La vraie fatalité

Josée Boileau
Le Devoir jeudi 16 décembre 2004

Les travailleurs du textile à Huntingdon devraient être les derniers surpris de la fermeture de leurs usines. Et la grande restructuration du secteur, annoncée depuis dix ans, aurait dû depuis longtemps se traduire par un geste: vite à l'école pour finir son secondaire! Individuellement et collectivement, c'est la seule chance de survie.

À Huntingdon, on est si sonné par la fermeture annoncée des usines de textile que les gouvernements ont dû donner le change et sembler s'intéresser au problème. Le fédéral a donc devancé l'annonce de son plan d'action pour le vêtement et le textile.

Le projet, toutefois, ne trompera personne : le plan se veut structurant pour des entreprises prêtes à se développer. Or ce n'était plus le cas de la Cleyn and Tinker, propriétaire américain de cinq usines de textile à Huntingdon. Tout bien compté, face à la force de notre dollar et en dépit des investissements passés, elle a conclu qu'il valait mieux transporter ses pénates en Caroline du Nord. Pas un gouvernement n'aurait pu contrer ce constat tout capitaliste.

De toute manière, l'entreprise aurait-elle frappé à la porte d'Ottawa que cela n'aurait rien changé. À Drummondville, l'an dernier, une usine de textile était elle aussi menacée de fermeture et une délégation pilotée par la mairesse s'était tournée vers le fédéral -- en vain.

Politiquement, cela ne se dit pas, mais on sait depuis si longtemps que les règles du jeu vont radicalement changer dans ce secteur (on le voyait venir il y a déjà 20 ans) que les gouvernements ont accepté qu'il ne sert à rien de sauvegarder ce dont le marché ne veut plus.

On se félicite donc pour ces nombreuses entreprises du textile qui se sont lancées dans les produits à haute valeur ajoutée (le secteur du vêtement est beaucoup plus en retard) et qui sont maintenant prêtes à faire face à cette Chine qui frappe à la porte. Quant aux autres, les élus les voient comme des dinosaures appelés à mourir. Et, pas plus aujourd'hui qu'il y a six mois, ils ne lèveront le petit doigt pour eux.

L'État, en fait, ne peut pas dicter de plan de redressement aux entreprises. Néanmoins, il a une responsabilité : s'assurer d'une mise à niveau de l'ensemble de ses citoyens afin que, une fois sur le carreau, ils aient les ressources pour s'en sortir.

Huntingdon, à cet égard, est le pathétique miroir d'une situation trop répandue au Québec : des gens sous-scolarisés et complètement dépendants, de génération en génération, d'usines quasiment conçues pour encourager le décrochage scolaire -- dont les taux sont moins affolants qu'autrefois mais qui restent beaucoup trop élevés.

Pour contrer une dynamique aussi débilitante, une solution s'impose : développer une vraie politique de formation continue de la main-d'oeuvre. C'était une idée centrale du programme électoral de l'Action démocratique du Québec en 2003 -- qui n'a pas prôné que des bêtises ! Il ne s'agit pas, expliquait alors l'économiste Diane Bellemare, qui avait rejoint le parti, de renvoyer les adultes sur les bancs d'école -- un cauchemar quand on a fui l'endroit à 15 ans -- mais de voir à leur formation en entreprise.

À son arrivée au pouvoir, le gouvernement libéral a eu une tout autre attitude : il a sabré dans la loi sur la formation de la main-d'oeuvre. Miser sur le volontariat est pourtant totalement illusoire. Dans de tels cas, trop d'entreprises, de syndicats locaux, de travailleurs, attendent d'être acculés au pied du mur pour agir. Tant que l'usine roule, pourquoi penser à demain ? À Huntingdon, pourtant, les signaux d'alarme étaient là depuis des mois.

Tout cela est tragique à l'heure où nos sociétés sont condamnées à une formation de qualité. Il est donc impérieux que les poches industrielles où les non-diplômés se concentrent deviennent une obsession gouvernementale. Mais il est également nécessaire que les individus se brassent un peu avant d'avoir à pleurer un emploi perdu et un avenir bloqué.

jboileau@ledevoir.ca



Textile : l'aide d'Ottawa a beaucoup trop tardé

Luce Dallaire
Le Soleil jeudi 16 décembre 2004

Saint-Georges - Si elles apprécient l'aide que vient d'annoncer Ottawa, plusieurs entreprises manufacturières beauceronnes du textile et du vêtement estiment aussi qu'elle a beaucoup trop tardé.

"J'ai de la difficulté à comprendre, admet Manon Veilleux du Groupe RGR. À deux semaines seulement de l'échéance connue depuis 1994 sur la libéralisation du commerce international du vêtement et du textile, le gouvernement réagit."

"N'est-ce pas un peu tard ? se demande-t-elle. Fallait-il vraiment un Huntingdon et la perte fracassante de 800 emplois pour bouger ? Qui va-t-on sauver le 1er janvier ?"

Malgré les 38 ans qu'elle a célébrés hier, Mme Veilleux travaille dans le secteur du vêtement avec son père Roland, depuis 20 ans. Aujourd'hui ce qui la préoccupe davantage c'est de connaître la décision de la Chine de taxer ou non l'exportation. "Si le coût des produits chinois importés grimpe, ça va nous aider", clame-t-elle.

De 17 usines à 1400 employés qu'il était en 2002, le Groupe de Mme Veilleux est aujourd'hui à neuf usines et 650 emplois. Il y a trois ans, Roland Veilleux, son père a lorgné vers le Viêtnam. En partenariat, il a ouvert une usine là-bas. Les équipes d'encadrement qui y travaillent sont beauceronnes. La production a débuté en juin. Le marché visé : l'Europe.

"Roland, le visionnaire, a opté pour l'international. Chez nous, le virage a été pris, surtout avec l'incidence des événements du World Trade Center, depuis 2002. Pas deux semaines avant janvier 2005."

Le député

En conférence de presse, hier, le député fédéral de Beauce, M. Claude Drouin, a présenté l'aide "substantielle supplémentaire d'Ottawa" de 600 millions $ étalés sur cinq ans. L'élimination des droits d'importation représente, à elle seule, 90 millions $.

"Nous voulons aider les entreprises et les travailleurs, a-t-il dit. Je suis particulièrement fier de l'ajout de 10 millions $ par année au volet "Efficacité de la production de textiles (CANtex) qui permettra la continuité de l'aide apportée aux entreprises de ce secteur."

Pour faire face à la concurrence internationale, M. Drouin a rappelé que 22 entreprises de Québec Chaudière-Appalaches ont bénéficié, depuis deux ans, d'une aide de 1,5 millions $, en vertu du Programme des industries canadiennes du textile et du vêtement (PICTV), ce qui a généré des investissements de 5,9 millions $.

"Cela a favorisé le maintien de 1353 emplois et la création de 92 autres", a-t-il assuré.

Le but poursuivi est clair : investir pour accroître la productivité, fabriquer de nouveaux produits et explorer de nouveaux marchés pour contrer ce contexte difficile qu'est la levée des quotas en janvier, la mondialisation du marché, la pénétration de la Chine et la force du dollar canadien.

Un coup de sonde réalisé en Beauce par LE SOLEIL hier a permis de constater que dans la majorité des cas les entreprises liées au textile, ne sont pas menacées de fermeture. Mais la conjoncture économique n'est pas facile pour personne.

Textiles Du-Ré, par contre, a dû se résoudre à fermer une de ses deux usines à Saint-Victor, vendredi.

"Cent travailleurs ont été mis à pied, dit M. Jacques Duval. Une trentaine seront rapatriés à l'usine de Saint-Éphrem."

À Saint-Éphrem, il y a déjà eu 340 emplois, depuis le début des acti-vités en 1976. Le nombre actuel de travailleurs se limite à 120.

"Il y a quelques semaines, nous avons dû nous placer sous la loi des arrangements avec les créanciers. Restructurer nos activités, restreindre notre capacité de production, trouver de nouvelles niches, voilà le moyen de nous en sortir, avoue l'un des propriétaires. Pendant cette transition, il est bien certain que l'aide d'Ottawa nous aidera."

À Saint-Joseph, Mme Lisa Fecteau de Régitex se demande aussi s'il n'est pas trop tard. "Chez Régitex la situation n'est pas critique. Nous profitons de certaines opportunités, mais il n'est pas sain de voir l'industrie s'affaisser. Quand la compétition va mal, ce n'est pas sain pour personne. L'hémorragie a assez duré. Il faut que ça s'arrête ! lance-t-elle. Dites-moi comment, malgré les programmes d'aide, des entreprises en difficulté peuvent investir ?"

À Saint-Victor, Lainage Victor est la seule usine qui fabrique du tissu à base de laine au Canada, et ce, depuis trois générations. M. Richard Duval, qui emploie 200 personnes, dit avoir l'impression de sentir le tapis lui glisser sous les pieds.

"Avec les politiques actuelles, y a-t-il un avantage à venir s'installer au Canada dans le secteur du textile ? demande-t-il. Nous, nous sommes établis et malgré cela, il nous faut nous battre envers et contre tous. Nos clients ne sont plus capables de confectionner au Canada à des prix compétitifs. Nous écopons, par ricochet. Il y a très peu d'écoute par rapport à nos demandes. Les droits de douanes, pour nous du textile, c'est un coup de carabine. Il va nous falloir être encore plus productifs pour compenser cette perte. Cela avantage le vêtement, mais pas le textile."

De son côté, Victor Innovatex, est en pleine expansion. L'entreprise embauche. Quinze postes sont disponibles à Saint-Georges et Beauceville.

"Nous augmentons nos parts de marché. L'innovation a toujours été notre marque de commerce, affirme M. Alain Duval.

Victor Innovatex a un segment de marché bien spécifique, dans le meuble de bureau. Ses clients, provenant de l'Amérique du Nord, répondent aux demandes de l'Asie. Le marché bouge beaucoup. Les affaires roulent.

"Il ne faut pas se cacher que notre marge de profit est moindre. Il y a beaucoup de pression sur notre marge de manoeuvre. Voilà pourquoi il faut continuer à investir, diversifier le marché, développer de nouveaux produits et bien identifier là où nous sommes différents en visant des segments bien spécifiques, rétorque le directeur général. Les montants d'appoint du gouvernement canadien sont alors fort utiles."

Sans contredit, tous ces gens d'affaires aguerris soutiennent que jamais ils n'ont autant travaillé pour se démarquer et assurer la survie de leurs entreprises respectives.

En terminant, Mme Veilleux y va d'une suggestion de programme.

"Le gouvernement ne pourrait-il pas faire en sorte que les entreprises qui n'auront d'autre choix que de fermer, puissent le faire proprement. Pourquoi ne pas penser à relocaliser la main-d'oeuvre, à ne pas pénaliser les travailleurs ? Pourquoi ne pas prévoir tout de suite une façon de faire pour vraiment aider les gens qui, alors, en auront besoin ?" conclut-elle.



Abandon collectif

Jean-Marc Salvet
Le Soleil vendredi 17 décembre 2004

L'annonce de la fermeture de six usines de textile à Huntingdon a eu l'effet d'une bombe. Cette disparition plongera des centaines de familles dans d'épouvantables difficultés. Mais comment s'en étonner quand on sait que les secteurs du textile et du vêtement ont été sacrifiés sur l'autel d'une mondialisation mal foutue ?

Parce que ces fermetures étaient prévisibles, les gouvernements québécois et canadien sont bel et bien coupables d'inaction. Mais le laisser-faire ne date pas d'hier. Plus de 30 000 emplois ont été perdus dans ces deux secteurs depuis 1998. Les autorités publiques ont lamentablement manqué à leurs devoirs, mais elles sont loin d'être les seules. La responsabilité du gâchis est collective.

La vérité, c'est qu'on n'a jamais vu une mobilisation préventive des chambres de commerce et des syndicats, comme cela a encore été le cas récemment pour Bombardier. Les filières de l'habillement et du textile ont été victimes d'un abandon général.

Même les consommateurs qui se sont émus ces derniers jours continueront d'acheter des vêtements made in tiers-monde, poussant chaque semaine davantage d'ateliers au bord du gouffre.

Le compte à rebours est enclenché. L'abolition dans 15 jours des dernières restrictions à l'importation fait craindre le pire dans les manufactures de la Beauce et de la rue Chabanel, à Montréal. Les derniers quotas à l'importation disparaîtront le 1er janvier. Leur élimination a été décidée en 1994 sous la pression des pays du Sud qui réclamaient - comment les en blâmer ? - une meilleure place au soleil.

Toutes les études confirment que c'est la Chine et l'Inde qui profiteront le plus de la levée des dernières barrières. Partout, on appréhende le "big-bang chinois". C'est le cas aux États-Unis, en France et en Italie. On évoque une nouvelle révolution mondiale et des vagues de licenciements...

Voilà déjà plus de 30 ans que des entreprises du textile et de l'habillement succombent devant les importations des pays à bas salaire. Beaucoup sont tombées parce que la concurrence était insoutenable. D'autres, parce qu'elles ont eu des patrons qui ont préféré engranger des profits plutôt que d'investir dans l'avenir.

Des manufacturiers ont heureusement su tirer leur épingle du jeu et profiter de l'ALENA, notamment dans le vêtement, qui embauche encore 50 000 personnes au Québec. Ceux-là savent depuis longtemps qu'ils ne parviendront jamais à concurrencer la Chine dans la production en grande série destinée aux Wal-Mart de ce monde. Ils ont modernisé leurs installations et concentré leurs productions dans des niches particulières, dont le haut de gamme. Ces entreprises sont capables de produire rapidement les 200 robes supplémentaires que des boutiques de Toronto ou de New York pourraient leur commander pour la semaine prochaine.

La mobilisation gouvernementale des derniers jours est évidemment la bienvenue, pour autant qu'elle cible la modernisation et qu'elle encourage l'innovation. Si la vague chinoise paraît cependant vouloir tout submerger, Ottawa devra aussi malheureusement envisager de recourir à un moyen plus lourd. Ce moyen, c'est la clause dite de "sauvegarde" prévue par l'OMC, qui permet encore malgré tout de freiner certaines importations - bien que de façon temporaire.

Nous voilà devant un cas de conscience. Car il est difficile de prôner le développement des pays émergents et de restreindre ensuite leur accès aux marchés du Nord. Mais il faut savoir que les États-Unis (pour ne citer qu'eux) ont négocié cette clause de sauvegarde à trois reprises depuis 2002 et qu'ils le referont l'an prochain.

En restant les bras croisés, le Canada risque d'être le dernier dindon de la farce.

JMSalvet@lesoleil.com



Des emplois continuent malgré tout de se créer...

Carol Néron
Le Quotidien vendredi 17 décembre 2004

En Mauricie (sic), le petit village de Huntington (2666 habitants) est confronté depuis une semaine à un véritable séisme économique. La fermeture de trois manufactures spécialisées dans le textile, au lieu d'une seulement tel que prévu à l'origine, entraîne la perte de plus de 800 emplois. Encore plus grave, cette tragédie privera la municipalité d'entrées de taxes représentant 25% de son budget. L'âge moyen des éléments formant ce nouveau contingent de chômeurs est de 50 ans. Le maire de la place, Stéphane Gendron, lance un appel de détresse à Québec et Ottawa. Un air connu au Saguenay-Lac-Saint-Jean...

Par ailleurs, à la fin du mois de novembre, la division des véhicules récréatifs de Bombardier annonçait, en Estrie, une série de mises à pied totalisant elles aussi environ 800 emplois. Cette région est considérée, au même titre que la Beauce, comme l'une des plus dynamiques du Québec en raison de la vigueur de ses PME.

L'économie du Saguenay-Lac-Saint-Jean n'est donc pas la seule à être confrontée à une série de secousses sismiques d'une rare intensité. Les effets négatifs de la mondialisation se font sentir dans tous les coins du Québec, de la Gaspésie à la Côte-Nord en passant par Montréal. Toutes proportions gardées, la crise que traversent présentement les travailleurs et les entrepreneurs québécois n'est pas sans présenter certaines similitudes avec celle qui, en 1929, a conduit à la reconfiguration de l'échiquier économique mondial.

Statistiques surprenantes

Les mauvaises nouvelles en provenance de la grande industrie continuent de s'abattre sur les régions et aucun indice ne laisse entrevoir la fin prochaine de l'orage. Est-ce que cela signifie pour autant que l'horizon est complètement bouché? Évitons de répondre par l'affirmative et avec trop d'empressement à cette question. Car, même au Saguenay-Lac-Saint-Jean, où il ne se passe presque pas une journée sans que les médias fassent état d'une menace de fermeture d'usine ou d'entreprise, des emplois continuent de se créer. Par rapport à ceux perdus, l'effet de compensation tarde à se faire sentir; il n'en demeure pas moins que le phénomène de régénération est bel et bien présent.

Depuis avril 2003, 11 300 emplois ont été créés dans la région. Le taux de chômage a également diminué au cours de cette période. Ainsi, en novembre 2004, 125 600 personnes pouvaient compter sur un travail régulier au Saguenay-Lac-Saint-Jean.

Ces statistiques à première vue surprenantes proviennent du bureau de Jean Charest. Celui-ci les a portées à l'attention des membres de l'équipe éditoriale du Quotidien à l'occasion de leur passage, lundi, à son bureau de Québec.

Le chantier de la Péribonka roule à fond de train. Plusieurs centaines de travailleurs y trouvent leur compte. Lorsque ces travaux arriveront à terme, ceux de la 175 dans le Parc des Laurentides commenceront à faire sentir leurs effets positifs sur l'économie régionale.

Enfin, toujours dans Le Quotidien, on apprenait, hier, que la mise en place des "grappes industrielles", à l'initiative d'Alcan, est à l'origine de la création de 800 emplois depuis les 18 derniers mois.

Éviter de se tirer dans le pied

Voilà des résultats somme toute très prometteurs, qui tendent à démontrer que, parallèlement aux grands travaux reliés à l'opération de diversification industrielle dans laquelle la région est inscrite et qui commence à porter fruit, l'activité économique traditionnelle n'a rien perdu de son dynamisme. Bien sûr, les déceptions sont encore nombreuses mais l'espoir en des jours meilleurs est permis.

Le jovialisme est évidemment à exclure. Il n'en demeure pas moins que, en comparaison des drames frappant les économies de plusieurs autres régions, la nôtre se défend pas trop mal.

L'important, c'est de garder le cap pendant la tempête tout en présentant un front uni face à toutes les attaques susceptibles de provenir de l'extérieur. La période troublée que traverse présentement le Québec fait en sorte que chacun veut s'approprier la grosse part de ce qui reste du gâteau. Cette politique du chacun pour soi peut se révéler extrêmement dommageable, en particulier pour le Saguenay-Lac-Saint-Jean... qui n'a jamais raté une occasion de se tirer dans le pied!



Textile et vêtement: un plan inadéquat pour une crise prévisible

Paul Crête, Porte-parole du Bloc québécois en matière d'industrie
Pierre Paquette, Porte-parole du Bloc québécois en matière de commerce international
Le Devoir samedi 18 et dimanche 19 décembre 2004

L'actuelle crise de l'industrie du textile et du vêtement était prévisible puisque l'Accord sur les textiles et les vêtements signé en 1994 accordait au gouvernement fédéral dix ans pour mettre en place des mesures de transition. Les dispositions de cet accord entreront en vigueur le 1er janvier prochain et l'industrie devra alors faire face à l'élimination des quotas à l'importation de vêtements et de textiles en provenance de pays comme la Chine, l'Inde ou le Pakistan.

À ce titre, la fermeture des usines de Huntingdon n'est que la pointe de l'iceberg. D'autres fermetures surviendront au cours des prochaines années, et l'aide annoncée par le gouvernement fédéral ne permettra pas de renverser la vapeur. Pourquoi ? Parce que le plan présenté en catastrophe par Ottawa mardi dernier est improvisé et que plusieurs éléments, déjà soulevés par le Bloc québécois, lui font défaut.

Voici quelques exemples :

- le maintien des tarifs douaniers sur l'importation des types de textiles produits ici et des vêtements confectionnés à l'étranger, comme le permet l'accord de l'OMC;

- la préservation temporaire des quotas sur les importations chinoises en vertu du protocole d'accès de la Chine à l'OMC -- seuls ces quotas protégeront l'industrie d'une concurrence qui deviendra de plus en plus féroce;

- la possibilité de permettre l'entrée sans droit de douane de vêtements confectionnés à l'étranger à partir de textiles d'origine canadienne, comme le font les États-Unis avec les Caraïbes;

- la mise en place d'un nouveau programme d'adaptation pour les travailleurs âgés semblable au PATA, aboli en 1997, et l'augmentation des transferts vers Québec pour la formation professionnelle;

- la signature et le respect des conventions de l'Organisation internationale du travail contre le travail forcé et le travail des enfants -- parce qu'Ottawa ne doit pas se faire le complice de l'exploitation des travailleurs;

- la modification de la Loi sur l'étiquetage des vêtements et des textiles, de façon à rendre publics les lieux de fabrication des produits et de permettre aux consommateurs d'identifier les entreprises socialement responsables -- le ministre fédéral de l'Industrie dispose d'un rapport à cet effet depuis mars 2004.

Un plan inadéquat

Outre ces lacunes importantes, le plan annoncé par le ministre fédéral des Finances, Ralph Goodale, est lui-même inadéquat. C'est le cas de la remise des droits de douane accordée à l'industrie du vêtement, qui aurait dû, selon le rapport unanime du comité des Finances, s'étaler sur une période de sept ans, plutôt que sur deux ans, avec une diminution progressive au cours des trois années suivantes, comme le propose Ralph Goodale. Qui plus est, cette mesure ne touche que les fabricants importateurs du secteur du vêtement, soit 10 % des entreprises affectées par la crise.

Ensuite, la proposition d'enlever les droits de douane sur les textiles et les fibres dont le Canada et le Québec ne sont pas des producteurs est bonne. Mais le Tribunal canadien du commerce extérieur mettra des mois à savoir quelles fibres et quels textiles notre industrie ne produit pas afin d'ajuster les tarifs douaniers en conséquence. Le fédéral a eu tout le temps d'établir cette liste depuis 1994, ce qui aurait évité aux entreprises de payer des droits sans savoir si elles seront remboursées ou non.

Finalement, pour permettre aux entreprises du textile de se moderniser et de s'adapter aux nouvelles règles du jeu, il faudra bien plus que les 50 millions de dollars annoncés sur cinq ans par le ministre Goodale dans le programme CANtex. L'industrie doit accroître sa productivité et s'orienter vers l'exploitation de créneaux à forte valeur ajoutée. Pour ce faire, il aurait fallu présenter un programme stimulant la recherche et le développement.

La réponse du gouvernement Martin est donc particulièrement décevante pour l'industrie du textile. Elle laisse même croire qu'Ottawa ne reconnaît pas la gravité de la situation. Bien pire encore, cette crise découle de l'inaction du fédéral dans ses responsabilités en matière d'industrie et de commerce international.

L'avenir de plusieurs régions du Québec et de milliers de travailleurs de l'industrie du textile et du vêtement est entre les mains du fédéral. Le terrain perdu doit être rattrapé et, pour ce faire, un plan d'aide qui permettra à l'industrie de faire face à la nouvelle concurrence mondiale doit être mis en avant. Mais il y a fort à parier que cette industrie aurait été mieux servie dans un Québec souverain.