notre façon de faire les choses est mauvaise. Ce n'est pas le cas : ce que l'on appelle le modèle québécois a été à l'origine de très grandes réalisations. Mais parce que, partout dans le monde, ça bouge, ça change, ça innove, ça explose. Qu'on pense à l'Irlande ou à la Catalogne.
Mais pas au Québec. Nous vivons une phase de notre histoire où les forces dominantes sont celles de la résistance au changement et de l'immobilisme. La plupart d'entre nous sont bien conscients qu'il y a des choses à changer si nous voulons atteindre notre plein potentiel et résoudre nos impasses, ne serait-ce que celle des finances publiques. Mais les remises en cause suscitent de telles résistances que nous sommes devenus incapables de bouger, prisonniers de nos succès passés.
J'ai même l'impression que le Québec est tenté par un repli sur soi qui, à plus petite échelle, ressemble à la longue période où les Québécois, pour protéger leur identité et résister à l'assimilation, se sont réfugiés derrière les remparts de la ruralité, de la religion, de la reproduction.
C'est cette logique que la Révolution tranquille a brisée en postulant que la modernisation et le changement constitueraient une protection bien plus efficace, et que l'identité québécoise serait bien plus solide si le Québec était fort et novateur. C'est cette audace et cette énergie qui ont donné les institutions et les pratiques que l'on appelle maintenant le modèle québécois.
Ce à quoi on assiste, c'est à un processus attristant où ce modèle essentiellement offensif est progressivement en train de devenir défensif, comme le modèle traditionnel qu'il avait remplacé. Autrefois une inspiration pour l'audace, le modèle québécois sert maintenant d'assise au statu quo. On se sert des acquis qu'il a permis et des fleurons qu'il a produits comme d'un rempart pour affirmer notre différence et protéger notre identité.
Comme autrefois, le changement, parce qu'il ébranle l'ordre établi, est donc invariablement défini comme une menace à ce que nous sommes : toucher au modèle, c'est attaquer le Québec. Et comme autrefois, ceux qui profitent de l'ordre établi deviennent des défenseurs du statu quo. Ils ne tournent plus autour du clergé, mais plutôt autour de notre nouvelle Église, un État dont la structure reflète les valeurs des années 60. Et c'est ainsi que des groupes qui ont été de réelles forces de changement, comme le monde syndical ou certains courants du Parti québécois, incarnent maintenant le nouveau conservatisme de notre société.
Est-ce que c'est grave ? Disons oui, mais sans pour autant dramatiser. Le Québec n'est pas en crise. Il est même en relativement bonne posture. Le modèle qui est maintenant sur la sellette nous a bien servis, il a permis un remarquable rattrapage économique, une victoire sur le front de la langue, de beaux exemples d'innovation sociale. Mais ce modèle qui a permis l'accélération de la société québécoise contribue maintenant à la freiner.
Le Québec s'essouffle, ne réussit pas par exemple à poursuivre son rattrapage face au reste du Canada. Il fait face à une impasse budgétaire, qui l'empêchera de plus en plus d'avoir les moyens de ses aspirations. Combien de temps pouvons-nous accepter d'être les plus taxés, les plus endettés, sans pour autant avoir accès aux services collectifs auxquels nous aspirons ?
Contrairement au début du XXe siècle, on ne peut plus se payer le luxe de figer pendant une génération ou deux. Les choses vont trop vite autour de nous. Et l'immobilisme nous prive d'un des rares avantages des petites sociétés, leur capacité d'adaptation rapide.
Le principal obstacle aux réformes, c'est la peur que la remise en cause du modèle québécois nous prive des outils dont une petite société a besoin pour affirmer et protéger son identité. Le défi, c'est donc de proposer un projet de changement qui ne se limite pas à se débarrasser du modèle québécois, mais qui, comme au début des années 60, remplace le vieux modèle par un nouveau, capable tout à la fois de nous protéger et de nous faire avancer.
ADubuc@lesoleil.com
 Quel modèle pour le Québec ?
Quand la gauche est à droite
Alain Dubuc
La Presse mercredi 8 décembre 2004
Le Québec est une société qui aime se définir par son pari de la solidarité. Cette solidarité s'exprime par un certain nombre de principes qui nous sont chers, comme l'universalité de nos programmes sociaux, la progressivité de notre régime fiscal, certaines mesures de justice sociale en faveur des citoyens, comme par exemple le gel des droits de scolarité.
On a tout faux. Non pas parce que ces principes ne sont pas nobles. Mais parce que, dans bien des cas, on nage dans le mythe. Au nom de la justice sociale, les Québécois se lancent souvent dans des batailles pour défendre des politiques qui, dans les faits, vont exactement dans le sens contraire.
Plus d'une fois, on est monté aux barricades pour aider les riches. C'est là un paradoxe qui a été mis en relief dans un colloque organisé à Québec par le Cirano, le Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations, qui portait sur les choix fiscaux qui s'offrent au Québec.
Si l'on veut recourir à des catégories traditionnelles de droite et de gauche, deux débats qui font rage actuellement, le gel des droits de scolarité et l'opposition aux hausses de tarifs d'Hydro-Québec sont deux cas types de batailles qui devraient être classées à droite, parce que leurs principaux bénéficiaires seront les citoyens les plus fortunés.
Il y a de cela quelques décennies, j'ai milité dans un groupe d'extrême gauche. Un lecteur attentif aura sans doute noté que j'ai changé depuis. Mais pas sur tous les sujets. À l'époque, les militants que nous étions s'opposaient aux programmes universels, pour la simple raison qu'en aidant tout le monde de la même façon, que ce soit avec des allocations familiales ou des garderies subventionnées, on se retrouve d'abord à aider une foule de gens qui n'en ont absolument pas besoin, et ensuite à ne rien faire de particulier pour les démunis qui, le plus souvent, nécessiteraient un niveau d'appui supérieur à la moyenne.
Je n'ai pas changé d'idée là-dessus. La progressivité d'un régime fiscal ou d'un programme social consiste à transférer des ressources de ceux qui ont les moyens vers ceux qui ont les besoins: taxer les riches plus que les pauvres, aider les pauvres plus que les riches. Par définition, un programme universel, qui traite tout le monde de la même façon, n'est pas progressif.
Mais il y a des cas où la dérive est encore plus marquée et où les forces dites progressistes sont prêtes à aller aux barricades pour défendre des mesures qui sont carrément régressives, c'est-à-dire qui profitent vraiment plus aux riches qu'aux pauvres.
C'est très nettement le cas du gel des droits de scolarité, un concept généreux qui cherche à ne pas pénaliser les étudiants à plus faibles revenus. Dans les faits, les jeunes de milieux aisés sont surreprésentés dans la clientèle universitaire, comme on le voit entre autres par le fait que 70 % des étudiants ne demandent ni prêts, ni bourses. Résultat, le gel des droits de scolarité, qui coûte cher à la société québécoise, profite à des familles aux revenus supérieurs à la moyenne qui très souvent pourraient se passer de ce cadeau. C'est, par définition, une mesure régressive.
L'idée d'aider tout le monde pour venir en aide à une minorité est une mauvaise idée. Elle coûte cher, elle est injuste. La vraie justice sociale, ce serait de remonter les droits de scolarité, pour que ceux qui en ont les moyens paient leur juste part, et d'augmenter de façon significative l'aide aux étudiants dans le besoin.
Le même raisonnement s'applique à une autre bataille folle, l'opposition aux hausses de tarifs d'Hydro-Québec. Les consommateurs jouissent de rabais considérables, qui coûtent des milliards, que l'on justifie encore une fois par l'importance de ne pas pénaliser les familles à faible revenu. Encore là, le cadeau est régressif puisque la consommation augmente avec le revenu. Les principaux bénéficiaires seront les gens qui ont une grosse maison avec une piscine chauffée.
Et pourtant, le grand patron de la FTQ, Henri Massé, est prêt à aller aux barricades contre toute hausse de tarifs. Mais pourquoi? Sans doute par crainte que l'abandon du principe de l'universalité ou les tarifications généreuses et mur à mur ouvriront la porte à une érosion du filet de sécurité sociale. Ce calcul, qui mène à des résultats très pervers, trahit aussi la culture syndicale qui domine le débat social, et c'est celle du maintien des " acquis " et de la crainte des " précédents ".
Le résultat, c'est un charmant paradoxe qui illustre l'immobilisme d'une société où des vieux symboles et des formules parfois creuses ont plus de poids que les faits et que les résultats concrets.
Adubuc@lapresse.ca
 Quel modèle pour le Québec ?
Déclin et chute des modèles
MARIO ROY
La Presse mercredi 8 décembre 2004
Nous publions aujourd'hui le premier de trois éditoriaux sur les difficultés qui assaillent les modèles de société en ce début de XXIe siècle.
Le tournant du siècle aura été marqué par le déclin et la chute des modèles. L'événement le plus spectaculaire fut évidemment l'implosion du bloc de l'Est, qui marqua la fin définitive d'un modèle de société, celui du communisme totalitaire. Moins fracassantes, mais souvent presque aussi profondes, furent - et sont actuellement - les transformations s'opérant sur d'autres sociétés, scandinave, néerlandaise, japonaise, chinoise ou américaine, par exemple.
Enfin, certains modèles s'accrochent et perdurent. Le modèle québécois fait partie de ces derniers. Il y a une raison à cet immobilisme qui, comme nous l'avons déjà noté ici, peut se constituer en véritable culture au sein d'une nation. Un modèle qui dure, en effet, est essentiellement une façon de gérer la société qui fonctionne dans le temps présent. Ne serait-ce qu'approximativement. Et sans aucun souci de l'avenir...
C'est la nécessité qui est la mère de l'invention et du changement.
Or, pour une société, la nécessité naît le plus souvent, hélas!, de l'effondrement (ou du non-démarrage) économique. De l'impasse politique. De l'émiettement du consensus social.
L'URSS, dont le système était pourtant intellectuellement discrédité dès son origine, ne s'effondra que trois quarts de siècle plus tard. Et ce, après vingt ans d'une dégringolade économique amorcée à la fin des années 60. Actuellement, les Pays-Bas et l'Ukraine (en autant qu'on puisse parler d'un «modèle ukrainien » qui serait autre chose qu'un sous-produit du soviétisme) sont de fait plongés dans un processus de révision et de transformation. Un processus enclenché par une déchirure sociale subite dans un cas. Par un incontournable cul-de-sac politique dans l'autre.
Même les États-Unis, qui constituent pourtant la société la plus flexible au monde, ont attendu le choc pétrolier et le marasme économique des années 70 pour revoir leurs modes de production et de commerce. Ils attendent peut-être aujourd'hui une dangereuse fracture sociale pour autopsier ce qu'on croyait être leur increvable melting pot...
***
En somme, on pourrait dire de l'ensemble des pays développés ce qu'on dit souvent de la France qu'ils sont incapables de réformes et n'envisagent le changement que sous la forme obligée d'une révolution ! N'a-t-il pas fallu au Québec une «révolution tranquille » pour enterrer le modèle de l'époque ? Et entrer dans ce qu'on considérait en 1960 comme la modernité ?
Cette vision est fausse, évidemment. Les sociétés développées ne recourent pas à la révolution au sens folklorique du terme - et pour les nostalgiques, il y a toujours les T-shirts à l'effigie du Che, fabriqués au Guatemala, en vente à moins de 10 dollars...
Mais il est exact que la tentation est forte de garder les modèles en l'état au-delà de leur durée de vie utile. De torturer le sens des mots pour qualifier de « progressiste » la force d'inertie générée par le statu quo. De considérer les choix de société effectués il y a 40 ou 50 ans comme sacrés, immuables, coulés dans le béton.
C'est ce que le Québec fait largement aujourd'hui.
Or, comme les autres sociétés, le Québec sera secoué par le brassage mondial des populations, des cultures, des religions, ainsi que par la nécessité de la survie économique et intellectuelle.
Déjà, d'autres s'y frottent. Et s'y piquent.
DEMAIN: En Mexifornie...
 Quel modèle pour le Québec ?
En Mexifornie...
MARIO ROY
La Presse jeudi 9 décembre 2004
Nous publions aujourd'hui le deuxième de trois éditoriaux sur les difficultés qui assaillent les modèles de société en ce début de XXIe siècle.
Les modèles de société ne règlent pas que le fonctionnement économique et la répartition de la richesse à
l'intérieur d'une nation. Ils s'intéressent d'abord à sa nature même. En particulier par la façon dont ils encadrent l'insertion sociale des jeunes, composent avec les communautés culturelles et administrent l'immigration.
Autant que l'économie, c'est cet aspect des modèles de société qui façonnera l'avenir.
Car les nations développées connaissent toutes les effets d'une migration du Sud vers le Nord, qui provoque un brassage ethnique, culturel, religieux, sans précédent dans l'Histoire. A moins d'exporter massivement l'emploi vers le Sud, ce brassage va aller en s'amplifiant.
II existe à ce jour deux modèles. L'américain, très ouvert à l'immigration et très assimilateur. L'européen, plus fermé, moins assimilateur et - souvent malgré lui - plus tolérant face aux communautés hostiles à l'intégration. Le Canada est plutôt européen par sa politique de multiculturalisme.
Or, les deux modèles sont bousculés.
En Europe, cette crise s'est abruptement matérialisée dans l'assassinat, à Amsterdam, du cinéaste Theo Van Gogh par (présumément) un citoyen néerlandais d'origine marocaine agissant au nom de l'islam.
La population des Pays-Bas, modèle absolu de la tolérance et du laisser-vivre, a instantanément poussé l'État à renoncer à son idéal de société multiculturelle. L'onde de choc a été ressentie sur tout le continent, déjà alerté par d'autres drapeaux rouges - dont le célèbre foulard islamique français. Deux semaines après le meurtre de Van Gogh, l'Union européenne émettait, le 19 novembre, un document fustigeant le « multiculturalisme béat » et prônant un processus d'intégration plus musclé.
C'est en quelque sorte le chemin inverse qu'empruntent - de gré ou de force - les États-Unis, la plus grande terre d'immigration de la planète.
État fétiche, la Californie sert à nouveau de laboratoire. Sa population est à 45 % composée de Mexicains (sans compter les illégaux), de sorte qu'on parle aujourd'hui de... Mexifornie ! Ils ont leurs radios, leurs télés, leurs journaux, leurs églises, leurs artistes, leur Latino Music Awards et continuent à parler espagnol.
De quoi s'agit-il ? Échec du metting pot ? Virage forcé vers le multiculturalisme?
Plusieurs soutiennent qu'il se crée à cet endroit une nouvelle race, qu'on appelle « cablanasian », contraction de caucasien, black et asiatique. Le fait est que les anglo-protestants blancs composent aujourd'hui moins de 12 % de la population. Que trois millions d'Américains sont musulmans, autant sont juifs, 72 millions sont catholiques, 12 millions sont d'origine asiatique. Que deux millions de mariages interraciaux sont célébrés chaque année.
Chose sûre, le modèle traditionnel américain périclite.
Et le multiculturalisme qui s'y pratique de facto, nourri par la base et non par l'État, très différent du modèle européen ou canadien, à la fois vigoureux et intégrateur, semble jusqu'à maintenant capable de prospérer tout en préservant la cohésion nationale.
La question est: ce nouveau modèle américain est-il exportable ?
DEMAIN: L'avoir et le savoir
 Quel modèle pour le Québec ?
L'avoir et le savoir
MARIO ROY
La Presse vendredi 10 décembre 2004
Nous publions aujourd'hui le troisième et dernier éditorial sur les difficultés qui assaillent les modèles de société en ce début de XXIe siècle.
Le modèle de société le plus scruté, examiné, décortiqué, critiqué de l'intérieur, est probablement celui de la
France. Paradoxalement, c'est aussi le plus figé. Et, par conséquent, le plus mal en point. La formidable puissance intellectuelle française demeure capable de générer cette autocritique - d'une ampleur, d'une profondeur et d'une diversité dont on ne peut que rêver au Québec. Mais cette industrie de la pensée a commencé à s'étioler, elle aussi, sous l'effet dévastateur d'un triple immobilisme: l'État corporatiste, l'économie de rente, la résistance têtue au changement.
Il s'agit peut-être du problème le plus lourd susceptible d'affliger une société dont le modèle, notamment économique, a épuisé sa durée de vie utile: le déclin de la connaissance, la chute de l'innovation.
L'avoir, c'est aussi le savoir, en effet.
Cela touche autant la philosophie que le génie civil, les sciences humaines ou la recherche de pointe que l'informatique ou l'administration. Cela se manifeste par la dévaluation de l'enseignement, la fuite des cerveaux et des innovateurs, le refus absolu du risque et, ultimement, le chômage endémique.
La France en est là.
Car le sacro-saint modèle québécois est, par bien des côtés, assez semblable à son cousin français. Et ce, en particulier en ce qui a trait à la puissance politique, médiatique et logistique des courants conservateurs dans l'une et l'autre nation. En France, « l'essentiel du discours politique (est) consacré à l'éloge de l'immobilisme au nom de l'excellence de l'exception française », note l'historien et économiste Nicolas Baverez dans La France qui tombe.
La vénération du modèle québécois n'est-elle pas de la même eau ? Ceci donne cela.
Parmi les 50 universités les mieux cotées au monde, une seule est française (aucune n'est québécoise), de sorte que plus de 95 % des brevets mondiaux sont américains.
L'éducation absorbe 7 % du PIB en France, produit chaque année 12 % d'illettrés ainsi que 160 000 jeunes sans qualification (mises à part les contributions fédérales, l'éducation absorbe environ 5 % du PIB au Québec, où on trouve entre 600 000 et un million d'analphabètes fonctionnels et où plus de 30 % des jeunes quittent l'école secondaire sans diplôme).
Le secteur public emploie 6,5 millions de travailleurs en France, soit 25 % de la main d'oeuvre active, et, continue de croître (il occupe 675 000 Québécois, soit 20 % des travailleurs, et contribue à hauteur de plus de 30 % à la création d'emplois).
Depuis les années 70, la France est un des seuls pays développés où le taux de chômage n'est jamais durablement descendu en deçà de 9 % (il est de 8,9 % au Québec)...
Analysant cette situation, le journaliste et historien français Thierry Wolton en vient à la conclusion (dans Brève psychanalyse de la France) que « les maux s'accumulent parce que nous sommes arrivés au bout de la logique qui a été choisie au moment de la Libération ».
Ne serait-il pas loisible de penser que le Québec, lui aussi, est arrivé au bout de la logique induite par la Révolution tranquille ?
Can Quebeckers still afford their economic development model?
Konrad Yakabuski
The Globe and Mail Wednesday, December 8, 2004
Émile Proulx-Cloutier is Quebec's newest celebrity. But it is not the budding theatre student's talents as a thespian that account for his sudden A-list status.
A little over a week ago, Mr. Proulx-Cloutier headed up a pack of students that hijacked the broadcast of a televised awards ceremony to mark their outrage at reforms to the province's student aid program. The TV stars in the audience, instead of booing the protesters off stage, clapped loudly. A star was born.
It didn't matter that, even after the changes, which shift the emphasis to student loans from outright grants, Quebec's program will remain the most generous in the country. Nor did it matter that university tuition fees remain, on average, 60 per cent lower in Quebec than elsewhere in the country. The overwhelming message of Quebeckers to the government has been: "Touche pas."
Accessibility to higher education is a sacrosanct tenet of the "Quebec model" of socio-economic development that has mobilized Quebeckers since the Quiet Revolution. That model includes an activist government that spends about 35 per cent more on a per-capita basis than its Ontario counterpart.
In a province where even a high-school education was not so long ago a privilege only bestowed on the elite, the student aid reforms being implemented by Premier Jean Charest's government have only seemed to rekindle Quebeckers' commitment to their "model."
Toying with deep-seated passions of Quebeckers is an occupational hazard for the Charest government as it struggles to modernize the "model," or, at the very least, to render it affordable. With a provincial debt of about $115-billion, or 45 per cent of gross domestic product, and a greying population that will leave only two workers for every retired person in 25 years, the prospects are preoccupying.
Yet, despite his doomsday warnings about Quebec's long-term economic decline, Mr. Charest has made very little progress in persuading Quebeckers that there is an urgent need to act.
But while much of the population wants to hear none of it, there is consensus among most political and business leaders in Quebec that the economic model born of the Quiet Revolution has sprung a leak.
The debate, though, is between those who still see a glass half full and those who warn the container is emptying fast.
The glass-half-empty school gathered last week for a day-long conference of Quebec model-bashing. Brian Lee Crowley, president of the Atlantic Institute for Market Studies, was brutal in his assessment of Quebec's economic shortcomings. On two key measures of a society's success -- its ability to spur the birth rate and attract immigrants -- the Quebec model, Mr. Crowley concluded, has been a demonstrable failure.
He went on: Quebec gets about 17 per cent of Canada's private investment (well below its 23.5-per-cent share of the country's population). Its powerful labour unions have protected their members' entrenched interests at the expense of all workers, creating more unemployment and welfare recipients than elsewhere in the country.
Mr. Crowley, of course, prefers market solutions to Quebec's economic woes, that is, no model at all. But Quebeckers, perhaps because they are historically predispositioned to turn like the sun toward Europe, still like models. The question, the conference organizers asked, then, is whether Quebec should try to emulate Ireland's Celtic tiger (a very good model, according to a La Presse supplement prepared for the conference), Sweden's social-democratic society (an okay model) or France's supposed worker wonderland (bad).
None of the above, according to Parti Québécois Leader Bernard Landry. Two days after the conference, Mr. Landry tabled a 64-page, small-print document outlining his economic vision for Quebec. It involves refining the Quebec model for the 21st century by replacing the state-led attitude of the Quiet Revolution with a state-as-facilitator way of doing things.
Backed up by the previously conducted research of Université du Québec à Montréal economist Pierre Fortin, Mr. Landry's document (entitled Regard sur les enjeux économiques du Québec) underscores the extraordinary success of the Quebec model in improving living standards in Quebec, particularly among francophones. Whereas the gap in per capita GDP between Ontario and Quebec was 30 per cent in 1960, it has shrunk to 16 per cent today.
How to reduce it further, while protecting "les acquis" of the Quebec model -- cheap tuition, daycare and drug insurance, among others?
The solution may lie, as it did 40 years ago, with Hydro-Québec. Mr. Fortin advocates steady increases in domestic electricity prices to spur conservation at home and free up energy surpluses for the lucrative export market. For former Liberal minister Claude Castonguay, Quebec Inc.'s eminence grise, the future might lie in Hydro-Québec's partial privatization. The $20-billion to $25-billion the government could pocket by selling a third of the utility would seriously alleviate Quebec's debt burden.
And, directly or indirectly, Mr. Proulx-Cloutier's.
konrad@sympatico.ca
De nombreux défis
Stéphane Paquin
L'auteur est professeur associé au département d'histoire et adjoint au titulaire à la chaire Hector-Fabre d'histoire du Québec. Extrait de l'allocution qu'il a prononcée lors de la Conférence La Presse/Radio-Canada.
La Presse jeudi 9 décembre 2004
Jusqu'à maintenant, le modèle québécois a bien résisté à la mondialisation mais la partie n'est pas gagnée d'avance
Le modèle québécois a bien résisté à la mondialisation. Les Québécois ont su tirer profit de l'accès à un vaste marché sans mettre en péril leur culture distincte en Amérique du Nord. La proportion de personnes travaillant pour des entreprises à propriété francophone est passée de 47 % à 65 %, de 1961 à 1991. La discrimination entre francophones et anglophones en matière d'accès aux emplois les mieux rétribués, qui était de 35 % en 1960, a disparu au Québec. Le français a fait des progrès spectaculaires à tel point que 94 % des Québécois disent comprendre le français. En 1996, 74 % des anglophones disaient être bilingues contre 48 % en 1971.
La machine économique québécoise a également produit de bons résultats. De 1989 à 2000, les exportations internationales du Québec ont fait un bond spectaculaire de 190 %. En 2003, les taux québécois d'emploi (60,2 %) et d'activité (66,4 %) ont atteint des niveaux records. Selon Pierre Fortin, alors que l'écart de richesse entre le Québec et l'Ontario s'était accentué entre 1945 et 1960, depuis 1960, il se rétrécit. Il était de 26 % en 1960 et n'était plus que de 11 % en 2003. Le Québec fait également mieux que le reste de l'Amérique du Nord en matière de lutte contre les inégalités et contre la pauvreté.
Si le bilan est globalement positif, les défis pour le modèle québécois sont nombreux. On pense au vieillissement de la population, au défi d'accueillir en grand nombre des immigrants et de les intégrer convenablement. On pense évidemment à la crise de l'endettement. Un autre défi est également particulièrement important: le Québec restera-t-il un centre de décisions économiques?
Le danger est grand, surtout lorsque le dollar canadien est faible, que les centres de décision d'ordre économique qui ont été mis en place depuis la Révolution tranquille sont achetés, éliminés ou délocalisés par des multinationales étrangères ou par la concurrence économique étrangère.
Au Québec, la Caisse de dépôt et placement, la SGF, les Fonds de solidarité, le mouvement Desjardins ne sont pas à vendre, ils sont inaliénables. C'est un bon point pour le modèle québécois. L'économie québécoise va continuer à s'internationaliser mais appartiendra vraisemblablement dans des proportions raisonnables à des Québécois. Le noyau vital est protégé. Certaines entreprises seront achetées par des firmes étrangères mais, puisque la Caisse, la SGF, le Fonds de solidarité ont des sièges sur les conseils d'administration, on peut penser que tout ce qui est économiquement viable sera tenté afin que nos entreprises ne passent pas aux mains d'investisseurs étrangers. Montréal restera une ville de décisions économiques.
Les défis restent cependant importants. On pense notamment à la question des pays émergents. Les études tendent à démontrer que l'ouverture des marchés, notamment par le biais des accords de libre-échange, n'a eu que très peu d'effets sur la montée du chômage au Québec. Toutefois, nous assistons depuis quelques années au réveil industriel de plusieurs de ces pays à bas et moyens salaires. L'an dernier, la Chine a surpassé les États-Unis comme premier pays récipiendaire d'investissements directs étrangers. Le quart de la croissance économique mondiale est aujourd'hui attribuable à la Chine seulement. Les salaires sont, environ, en moyenne, cinquante fois moins élevés en Chine qu'au Québec.
Contrairement aux théories simplistes, il n'est pas évident que seuls les emplois à bas salaires seront délocalisés. Si la Chine a la capacité d'envoyer des hommes sur la lune même si tous les spécialistes s'entendent pour dire que c'est inutile, elle nous prouve quand même qu'elle possède une main d'oeuvre qualifiée de bonne qualité.
Il y a en 2004, 120 000 ingénieurs informaticiens dans la Silicon Valley, le berceau de la révolution informatique américaine. À Bangalore, en Inde, on en compte déjà 150 000. En Chine, on forme 30 000 ingénieurs par année! Depuis quelques années aux États-Unis, on recommence à multiplier les propositions protectionnistes au niveau des États ainsi qu'au Congrès. Cela est très nuisible pour le Québec qui est très dépendant de son voisin américain.
Ce nouveau péril demande aux Québécois d'être sur leur garde. Il faut prendre les mesures nécessaires pour améliorer le modèle québécois. Le point noir du modèle québécois est constitué par les avantages corporatistes que certains groupes sociaux se sont fait attribuer au nom de la solidarité québécoise. Avec les scandales de la Gaspésia et du métro de Laval, je n'ose même pas penser aux dépassements de coûts du CHUM. Il faut également noter que le modèle québécois, peut, contrairement aux idées reçues, être très conflictuel. Selon Pierre Fortin, de 1965 à 1982, le Québec a obtenu, parmi les pays industrialisés, le plus haut taux de conflits de travail du XXe siècle! Les nouveaux défis nécessitent une forte concertation sociale et des améliorations constantes au modèle québécois.
L'art d'entreprendre - Trois styles de capitalisme asiatique
GORDON REDDING, professeur de management à l'université de Hong Kong. Il est également professeur invité à l'Insead. Les échos 10 décembre 2004
L'Asie fournit trois modèles d'entreprise différents et compétitifs. Comparaison entre le Japon, la Corée et les communautés chinoises.
Non seulement le style des hommes d'affaires en Asie diffère de celui des Occidentaux, mais il apparaît également différent selon les régions.
L'Asie, contrairement à l'Europe, est une contrée aux multiples facettes : de la démocratie avancée du Japon à des régimes totalitaires, de la pauvreté extrême du Cambodge ou des régions les plus reculées de l'ouest de la Chine à un pays immensément riche comme le Japon et aux nantis étalant leur fortune à Hong Kong.
Lors des trois décennies de prospérité que cette région a connues, trois puissants systèmes économiques ont vu le jour. Chacun représente un modèle d'organisation spécifique :
- au Japon, les grands réseaux complexes, connus sous le nom de « kaisha » ou de « keiretsu » dans leur forme étendue ;
- en Corée du Sud, le « chaebol », qui revêt maintenant un caractère international ;
- ailleurs, ce sont les entreprises familiales chinoises qui dominent les secteurs où l'on a besoin de contacts et de relations solides sur le plan local pour faire des affaires. Ce type de structure est l'un des instruments de création de richesse et de développement les plus discrets et les moins compris (voir page IV).
Ces organisations économiques sont apparues chacune en réponse à un environnement donné. Elles plongent leurs racines dans les cultures et les évolutions de la société. Elles n'imitent pas les modèles occidentaux, pas plus que leur comportement ne suit nécessairement les règles et les idéaux qui prévalent en Occident. Leur apparition s'explique différemment.
La principale raison d'être de la grande entreprise américaine type est de dégager des bénéfices pour les actionnaires. Celle du « kaisha », en revanche, est l'emploi. Le dynamisme du « chaebol » vient en grande partie de sa contribution aux objectifs de développement national de la Corée. L'entreprise familiale chinoise, quant à elle, existe d'abord et avant tout pour construire et préserver des fortunes familiales.
Le résultat de ces itinéraires qui mènent au capitalisme moderne est le suivant : l'entreprise japonaise est dotée d'une gestion professionnelle, d'une structure extrêmement complexe avec un large actionnariat. L'entreprise coréenne est une énorme organisation familiale dirigée de façon militaire. L'entreprise chinoise prend la forme d'un réseau de petites entités familiales, dont l'objectif - qu'elle atteint d'ailleurs - est de dépasser les contraintes inhérentes à sa taille.
Toutes ces entreprises sont en concurrence sur les marchés mondiaux. L'Asie compte aujourd'hui certaines des formes d'entreprises les plus compétitives au monde qui s'affrontent à armes égales sur les marchés internationaux. Il n'est cependant écrit nulle part qu'elles doivent le faire en obéissant aux mêmes règles.
Un vaste laboratoire
Trois questions trouvent difficilement une réponse :
- Pourquoi les Japonais et les Coréens maîtrisent-ils aussi bien la complexité à une très grande échelle, tandis que les Chinois prouvent généralement leur efficacité avec de petites entreprises gérées de façon personnalisée ?
- Les grandes entreprises créées par les Chinois en Asie vont-elles également connaître la révolution managériale qui a conduit, en Occident, au management professionnel et à l'actionnariat public ? Ou bien leur stratégie continuera-t-elle de dépendre d'un génie qui présidera à leur destinée, ce qui en fait des entités instables et vulnérables aux aléas d'une succession, comme la Chine elle-même ?
- La Chine inventera-t-elle dans son grand laboratoire une nouvelle forme hybride d'économie s'inspirant du succès des « Chinois d'outre-mer », fondée sur le capitalisme familial et les réseaux et utilisée afin de moderniser un régime ancien et de nature impériale ?
Cette dernière question comporte un corollaire : Hong Kong pourra-t-il continuer à gérer un Etat moderne peuplé de Chinois en pratiquant un régime différent de celui de l'autocratie ? Machiavel voyait-il juste en affirmant que le seul moyen sûr de vaincre un Etat qui s'autogouverne est de le ruiner, car il risque autrement d'accuser à tout jamais son nouveau maître de lui avoir confisqué sa liberté, entraînant à la longue la chute de celui-ci.
Quand une société voit une forme d'organisation s'étendre, cela signifie généralement qu'il y a un héritage commun d'influences.
Ces influences sont de nature historique. Les plus récentes sont associées à la modernisation du pays, et plus particulièrement à la façon dont ce pays a organisé l'accès aux capitaux et aux ressources humaines. Selon que l'on se procure un financement sur un marché, auprès des pouvoirs publics, des banques ou des amis, la façon de l'utiliser et de répondre de son utilisation varie grandement.
C'est parce qu'elles se procurent leurs capitaux sur les marchés que les entreprises anglo-saxonnes essaient de satisfaire les attentes trimestrielles d'investisseurs avides et qu'elles investissent dans une optique de rendement maximal à court terme.
Au Japon, l'apport des marchés est secondaire par rapport aux capitaux mis à disposition par les entreprises du même groupe ou par les banques. L'objectif des entreprises est moins de réaliser des bénéfices rapidement que de consolider leur position à long terme.
Les « chaebol » coréens dépendent traditionnellement des pouvoirs publics pour se procurer des capitaux. Ils doivent donc infléchir leur stratégie en fonction des injonctions gouvernementales, et, même si la Corée évolue rapidement, ces habitudes perdurent.
Ces deux systèmes capitalistes ont adopté une perspective à long terme, nécessaire au développement de grandes entités opérant dans des secteurs industriels complexes.
En s'appuyant sur des traits plus anciens et mieux enracinés que les politiques modernes, les entreprises japonaises et coréennes ont réussi à coordonner les compétences humaines, les capitaux, les technologies, la connaissance du marché et à produire ainsi des articles au succès plané- taire comme la voiture Lexus ou à prendre une part énorme du marché mondial des semi-conducteurs.
Ces traits comprennent entre autres : acceptation et adhésion à l'autorité et à la discipline, notion de l'importance de l'organisation dans l'existence des individus - et, donc, le souhait d'en faire partie -, regroupement d'individus oeuvrant pour le bien collectif du groupe et compétitivité intense gérée par l'entreprise au nom de la nation.
Francis Fukuyama a récemment analysé une autre caractéristique, fondamentale pour l'efficacité économique. La notion de confiance (ce qu'il appelle les « vertus sociales » et que d'autres appellent « capital social ») est importante pour expliquer pourquoi les Japonais et les Coréens peuvent gérer efficacement de très grandes organisations.
Le degré de développement de la confiance dans la société est élevé si l'on peut y faire des affaires avec des étrangers. C'est le cas en Occident, où la société a constitué un réseau d'entités et de législations à caractère commercial - les professions libérales telles que les comptables en sont un exemple - qui servent à se prémunir contre les risques et à faciliter l'intensification des échanges.
Les ressources sont ainsi utilisées de façon optimale, et les gains de productivité qui en résultent permettent la transition de la condition prémoderne à la modernité.
Bien que la société civile au Japon ne soit pas une copie de celle de l'Occident, elle fonctionne toutefois de façon similaire : le niveau de confiance entre étrangers est élevé, et d'usage constant.
Le cas coréen est différent du cas japonais. L'économie coréenne est organisée en grandes unités verticales, dont les racines plongent profondément dans le secteur des petites entreprises via la sous-traitance. Cette structure aboutit à des relations efficaces et à des niveaux modernes d'efficacité. L'entreprise familiale chinoise est spécialisée dans l'efficacité à petite échelle, ce qui, à première vue, semble être une contradiction. A Taiwan, à Hong Kong (et de plus en plus dans le sud de la Chine) ainsi que dans l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (Asean), les 50 millions de Chinois de souche conduisent leurs affaires d'une façon qui en fait de formidables concurrents sur le plan mondial.
Le capitalisme de réseau
Ces entreprises sont spécialisées dans la fourniture d'équipements pour des secteurs tels que l'immobilier, les services, la distribution et le commerce. Dans leur région, elles s'intéressent aux franchises très rentables dans différents domaines : énergie, terminaux, tunnels et jeux de hasard.
Etre puissant dans ce secteur ouvre les portes du monde des affaires. Les produits y passent par des cycles de plus en plus courts, les séquences de production sont plus petites et les délais de livraison plus serrés.
C'est ainsi que des petites entreprises spécialisées dans les cols de chemise, mais faisant partie d'un réseau d'autres fabricants, accepteront sans se faire prier une commande de milliers de chemises à expédier à Los Angeles pour le mardi suivant.
En laissant aux autres le soin de se soucier des problématiques de la marque, de la distribution, des risques du marché et de la conception, les petites entreprises peuvent à elles seules se développer suffisamment pour accaparer le marché mondial des poupées GI Joe, 40 % du marché américain des sèche-cheveux et de larges pans d'autres marchés, comme les appareils photo bon marché, les lampes de poche et les sous-vêtements.
Ces réseaux capitalistes établis par les communautés chinoises dans la région sont conçus pour réagir face à des marchés que les entreprises d'économies développées jugeraient désordonnés, volatils et très difficiles à appréhender. En effet, il est difficile de savoir quel est le juste prix à payer, qui est digne de confiance, qu'attendre de l'un ou de l'autre, quelle réglementation contourner, qui est solvable et pour quelle somme, comment se faire payer et quelles sont les compétences requises.
Ces informations sont détenues par les Chinois de souche dans un grand nombre de secteurs de fabrication et de services. L'acquisition de ces connaissances est du ressort de la stratégie, et on les emploie dans une large mesure pour profiter des opportunités lorsqu'on ne lutte pas à armes égales avec ses concurrents. C'est pourquoi une entreprise sera fréquemment amenée à coopérer avec d'autres membres d'un réseau avec lesquels elle partage capitaux, risques et informations. Les Chinois réagissent ainsi face à l'inconnu ; pour eux, les notions de danger et d'opportunité sont liées.
La force des communautés chinoises a été de favoriser le talent entrepreneurial. Celles-ci ont permis à ce talent d'être alimenté en capitaux et d'être contrôlé efficacement, les entrepreneurs arrivant ainsi à s'affranchir des contraintes inhérentes à la taille de leurs sociétés.
Ce n'est pas un mince exploit que d'intégrer ces petites entreprises dans les marchés mondiaux lorsqu'on le fait sans bureaucratie. C'est la réussite du capitalisme chinois de ces trente dernières années. Mais que réserve l'avenir ? La Chine va-t-elle s'en trouver radicalement transformée ?
LE MODÈLE QUÉBÉCOIS EN QUESTION
Depuis 25 ans, le modèle québécois a permis à notre économie de combler une portion importante de son retard
Alain Guay et Nicolas Marceau Les auteurs enseignent au département des sciences économiques du Centre interuniversitaire sur le risque les politiques économiques et l'emploi (CIRPÉE) à l'Université du Québec à Montréal. Le texte qui suit est extrait d'un article paru dans L'Annuaire du Québec 2005.
La Presse lundi 13 décembre 2004
Depuis quelques années, de nombreux experts s'interrogent sur l'avenir de notre modèle de développement. Nous publions dans cette page deux textes qui permettent de poursuivre la réflexion. Un cancre économique? Depuis 25 ans, le modèle québécois a permis à notre économie de combler une portion importante de son retard
Selon les promoteurs d'un certain courant de pensée, le " modèle québécois " de développement économique aurait fait son temps. Pour les détracteurs de ce modèle, la performance de l'économie québécoise serait passable ou même carrément mauvaise, et ses perspectives futures seraient sombres. Ces mêmes détracteurs plaident habituellement en faveur d'une réduction draconienne de la taille de l'État québécois.
Ils voient en effet dans l'État un frein au développement économique du Québec. Plus encore, l'État québécois, malgré sa grande taille, ne procurerait, selon eux, que peu de bénéfices sur le plan de la justice sociale. Dans étude qui vient de paraître dans L'Annuaire du Québec 2005 (une publication de l'Institut du Nouveau Monde, aux Éditions Fides), nous nous penchons sur ces affirmations et montrons qu'elles tiennent difficilement la route.
Les écarts avec le Canada s'effacent
Notre étude confirme, certes, que le Québec avait et a toujours, quant aux grands indicateurs macro-économiques habituels- PIB réel per capita, taux d'activité, taux d'emploi per capita, taux de chômage-, un retard sur certaines provinces comme l'Ontario ou l'Alberta. Cependant, elle montre que l'économie québécoise a comblé une portion importante de ce retard depuis 25 ans.
Par exemple:
En 2003, le PIB réel per capita du Québec est presque égal à la moyenne canadienne; en fait, le Québec a dépassé le Canada à ce chapitre si on exclut l'Alberta.
L'écart entre le revenu disponible de l'ensemble du Canada et celui du Québec est passé de 2166 $ à seulement 1296 $ par année entre 1981 et 2003.
L'écart moyen entre les taux de chômage québécois et ontarien a été réduit de 50 % en moins de 12 ans, entre 1991 et 2003, pour se situer à entre 1,5 et 2 % seulement ces dernières années.
Depuis des années, les investissements privés en Ontario et au Québec sont du même ordre, avoisinant les 10 % du PIB.
Le taux de participation au marché du travail des Québécois est sur le point de rejoindre celui de l'Ontario. L'écart, qui était de 6 % en 1981 n'est plus que de 2,5 %.
Depuis la fin des années 1980, les dépenses de R&D en proportion du PIB ont toujours été supérieures au Québec qu'en Ontario, en Alberta ou dans le Canada dans son ensemble. L'écart, en faveur du Québec, était en 2001 de plus de 0,5 % du PIB.
La taille de l'État: les bénéfices
Nous constatons que l'État québécois est de taille importante et que le financement de son action se traduit par un fardeau fiscal lourd pour les contribuables québécois. Il est vrai qu'un fardeau fiscal lourd peut se traduire par des pertes d'efficacité, une production réduite et une croissance plus faible.
Cependant, il est également nécessaire de prendre en compte les bénéfices générés par l'action gouvernementale. Ces bénéfices peuvent, à l'inverse, prendre la forme d'une production plus importante et d'une croissance plus soutenue, par exemple lorsque l'État investit en éducation.
L'action gouvernementale peut également mener à une plus grande équité, à une société plus juste, des bénéfices tout aussi valables que peuvent l'être des gains d'efficacité. En fonction du ratio des dépenses gouvernementales sur le PIB, le Québec se situait au 5e rang des provinces canadiennes en 2001 en termes de taille. L'État québécois est de taille plus grande que celui de l'Ontario ou de la province canadienne moyenne. L'État québécois n'est cependant pas hors norme au Canada.
En effet, cinq provinces ont des États encore plus importants que le Québec et six provinces ont des proportions de leur force de travail oeuvrant dans le secteur public plus importantes que le Québec.
L'État québécois est imposant parce qu'il assume certaines missions- à la culture, aux affaires intergouvernementales et aux affaires internationales- auxquelles les autres provinces attachent moins d'importance. Et s'il est vrai qu'un État plus imposant se traduit par un fardeau fiscal plus élevé, il est également vrai- et vérifiable par un grand nombre d'indicateurs- qu'un État imposant se traduit par des bénéfices plus importants: une plus grande action redistributive que dans les autres provinces, un taux de pauvreté parmi les plus faibles au Canada, un taux de criminalité moins élevé que dans les autres provinces canadiennes, etc.
Nous croyons donc qu'une réduction de la taille de l'État pourrait se traduire par des coûts en termes d'équité et de justice sociale.
LE MODÈLE QUÉBÉCOIS EN QUESTION
A-t-on les moyens de continuer?
Brian Lee Crowley
La Presse lundi 13 décembre 2004
Le niveau de vie des Québécois est inférieur à celui de l'Ontario, qui lui-même traîne derrière la plupart des États américains
L'auteur est président de l'Atlantic Institute for Market Studies (aims.ca) un groupe de réflexion sur la politique publique établi à Halifax. Nous publions ici un extrait de la causerie qu'il a prononcée le 1er décembre dernier devant l'auditoire de la conférence Radio-Canada/La Presse sur le thème " Quel modèle pour le Québec? "
L'économie ne nous dit jamais ce que nous devrions vouloir; elle se contente de nous informer du coût des choix disponibles pour que nous puissions prendre nos décisions en pleine connaissance des véritables coûts et bénéfices y compris ce à quoi nous devons renoncer (valeur de renonciation) pour obtenir ce que nous voulons.
L'économie ne nous dit pas quel genre de société nous devrions vouloir. Ce choix est déterminé par les valeurs des citoyens, sur lesquelles l'économie n'exerce aucun pouvoir. Autrement dit, la véritable mesure de la désirabilité d'une société, c'est sa capacité de rendre heureux les gens qui y vivent. Voilà une chose bien difficile à mesurer, mais nous avons tout de même une foule d'indicateurs indirects.
Regardons d'abord l'indicateur le plus fondamental du succès d'une société. Peut-elle se reproduire? Sur ce plan, la performance du Québec n'a rien d'enviable. La société québécoise a l'un des taux de natalité les plus faibles du monde industrialisé, malgré les efforts du gouvernement du Québec de subventionner la production de bébés. Si vous croyez que le désir des citoyens de faire plus de petits citoyens pour peupler son avenir est un indicateur du bonheur de la société, nous sommes confrontés à un grave problème. Le faible taux de natalité est quelque peu compensé par la barrière linguistique, qui rend la population moins mobile qu'ailleurs au pays. Mais en considérant le nombre total des personnes nées au Québec et vivant ailleurs au Canada, et non en se limitant aux seuls mouvements migratoires annuels, nous découvrons que le Québec a subi une perte accablante en capital humain au cours des 40 dernières années.
Par ailleurs, on prétend souvent que les Québécois ont collectivement " choisi " des niveaux plus élevés de taxation combinés à des niveaux plus élevés de services publics, et que la valeur des services ainsi dispensés est plus élevée que ceux qui seraient obtenus si les Québécois devaient eux-mêmes se les procurer dans un contexte d'impôts réduits.
La preuve, selon moi, est fort différente. De fait, quand les Québécois ont la permission de se retirer des services publics et de choisir le secteur privé, même quand ce choix les oblige à payer en double (par leurs impôts et de leur poche), ils le font en plus grand nombre que leurs concitoyens des autres provinces.
C'est au Québec que le taux de fréquentation des écoles privées est le plus élevé. Un texte récent dans le National Post au sujet du régime d'assurance-maladie du Québec était coiffé du titre A province of private clinics (Une province de cliniques privées). Le cinéaste québécois Denys Arcand a été porté aux nues après avoir mérité l'Oscar du meilleur film étranger pour Les invasions barbares. Mais ce film est une charge systématique contre le régime public de soins de santé.
On affirme parfois qu'au Québec, le coût de la vie moins élevé compense le niveau de vie inférieur, tel que mesuré par le PIB ou le revenu individuel disponible. En employant de tels indicateurs, le niveau de vie des Québécois est inférieur à celui de l'Ontario, qui lui-même traîne derrière la plupart des États américains. Mais cet argument ne tient pas. Ce que ses promoteurs ne semblent pas comprendre, c'est qu'un coût de la vie moins élevé constitue un symptôme de déclin de la concurrence, et que les sociétés doivent attirer des nouvelles ressources pour se renouveler et prospérer. Le coût de la vie décline à cause du faible niveau de concurrence pour les ressources locales.
Les prix sont plus élevés à New York, Londres et Tokyo parce que c'est là que les gens veulent vivre. Il y existe une concurrence folle pour les emplois, les appartements, les espaces de stationnement et les repas aux restaurants. Dans une région où le coût de la vie est inférieur, où la population est largement stagnante, où le fardeau fiscal est lourd et où les services publics sont au mieux de qualité moyenne, la concurrence pour ces mêmes ressources est beaucoup moindre et les prix, simples miroirs de l'offre et la demande, le reflètent.
Qui veut vraiment du libre marché ?
Pierre-Olivier Pineau, Professeur adjoint à l'École d'administration publique de l'University de Victoria, C.-B.
Le Soleil jeudi 16 décembre 2004
Textile, hockey, Bombardier, Kyoto
D'un côté, le gouvernement fédéral signe des accords à l'OMC pour éliminer les droits de douanes, et de l'autre, ce même gouvernement annonce à la dernière minute des aides aux entreprises du textile pour atténuer les effets du libre-échange. D'un côté les joueurs de hockey veulent laisser le libre marché décider de leur salaire, et de l'autre, les propriétaires des équipes veulent réglementer les salaires de leurs travailleurs. D'un côté une entreprise en concurrence mondiale agit pour l'intérêt de ses actionnaires, et de l'autre, les gouvernements provincial et fédéral ouvrent les coffres publics pour aider cette entreprise, Bombardier. D'un côté le CO2 de nos voitures et de nos camions n'a jamais été émis en aussi grande quantité, et d'un autre, notre gouvernement s'engage dans un accord international, Kyoto, qui doit nous mener à émettre d'ici 20 ans 126 % de moins de gaz à effet de serre qu'en 1990, alors que nous en émettons 25 % de plus maintenant.
La question qui se pose n'est pas seulement "qui veut vraiment du libre marché ?", mais surtout "sommes-nous en mesure de mettre en place les politiques que nous voulons ?".
Il semble en effet qu'autant les gouvernements, les entreprises privées que les citoyens vivent un décalage entre leurs principes et leurs actions. Ni le gouvernement canadien, qui enfreint les principes de libre-échange de l'OMC, ni les propriétaires de la LNH, qui veulent agir comme une coopérative, ni Bombardier, qui vole d'une subvention à l'autre, ni nous-mêmes, qui faisons exactement le contraire de ce qu'il faudrait pour atteindre les objectifs de Kyoto, personne, en réalité, ne semble en mesure de s'en tenir à ses principes.
L'idéal n'est évidemment pas de rester rigide et d'être insensible aux circonstances particulières, mais de comprendre qu'il y a un problème fondamental à vouloir une chose d'un côté et de réclamer son contraire de l'autre.
Le gouvernement ne peut pas s'engager dans des accords internationaux sans préparer réellement les entreprises et la population à ces changements globaux. Si nous sommes au sein de l'OMC, ce n'est pas pour continuer à subventionner nos usines de textiles, nos constructeurs d'avions, notre agriculture et les constructeurs automobiles qui se trouvent encore au Canada (avant qu'ils ne ferment, comme GM à Boisbriand). Si nous avons signé Kyoto, ce n'est pas pour continuer à consommer sans cesse davantage d'essence, sans financer adéquatement le transport en commun ni les modes de transport alternatif, ni freiner l'étalement urbain.
Les limites du libre marché doivent être comprises, autant que ses avantages. Mais il faut que les différents paliers de gouvernement aient le courage de leurs politiques, et que la population soit prête à comprendre les bénéfices et les conséquences de ces choix.
À sans cesse changer de direction et en agissant à l'inverse de nos principes, nous allons nous retrouver dans la même impasse que celle que connaît le hockey professionnel : dans d'absurdes négociations, en faillite, et ironiquement dans un luxe que peu de sociétés humaines ont connu.
Quel modèle pour le Québec ?
Le modèle québécois tient-il encore la route ?
Karim Benessaieh
La Presse samedi 27 novembre 2004
Ses détracteurs l'ont ironiquement qualifié de «sacro- saint» et demandé sa profonde remise en question. À gauche, on estime qu'il a rendu de fiers services au Québec et qu'il est loin d'être aussi figé que d'aucuns le prétendent.
Le modèle québécois aura fait couler bien de l'encre, particulièrement depuis deux ans. Coincé entre les partenariats public-privé et la restructuration de l'État chère au gouvernement Charest, bousculé par la dette et le vieillissement de la population, ce fameux « modèle » québécois, essentiellement basé sur l'interventionnisme de l'État et sur la concertation, a-t-il un avenir? Le Québec doit-il s'aligner sur ses voisins nord-américains moins dirigistes, rêver d'un État «social actif» à l'européenne ou trouver une troisième voie?
«Il faut faire un certain ménage dans la maison, estime l'ex-ministre libéral et ex-président de la Banque Laurentienne, Claude Castonguay. On a une dette qui est très élevée, et elle va en augmentant. S'il arrive un ralentissement de l'économie- et il y a bien des facteurs d'inquiétude du côté américain- on n'aurait pas de marge.»
L'État québécois n'a plus le choix, affirme le père de l'assurance maladie au Québec. Outre la dette, il doit ramener les impôts à des «niveaux comparables» à ceux de ses voisins, laisser plus de place au privé et permettre davantage de concurrence au sein de la machine étatique. Le but: favoriser la croissance économique qui permettra au Québec de contrôler son développement. «Il y a un exercice d'information à faire auprès de la population, dit M. Castonguay. Les gens, surtout en région, ne semblent pas comprendre que le gouvernement n'a pas de moyens infinis, qu'il ne peut pas imprimer de l'argent. Les gens ont l'air de penser qu'on peut taxer, taxer, taxer, et que ça n'a aucun effet sur le moteur de l'économie. Il y a une compréhension de notre système économique qui n'existe pas.»
M. Castonguay n'aurait aucun regret à ce qu'on rapetisse une machine étatique qu'il a contribué à bâtir. «Quand j'étais là, il y a eu des priorités, comme l'éducation et la santé. Au-delà de ça, il y a bien des choses qui ont été faites qui sont plus ou moins utiles. Il y a autour de 250 organismes qui flottent dans le décor, on se demande ce qu'ils font dans certains cas. Il y a des programmes moins importants que d'autres.»
Un modèle déjà svelte
Rien de bien neuf sous le soleil: le ménage se fait continuellement depuis au moins 25 ans, rétorque Louis Côté, directeur de l'Observatoire de l'administration publique. «L'État québécois a pris beaucoup de place, mais il s'est quand même considérablement transformé depuis les années 60. C'est une illusion de penser que l'État de 1964 est le même que celui de 2004. À l'instar des autres États occidentaux, l'État québécois a vécu une crise structurelle qui a duré 20 ans, le passage de la société industrielle à la société informationnelle, l'accélération de la mondialisation», dit ce professeur à l'École nationale d'administration publique.
Contrairement à une perception répandue, l'État québécois n'est pas «obèse»: il serait même un des plus décentralisés au monde, affirme M. Côté. «À peine 14 % des gens qui oeuvrent dans la fonction publique au Québec sont des fonctionnaires. Les autres travaillent dans les réseaux, santé, services sociaux, éducation. Il n'y a pas d'autre État dans le monde à ma connaissance qui est aussi décentralisé, sauf peut-être la Suède.» Même la Grande-Bretagne, «après toutes les remises en question de Thatcher, Major et compagnie», n'a pu descendre en bas d'un taux de 20 % de fonctionnaires centraux, précise-t-il.
Au début des années 80, l'État s'est retiré de tous les grands domaines de production dans lesquels il s'était impliqué- amiante, acier, sucre- et n'a conservé que l'hydroélectricité. Les réseaux de santé et d'éducation ont connu plus que leur part de chambardements depuis 10 ans. «Jusqu'à la fusion des grandes villes- et il y a un gouvernement qui en a payé le prix, ajoute Louis Côté. L'État a changé plein de choses au Québec depuis 25 ans dans ses modes d'intervention, ses façons de fonctionner, sa gestion interne. Ce qui ne veut pas dire que tout est réglé, l'État doit continuer à s'adapter.»
La continuité dans le consensus
La plupart des experts interrogés ont tenu à rappeler que le modèle québécois ne s'est pas forgé instantanément autour des années 60, mais qu'il repose sur une culture spécifique à la province. «Il y a une continuité entre le modèle québécois, basé sur la concertation entre les différents secteurs, et le Canada français d'avant la Révolution tranquille, dit Éric Bédard, professeur d'histoire à l'Université du Québec à Rimouski. Dès avant Lesage, il y avait une obsession du consensus, de l'unité, de la concorde, une hantise de l'affrontement. C'est très ancré dans l'histoire du Québec, cette idée de consensus.»
Le résultat, c'est que les Québécois sont manifestement attachés à cet État bâti sur mesure pour eux et se méfieraient des tentations conservatrices du gouvernement Charest, croit Gérard Boismenu, directeur du département de sciences politiques de l'Université de Montréal. «Je pense que les gens tiennent à cette forme d'État social. Ils ne réalisent pas nécessairement l'impact que peut avoir (le programme du gouvernement Charest), mais le réalisent assez pour se dire que ça ressemble à de l'aventurisme. Pour prendre une expression populaire, que ça risque d'être au plus fort la poche.»
Au pays du «tout collectif», explique-t-il, les appels au recours à l'individualisme et au privé ne rencontrent guère d'échos. «Ça déstabilise, ça pose des problèmes. D'autant plus que ce n'est pas assorti d'un projet collectif pour le Québec, c'est plutôt évanescent, des propositions non vérifiées et invérifiables.»
Quelle que soit l'évolution du modèle québécois dans les prochaines années, elle devra tenir compte de cette culture bien ancrée, croit l'historien Éric Bédard. «Ce n'est pas parce qu'il y a eu quelques mauvais coups qu'il faut tout jeter. Si on ne veut pas avoir une économie de filiales, il faut avoir à notre disposition un certain nombre de leviers économiques. Il faut renouer avec les intentions primordiales de ceux qui ont créé les institutions québécoises.»
Pour le politologue Jean-Herman Guay, c'est l'histoire et la géographie même du Québec qui dictent la nature de son État. En revoir le fonctionnement ne changera rien à ces données de base. «Compte tenu de la situation particulière du Québec en Amérique du Nord, j'ai l'impression qu'il va toujours falloir maintenir ici une forme de solidarité. Elle reste selon moi indispensable. Importer les recettes de droite sans discernement mettrait en péril la survie et le maintien de cette communauté particulière.»
«Je comprends que le modèle québécois soit remis en question, dit M. Guay. Mais aller trop loin, c'est se méprendre sur la position générale des francophones en Amérique du Nord.»
Avec un certain amusement il voit dans la remise en question même du modèle québécois le signe qu'il a rempli sa mission. «On le remet en question parce qu'il a perdu une partie de sa pertinence, parce qu'on a réalisé un certain nombre de ses objectifs. Et c'est précisément parce qu'il a donné des résultats qu'il peut être contesté. La classe d'entrepreneurs née du modèle québécois a décidé qu'elle n'a plus besoin de l'appui et de la sur-réglementation de l'État.»
Le modèle québécois, c'est...
Une version nord-américaine de la social-démocratie, basée sur deux grands principes: l'interventionnisme de l'État dans une économie mixte, et la concertation entre les acteurs de la société.
S'y greffent ensuite des objectifs et des idéaux comme la promotion de la culture québécoise, une plus grande justice sociale et une répartition équitable de la richesse. Le nationalisme et, plus tard, l'indépendantisme s'en inspireront largement.
Un concept qui a vu le jour dans la foulée de la Révolution tranquille. À partir de 1960, l'État québécois s'est doté d'un large éventail de leviers économiques- Caisse de dépôt, Société générale de financement, Sidbec, nationalisation de l'électricité, etc.- et a massivement investi dans l'éducation et la santé.
L'État était alors perçu comme le meilleur outil du rattrapage et du développement du Québec post-Duplessis. Le slogan Maîtres chez nous, lancé par Jean Lesage en 1962, en est devenu le symbole.
Une invention québécoise. Le terme «modèle québécois» n'est en effet pratiquement jamais employé à l'extérieur de nos frontières. Il est loin d'être une référence comme les modèles scandinave ou américain.
Quel modèle pour le Québec ?
Un modèle en crise
Louis-Bernard Robitaille
La Presse samedi 27 novembre 2004
Paris - La législation française surprotège l'emploi, et pourtant le chômage bat des records: le modèle français est en crise. «L'économie française décroche», avertit le rapport d'un groupe d'experts.
Appelons-le Joël Martin. Installé dans la région de Montpellier, il dirige une petite entreprise de construction qui compte très exactement neuf salariés. À certaines époques, les affaires ont été particulièrement florissantes et les contrats pleuvaient. Mais jamais, au grand jamais, il n'aurait embauché un ou deux ouvriers de plus. Pour une excellente raison: au 10e salarié, une entreprise française change de statut au regard du Code du travail: les licenciements économiques deviennent beaucoup plus difficiles et la loi impose la nomination d'un délégué du personnel. Entre autres contraintes.
C'est ce qu'on appelle les «seuils sociaux». Plutôt que de passer ce seuil fatidique, Joël Martin préfère refuser des contrats et limiter la croissance de sa petite entreprise. Un collègue à lui, Alain C., avait une entreprise spécialisée dans les toitures, avec une trentaine de salariés: «Quand le volume des affaires a commencé à baisser, il m'était pratiquement impossible de licencier une partie du personnel. J'ai donc mis la clef sous la porte. En France, la seule façon de réduire le nombre des salariés consiste souvent à fermer...»
Éternelle complainte des patrons, petits ou grands, relayée en permanence par le baron Ernest-Antoine Seillière, président du Mouvement des entreprises de France (Medef), le patronat français: les charges sociales sont écrasantes, la réglementation du travail étouffante, le niveau du salaire minimum nuit à l'embauche de salariés non qualifiés et les procédures de licenciement économique sont trop contraignantes.
Un cadre supérieur de Bombardier- qui a plusieurs usines importantes en Europe- confirme cette analyse tout en la relativisant: «La rigidité du marché du travail, en France, est sans commune mesure avec ce qui existe au Québec, explique-t-il. À cette nuance près: la France n'est pas pire, de ce point de vue, que l'Allemagne ou la Belgique. Et, de toute façon, si vous voulez vendre du matériel roulant sur ces marchés, vous êtes obligé de vous y installer. Et, une fois sur place, vous vous retrouvez à égalité avec vos concurrents, qui ont les mêmes handicaps.»
Aucun doute là-dessus, la France est un des pays où le poids de l'État et de la réglementation est le plus lourd en Europe, avec l'Allemagne et, dans une moindre mesure l'Italie, où la réglementation est souvent contournée. La France a un «modèle social» particulièrement contraignant pour les entrepreneurs.
Même s'ils divergent sur les remèdes, la plupart des observateurs font le même diagnostic: le modèle français est en crise profonde. Sous prétexte de protéger la sécurité d'emploi, il a abouti à l'insécurité sociale chez une fraction de plus en plus importante des salariés, tous ceux qui en sont encore à des contrats «à durée déterminée» (CDD), donc renouvelables ou pas. Et, au bout du compte, on constate en France l'un des taux de chômage les plus élevés d'Europe, rarement en dessous de 10 %, alors que les pays «libéraux» (Grande-Bretagne) ou qui ont libéralisé (Pays-Bas, Danemark) se situent plutôt autour de 6 %.
Se battre un boulet au pied
Le 19 octobre dernier, un rapport fait l'effet d'une petite bombe dans le monde économique. Il a été préparé par Michel Camdessus, ex-patron du Fonds monétaire international et considéré comme un libéral, et par une commission de 20 experts qu'il dirigeait, comportant aussi bien des syndicalistes et des universitaires que des chefs d'entreprise.
Conclusion de ce rapport: «L'économie française décroche.» Il y est dit que les rigidités en matière de suppression d'emplois sont, paradoxalement, néfastes pour l'emploi, de même que le niveau «trop élevé» du salaire minimum. Avec son système actuel de congés et de vacances annuelles, «le salarié français, s'il a une productivité horaire de 5 % supérieure à l'américain, produira 13 % de moins que lui par an, et 36 % sur l'ensemble de sa vie active». Or ce «déficit de travail»- en comparaison de pays «libéraux»- aboutit à des taux de chômage élevés et, surtout, à «un écart de croissance qui nous sépare, depuis 10 ans, de nos principaux partenaires».
La France aime commander des rapports, et les enterrer tout aussi rapidement. On estime donc que celui-ci finira comme les autres. D'autant plus qu'il propose des remèdes de cheval: suppression des CDD, mais souplesse totale en matière de congédiements «indispensables», en échange d'une meilleure protection des chômeurs et d'une meilleure formation des jeunes. L'abandon, en somme, de la protection actuelle de l'emploi. De surcroît, pour éviter le «décrochage» de la France, Camdessus estime qu'il faut impérativement réduire de 1 % par année les dépenses publiques au cours des cinq prochaines années (la France est à plus de 54 % du PIB, contre 49 % pour la moyenne européenne) et, parallèlement, ne combler que 40 000 postes des fonctionnaires qui sont entre 71 000 et 81 000 à quitter chaque année.
Un ensemble de propositions intellectuellement absurde, estime l'économiste Élie Cohen. Jamais, dit-il, les salariés et les syndicats ne renonceront à la garantie de l'emploi sans compensation. Flexibilité contre filet de protection sociale. Que personne ne soit laissé au bord de la route. Or, selon lui, ce «troc» avec les syndicats est tout à fait incompatible avec une réduction brutale des dépenses publiques ou du nombre de fonctionnaires.
Ces nuances étant faites, ce pragmatique de gauche ne tourne pas autour du pot: «Dans le système actuel, la France, comme l'Allemagne, se bat contre ses principaux concurrents avec un boulet au pied.»
Quel modèle pour le Québec ?
Des conventions collectives... sans salaire !
Stéphane Paquet
La Presse samedi 27 novembre 2004
Stockholm, Suède - En Suède, pays d'Ikea et de la social-démocratie, il n'y a pas que les meubles qui trouvent preneurs alors qu'il reste des boulons à visser. Des conventions collectives aussi! Des employés syndiqués doivent en effet négocier directement avec leur patron l'augmentation de salaire souhaitée.
Imaginez un peu Claudette Carbonneau de la CSN, Henri Massé de la FTQ et les autres leaders syndicaux québécois parapher une convention collective et ensuite dire à leurs membres: allez-y, vous devez maintenant négocier vos salaires directement avec vos supérieurs! En Suède, des professionnels ont adopté cette nouvelle façon de faire.
Dans ce pays nordique réputé pour ses protections sociales et où pas moins de 80 % des employés sont syndiqués, la mesure a de quoi surprendre. Depuis le milieu des années 90, des membres du SACO, un syndicat qui regroupe plus de 500 000 travailleurs suédois, ont opté pour une négociation très décentralisée de leur convention collective.
«Maintenant, les individus négocient avec leurs supérieurs et le syndicat sert de garde-fou, explique Gunnar Wetterberg, chef des politiques à la Confédération des associations professionnelles suédoises (SACO). Beaucoup de la négociation se fait dans ces discussions où on se demande quel genre d'augmentation on devrait avoir l'an prochain, quel genre d'efforts on devrait faire, quelles compétences on devrait acquérir.»
Autrement dit, un employé peut demander une hausse de 3 % parce qu'il considère que telle est la valeur du travail accompli dans la dernière année, alors que son voisin, avec une définition de tâches similaire, pourra demander 2 % ou 4 %. Le patron est censé reconnaître quels employés méritent plus et lesquels méritent moins, dans le cadre d'une enveloppe budgétaire tout de même limitée.
Pourquoi en est-on arrivé là? Parce que le syndicat SACO s'est aperçu que les augmentations de salaires généralisées qu'il demandait- qui pouvaient atteindre 10 %, précise M. Wetterberg- provoquaient trop d'inflation et que la Suède devenait moins compétitive par rapport à ses voisins. Aujourd'hui, les hausses individuelles sont beaucoup moins élevées. L'inflation étant contrôlée, les travailleurs s'en tirent mieux, précise le responsable des politiques syndicales.
Cette nouvelle façon de négocier ne touche pas tout le monde du travail suédois, SACO ne représentant qu'environ 12 % des travailleurs du pays. Ils sont enseignants, médecins, universitaires, avocats. Dans certaines conventions, on a par contre pris la peine de prévoir un plancher salarial, pour que personne ne reste sur la paille.
Pour 40 000 de ses membres, SACO a innové davantage en signant des conventions collectives sans durée déterminée. Quand le syndicat trouvera que l'entente n'est plus suffisante, il devra donner un délai de six mois à l'employeur pour retourner à la table de négociations.
Le forgeron et l'enclume
Du côté patronal, on se montre satisfait de ces négociations salariales individuelles. «Ça permet d'utiliser le salaire pour inciter les travailleurs à mieux travailler et à être plus efficaces», souligne Stefan Ackerby, économiste en chef de la Fédération des conseils régionaux suédois. Cet organisme regroupe les instances municipales et régionales qui offrent notamment les services de santé et l'éducation de base aux Suédois.
M. Ackerby note toutefois que le système peut aussi avoir ses ratés quand vient le temps d'offrir à un enseignant une hausse plus importante que celle de son collègue. «Ce devrait être parce que vous êtes un meilleur enseignant. Mais ça pourrait aussi être parce que vous êtes un meilleur négociateur!» Jusqu'à présent, poursuit-il, les conseils n'ont pas encore utilisé énormément la mesure.
À l'entrée de l'édifice du LO, la fédération syndicale représentant les cols bleus suédois, une petite fresque représente un forgeron près de son enclume. Ici, on n'est pas très favorables aux négociations salariales individuelles. «Ça risque d'amener les salaires ici», dit Dan Andersson, l'économiste du syndicat, en pointant vers le bas d'un graphique. La fédération continue donc d'envoyer ses «indications» de hausse salariale à ses 16 syndicats affiliés, des «indications» qui s'appliquent à tout le monde.
Comme quoi, même au pays d'Ikea, certains préfèrent la sécurité qu'offre l'achat de meubles (ou de conventions collectives...) montés d'avance.
«On se tire d'affaires en Suède, mais si c'était à refaire...»
Laurent Lemaire ne fait pas de cachettes. Présent en Suède depuis les années 80, le groupe Cascades ferait comme bien des compagnies suédoises et irait aujourd'hui s'établir à l'Est, comme en Pologne, en Hongrie ou en Russie.
«On se tire d'affaires en Suède, dit celui qui a été président de la papetière pendant 10 ans, mais si c'était à refaire aujourd'hui, c'est sûr qu'on irait dans les pays de l'Est. La main-d'oeuvre est cinq à six fois moins chère. Les gens sont compétents, le coût de taxation est très bas. Il y a plein, plein d'avantages.»
Le cas de Cascades, qui lorgne déjà une usine près de Saint-Pétersbourg en Russie, reflète bien ce qui se passe en Suède, selon la Confédération des entreprises suédoises. Depuis 2000, les entreprises qui ont leur siège social en Suède ont embauché plus de 900 000 travailleurs à l'extérieur du pays, d'après les chiffres de la confédération.
«Même les entreprises de taille moyenne ont commencé à faire de la délocalisation (de l'outsourcing)», souligne le chef du département d'économie politique à la confédération, Per Juth.
Au ministère suédois de l'Industrie, le directeur de la division des politiques du marché du travail, Mats Wadman, tente de se faire rassurant sur la question. «Jusqu'à présent, dit-il, ça n'a pas été un problème parce que ce sont les emplois peu payants, peu productifs qui ont quitté le pays. Ça va bien sûr se poursuivre. Jusqu'à ces dernières années, on a été capable de les remplacer.»
Mais voilà, on est en train de se demander si l'économie, qui se porte bien sur papier, générera enfin de nouveaux emplois.
«On a eu une très forte croissance ces dernières années en Suède, sans avoir de croissance de l'emploi. C'est un peu inquiétant, mais il est encore trop tôt pour dire que c'est un problème», reconnaît M. Wadman.
Un chef de file de l'emploi
Depuis le début de l'année, le taux d'emploi des 20 à 64 ans est en légère baisse, à 76,8 %, ce qui demeure un très bon score comparativement aux autres pays. L'objectif du gouvernement social-démocrate était toutefois d'amener ce taux à 80 %.
Quand on demande aux Suédois de quelle façon ils s'y sont pris pour atteindre un tel niveau, immanquablement la question de la réforme de la fiscalité des années 70 revient sur le tapis. Il y a une trentaine d'années, le gouvernement a décidé de ne plus taxer les ménages, mais les individus. Ainsi, les salaires des conjoints ne sont plus additionnés l'un à l'autre. Un couple avec deux salaires peu élevés peut donc éviter de se retrouver dans les échelons salariaux supérieurs, là où le taux d'imposition est plus élevé.
Mais il y a plus. Le gouvernement a mis en place des programmes pour remettre les chômeurs au travail. Dans certains cas, ils doivent participer à des travaux communautaires ou accepter de suivre des cours. «Ce n'est pas une politique sociale, précise M. Wadman, c'est une politique économique.»
Beaucoup de gens travaillent aussi à temps partiel, ce qui fait monter le taux d'emploi. Des services de garderie sont là pour prendre soin des enfants d'âge préscolaire.
Laurent Lemaire, lui, se rappelle ses premières difficultés en Suède. «Ce qui nous a frappés, c'était le style de personnes qu'on avait dans notre usine, des gens qui étaient un peu des fonctionnaires et qui n'avaient pas trop le goût de travailler fort. On a eu beaucoup de difficultés à les stimuler. C'est des gens qui aiment faire la fête beaucoup.»
En plus, dit-il, le taux d'imposition sur les salaires, qui pouvait atteindre 80 % pour la dernière tranche de revenus, n'aidait pas à stimuler les travailleurs. Ils préféraient que Cascades leur offre de la formation à l'étranger plutôt que des salaires plus élevés dont ils auraient très peu profité, l'impôt en prenant la très grande part.
Depuis, le taux maximum a été ramené à 58 %, mais la taxe de vente est passée à 25 %. Le gouvernement reste toujours fort présent dans l'économie, avec plus de la moitié de l'activité économique générée par les taxes et impôts.
Historiquement, cela n'a pas empêché les entreprises suédoises de dépenser beaucoup en recherche et développement. Un récent rapport de l'Union européenne soulignait d'ailleurs qu'il n'y a que la Suède et la Finlande qui soient parvenues à lui consacrer 3 % de leur produit intérieur brut.
Mats Wadman, du ministère de l'Industrie, espère que ce sont ces emplois de qualité, générés par une forte R&D, qui permettront au gouvernement d'aller chercher suffisamment de revenus pour financer le filet de protection sociale que se sont donné les Suédois.
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