L'ONU et l'Apocalypse
Richard Hétu
Le Soleil dimanche 5 décembre 2004
Aux yeux des lecteurs de la série littéraire Left Behind (Les survivants de l'Apocalypse), le secrétaire général de l'ONU et l'Antéchrist ne font qu'un. Ce n'est, bien sûr, qu'une fiction religieuse, mais son succès phénoménal ne peut être ignoré. Surtout pas au moment où les Nations unies et Kofi Annan sont dans le collimateur de la droite américaine.
Left Behind, ce sont 12 livres écrits entre 1995 et 2004 par deux chrétiens évangéliques, dont l'un porte le nom de Tim LaHaye. En décembre 2001, cet ancien pasteur de San Diego a été nommé le chrétien le plus influent des 25 dernières années aux États-Unis par une revue universitaire d'Illinois, devant les révérends Billy Graham, Pat Robertson et Jerry Falwell.
LaHaye et son coauteur, Jerry Jenkins, ont vendu plus de 55 millions d'exemplaires de leur série apocalyptique. Après les livres de la série Harry Potter, il n'y a rien qui marche plus fort. Et les fondamentalistes ne sont pas les seuls preneurs. Les tomes de Left Behind se lisent comme du Tom Clancy, alliant prophétie biblique et allusion aux nouvelles technologies.
Dans Glorious Appearing, le dernier de la série, Jésus-Christ retourne sur la Terre, après sept ans de désastres et de pestes, pour vaincre l'Antéchrist, sauver les croyants rescapés et instaurer un règne millénaire du paradis. Deux millions d'exemplaires du tome ont été vendus avant même sa sortie en librairie en avril. Peu après, le livre caracolait en tête des ventes, comme tous les précédents.
L'Antéchrist, bien sûr, c'est le secrétaire général des Nations unies. Nicolae Carpathia, président de la Roumanie, est nommé à ce poste après la stupéfiante disparition de millions de chrétiens à travers le monde. Le phénomène correspond à l'"enlèvement de l'Église", cette doctrine du XIXe siècle selon laquelle les croyants iront rejoindre le Seigneur sur les nuées du ciel, tandis que le reste du monde devra affronter sept années de tribulations avant l'établissement du Royaume de Dieu sur la Terre.
Dans la première année des tribulations, Nicolae Carpathia déménage le siège de l'ONU de New York à Babylone, en Irak. Grand séducteur, Carpathia avait été auparavant nommé l'homme le plus sexy du monde par le magazine People. C'est gros, mais l'Apocalypse n'est pas une mince affaire.
En hommes d'affaires aguerris, LaHaye et Jenkins n'ont pas manqué de décliner leur série. Left Behind Kid s'adresse aux 10-14 ans et suit les aventures d'une bande d'adolescents livrés à eux-mêmes et s'alliant contre les forces du Mal. Les coauteurs offrent aussi une version militaire de la série. Celle-ci met en scène, à la frontière turco-syrienne, les forces du Bien incarnées par les rangers américains.
Encore vert à 78 ans, LaHaye peut être considéré comme le père de la droite religieuse contemporaine. Avant la série Left Behind, il avait déjà écrit plus de 50 livres. Dans les années 70, il avait sonné l'alarme contre l'homosexualité, publiant The Unhappy Gays, un ouvrage très influent chez les chrétiens évangéliques. À la même époque, il avait participé à la création de la Moral Majority, le lobby politico-religieux de Falwell, et joué un rôle-clé dans la propagation des idées créationnistes aux États-Unis.
Ainsi, après les homosexuels, après Darwin, LaHaye s'attaque à l'ONU. Ses idées tordues font bel et bien partie du paysage américain.
Mais la droite n'emploie pas seulement des arguments religieux contre l'ONU et son secrétaire général. Depuis des mois, elle s'agite autour du scandale sur l'ancien programme Pétrole contre nourriture, accusant Kofi Annan d'avoir fermé les yeux sur le détournement de plus de 20 milliards $ au profit de Saddam Hussein. La page éditoriale du Wall Street Journal a jeté les hauts cris, de même que les commentateurs de la chaîne Fox et le chroniqueur du New York Times William Safire. Mercredi, un sénateur républicain du Minnesota, Norm Coleman, a même réclamé la démission du secrétaire général.
Cette réaction tranche avec le silence de la droite devant les scandales d'Abou Ghraib et de Halliburton. Elle ne vise pas seulement Annan, mais aussi l'ONU, qui a refusé d'avaliser l'invasion de l'Irak. Elle est foncièrement injuste, les membres du Conseil de sécurité, y compris les États-Unis, ayant eux-mêmes choisi d'ignorer la corruption du programme onusien.
Mais la chasse à l'ONU est ouverte aux États-Unis. En Californie, le groupe conservateur Move America Forward ne se contentera pas du scalp de Kofi Annan. Dans une campagne publicitaire télévisée, il demande la fermeture du siège de l'ONU à New York et l'expulsion de ses responsables.
"L'ONU est devenu un outil de propagande et un défenseur d'organisations terroristes", affirme le spot publicitaire de 60 secondes lancé par le groupe, qui appelle les Américains à signer une pétition intitulée Virons l'ONU des USA (Get the UN out of the US).
Howard Kaloogian, un ancien élu républicain, est le cofondateur de Move America Forward. Il s'est fait connaître en lançant la campagne pour destituer le gouverneur démocrate de Californie, Gray Davis, qui a été remplacé par l'acteur Arnold Schwarzenegger.
Ironiquement, les États-Unis n'ont jamais eu autant besoin de l'ONU. Si l'organisation ne parvient pas à organiser des élections en Irak, le pays risque de vivre sa propre version de l'Apocalypse.
Laïcité et Noël
Quand souhaiter «Joyeux Noël» n'est pas politiquement correct
Giles Hewitt
La Presse mercredi 22 décembre 2004
Agence France-Presse New York - Lorsque le président américain George W. Bush a clos sa conférence de presse de fin d'année, il a souhaité aux journalistes «Joyeuses vacances» et non «Joyeux Noël», une expression à éviter pour ne pas froisser les susceptibilités.
Vantée comme la période de la concorde, Noël est devenu, ces dernières années aux États-Unis, un sujet de discorde et de débat sur la manière de célébrer les fêtes de fin d'année sans promouvoir la religion au détriment des non-Chrétiens.
La controverse n'est pas nouvelle mais elle prend cette année une dimension particulière, sous l'influence de la droite chrétienne. Dopés par la réélection de George W. Bush, les traditionalistes dénoncent en effet avec ardeur ce qu'ils voient comme une stratégie politique pour éliminer la présence du Christ de Noël.
«Une guerre sournoise et clandestine a été engagée contre Noël pour éviter d'y faire mention dans le domaine public», accuse le «Comité pour sauver Noël» sur son site internet.
Cette association, basée en Californie, a lancé une campagne de boycott des enseignes qui, à l'instar des grands magasins Macy's, offrent des décorations proclamant «Joyeuses Vacances» ou «Meilleures fêtes» plutôt que «Joyeux Noël».
«Il est dommage qu'une initiative pour tenter de plaire à tout le monde, dans un climat fraternel soit perçue comme offensante par certains», regrette Carol Sanger, porte-parole de Macy's.
Comme souvent dans les discordes sur la place de la religion, le système éducatif public se retrouve au centre du débat. Des écoles du New Jersey ont ainsi attiré l'attention des médias en bannissant toutes les chansons de Noël, même instrumentales. Les organisateurs d'une fête de fin d'année à Wichita au Kansas ont quant à eux rebaptisé leur sapin de Noël «arbre de la Communauté».
Andrea Economos, de Scarsdale (État de New York) fait partie des parents scandalisés de «ne pas avoir la liberté d'affirmer le vrai sens de Noël pour les Chrétiens». «Je peux partager mes «traditions» mais sans dire que les Chrétiens croient que Jésus est le fils de Dieu et qu'il s'agit d'un miracle», a-t-elle déploré dans un courrier publié cette semaine par le New York Times.
À l'opposé, Deb Di Gregorio, du New Jersey, se réjouit d'avoir assisté au concert de sa fille de six ans, durant lequel les traditionnelles chansons de Noël avaient été remplacées par des chants célébrant la famille ou l'amitié. «Les parents ont applaudi. Tout le monde souriait», témoigne-t-elle.
La saison des fêtes de fin d'année débute sans problème majeur avec Thanksgiving, véritable célébration nationale, à la fin novembre. Elle se complique ensuite lorsque la fête juive de la Hanoukah devance de peu Noël.
Les associations juives ont été à la pointe du combat pour que les 18% d'Américains n'étant pas de confession chrétienne ne se sentent pas exclus des fêtes de fin d'année.
«Nous ne voulons pas bannir Noël», affirme Todd Gutnick, un porte-parole d'un mouvement, la «Jewish Anti-Defamation League», qui envoie chaque année des courriers prônant la diversité aux écoles. «Nous sommes juste préoccupés par des situations, dans les écoles par exemple, où un enfant peut se sentir laissé de côté».
Réunir les influences est la solution proposée, avec humour, par les créateurs d'une série télévisée pour adolescents, The O.C, sous la forme d'un hybride «Christmukkah», jeu de mot mélangeant «Christmas» (Noël) et «Hannukah» («Hanoukah»).