Bush a-t-il quelque chose à nous dire?

Jocelyn Coulon
La Presse mercredi 1 décembre 2004

Le président américain a la responsabilité de combler le fossé qui s'élargit jour après jour entre le Canada et les États-Unis

Le président américain est au pays et son passage est déjà fort remarqué. L'aéroport d'Ottawa a été fermé hier pour accueillir l'auguste visiteur, comme dans un pays du tiers monde, et les manifestants ont été sommés d'être gentils et courtois, comme à Pékin. À Ottawa, le gouvernement Martin rampe. Il a imposé le bâillon à toutes critiques émanant de ses rangs. On nous dit de nous tenir, comme si on ne savait pas recevoir, même un personnage aussi discrédité que George W. Bush. Pourquoi ce garde à vous ? On se le demande. Bush a-t-il vraiment quelque chose à nous dire ?

Économie et commerce

La visite d'un président américain au Canada n'est pas un honneur qui nous est conféré, mais une politesse qu'un voisin doit à un autre. Au cours de son premier mandat, le président a manqué à cette élémentaire civilité pourtant toute naturelle aux quatre coins du monde. Maintenant il se rattrape. En un peu plus de 24 heures, lui et sa suite discuteront économie et commerce avec leurs vis-à-vis canadiens. On ne s'en plaindra pas. Chacun est premier client et premier fournisseur de l'autre : 23 % des exportations américaines partent vers le Canada, tandis que nos voisins du sud absorbent 85 % de nos ventes à l'étranger. Les relations économiques entre les deux pays sont donc au coeur de notre vie commune sur ce continent et se déroulent, malgré de nombreux contentieux les exportations de boeuf, de blé et de bois d'oeuvre ; la vente de nos médicaments , largement au bénéfice du Canada. Bien entendu, les Américains ne nous font aucun cadeau. Ils y trouvent leur compte.

Il ne fait aucun doute, cet aspect particulier de nos relations va s'approfondir. Certains ici le redoutent. Ils ont tort. Cessons de croire à notre faiblesse et rappelons-nous que nous disposons d'atouts majeurs dans nos relations avec le géant américain. Notre pétrole, notre eau potable, nos ressources naturelles sont convoités et nos industries de hautes technologies sont appréciées, tout cela à un moment où les Américains ressentent l'hostilité croissante du monde à leur égard. Le Canada est et sera toujours pour l'économie américaine un pivot essentiel. Il faut savoir en profiter et en tirer le meilleur parti.

Si, dans ce face-à-face avec la superpuissance, l'essentiel est économique, il n'est pas que cela. Il y a aussi notre rapport respectif au monde. Le Canada a développé sur la scène internationale une identité propre, une réputation reconnue et respectée partout. Et, à ce titre, la vision du monde développée par les États-Unis, et plus particulièrement par cette administration républicaine, entre en collision avec la nôtre malgré le soin, parfois pathétique, mis par le gouvernement Martin pour en gommer la réalité.

Deux visions du monde

La guerre en Irak a été le révélateur brutal pour bien des Canadiens du fossé grandissant entre les Américains et nous sur une foule de sujets internationaux. Depuis le deuxième mandat Clinton, on savait les États-Unis de plus en plus unilatéralistes. Avec Bush, ce caractère s'est radicalisé. Les Américains ont rejeté l'accord de Kyoto et miné l'autorité du Conseil de sécurité de l'ONU en déclenchant une guerre illégale contre l'Irak. Ils refusent de signer des accords de désarmement et poursuivent la modernisation de leur arsenal nucléaire tout en faisant la leçon aux États désireux d'acquérir l'arme atomique. Ils tentent présentement de saboter le fonctionnement de la Cour pénale internationale, une institution responsable de juger les crimes de génocide, les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité, car ils craignent de la voir se retourner contre eux. Il est vrai qu'avec le scandale des tortures en Irak et la prolifération des prisons secrètes interdites de visites même aux représentants de la Croix-Rouge, Washington a de quoi s'inquiéter des pouvoirs de la CPI.

Agir seul n'est pas en soi une faute impardonnable dans un système international encore marqué par la loi de la jungle. Mais cet unilatéralisme doit être un moment exceptionnel et porter sur la défense d'intérêts existentiels. Lorsqu'il devient une règle, lorsqu'il prend une tournure grossière, lorsque les institutions internationales sont rabaissées et les alliés les plus fidèles insultés, alors il ne faut guère se surprendre si les Canadiens, partisans du multilatéralisme et farouches promoteurs du désarmement et de la justice internationale, sont 38 % à considérer les États-Unis, et non la Corée du Nord ou l'Iran ou Al-Qaeda, comme le premier danger à la paix dans le monde.

Que ce bloc de Canadiens ait tort ou raison n'a strictement aucune importance. Il existe. Il s'additionne à celui des modérés qui n'en pensent pas moins. Il révèle un profond malaise envers les États-Unis. Bush, dans ses discussions avec les politiciens canadiens ou dans le discours qu'il prononcera aujourd'hui à Halifax, a-t-il quelque chose à leur dire ? S'aura-t-il combler le fossé qui s'élargit jour après jour ? J'en doute beaucoup.

L'auteur est professeur invité au Groupe d'étude et de recherche sur la sécurité internationale du Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal.

jcoulon@peaceoperations.org




Les dérives de l'anti-américanisme

Alain Dubuc
La Presse mercredi 1 décembre 2004

George W. Bush a été réélu le 2 novembre. Ce n'est pas ce que les Canadiens et les Québécois auraient souhaité. Le président américain est profondément impopulaire ici, à cause de la guerre en Irak et de ses valeurs morales. Un sondage Ipsos-Reid montrait hier que 56 % des Canadiens croient que sa victoire a été une mauvaise chose, tandis qu'à peine 26 % la voyaient d'un oeil positif.

Mais une fois que les élections ont eu lieu, que la victoire est claire, et que nous sommes face à une situation sur laquelle nous n'avons aucun contrôle, que devons-nous faire? Bouder? Se complaire dans un anti-américanisme primaire? Manifester à Ottawa en criant " Bush, dehors "?

Nous devons plutôt travailler à améliorer les relations avec les États-Unis, qui ne sont pas au meilleur depuis quelques années, car la qualité de ces rapports est essentielle pour le Canada. Et nous pouvons le faire sans perdre notre âme, c'est-à-dire en continuant à défendre nos idées et nos principes. Dans ce cadre, il faut donc au contraire se réjouir de l'arrivée hier du président Bush à Ottawa.

D'abord parce que cette visite officielle, la première depuis sa réélection, indique manifestement une volonté américaine de rétablir les ponts avec le Canada. M. Bush, pendant tout son premier mandat, n'a jamais fait de visite officielle au Canada. Ce geste, sans donner de résultats concrets immédiats, comme on a pu le voir lors de la conférence de presse de George Bush et de Paul Martin, crée un climat plus favorable pour résoudre les conflits, comme le boeuf et le bois d'oeuvre, mais aussi pour promouvoir nos intérêts communs, qui sont encore plus nombreux.

Ensuite parce que ce voyage semble s'inscrire dans une volonté de la Maison-Blanche de mettre fin à son isolement international et d'inscrire son second mandat dans un esprit d'ouverture, un dialogue que nous devons encourager. Ce n'est pas parce que les Canadiens n'appuient pas ses politiques que M. Bush changera d'idée, on s'en doute. Mais il faut continuer à défendre la position canadienne, celle d'un allié traditionnel des États-Unis qui se voit surtout comme un ambassadeur de paix et qui, dans ce cadre, a envoyé des troupes en Afghanistan mais a refusé d'appuyer les Américains en Irak.

Mais, pour que ces efforts aient du sens, ils devront reposer sur un certain consensus canadien, qui sera difficile à atteindre si l'on ne freine pas les dérives de l'anti-américanisme. Les sparages de la députée Carolyn Parrish, qui relèvent plus de la clownerie que du propos politique cohérent, en sont une belle illustration. Mais il y en a combien d'autres. Par exemple, le mauvais goût d'un commentateur à la première chaîne de Radio-Canada qui, choqué par un jeu vidéo simulant l'assassinat de John Kennedey, a ajouté, bien sûr à la blague, qu'il préférerait que la cible soit George Bush. Ou le simplisme d'un autre commentateur, cette fois-ci à la télé de la SRC, qui ramène la crise du terrorisme mondial à un affrontement entre deux fondamentalismes. En oubliant que Ben Laden a commencé à sévir bien avant que George Bush ne soit même candidat et en oubliant que les chrétiens du Bible Belt, aussi primaires soient-ils, n'égorgent pas leurs voisins musulmans et ne font pas de leurs enfants des kamikazes dirigées vers des cibles arabes.

Il faut donc rappeler et rappeler encore que l'opposition à un politicien ne doit pas se transformer en opposition simpliste à tout un pays et toute une culture. Rappeler que la culture américaine est complexe et diverse. Rappeler aussi que la croisade des fondamentalistes musulmans, si elle vise le gendarme du monde que sont les États-Unis, cherche surtout la destruction d'une civilisation occidentale " impie " dont nous sommes aussi de fiers représentants.

Mais surtout, il faut rappeler que nous constituons, nous aussi, une société nord-américaine, et que nous partageons avec nos voisins du sud, plus que quiconque au monde, des valeurs, des traits culturels, un mode de vie, des aspirations. C'est vrai des Canadiens, mais aussi des Québécois qui, malgré la langue, sont bien plus proches à de très nombreux égards de leurs voisins de Nouvelle-Angleterre que de leurs cousins parisiens. Il y a quelque chose d'agaçant, et même de ridicule, dans ces sursauts de xénophobie qui épousent un discours européen de résistance à une Amérique dont nous faisons nous-mêmes partie.

S'il y a quelque chose que les Canadiens et les Québécois reprochent plus que tout au président Bush, c'est ce que nous percevons comme son dogmatisme et son simplisme. Cela nous impose un devoir d'intelligence, celui de ne pas sombrer dans les mêmes travers.

Adubuc@lapresse.ca




Au revoir Mister President

Michel Vastel
Le Soleil mercredi 1 décembre 2004

C'est gentil d'être venu. Vous voyez, ça ne fait pas si mal après tout. Il faisait beau à Ottawa. Les passants, sur la route de l'aéroport, vous saluaient des cinq doigts de la main. Et vous avez réussi à glisser, dans vos remerciements au Canada pour son rôle dans la reconstruction de l'Irak, une référence à "vos amis les Français et les Allemands". Allons, la scène est mise pour votre prochaine tournée européenne. En un mot : bravo !

Passer un jour et demi dans un pays étranger pour faire la quatrième nouvelle à CNN, certains diront que ce n'est pas de la bonne gestion de votre précieux temps. Hier, les réseaux américains n'en avaient que pour la démission du Secrétaire à l'Intérieur, Tom Ridge ; pour le débat sur la création d'une nouvelle agence de renseignements, et pour les techniques d'interrogatoire musclées du Pentagone. Et quelle est la personnalité canadienne interrogée par CNN pour souligner votre visite au nord du 40e parallèle ? Carolyn Parrish !

Remarquez que le White House Press Corps qui vous accompagnait, lui, n'a pas perdu son temps : leurs hôtes canadiens avaient organisé une séance de vaccination contre la grippe. Évitez-les pendant les deux prochains jours toutefois : ils seront fiévreux et mal commodes.

Vous êtes sorti de cette première journée au Canada plus présidentiel que jamais. Vous avez même réussi à donner des complexes à votre hôte Paul Martin, qui grognassait dans son coin : "Vous attirez plus de monde que moi... Vous avez plus de questions que moi..." Bref Mister President, vous n'aviez même pas besoin de paraître condescendant tant mon Premier ministre avait l'air soumis et arrangeant.

La situation en Ukraine, le programme nucléaire de l'Iran, et la démission de Tom Ridge intéressaient les Américains pendant que les Canadiens voulaient parler de vache folle et de bois d'oeuvre. Je vous ai trouvé fendant de dire, d'un air faussement contrit, que vous ne pouvez pas faire ce que vous voulez dans le domaine du commerce international tant la bureaucratie est puissante dans votre pays. Come on George : il n'y a pas une vache folle qui avalera une telle couleuvre !

Par contre, vous avez été vous-même, véritable commandant en chef des armées américaines lorsque vous avez rabroué ce journaliste canadien qui vous tenait responsable de l'inimitié des Canadiens à l'égard de votre gouvernement. "Je suis le genre de gars à faire ce que je crois juste de faire", avez-vous dit aux "Cassandre" du Globe & Mail. Bien envoyé !

C'est vrai qu'à côté d'un premier ministre qui n'a même pas réussi à sauver sa majorité, l'auréole de votre récente majorité électorale vous conférait une certaine autorité. Vous en avez même un peu abusé...

Il n'était pas nécessaire de mettre Paul Martin dans l'embarras. Depuis une semaine qu'il nous répète que la question du bouclier antimissiles balistiques ne devait pas être à l'ordre du jour, voilà que vous révélez que vous en avez parlé, en termes clairs de surcroît. Ou bien vous vouliez vraiment obliger Paul Martin à se commettre, ou Paul Cellucci vous a mal renseigné... Ou les deux !

Vos espions ont dû vous raconter l'exercice de patinage auquel les diplomates canadiens se sont livrés, après votre conférence de presse, pour minimiser la portée de vos propos. Notre pauvre premier ministre va être dans ses petits souliers lorsqu'il va se présenter à la chambre des communes, demain après-midi. Car, comme aimait le dire Brian Mulroney, un chef de gouvernement canadien n'a pas le luxe d'un jardin de roses pour le séparer de ses tortionnaires quotidiens que sont les députés d'opposition et les journalistes.

Cette histoire de militarisation de l'espace, Paul Martin comptait vraiment laisser cela à nos deux pacifistes de service : le pseudosocialiste Jack Layton, et le cryptoséparatiste Gilles Duceppe. Au fait, Mister President, tout à fait entre nous : est-ce vrai que le chef du Bloc québécois ne vous a pas parlé de la sécession du Québec ? Lucien Bouchard avait osé, lui, avec Bill Clinton !

Bouchard avait aussi rappelé quelque chose d'important aux Américains à cette occasion : cette relation commerciale dont vous vous vantez - 23 % des exportations américaines et 80 % des exportations canadiennes - vous la devez aux Québécois en premier lieu à Brian Mulroney et à Robert Bourassa et aux 63 députés conservateurs. On a beau parler une autre langue et jouer les irréductibles Gaulois, on sait vivre tout de même ! D'ailleurs, en devisant avec vos journalistes cet après-midi sur Air Force One, dites-leur donc que leur vaccin a probablement été fabriqué au Québec...

La mesure de votre triomphe est proportionnelle à l'échec de vos détracteurs. Il y avait sans doute davantage de policiers que de manifestants hier à Ottawa. C'était une foule plutôt bonasse, politiquement correcte et qui, à force de s'opposer à tout - la guerre, la pollution, le capitalisme, name it - n'a pas réussi à faire passer son message : les Canadiens ne vous aiment pas.

À ce sujet, ne prenez pas ombrage de la bouderie de Jean Chrétien au cours du dîner d'hier soir : c'est Paul Martin qu'il ne voulait pas voir, mais comme celui-ci ne vous lâchait pas d'une semelle, il était impossible à notre "petit gars" de vous accoster. Il est en affaires maintenant et il aimerait bien pouvoir vous compter parmi ses relations.

Je m'avance un peu en disant, avant votre tournée néo-écossaise, que ce fut un voyage sans faux pas. Vos hôtes canadiens ont été polis. Cette visite valait bien un recomptage judiciaire des bulletins de vote de la Floride : les Américains sont maintenant convaincus que vous êtes vraiment l'homme le plus puissant de la terre puisque vous vous aventurez en territoire ennemi, et mangez du boeuf canadien, sans subir le moindre dommage...

Vous avez gagné, Mister President. Et tant pis pour Paul Martin...

Mvastel@lesoleil.Com




Une touchante amitié

Michel David
Le Devoir jeudi 2 décembre 2004

La campagne électorale fédérale de 1988 m'a laissé un souvenir impérissable. Même durant la campagne référendaire de 1980, je n'avais pas été témoin d'un tel déchaînement de passion. Dans le sud de l'Ontario comme dans l'ouest de Montréal, partisans et adversaires du libre-échange avec les États-Unis en venaient aux coups.

Du début à la fin de la campagne, le chef du Parti libéral, John Turner, se faisant le porte-parole de toute l'intelligentsia canadian, avait accusé Brian Mulroney, qu'il qualifiait de «majordome de la Maison-Blanche», de vendre l'âme du Canada aux Américains.

C'en serait fait non seulement de notre indépendance économique et politique mais aussi des grands programmes sociaux, en particulier le medicare, qui illustraient si bien les valeurs qui nous différenciaient de nos voisins du Sud. Le filet social canadien ne résisterait pas à la concurrence féroce qu'allait introduire le libre-échange, notamment sur le plan fiscal.

Au Québec, on avait déjà oublié que Robert Bourassa tenait exactement le même discours trois ans plus tôt, avant sa spectaculaire conversion. À l'entendre, le libre-échange allait nous engager sur une pente très dangereuse menant directement à l'union monétaire en attendant l'annexion.

Remarquez, Brian Mulroney y était tout aussi opposé durant la course à la direction du Parti conservateur, en 1983. Autrement, il aurait été rejeté par l'establishment financier de Toronto. Le seul candidat au leadership qui était favorable au libre-change était le Terre-Neuvien John Crosbie.

Quoi qu'il en soit, c'est la complicité des deux compères québécois qui a permis la victoire conservatrice de novembre 1988 et, par voie de conséquence, la signature de l'ALENA. Perçu dans le reste du pays comme le signe d'une indifférence quasi criminelle pour les intérêts vitaux de la nation, l'appui du Québec au libre-échange a compté pour beaucoup dans le rejet de l'accord du Lac-Meech. S'il faisait aussi peu de cas de l'identité canadienne, pourquoi se préoccuper de la sienne ?

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On peut apprécier diversement les effets du libre-échange jusqu'à présent. Selon un mégasondage Gallup mené l'an dernier pour le compte du Forum économique mondial de Davos, 46 % des Canadiens étaient d'avis que le pays s'était enrichi alors que 27 % croyaient plutôt le contraire.

Les participants à un colloque tenu à l'UQAM en septembre dernier dressaient un bilan nettement plus sombre. «Les inégalités qui existaient avant l'accord se sont creusées, en particulier celles touchant les femmes et les peuples autochtones», concluaient-ils.

On ne peut cependant pas dire que les grands programmes sociaux canadiens aient été sacrifiés sur l'autel du libre-échange, comme le prédisaient ses détracteurs. Par un retour assez ironique de l'histoire, le plus récent programme piloté par le gouvernement fédéral, celui des garderies, a été inspiré directement par l'expérience du Québec, d'où était censé venir tout le mal.

Plusieurs ont dû sursauter mardi en entendant le premier ministre Paul Martin déclarer qu'il partageait «les mêmes valeurs» que George W. Bush, dont l'administration illustre depuis quatre ans tout ce que ne veulent pas devenir les Canadiens, qui priaient le ciel pour que John Kerry soit élu.

Le résultat de la dernière élection américaine a mis en lumière comme jamais la fracture qui divise de plus en plus le continent nord-américain. À l'occasion de la visite de M. Bush, la CBC a été trop heureuse de tendre un micro secourable à ces Américains progressistes qui ont décidé de chercher asile au nord, comme l'ont fait il y a 35 ans ceux qui refusaient d'aller se battre au Vietnam.

Pour donner toute la mesure du contraste entre les deux sociétés, on a observé que Stephen Harper, présenté comme un affreux réactionnaire durant la campagne fédérale du printemps dernier, serait probablement au Parti démocrate s'il vivait aux États-Unis, ne serait-ce qu'en raison de son engagement envers un système de santé public.

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Un de ces hasards qui semblent orchestrés par l'au-delà a voulu que M. Bush débarque en sol canadien le jour où mourait le journaliste, auteur, commentateur et grand patriote Pierre Berton, en qui le Canada anglais voyait une sorte de symbole.

Hier, la première page du Globe and Mail, qui consacrait à la nouvelle de sa mort plus d'espace qu'à la visite présidentielle, ne manquait pas d'intérêt. À gauche, M. Berton, vêtu d'une veste autochtone, posait fièrement devant les chutes Niagara; à droite, un curieux effet de caméra présentait MM. Martin et Bush comme un seul être bicéphale.

À la réflexion, il ne faut sans doute pas se surprendre qu'un faux libéral et un vrai conservateur partagent les mêmes valeurs. M. Martin aurait cependant intérêt à ce que cette touchante amitié porte fruits.

Qu'il s'agisse du dossier de la vache folle ou du bois d'oeuvre, les propos que M. Bush a tenus mardi à Ottawa ressemblaient étrangement à ce qu'il avait déjà dit à M. Martin quand celui-ci s'était rendu à Washington, en avril dernier.

Au sujet de l'embargo sur les importations de boeuf canadien, le président avait alors déclaré : «J'ai assuré au premier ministre que je veux que le problème soit résolu aussi vite que possible.» En ce qui concerne le bois d'oeuvre, il avait fait état de «discussions fructueuses». Dans un cas comme dans l'autre, on ne peut pas dire que les résultats aient été très probants.

Brian Mulroney était peut-être un mécréant, prêt à vendre l'âme canadienne, mais il a su dire non à Ronald Reagan, qui voulait déjà l'embarquer dans son projet de bouclier spatial. Si touchante qu'elle soit, l'amitié a tout de même des limites.

mdavid@ledevoir.com




Attention aux sourires

Bernard Descôteaux
Le Devoir jeudi 2 décembre 2004

La visite du président Bush en terre canadienne s'est bien déroulée. Aucun incident n'a marqué son séjour, qui aura été l'occasion de resserrer les liens entre le Canada et les États-Unis. Si, sur le plan de la forme, ce fut un succès, on ne peut pas dire la même chose pour ce qui est du fond.

Marshall McLuhan disait : «The medium is the message.» Ce mot décrit bien ce court voyage d'à peine 26 heures conclu hier à Halifax. Le président américain n'avait qu'un but : convaincre les Canadiens que les Américains les aiment. Pour y parvenir, il n'a rien ménagé tant qu'il s'agissait de sourire, de blaguer et de faire des remarques amicales à son «ami Paul». L'homme a du charme, et celui-ci a manifestement eu son effet.

Le Canada, le président Bush l'a rappelé hier dans son discours d'Halifax, est plus qu'un simple voisin pour les États-Unis. C'est «la relation commerciale des États-Unis la plus importante de toutes», a-t-il insisté. La phrase est à retenir car la vaste majorité des Américains, même au sein de la classe politique, ignorent cela. Une ignorance qui fait en sorte qu'à Washington, on tient généralement le Canada pour acquis. C'est ce qui est arrivé lorsque, dans les jours qui ont suivi les attentats du 11 septembre 2001, George Bush a oublié de souligner l'appui que lui avait apporté ce pays, causant un incident plus dommageable aux relations entre les deux pays qu'ont pu l'être la plupart des conflits commerciaux.

Aujourd'hui, on peut considérer l'incident clos. Les relations peuvent reprendre sur une base nouvelle. Toutefois, sur le fond, les divergences demeurent. N'attendons pas que les dossiers litigieux se règlent rapidement car ce président n'est tout simplement pas capable de compromis. Ce mot n'apparaît pas dans son dictionnaire. Deux phrases qu'il a prononcées mardi sont révélatrices. Il vaut la peine de les citer :

«Je suis le genre d'homme à faire ce que je crois être juste de faire et je vais continuer à faire ce qui, à mon avis, l'est. Je vais consulter mes amis et mes voisins, mais si je pense qu'il est juste de chasser Saddam Hussein pour la sécurité des États-Unis, je le ferai.»

Dans tous les domaines, c'est ainsi. Sur le bois d'oeuvre, l'une des plus vieilles blessures que l'on puisse noter sur le plan des relations bilatérales, il a refusé de se commettre lorsque le premier ministre Paul Martin lui a demandé de faire appliquer les décisions des tribunaux commerciaux relevant de l'ALENA. De même à propos du dossier de la vache folle, où il ne veut pas se substituer à l'appareil bureaucratique. Il faudrait être sourd pour ne pas comprendre qu'il ne croit pas justes les revendications canadiennes.

En matière de sécurité internationale, son discours n'a pas changé non plus, bien que le ton se soit adouci. À Halifax, George Bush a ainsi vanté la valeur du multilatéralisme comme moyen de gérer les conflits internationaux, sachant toute l'importance qu'accorde le Canada à l'action multilatérale. Mais il n'a pas pu s'empêcher de souligner les réserves qu'il entretient à l'endroit de ces organisations multilatérales où on débat sans fin. Il veut agir, suivre sa voie, comme il l'a fait dans le cas de l'Irak. Il est de ceux qui croient que la seule façon d'obtenir la paix est de faire la guerre, «de défaire l'ennemi avant qu'il ne nous attaque», a-t-il dit hier en citant l'ancien premier ministre canadien Mackenzie King.

Le Canada, comme d'autres pays, avait et continue d'avoir une vision différente. Faire la guerre à l'Irak n'était pas nécessaire. Mais cette guerre a eu lieu, créant une situation nouvelle qui affecte tous les alliés des États-Unis. Partant de là, George Bush voudrait que ceux-ci l'aident à imposer la démocratie en Irak, puis à la répandre au Moyen-Orient. Dans les faits, le discours est resté le même, si ce n'est que la démocratie, plutôt que l'élimination des armes de destruction massive, lui sert de justification. Essentiellement, la pensée de George Bush n'a pas évolué. L'homme non plus, malgré les sourires affichés au cours de cette visite.

bdescoteaux@ledevoir.ca




M. Bush veut se réconcilier avec le Canada

Anne Pélouas
LE MONDE jeudi 2 décembre 2004

Ottawa : Le voyage-éclair du président américain amorce un réchauffement des relations bilatérales.

Dès son arrivée à Ottawa, mardi 30 novembre, George Bush arborait son sourire le plus charmeur, comme s'il voulait séduire les Canadiens dont une majorité, selon les sondages, lui sont hostiles. Des milliers de manifestants l'attendaient d'ailleurs pour dénoncer la guerre en Irak, les atteintes aux droits de la personne aux Etats-Unis ou le projet de bouclier antimissiles.

Le président américain effectuait son premier voyage officiel "bilatéral" au Canada depuis sa première élection, en 2000. En mai 2003, il avait annulé sa visite après le refus du Canada de prendre part à la guerre en Irak. Fort de sa réélection, M. Bush veut désormais améliorer ses relations avec le Canada. Après une série de rencontres à Ottawa mardi, M. Bush devait effectuer, mercredi, une visite éclair à Halifax, dans l'est du pays, pour remercier la population qui avait accueilli des milliers de passagers aériens en route vers les Etats-Unis et bloqués là le 11 septembre 2001.

M. Bush a surtout insisté sur ce qui rapproche le Canada et les Etats-Unis, unis par une "amitié toute particulière". "Nous avons de la chance d'avoir comme voisin un pays qui partage autant de valeurs avec nous, (...) une vision de l'hémisphère occidental libre, (...) une volonté de se tenir debout contre les forces de la terreur", a-t-il déclaré. M. Bush a cité en exemple le rôle de "leadership du Canada en Afghanistan" ou en Haïti, et évoqué la crise en Ukraine en souhaitant que la prochaine mission européenne puisse conduire à une "solution politique". L'Iran aussi préoccupe les deux dirigeants, qui ont qualifié d'"étape très positive" la suspension de son programme nucléaire même si, a souligné M. Bush, suspension n'égale pas suppression.

"FRONTIÈRE INTELLIGENTE"

Dans le dossier irakien, le refus de participation du Canada à la guerre semble pardonné. M. Bush a indiqué que les deux pays étaient sur la même longueur d'ondes, estimant "vital d'aider les Irakiens à sécuriser leur pays" et à organiser les élections du 30 janvier.

Les questions bilatérales ont paru reléguées au second plan. La sécurité aux frontières figure au premier rang de cette coopération. Les Américains ont longtemps critiqué la manière dont le Canada menait la lutte contre le terrorisme. Désormais est annoncé un "plan d'action pour une frontière intelligente" entre les deux pays, qui prévoit le partage de renseignements sur ceux qui franchissent la frontière. Les deux hommes n'ont pas dit un mot de la participation éventuelle du Canada au projet américain de système de défense antimissiles, sujet très controversé côté canadien. M. Bush ne souhaitait pas mettre son hôte dans l'embarras, alors qu'une majorité de parlementaires et de citoyens s'opposent au projet.

Le plus important, pour M. Bush, est de "juguler le terrorisme tout en maintenant une relation commerciale solide avec le Canada". Le renforcement de la sécurité aux frontières terrestres provoque des ralentissements néfastes pour le commerce bilatéral. Les Etats-Unis, premier partenaire commercial du Canada, absorbent plus de 80 % de ses exportations. "Cette frontière ne doit pas devenir une barrière", a répété le premier ministre canadien, Paul Martin.

Deux litiges commerciaux assombrissent les relations Canada - Etats-Unis. "Je comprends les frustrations des Canadiens", a indiqué le président américain à propos de l'embargo partiel qui pèse encore sur les importations de b_uf canadien, à la suite de la découverte d'un cas isolé de maladie de la vache folle en 2003. L'embargo a déjà coûté 4 milliards de dollars canadiens à l'industrie bovine. "J'ai demandé qu'on accélère le processus de levée de cet embargo", a ajouté M. Bush.

M. Martin a, pour sa part, évoqué un autre conflit commercial qui s'enlise, celui des exportations canadiennes de bois de construction, soumises depuis 2001 à de prohibitifs droits compensateurs américains.