Le temps de corriger le tir

Alain Dubuc
La Presse vendredi 10 décembre 2004

Le Québec est toujours et encore la province canadienne qui dépense le moins pour son réseau de santé. En 2003, les dépenses de santé par habitant s'établissaient à 2247 $, moins que partout ailleurs, et 213 $ de moins que la moyenne canadienne.

En gros, pour atteindre le niveau canadien, c'est-à-dire rattraper la Saskatchewan ou le Nouveau-Brunswick, il faudrait que le Québec injecte, à chaque année, une somme additionnelle d'environ 1,5 milliard. Comment cela est-il possible? Si le Québec dépense moins que les autres, c'est pas tant parce qu'il rogne sur les services que parce qu'il paie ses professionnels de la santé moins cher qu'ailleurs.

Il n'y a donc rien de stupéfiant à apprendre que les médecins spécialistes québécois sont les moins bien rémunérés au Canada. Le gouvernement du Québec et la Fédération des médecins spécialistes du Québec ont créé un comité d'étude sur la rémunération des médecins spécialistes dont le rapport est sans appel. Si l'État et les médecins ne s'entendent pas sur les conclusions qu'il faut tirer de ces travaux, un expert indépendant, reconnu par les deux parties, donne largement raison aux médecins spécialistes.

L'écart de rémunération est substantiel. Si diverses mesures sont possibles, selon les hypothèses et les méthodes de calcul, en gros, l'écart entre la rémunération des médecins québécois et celle de leurs confrères des autres provinces atteint 33 %. En moyenne, un spécialiste québécois touche 232 700 $, contre 342 800 $ ailleurs au Canada.

Le gouvernement a accepté le principe voulant que les spécialistes rattrapent la moyenne canadienne, un objectif raisonnable quand on sait que les systèmes de santé des autres provinces reposent sur les mêmes structures et les mêmes valeurs que le nôtre. Mais l'État tente manifestement de jouer sur les interprétations pour réduire la note. Un calcul rapide et sommaire montre, qu'avec 8000 spécialistes, le rattrapage pourrait coûter de 700 à 800 millions par année.

Oublions un instant la guerre de chiffres qui s'annonce et le complexe processus de rattrapage. Et essayons plutôt de comprendre comment on a pu en arriver à ce qui est clairement devenu une situation de déséquilibre.

Cet écart Québec-Canada tient d'abord à la philosophie de négociations très centralisées dont s'est doté le Québec, un cadre global où il n'était pas acceptable de consentir aux professionnels de la santé des hausses supérieures à celles que l'on réservait aux salariés de l'État. D'autant plus que les médecins, et encore plus les spécialistes, constituent probablement le seul groupe avec lequel la rigueur budgétaire était politiquement rentable.

L'écart tient aussi à une autre dynamique dans laquelle les médecins ont été perçus comme des salariés de l'État et ont été traités comme tels. Les spécialistes auraient peut-être pu échapper à la rémunération uniforme s'ils avaient refusé ce jeu patronal-syndical qu'on leur imposait et s'ils avaient refusé de se comporter comme des salariés. Dans les faits, les spécialistes, avec leurs bureaux, leurs frais, leur pratique, sont essentiellement des fournisseurs de service. Et c'est à ce titre qu'ils auraient dû négocier avec l'État.

Mais cela n'explique pas tout. Car les autres provinces ont aussi connu des difficultés budgétaires, et cela ne les a pas amenées à la même attitude envers leurs propres spécialistes. Pourquoi? D'abord une culture antimédicale dans la bureaucratie et le monde politique québécois. Les médecins ont été souvent vus comme des générateurs de coûts. D'où une stratégie de contrôle des coûts qui s'est beaucoup faite sur le dos des médecins, en tentant de limiter leurs effectifs, de dévaloriser certains actes, de plafonner les revenus ou même d'imposer un rationnement.

À cela s'est ajoutée une autre logique bureaucratique, paramétrique et égalitariste, qui a du mal à intégrer dans une politique de rémunération une telle chose que le talent et le caractère irremplaçable de certains professionnels. Le réseau de la santé repose largement sur des professionnels, sur leurs relations uniques avec des patients, sur des choses difficiles à quantifier comme la passion et le dévouement. On n'a pas respecté ces dimensions, avec les omnipraticiens, avec les spécialistes, mais aussi avec infirmières, une profession sur laquelle la non-reconnaissance, tant monétaire qu'institutionnelle, a eu des effets désastreux.

Enfin, l'État québécois, dans le dossier des spécialistes, a agi de la même façon qu'ailleurs, en pelletant en avant. La lutte au déficit a reposé en bonne partie sur des artifices, des expédients qui ont créé l'illusion du succès dans l'immédiat en repoussant les problèmes à plus tard.

En laissant grimper les écarts, on a fait un pari, celui que les médecins québécois ne quitteraient pas le Québec même s'ils étaient mal payés. Mais le Québec perd des spécialistes au profit des autres provinces et le processus risque de s'accentuer avec les jeunes générations, bien plus mobiles. C'est le temps de corriger le tir.

Adubuc@lapresse.ca



Leçon politique

Jean-Marc Salvet
Le Soleil mercredi 22 décembre 2004

Les listes d'attente pour les chirurgies fondent, mais beaucoup plus lentement que ce que les libéraux avaient promis. La preuve qu'on ne résout pas des problèmes complexes en claquant des doigts. La démonstration, surtout, que l'équipe de Jean Charest avait sombré dans la pure démagogie quand elle était dans l'opposition.

Dans le domaine de la santé, "l'attente signifie la souffrance et la détresse", écrivaient avec justesse les libéraux dans un document publié avant les élections d'avril 2003. "Nous combattrons l'attente sous toutes ses formes", ajoutaient-ils avec détermination.

Voilà qui était tout naturel pour une formation politique qui n'avait cessé de harceler le gouvernement du Parti québécois avec cette question. C'était l'époque où les médias suivaient avec une attention maniaque l'évolution des graphiques portant sur les listes d'attente.

On imagine sans peine l'état d'esprit de la péquiste Louise Harel lorsqu'elle a dévoilé des données montrant que la situation avait bien peu évolué depuis 20 mois. Plus de 117 000 Québécois désespéraient sur une liste d'attente pendant la campagne électorale. Aujourd'hui, ils sont encore plus de 114 000 à attendre une chirurgie.

Comme hier, il faut cependant éviter de mêler les pommes et les oranges. Tous les malades n'attendent pas au-delà des délais médicalement acceptables. Ils sont néanmoins encore 42 226 dans ce cas, soit à peine 1879 de moins qu'en 2003. Le ministre de la Santé, Philippe Couillard, ne parviendra pas à réduire cette colonne à zéro d'ici mars, comme promis.

Il ne convient pas de nier certains des progrès accomplis. L'attente "hors délai médicalement acceptable" a diminué de 36 % pour les cataractes et de 6 % pour les genoux et les hanches. Ce n'est pas rien.

Mais pour se rapprocher des cibles fixées, les autorités songent maintenant à jouer avec les règles de calcul... Le Québec pourrait ainsi évaluer le niveau d'urgence par patient, et non plus par maladie, ce qui éliminerait la notion de délai médicalement acceptable. Ce ne serait pas la première fois qu'on jouerait avec les chiffres. C'est ce qui s'est produit avec les salles d'urgence, où l'on prend maintenant en compte des lits qu'on n'incluait pas avant. Résultat : les engorgements dans les urgences ont diminué, même si c'est sur papier seulement.

L'amélioration réelle du système de santé est un travail à long terme, une besogne à mener sur plusieurs fronts à la fois, comme le fait le gouvernement Charest et comme avait commencé à le faire le gouvernement Landry. Les libéraux réalisent aujourd'hui que ce labeur n'a rien à voir avec les raccourcis partisans qu'ils avaient lancés à tous vents pour marquer des points politiques. Mais ignoraient-ils alors vraiment qu'ils faisaient dans la caricature ?

JMSalvet@lesoleil.com