La domination québécoise a sauvé le Canada

Antoine Robitaille
Le Devoir samedi 18 décembre 2004

Revue de presse - Le Québec domine le Canada. Ce constat en surprendra plusieurs ici. Mais Laurence Martin, dans le Globe and Mail de jeudi, avançait plusieurs arguments solides pour le prouver. Et pour montrer que cette «situation injuste» est loin d'être terminée. Semblant d'abord agacé par celle-ci, Martin en vient pourtant à la conclusion paradoxale que le Canada «a ainsi été sauvé», au sens où le pays a pu se donner une identité différente de celle des voisins du Sud.

Alors qu'aux États-Unis, aucun politicien «libéral» (c'est-à-dire de gauche) du Nord-Est du pays n'a pu entrer à la Maison-Blanche depuis 40 ans, l'inverse s'est produit au Canada: «Pendant 34 des 36 dernières années et 42 des 56 dernières années, les premiers ministres du Canada ont représenté une circonscription québécoise. Cela équivaut à 90 % du temps pour une province qui ne représente que 25 % de la population du pays. Mettre ces chiffres en relief, dit Martin, c'est rompre avec une certaine rectitude politique.»

Domination? Le dernier exemple en date, affirme-t-il, c'est le dossier du bouclier antimissile. «Les sondages au Québec ont rapidement rabattu l'enthousiasme du gouvernement fédéral à accepter d'y participer avec les Américains.» Appuyer inconditionnellement ce projet coûterait de précieux votes dans une province où les libéraux, justement, ont un urgent besoin d'en récolter. Et que dire de l'attitude du fédéral dans le dossier Bombardier? Sans compter la position sur la guerre en Irak, en 2003. Pour ce qui est du «scandale des commandites, dit Martin, il n'y est question que du Québec». Autre exemple récent: lors de la dernière conférence sur la santé, tous les regards étaient tournés vers Jean Charest.

Remontant dans le passé, Laurence Martin rappelle toutes les attentions que le Canada a eues pour le Québec. Sous Pierre Elliott Trudeau, le fédéral a déployé de grandes énergies pour la politique du bilinguisme, s'est ensuite englué dans la Crise d'octobre et a prôné des coupes budgétaires pour l'OTAN. La raison de ces compressions? «Le Québec n'a jamais été très friand de tout ce qui est militaire.» Il y a ensuite eu l'élection du Parti québécois, le référendum de 1980 et la politique nationale de l'énergie, «ce doigt d'honneur fait à l'Ouest». L'ère Trudeau s'est terminée sur le rapatriement de la Constitution, une opération visant à contrer... le Québec. Sous Brian Mulroney? Même dynamique. Tout a commencé avec l'opération de séduction auprès des nationalistes québécois. Ensuite, l'octroi au Québec, plutôt qu'au Manitoba, du contrat d'entretien des avions F-18, ce qui a marqué les consciences dans le ROC. Nul besoin, semble ensuite dire Martin, de rappeler en détail l'interminable saga de l'accord du Lac-Meech.

Pour l'ère Chrétien, le chroniqueur cite l'ancien ministre Art Eggleton, qui «a déjà affirmé que tout ce qui se discutait au cabinet était d'importance secondaire par rapport à la façon dont cela serait reçu au Québec», et ce, avant et après le référendum de 1995.

En définitive, l'influence du Québec sur l'ensemble du Canada a été d'entraîner ce pays vers le «centre-gauche». Sa culture politique, affirme Martin, «est plus étatiste, plus influencée par les courants européens que les autres parties du Canada». Résultat: les courants politiques conservateurs se sont fatalement heurtés à l'influence québécoise et les «Westerners ont toutes les raisons du monde de s'en montrer amers». Bien qu'il n'en parle pas, Martin aurait pu ajouter le mariage homosexuel à sa liste de preuves.

Le chroniqueur souligne enfin un paradoxe inouï: «Bien que le mouvement souverainiste ait presque détruit le pays, c'est l'excès même du pouvoir québécois à Ottawa qui a préservé ce même pays.» En effet, dit-il, si, pendant toutes ces décennies, les dirigeants canadiens avaient été des conservateurs de l'Ouest nullement contraints à cultiver la base électorale au Québec, «quelle sorte de pays aurions-nous?». D'une part, le Québec aurait peut-être fait sécession, dit-il. D'autre part, le Canada aurait été beaucoup moins différent des États-Unis qu'à l'heure actuelle; en tout cas, il aurait été moins épris «de droits linguistiques, de justice sociale et d'autres valeurs progressistes». Fascinante analyse, convenons-en.

***

«Ottawashed»: voilà ce qui est arrivé au cerveau du chef conservateur Stephen Harper, écrivait cette semaine Janet L. Jackson dans le Calgary Sun. Elle dressait ce constat en examinant la position de Harper sur le mariage homosexuel. «Lorsque les politiciens de l'Ouest vont à l'Est, une transformation s'opère», écrivait-elle. Au départ, leurs «intentions sont nobles»: ils vont à Ottawa pour changer le statu quo, «marqué par le favoritisme». Mais après quelques mois d'«ottawashing», tout change; leur comportement devient «étrange».

Tout comme «les personnages du film d'épouvante bien connu Invasion Of The Body Snatchers, vous ne percevez aucune différence. [Harper] a la même allure que naguère, il agit comme avant et semble être le même». Mais détrompons-nous et regardons bien, s'amuse la chroniqueuse: «Quelque chose dans son regard a changé. Il n'y a qu'un simulacre d'émotion. Les mots, le geste, l'inflexion de la voix: tout est encore là, sauf l'émotion.»

Au fond, Jackson n'en revient pas de la réaction de Harper devant la décision de la Cour suprême. «Il a présenté les choses comme "une formidable victoire pour la démocratie canadienne"!» C'est franchement exagéré aux yeux de la chroniqueuse, qui considère que la cour a simplement tranché «en faveur d'un groupe d'intérêt particulier pour redéfinir une institution sociale». Elle fait remarquer que la Nouvelle-Zélande et l'Australie, lorsque placées devant le même dilemme, «ont rejeté le type d'absurdité dans laquelle le tribunal canadien nous a engagés».

Il n'y a pas que le cas du mariage: «Que se passe-t-il avec Harper? Quelle est la dernière fois où nous l'avons entendu prononcer l'expression "Sénat triple E"? Quand l'a-t-on entendu protester contre des mesures vouées à la faillite, comme le système universel de garderies ou l'assurance médicaments, projet que les conservateurs devraient franchement laisser au NPD?» Pour ce qui est de ses positions sur le bouclier antimissile, «Harper s'est-il ramolli? Difficile à dire, car la majorité de la conférence de presse s'est déroulée en français. Pas surprenant, Harper s'étant apparemment converti tant au bilinguisme qu'à l'idée de "personnalité distincte" du Québec.» Et dire, s'insurge Jackson, que Harper a «combattu et vaincu» l'accord de Charlottetown précisément parce qu'il contenait une clause de «société distincte»!

***

Une brève «on the ROC» en terminant.

«Si un fermier tombait amoureux d'une de ses vaches, les tribunaux lui permettraient-ils de l'épouser? Et s'ils le lui interdisaient, cela ne ferait-il pas d'eux d'affreux bovinophobes?», s'interrogeait mercredi un lecteur du Telegram de Saint John's, Terre-Neuve, Gene Malone. Bonne question.



Quebec as dominatrix: The beat goes on and on

Lawrence Martin
The Globe and Mail Thursday, December 16, 2004

No president has been elected from America's more liberal northeast in 40 years. In Canada in the same time span, the exact opposite has been the case. Every prime minister of any duration has come from the liberal northeast, which is Quebec. One country gets more conservative while the other, largely because of the pull of one province, leans the other way.

In Canada, the regional bias is unprecedented. Quebec stands supreme. For four decades, it has shaped and dominated the national agenda and -- sorry, westerners -- there is no end in sight.

The latest issue is missile defence. On this, Quebec polls have dampened the government's enthusiasm for full support. The Liberals desperately need more seats in the province if they are to form a majority.

On the Bombardier file, politics will be the driving imperative as well. Count on the Quebec company to get its countless millions from Ottawa for new planes.

On the Iraq war, it was public opinion, most emphatically Quebec's public opinion, that prompted the Chrétien government to say no.

The sponsorship scandal is all about Quebec. On the health accord with the provinces, it was Quebec's Jean Charest who was a controlling force. Among the premiers, he is the lead player in dealing with a Prime Minister who, of course, represents a Quebec riding.

For 34 of the past 36 years, and 42 of the past 56, the prime ministers have represented Quebec. That's about 90 per cent of the time for a province with 25 per cent of the country's population. But as staggering as the numbers are, no one talks about them. It's politically incorrect.

The phenomenon of Quebec power has come about in good part as a result of happenstance. But this is small solace for those whose priorities have been brushed aside while Ottawa obsessed on one province.

Under Pierre Trudeau, there was the bilingualism program, the October Crisis, the cuts to NATO (Quebec never being big on military stuff). There was the election of the Parti Québécois, the 1980 referendum, the finger to the West in the form of the National Energy Program and the Quebec-focused patriation fight.

Under Brian Mulroney, who had to win Quebec, there was the reaching out to Quebec nationalists to join the cabinet, the awarding of the CF-18 contract to Quebec over Manitoba, and the sight of the nation's business overtaken by unity fights and the Meech Lake and Charlottetown constitutional accords.

At Jean Chrétien's cabinet meetings, as Art Eggleton has noted, everything was of secondary importance to the question of how it would play in Quebec. There was the hair-raising 1995 referendum and its fallout, including Shawinigate and the sponsorship scandal.

Quebec's political culture is more left-of-centre, more statist, more influenced by European strains than anywhere else in Canada. With its disproportionate political weight -- augmented by its having produced the three most dynamic leaders of the past few decades in René Lévesque, Mr. Trudeau and Lucien Bouchard -- Quebec has served as a bulwark against any competing conservative strains.

Many Canadians feel they've paid a big price for bilingualism, for the endless constitutional and referendum fights, for the Liberals' shameless catering to their political base. Westerners have every reason to be bitter.

But there's another side to the story: While Quebec's sovereigntist movement almost destroyed the country, the excess of Quebec power in Ottawa has preserved it.

Imagine if the western provinces had owned 24 Sussex for much of this time and had produced the dynamic leaders who could ignore Quebec interests because the province was of little political value to them. What kind of country, if a country at all, would it have been? How would a Quebec -- barely willing to put up with its own people running the show in Ottawa, never mind leaders beholden to another region -- have stayed in?

Given the conservative lean of Western Canada and the overwhelming pull of the United States, how far without Quebec would this country have moved in that direction? How far would it have moved away from its respect for language rights, social justice and other progressive values?

The four-decade domination of Quebec is unprecedented, unfair and unending. It has nothing to recommend it, save for the fact that it may well have saved the country.

lawrencemartin9@hotmail.com



Paul Martin prend ses distances...

Michel Vastel
Le Soleil samedi 18 décembre 2004

Quand les choses ne vont pas très bien pour un chef de gouvernement, il se met à voyager. Les tapis rouges, les banquets officiels, les palais orientaux : tout cela est bon pour l'image. Paul Martin va n'importe où ces jours-ci... Même dans la "Grande Jamahiriya libyenne populaire et socialiste", le nom officiel du pays du colonel Mouammar Kadhafi !

C'est le 10e pays qu'aura visité notre premier ministre depuis un an - après le Mexique, les États-Unis, la France, la Hongrie, Haïti, le Chili, le Brésil, le Burkina Faso et le Soudan... Et, dès la mi-janvier, il repart au Japon, en Chine, à Hong - Kong. On a déjà calculé qu'il a effectué l'équivalent de quatre fois le tour du monde, un record pour un premier ministre au début de son premier mandat.

À Noël, M. et Mme Martin seront au Maroc, mais en vacances, ce qui fait dire aux mauvaises langues que cette escale de 27 heures à Tripoli - avec une quarantaine de gardes de sécurité, deux bonnes douzaines d'adjoints politiques et de diplomates et quelques journalistes - n'est qu'une excuse pour voyager aux frais de la princesse. (Un deuxième avion suivra l'Airbus de la Défense nationale pour conduire le premier ministre et sa famille de Tripoli à Rabat - ses fils et leurs compagnes payant 2129 $ chacun, un tarif défiant toute concurrence pour cette destination soleil ! - , tandis que l'Airbus rentrera à Ottawa avec la centaine de Canadiens qui n'auront vu de la Libye que l'hôtel Corinthia bab Africa et le projet de la Grande Rivière artificielle conçu par SNC-Lavalin.)

On comprend le chef du gouvernement canadien d'aller aux États-Unis ou au Mexique, en France peut-être ou à Haïti, ou au Burkina Faso à l'occasion du Sommet de la Francophonie. Mais en Libye ?

Le colonel Kadhafi appuyait tous les grands réseaux de terroristes et c'est de son palais que sont partis ceux qui ont fait sauter un avion de la Panam au-dessus de Lockerbie en Écosse, tuant 270 personnes. Mais la Libye a beaucoup de pétrole et beaucoup d'argent pour financer de grands travaux. Dans ses valises, Paul Martin emmènera donc les dirigeants d'une quinzaine de compagnies canadiennes, dont Petro Canada et SNC-Lavalin. "Il n'est pas inhabituel qu'un pays en critique un autre pour ses violations des droits de la personne pendant que ses entreprises continuent de faire des affaires avec lui", de dire un diplomate canadien. Ben voyons...

En passant, à 24 heures de son départ, Paul Martin ne savait même pas où et pour combien de temps il allait rencontrer le colonel Kadhafi ! C'est que les Kadhafi ne sont pas contents du tout du Canada... Le fils du colonel, et son successeur probable, Seif Al-Islam Kadhafi, a rappelé la semaine dernière que "la Libye a longtemps considéré le Canada comme un ennemi, et juste un " suiveux " des Américains".

On comprend le premier ministre de prendre le large aussi souvent car si l'année 2004 fut décevante pour lui, 2005 sera horrible ! Paul Martin sera en effet le premier chef de gouvernement canadien en exercice à comparaître devant une commission d'enquête. Dès le début de l'année prochaine, on verra donc le chef libéral, de même que Jean Chrétien, parader devant le juge John Gomery au milieu d'une brochette de témoins dont plusieurs feront face à des accusations criminelles.

Le chef libéral a commis l'imprudence de dire qu'il n'y aurait pas d'élections avant que toute la lumière soit faite sur le scandale des commandites. Il n'y aurait donc pas d'élections avant la fin de l'année prochaine, voire au début de 2006 ? Le juge Gomery n'a pas aimé ce commentaire, peu subtil, qui semblait lui dire : "Dépêchez-vous, la démocratie attend après vous..."

Le juge a répliqué en disant qu'il ne se laisserait pas bousculer, en traitant Chuck Guité, le général en chef des troupes fédéralistes dans sa bataille contre les souverainistes, de "séducteur doublé d'une fripouille", et en annonçant que "le plus juteux" reste à venir. Alors, comment se fait-il que le gouvernement minoritaire ne tombe pas ?

"On s'habitue à perdre des votes", me disait cette semaine, mi-figue, mi-raisin, un député libéral. De fait, dans la nuit du 9 décembre, le gouvernement a perdu deux votes sur les crédits du gouverneur général (171 contre 120), et ceux du Conseil privé, le ministère du premier ministre (167 contre 124). Techniquement, il ne s'agissait pas de votes de confiance puisque l'ensemble des crédits a été adopté dans la même soirée. Mais il est tout de même surprenant que les oppositions n'aient pas sonné les trompettes...

C'est que personne ne veut d'élections et Paul Martin reste premier ministre par défaut en quelque sorte ! Le Bloc québécois est bien trop heureux d'encaisser ses millions de dollars, grâce à la réforme du financement des partis politiques héritée de Jean Chrétien...

Les partants de 2005

Paul Martin sera encore chef du Parti libéral dans un an, et sans doute premier ministre s'il ne commet pas l'imprudence de déclencher des élections avant la fin de l'année.

Stephen Harper, pour sa part, ne se rendra peut-être pas jusqu'au printemps. Son limogeage et la liste des prétendants à la succession constituent un sujet de discussion presque quotidien dans la capitale fédérale. Et des organisateurs bleus du Québec s'arrachent les cheveux en murmurant : "Tout compte fait, le Bloc fait du bon travail..." Quel aveu douloureux !

Bernard Landry a déjà été surnommé le "pph", pour "Passera pas l'hiver !" À la mi-janvier, les organisations de François Legault et de Pauline Marois sauront si elles ont fait élire assez de délégués pour embarrasser leur chef, qui a fixé la barre à 75 % de taux de satisfaction. Lucien Bouchard avait obtenu 76 % et avait boudé pendant plusieurs jours...

Et le 14 avril 2005, ce sera le deuxième anniversaire de l'élection d'un gouvernement libéral à Québec. Le mi-mandat en somme. C'est le moment que Mario Dumont a choisi pour réfléchir à son avenir. Il sera donc bientôt temps de spéculer sur la date de son départ à lui aussi...

Vous comprendrez que, pour bien me préparer à une année 2005 aussi agitée, je me retire dans mes terres jusqu'au 4 janvier...

Mvastel@lesoleil.Com