Une politique étrangère made in USA

Gilles Toupin
La Presse dimanche 12 décembre 2004

Ottawa - Depuis son discours sur la politique étrangère du Canada, le 10 mai, devant le Conseil des relations internationales de Montréal, le premier ministre Paul Martin n'a cessé de donner une grande importance aux relations du Canada avec le reste du monde, sans en accorder autant à la nature de ces relations.

Tout se passe, depuis ce temps, comme si le premier ministre, impuissant à donner à sa politique intérieure un certain souffle, voulait soigner son image en faisant miroiter aux yeux des Canadiens celle d'un homme d'État bien campé sur la scène internationale. En fait, M. Martin a tellement bourlingué depuis 12 mois, allant de la France du débarquement et de Chirac à la Russie de Poutine, en passant par un étrange sommet sur la gouvernance progressiste en Hongrie, sans oublier Haïti, le Soudan, le Chili, le Brésil, le Sommet de la francophonie à Ouagadougou et la Libye de Kadhafi, projetant même de se rendre en Inde, au Japon et en Chine en janvier, qu'il semble plus à l'aise dans le rôle du ministre des Affaires étrangères que dans celui de premier ministre.

Il aurait été en effet normal qu'un premier ministre qui dirige un gouvernement minoritaire passe plus de temps à soigner sa politique intérieure et les nombreux problèmes intérieurs de l'heure qu'à cultiver sa popularité auprès des grands de ce monde. L'obsession, par exemple, de M. Martin de vouloir transformer le G20, réservé jusque-là aux ministres des Finances, en un L20 susceptible de rassembler les 20 leaders les plus influents de la planète pour régler les grandes crises régionales, est certes louable en soi, mais elle démontre en même temps que le chef du gouvernement cultive des idées beaucoup plus brillantes dans le domaine des relations internationales que dans celui de la politique intérieure.

Mais il y a plus inquiétant encore. La politique étrangère du Canada est en train de prendre une tournure déconcertante pour bien des Canadiens et, surtout, pour bien des Québécois qui ont applaudi le refus de Jean Chrétien d'engager le Canada dans l'aventure irakienne. La porte-parole du Bloc québécois en matière d'affaires étrangères, Francine Lalonde, fait partie d'un groupe de plus en nombreux d'élus- dont certains libéraux- qui sont préoccupés par ce qu'elle appelle " un alignement de la politique étrangère canadienne sur celle des États-Unis ". Non seulement Mme Lalonde se dit déconcertée par le refus du gouvernement Martin de se dissocier clairement du bouclier antimissile de George W. Bush, soupçonnant même que la décision d'Ottawa est déjà prise à cet égard, mais elle déplore que le Canada soit en train d'abandonner ses prises de position traditionnelles sur des questions aussi fondamentales que celle du conflit israélo-palestinien.

Israël

Le Canada a en effet révisé sa façon de voter aux Nations unies sur les résolutions qui touchent Israël, une attitude qui a été interprétée par plusieurs analystes comme une autre preuve de l'alignement de la politique étrangère du Canada sur celle des États-Unis. Habituellement, le Canada a toujours voté en faveur des résolutions qui sont critiques de la politique israélienne sur les droits de la personne. Ces résolutions condamnaient notamment l'annexion illégale du Golan par Israël, les pratiques israéliennes contraires aux droits de la personne dans les territoires occupés, ou encore le caractère illégal des colonies de peuplement.

Non seulement le Canada a-t-il commencé à s'abstenir sur de telles résolutions, mais il s'est même opposé, voici deux semaines, à une résolution des Nations unies en faveur des droits des Palestiniens. Le ministre des Affaires étrangères, Pierre Pettigrew, a assuré qu'il ne s'agissait pas d'un changement de la position canadienne. D'autres, comme le Conseil national des relations canado-arabes, y ont plutôt vu un appui explicite à Israël, un appui qui se modelait sur la politique étrangère américaine.

Tous ces gestes, auxquels s'ajoute une contribution du Canada au deuxième tour des élections ukrainiennes, une autre aux élections irakiennes du 30 janvier, ne sauraient cacher le grand silence du gouvernement sur l'aide internationale. Francine Lalonde rappelle à cet égard que le Canada avait été bien près, avant que Paul Martin ne devienne ministre des Finances en 1993, d'atteindre l'objectif de l'ONU de 0,7 % du produit intérieur brut du pays au chapitre de son aide internationale. Aujourd'hui, ce ratio tourne autour de 0,27 % du PIB. " On est en pleine pensée magique ", dit Mme Lalonde.



Frontières en jeu

HENRI GUAINO, ancien commissaire général au Plan
Les Echos du 14 décembre 2004

Idées - La grande question politique des XIXe et XXe siècles fut : « Qu'est-ce qu'une nation ? » Et, pendant deux cents ans, le principe des nationalités façonna l'histoire du monde en ayant finalement raison de tous les grands empires, de l'Autriche-Hongrie à l'Empire ottoman et à l'Union soviétique en passant par les empires coloniaux. Au point que la chute du mur de Berlin apparut à certains comme le signe avant-coureur de la fin prochaine de l'histoire.

Mais à l'instant même où les nationalités enfin libérées semblaient prêtes à se fondre dans le grand creuset de la mondialisation pour donner naissance à une humanité enfin réunifiée par la démocratie, les droits de l'homme et le marché global, un doute subsistait sur la possibilité que l'histoire ne soit pas achevée et qu'elle continue longtemps encore d'être tragique et jalonnée de conflits entre des principes également légitimes que ni la loi de la majorité, ni le calcul économique ne sauraient résoudre. En une décennie, le doute est devenu certitude. Pas seulement parce que, par un extraordinaire retournement de l'histoire, les guerres de religions ont repris le pas sur les guerres idéologiques, mais aussi parce qu'alors que leur disparition était programmée la question des frontières se trouvait reposée avec la même intensité que jadis celle des nationalités. Au « qu'est-ce qu'une nation ? » des siècles précédents se substitue le « qu'est-ce qu'une frontière ? » du XXIe siècle.

Le paradoxe n'est pas mince si l'on veut bien admettre que la mondialisation n'est pas l'effacement de la nationalité mais d'abord l'effacement de la frontière tenue pour le principal obstacle à l'échange, à la concurrence et à l'avènement de la démocratie mondiale. Assimilée à une ligne Maginot, à l'expression d'un protectionnisme, d'un repli sur soi, d'un rejet de l'autre, la frontière devait disparaître, la cause était entendue. La loi du libre-échange et les nouvelles technologies de l'information et de la communication devaient la rendre inopérante. C'était précisément cela qu'on appelait la mondialisation.

C'était oublier que, si la frontière peut être un enfermement et un lieu de tension et de conflit, elle est aussi un besoin des hommes. Besoin de limites, besoin d'appartenance, besoin de se situer dans un espace organisé, structuré, jalonné de repères constitutifs d'une identité que les grands concepts abstraits comme l'humanité ne suffisent pas à fonder. Besoin aussi de définir concrètement l'espace juridique et politique de la citoyenneté, de la solidarité et de la démocratie qui, faute d'être d'emblée universelles, doivent s'inscrire dans des territoires sous peine de rester virtuelles.

La globalisation de l'économie allait rendre, disait-on, les frontières politiques inexistantes. C'était oublier que les frontières économiques et juridiques n'ont historiquement presque jamais coïncidé, et que la longue durée fait émerger depuis la plus haute Antiquité des « économies mondes » qui débordent largement les aires de souveraineté politique. Il n'y a donc en réalité rien de surprenant à constater qu'au-delà des apparences l'économie n'a au fond pas effacé grand-chose et qu'en matière de géopolitique les permanences l'emportent toujours sur les changements. Et qui ne voit que dans le monde actuel, où la nationalité des entreprises importe peu, la localisation des usines, des laboratoires et des emplois importe de plus en plus ?

La mondialisation du terrorisme et la tragédie du 11 septembre 2001 ont indiscutablement joué un rôle emblématique dans la réémergence du concept de frontière dans un monde où il n'avait prétendument plus aucune utilité. A-t-il d'ailleurs cessé de jouer un rôle dramatique au cours des dernières décennies en Afrique, au Moyen-Orient ou dans le sous-continent indien ?

Mais c'est peut-être pour l'Europe que la problématique frontalière est aujourd'hui la plus profonde et la plus révélatrice du monde dans lequel nous entrons, d'abord à travers la question turque et la question ukrainienne. Au lieu d'appréhender l'éventualité de l'adhésion de la Turquie par une approche fondée sur la thèse du choc des civilisations comme c'est trop souvent le cas, il est préférable de bien mesurer à quel point le problème posé est pour l'Europe de nature existentielle. Car en posant la question des frontières, l'adhésion turque pose une question bien plus large que celle des limites physiques : elle pose la question de la nature même de la construction européenne et par conséquent du grand dessein qui la sous-tend. En cherchant les principes qui fondent aujourd'hui l'Union, force est de constater qu'aucun n'est opposable à la Turquie pour rejeter sa demande. La référence à l'histoire n'est pas plus décisive tant ce pays est depuis 1453 un acteur majeur de l'histoire européenne. On voit bien dans le même temps qu'il ne suffit pas de proclamer que l'Europe est une idée pour résoudre le problème puisque cela reviendrait à ce que tous les pays qui partagent ses valeurs aient vocation à en faire partie indépendamment de la géographie. On pressent d'ailleurs que, derrière la Turquie, c'est d'ores et déjà toute la question des rapports avec la Méditerranée qui se profile. Question vitale pour toute l'Europe du Sud qui y joue une partie cruciale, mais aussi pour l'identité européenne elle-même qui doit tant à l'Europe méditerranéenne.

Qu'une frontière continue d'opposer durablement le nord et le sud de la Méditerranée et se perpétuera dangereusement le rapport entre dominants et dominés qui prévaut depuis l'époque coloniale et qui empêche l'émergence d'une véritable communauté de destin, seule à même de relever les immenses défis du développement, de l'environnement, de l'immigration, de la sécurité et de la civilisation. Mais qu'à l'inverse la frontière s'estompe, et l'objectif des Etats unis d'Europe ou l'idée même d'une Europe puissance doivent être profondément révisés.

La problématique frontalière n'est pas plus simple à l'Est. La crise ukrainienne annonce à terme une relation compliquée et tendue avec la Russie. Tension inévitable, car en même temps que depuis Pierre le Grand la Russie veut être européenne, elle ne peut oublier ni son statut de grande puissance, ni qu'elle est née à Kiev. Quels principes opposer à l'Ukraine le jour où elle voudra adhérer ? Mais comment raisonnablement faire passer la frontière de l'Europe entre l'Ukraine et la Russie ? Et si la Russie devait adhérer, que serait institutionnellement, politiquement et culturellement une Europe qui irait jusqu'aux portes de la Chine ? Au sud comme à l'est de l'Europe, la globalisation déplace les lignes plus qu'elle ne les efface, et sur les frontières à venir se joueront les tragédies futures d'une histoire qui, décidément, ne se dissout pas dans le marché.



Le séparatisme fait son chemin au Pays basque

François Musseau
Libération mardi 21 décembre 2004

Madrid : Le Parlement régional discute d'un plan prévoyant l'autodétermination. Madrid s'y oppose.

Présenté en septembre 2003, le projet souverainiste des nationalistes basques espagnols, qui inclut le droit à l'autodétermination, est entré dans sa dernière ligne droite. Voué aux gémonies par Madrid, le «plan Ibarretxe» ­ du nom du chef de l'exécutif basque qui en est l'instigateur ­ a été approuvé hier en première lecture par une commission du Parlement basque. Ce feu vert surprise a été possible grâce à l'abstention de Socialista Abertzaleak (SA), ultime vestige de la vitrine politique d'ETA, Batasuna, interdite par la justice espagnole en mars 2003. Le leader des séparatistes radicaux de SA, Arnaldo Otegi, initialement hostile au plan Ibarretxe, qu'il juge «trop timide», s'est finalement réjoui de ce «nouveau processus». A ses yeux, ce plan consacre «l'acte de décès du statut de Gernika», le statut de (très large) autonomie accordé au Pays basque espagnol en 1979, au sortir du franquisme.

Etat libre. Enterrer le statut de Gernika est aussi l'intention des nationalistes modérés du Parti nationaliste basque (PNV), opposés à la violence armée et installés au pouvoir régional depuis plus de deux décennies. Au moment où le Premier ministre socialiste, José Luis Rodríguez Zapatero, souhaite accorder davantage de prérogatives à certaines régions (Catalogne, Galice, Andalousie...), l'exécutif basque d'Ibarretxe maintient la barre bien plus haut : sur le modèle du Québec, les nationalistes du PNV réclament un «statut d'Etat libre associé à l'Espagne» ayant notamment les pleins pouvoirs sur le fisc, la justice ou la sécurité sociale.

Le PNV revendique la création d'un «grand Pays basque», «Euskal Herria», englobant la Navarre et la partie française. S'il voyait le jour, ce projet ouvrirait la voie à l'indépendance puisqu'il y est précisé, en préambule, que «le peuple basque a le droit de décider de son futur, en vertu du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes». A Madrid, Zapatero, tout comme Aznar avant lui, rejette totalement un «projet qui exclut la moitié non nationaliste de la population basque».

Référendum. Le sort du plan Ibarretxe est encore aléatoire. Le 30 décembre, lors d'une séance plénière du Parlement basque, il doit être approuvé à la majorité absolue, c'est-à-dire avec l'appui de Socialista Abertzaleak, ce qui n'est pas garanti. Quoi qu'il en soit, Juan José Ibarretxe compte faire des législatives régionales de mai prochain un «référendum» sur son plan : si le PNV et ses alliés remportent le scrutin, son plan aura, dit-il, la légitimité requise. Ensuite faudrait-il négocier avec le pouvoir central. Si, comme c'est à prévoir, le projet Ibarretxe est rejeté par le Parlement national, les nationalistes basques ont promis d'organiser une «consultation populaire auprès des Basques». Un référendum illégal (sauf approbation par les deux tiers des députés nationaux et par le Tribunal constitutionnel), mais qui, aux yeux des nationalistes basques, sonnera comme un défi au pouvoir central.