
Québec cru, Québec «vrai»?
Antoine Robitaille
Le Devoir samedi 8 et dimanche 9 janvier 2005
Est-ce qu'être cru, c'est vraiment être plus vrai? Ou faut-il y voir un nouveau conformisme?
Le New York Times faisait remarquer la semaine dernière que Les Bougon, un des sitcoms les plus suivis au Québec, est tellement «cru» qu'il ferait passer pour des «saints» les fameux Simpsons, dessin animé pourtant acidulé. Et le correspondant du célèbre journal n'a pas vu Cover girl, nouvelle série télé de Radio-Canada qui se distingue par sa «crudité». Sur le plateau de Tout le monde en parle de Guy A. Lepage, tout comme au micro de sa tête de Turc Jeff Fillion, le «cru» prospère dans nos médias: on a le juron, le «sacre», facile. Parler sans fard ni détour, surtout de sexe, semble y être une façon de toucher à ce qu'il y a de plus authentique chez l'humain.
«Il semble y avoir une nouvelle vague qui tende à montrer les choses crûment, sans artifice. Ça fait en sorte que dans quatre ans, si ça continue de même, mes Bougon vont avoir l'air des Parfaits avec René Simard ! Ce qui me gênerait bien gros» : c'est François Avard, l'auteur des célèbres Bougon, qui parle ainsi.
L'année 2004 a été profondément marquée par une surenchère du cru. Ce fut l'année des Bougon, d'abord. «C'est une «caricature», insiste Avard : du «vrai monde» plus «vrai que vrai». Ensuite, peu après qu'une décision du CRTC eut braqué les projecteurs sur Jeff Fillion -- le pape du «cru» radiophonique -- son pourfendeur à la télévision, Guy A. Lepage, de même que ses invités utilisaient le plus souvent un langage «filionnesque» d'une crudité sans précédent à la télé publique. Les «J'ai peut-être baisé sa femme», ou «Lui, il fait chier», et enfin un «câlissez-moi patience !», (lancé par Lepage à des auditeurs critiques des «sacres») ont proliféré : tout cela tranchait passablement avec celui des Beaux Dimanches d'antan, plein de formes et au langage plus que propret.
En octobre, dans un reportage de l'émission Zone libre, le journaliste Benoît Dutrizac, des Francs-Tireurs de Télé-Québec, a candidement affirmé que de sortir «un juron au bon moment saisit l'invité. Avec ce langage-là, on arrive au coeur du sujet», affirmait-il.
Évidemment, dans ce Québec cru, tout souci de langue, tout soin qu'on pourrait être tenté d'y apporter est maintenant considéré comme du fondamentalisme. À la blague, ne parle-t-on pas de Guy Bertrand, linguiste à Radio-Canada, comme d'un «ayatollah de la langue» ?
Critiqué par la chroniqueuse Lysianne Gagnon pour le «faible niveau de langage» de son documentaire sur le suicide assisté, Benoît Dutrizac rétorqua dans nos pages : «Dommage, puisque nous avons décidé de ne rien trafiquer, de ne rien embellir, de ne rien cacher. À l'avenir, nous nous efforcerons de bien "perler" pour lui faire plaisir», ironisait-il. La thèse est claire : avoir le souci de la langue, c'est «perler». Bref être hypocrite, masquer le vrai.
Il y a sans doute quelque chose de plus «vrai» dans les interviews du type Tout le monde en parle, fait remarquer François Avard : «Elles nous choquent peut-être parce qu'on a été habitués à voir le monde répondre proprement à Michel Jasmin qui posait des questions proprement.»
Dans cette optique, une époque «propre», hypocrite, fausse, pleine de formes, a tranquillement cédé la place, depuis les années 60, à une ère fièrement sale, transparente, qui se croit plus vraie parce que crue.
Le phénomène ne serait pas que québécois. Le philosophe Alain Finkielkraut observe une tendance à la «crudité généralisée» en France. Il raconte, par exemple, avoir été «stupéfait» par la page couverture du numéro de Courrier international, après la réélection de George W. Bush : «Trois mots au centre de la page : "PUTAIN ! Quatre ans"»
Le «goût du vrai» serait inscrit dans les gènes mêmes de notre époque. Le philosophe Charles Taylor a déjà expliqué que «l'idéal moral puissant» qui est le nôtre, qui commença à s'installer un peu avant la fin du XVIIIe siècle, c'est celui de «l'authenticité» -- c'est-à-dire «être vrai avec soi-même». Un idéal qui prétend que «chacun d'entre nous a une façon particulière d'être humain». Dans cette optique, expliquait Taylor dans Grandeur et misère de la modernité (Bellarmin, 1992), «il existe une certaine façon d'être qui est la mienne. Je dois vivre ma vie de cette façon et non pas imiter celle des autres». Nous accordons donc une importance capitale à «notre nature intime», toujours menacée par «les pressions du conformisme», des règles, des formes. Surtout depuis les années 60, dont les courants marquants -- notamment hippy -- conspiraient tous contre les prétendus «carcans» qui risquaient d'enserrer les individus.
Mais comme l'évoque le philosophe Georges Leroux, de l'UQAM, nous pourrions être passés «d'un conformisme à un autre». Il y a peut-être aujourd'hui, sur la place publique, une «nouvelle obligation» : être cru. «On a parfois l'impression que le gage de l'authenticité, c'est d'être grossier», lance Alain Finkielkraut. Si jadis, on mettait les formes à l'extrême en public, aujourd'hui, on s'y ferait volontairement un peu plus cru qu'en privé.
Cela implique notamment de parler de sexe sans détour : «On a souvent l'impression, dit Georges Leroux, que la seule chose qui intéresse l'intervieweur, lorsqu'il parle à un invité, c'est d'arriver au moment où il va pouvoir parler de sexe. Ça donne des "Vous êtes-vous caressée hier soir ?", comme je l'ai entendu à Tout le monde en parle [français].» Nulle pudibonderie ici, de la part du philosophe : «Ce qui me choque, c'est qu'on présente ce registre de la sexualité comme le seul vrai qui existerait. Au fond, il ne resterait à les entendre que cette expérience-là».
Serait-ce un problème d'excès humour ? Les humoristes, experts ès crus, sont omniprésents aujourd'hui. C'est le cas au Québec. Mais aussi en France, comme l'ancien premier ministre Michel Rocard l'affirmait récemment au Monde : «Nos rois avaient leurs bouffons. Mais le bouffon du roi n'entrait pas dans la cathédrale. Aujourd'hui, les bouffons occupent la cathédrale et les hommes politiques doivent leur demander pardon. Ce qui fait que ne viendront plus à la politique que les ratés de leur profession.» Alain Finkielkraut renchérit : il y avait jadis une «grandeur du rire qui permettait de lancer des défis au pouvoir. Aujourd'hui, le pouvoir semble être passé du côté des rieurs». (Aux États-Unis, de récentes statistiques ont démontré que ce sont «les rieurs», Jay Leno, Conan O'Brien et cie, qui donnent au peuple l'essentiel de leurs informations politiques.)
Le philosophe se rappelle que c'est à Michel Rocard, justement, sur le plateau français de Tout le monde en parle, que Laurent Baffy a demandé : «Est-ce que sucer, c'est tromper ?» Excès d'humour ? «Non, clame Finkielkraut, le mot humour doit être réservé à des activités plus subtiles. Appelons cela une "forme de rire". On est dans la goujaterie. Cette goujaterie rit, c'est vrai. Mais ce n'est pas pour autant de l'humour.»
Le cru, au fond, cultive un rapport passionnel avec «la vérité commune des fonctions corporelle» : le sexe d'une part; et de l'autre, les excréments. C'est une forme d'égalité dévoyée, insiste-t-il : on est forcément tous égaux dans ces deux registres ! «Tout le monde dit "fait chier" partout, même à la télé; c'est, pour la France du moins, une sorte d'obsession scatologique nationale par laquelle certains croient qu'on a réalisé la démocratie, parce qu'on est tous semblables».
Faudrait-il réhabiliter les formes ? C'est ce qu'évoque Renaud Camus, un auteur peu connu au Québec. Il publiait, il y a quatre ans, un Éloge du paraître (Pol, 2000). Dans ce petit livre, il opposait «l'être au paraître». Le premier, affirmait-il, «est envahissant, bruyant, odorant, et naïvement persuadé, toujours que son prétendu "naturel"» est bon. «Le paraître», c'est-à-dire les formes, peut être contraignant et cacher «l'être», comme en certaines périodes passées. Mais il faut retrouver, plaide-t-il, ce que le paraître peut offrir de meilleur, soit «la discrétion, la délicatesse, la modestie, la courtoisie, la générosité, la politesse». Toutes valeurs qui semblent bien archaïques, dans une époque du cru.

Les Bougon se faufilent dans les pages du New York Times
Hugo Dumas
La Presse mercredi 22 décembre 2004
Nos Bougon traversent la frontière et feront l'objet d'un reportage dans le prestigieux quotidien américain New York Times.
Le papier doit paraître à la fin de la semaine ou lundi, indique son auteur, Clifford Krauss, joint par La Presse hier. Correspondant du Times au Canada, M . Krauss a aussi rédigé l'article sur Jeff Fillion et la radio CHOI-FM, paru en septembre dernier.
Pour l'entrevue, tous les artisans des Bougon ont été réunis, lundi après-midi, dans les bureaux d'Aetios, la société de production de Fabienne Larouche et Michel Trudeau.
Rémy Girard, Louison Danis, Hélène Bourgeois-Leclerc, Antoine Bertrand et Claude Laroche y ont assisté, de même que l'auteur principal, François Avard, et le réalisateur de la première saison, Alain Desrochers. Un interprète avait aussi été embauché pour faciliter les échanges avec Clifford Krauss, qui ne parle pas français. Une photo a été prise de toute l'équipe.
Selon la productrice, Fabienne Larouche, " le journaliste a beaucoup aimé ça et il a beaucoup ri ". Clifford Krauss, qui est établi à Toronto, a visionné les deux premiers épisodes des Bougon, qui ont été doublés en anglais. Il en a vu cinq autres, en français, avec un interprète à ses côtés. Rappelons que Les Bougon a été vendue au réseau Global, qui devrait diffuser l'émission l'automne prochain.
" Nous avons parlé de social-démocratie, de néolibéralisme, du scandale des commandites et du système en général. Il s'intéresse beaucoup à la culture québécoise. Pour lui, les Bougon sont des anarchistes ", souligne Fabienne Larouche.
Le papier devrait aussi aborder le phénomène de société engendré par l'apparition des Bougon au petit écran québécois. " Le journaliste nous a dit que ce type d'émission ne pourrait jamais passer aux États-Unis. L'article doit porter sur les impacts sociaux que peut avoir une émission comme Les Bougon ", dit Rémy Girard, l'interprète de Paul Bougon.
Selon Rémy Girard, le reporter américain a remarqué que, malgré son penchant pour les actes criminels, la famille Bougon s'aime et se tient. " Il a été impressionné par le côté moral de cette famille-là. Il nous a aussi posé beaucoup de questions, à savoir si l'émission n'allait pas influencer négativement les comportements des gens ", ajoute-t-il.
Ce n'est pas la première fois que Rémy Girard voit son portrait dans le quotidien new-yorkais. En février 2004, il avait figuré dans les pages du New York Times Magazine pour son rôle dans Les Invasions barbares. L'acteur québécois faisait partie des coups de coeur de la publication, aux côtés de Bill Murray, Sean Penn et Gwyneth Paltrow.
Le New York Times est lu autant sur la côte Ouest que sur la côte Est. En semaine, son tirage est de 1 133 000 exemplaires. Le dimanche, sa plus grosse livraison, 1 600 000 exemplaires trouvent preneur.
La comédie Les Bougon a récolté cinq Gémeaux sur une possibilité de 11 au dernier gala.
Ça va mal à Zone libre
L'équipe de Zone libre a encaissé une bien mauvaise nouvelle lundi. Louis Lalande, le directeur général de l'information de Radio-Canada, leur a annoncé que l'émission disparaîtra dans sa forme actuelle et sera transformée, en 2005-2006, en " huit grands rendez-vous d'enquête enrichis par année ". Ce qui veut dire que Zone libre passera d'une émission diffusée toutes les semaines à une émission qui sera vue moins d'une fois par mois. Une grosse perte pour tous les journalistes qui y oeuvrent et pour les téléspectateurs, également. Où ira l'information internationale?
Ces changements s'inscrivent dans les compressions de quatre millions qui devront bientôt s'effectuer dans le secteur de l'information de la SRC, indique la porte-parole de la télévision française de Radio-Canada, Marie-José LeBlanc. Selon elle, Louis Lalande réexaminera les mandats de toutes les émissions d'affaires publiques de Radio-Canada. Il se donne jusqu'à la fin du mois de janvier pour compléter cette tâche.
" Louis Lalande veut revoir l'ensemble de l'offre des émissions d'affaires publiques ", dit Mme LeBlanc, en précisant que Radio-Canada présente dix heures d'affaires publiques par semaine. Le mandat de Zone libre serait recentré sur " l'enquête pure et dure ".
Joint hier, l'animateur de Zone libre, Jean-François Lépine, n'a pas voulu commenter et a référé La Presse aux patrons de Radio-Canada. " Parlez à Daniel Gourd. C'est lui qui a pris la décision avec Louis Lalande ", a-t-il dit.
Daniel Gourd n'est pas content
Parlant du vice-président de la télévision française de Radio-Canada, Daniel Gourd, il a sursauté en lisant les commentaires de Martin Cloutier (le nouveau patron de LCN), qui ont été publiés dans La Presse la semaine dernière. Petit rappel des faits: Martin Cloutier, qui a longtemps dirigé RDI avant d'aboutir à TVA, comparaît les effectifs des deux chaînes d'information en rappelant que deux personnes en régie à LCN pouvaient exécuter le même travail que six employés de RDI.
Selon ce que nous avons pu apprendre, Daniel Gourd n'aurait pas trouvé " chic " les propos de son ancien employé. Il aurait dit avoir été surpris que M. Cloutier puisse passer " directement chez le concurrent d'un vendredi au lundi ". Daniel Gourd aurait qualifié de " douteux " le choix de carrière M. Cloutier. Il s'est aussi dit surpris et déçu que Martin Cloutier puisse rejoindre si rapidement la cohorte de ceux " qui dénigrent leur ancienne maison ".

Les réseaux américains Fox et ABC manifestent de l'intérêt pour Les Bougon
PC
Le Soleil jeudi 13 janvier 2005
Montréal - Les réseaux américains Fox et ABC ont passé des coups de fil à la compagnie de production AEtios, la semaine dernière, pour en savoir davantage sur la série Les Bougon. Selon La Presse, c'est le récent article du New York Times sur cette émission à la fois populaire et controversée qui a donné envie aux patrons des deux réseaux de visionner des épisodes. On ignore pour l'instant si les Américains entendent doubler la série ou en faire un remake. ABC a également l'intention de réaliser un reportage sur le succès des Bougon dans le cadre de l'émission Stealing Scenes. Dans son article publié le 27 décembre en page 4 du New York Times, Clifford Krauss affirmait que la famille Bougon pourrait faire passer la famille Simpson pour un bande de saints. Il soutenait également qu'une série qui va aussi loin que Les Bougon ne pourrait jamais être diffusée aux États-Unis.

"Minuit, le soir" - Méfiez-vous des apparences
Frédéric Boudreault
Le Soleil mardi 11 janvier 2005
Le tandem responsable du succès de Dans une galaxie près de chez vous, l'auteur Pierre-Yves Bernard et le comédien Claude Legault, est de retour avec sa première série pour adultes. Avec Minuit, le soir, qui débute demain à 21 h 30 à Radio-Canada, on pénètre dans le quotidien d'un bar à la mode, le Manhattan, qui est racheté par une jeune gestionnaire, Fanny (Julie Perreault, Caro dans 3 X Rien). Elle voudrait bien donner un nouvel élan à l'établissement, au grand dam des trois portiers Marc (Claude Legault), Gaétan (Julien Poulin) et Louis (Louis Champagne).
Encore une fois, les messages publicitaires qui ont envahi les ondes de la société d'État n'indiquent absolument pas la teneur réelle de la série. L'extrait montré lors de Tout le monde en parle dimanche pouvait aussi induire en erreur. Oui, dans Minuit, le soir, il y a de la violence, des filles sexy, de la drague, de la drogue, des blagues salées, mais tout cela n'est que la pointe de l'iceberg. Le propos s'y avère infiniment plus pertinent et remuant.
Justement, lors du quatrième épisode, Marc se lance aussi dans une longue tirade sur la nécessité de ne pas juger trop facilement les choses. C'est exactement ce qui se produit avec Minuit, le soir. On attendait une série rigolote sur le monde des bars, on se retrouve fort heureusement avec une comédie dramatique, attachante et touchante. Plus souvent dramatique que comique par ailleurs.
La magie opère parce qu'on s'attache tout de suite aux trois personnages principaux. Trois doormen dépassés par les événements, qui voient arriver dans leurs plates-bandes une jeune femme avec une philosophie qui les heurte de front. Fanny entend rajeunir son personnel, et veut amener une approche plus "relationnelle", ce qui jure avec le côté gorille de Marc, de Gaétan et de Louis. D'ailleurs, la nouvelle propriétaire les jettera dehors pour les remplacer par des portiers plus jeunes.
Mais les trois lurons ne se laisseront pas abattre et feront tout en leur possible pour reprendre leur emploi. Pour eux, s'occuper de la sécurité dans un club, c'est leur passion, c'est toute leur existence. En dehors des bars, ils ne sont pas grand-chose. Leur vie personnelle semble tourner à vide. Par exemple, Louis éprouve de la difficulté avec sa copine Sylviane (France Parent) et Marc multiplie les relations sans lendemain. Lors de la deuxième saison, on s'attardera plus en profondeur sur la vie des trois portiers à l'extérieur du Manhattan. "Le bar, c'est le seul endroit où ils sont bien, relate Pierre-Yves Bernard. Ce sont trois types avec des problèmes relationnels et affectifs, et ils se réfugient au Manhattan."
Des gars comme Marc, Gaétan et Louis, ça ne parle pas de leurs sentiments. Ils ne sont pas des verbomoteurs prêts à ouvrir leur coeur à la première occasion, même si Marc consulte un psychologue hongrois (Igor Ovadis) dans des circonstances bien particulières. Par conséquent, on n'a pas tenté de leur faire dire des trucs juste pour leur mettre des mots dans la bouche. Leurs silences sont respectés, et font partie entièrement de la trame narrative. Souvent, la musique, les images évoquent plus que des paroles lancées en l'air. Comme le remarque justement Pierre-Yves Bernard, citant Alfred Hitchcock, "les dialogues interviennent quand les images ne peuvent le faire".
De son côté, le directeur de la programmation, Mario Clément, comparait Minuit, le soir à Magnolia. Il n'a pas tort, le ton aigre-doux de la série rappelle effectivement le merveilleux film-chorale de Paul Thomas Anderson. Dans Minuit, le soir, la comédie sert à amener le drame, à se questionner par la bande sur une foule de problématiques. Pour Pierre-Yves Bernard, il fallait "faire avancer l'aspect dramatique dans une forme qui sortait des récits traditionnels". En ce sens, la série s'avère une réussite. Après quelques instants seulement, on a le goût de se lier d'amitié avec ces trois gars, de les connaître plus intimement. Derrière cette façade d'hommes qui ne s'en laissent pas imposer se cachent des êtres sensibles et profondément humains.
Le jeu des trois acteurs principaux aide à rendre crédible ces oiseaux de nuit. Pour se plonger dans son rôle, Claude Legault s'est entraîné pendant plusieurs semaines, gagnant 12 livres de muscles. "Il fallait que je fasse croire que je suis un vrai doorman, que je suis capable d'envoyer quelqu'un en arrière du bar", explique le comédien. Louis Champagne est aussi parfait dans le rôle du gros nounours qui ne ferait pas de mal à une mouche. Même chose pour Julien Poulin, le vétéran cumulant 30 ans d'expérience et qui ne se voit absolument pas faire autre chose. Julie Perreault tire son épingle du jeu également, elle est chiante à souhait dans ce personnage têtu, qui veut imposer à tout prix ses idées.
La réalisation exemplaire de Podz, qui a aussi travaillé sur 3 X Rien et sur Les Bougon, rehausse les dialogues merveilleusement bien ficelés par Pierre-Yves Bernard. Dans le premier épisode, on traverse le bar en un clin d'oeil grâce à un ingénieux plan-séquence. Le décor est posé en quelques secondes, on sait rapidement à quel genre d'endroit on a affaire. Les images sont soignées, léchées, et appuient sans écraser l'histoire. L'action est régulièrement entrecoupée par des plans majestueux du Montréal nocturne. La métropole est montrée sous tous ses angles, ses beaux comme ses moins beaux. Elle devient en quelque sorte un personnage à part entière dans la série, un peu comme le mont Royal était devenu le porte-étendard dans La Vie, la vie.
Méfiez-vous des apparences, et n'hésitez surtout pas à pénétrer au Manhattan. Vous verrez, c'est une sortie qui vaut vraiment la peine.
FBoudreault@lesoleil.com
MAL de Bloc
Le Mouvement pour les arts et les lettres demande au Bloc québécois d'imposer «une hausse substantielle du budget du CAC»
Stéphane Baillargeon
Édition du vendredi 28 janvier 2005
Mots clés : Québec (province), mouvement pour les arts et les lettres, bloc québécois
Pendant que Statistique Canada révèle une hausse de 6,5 % des dépenses fédérales «au chapitre de la culture» en 2002-03, le Mouvement pour les arts et les lettres (MAL) demande au Bloc québécois de pousser à la roue pour forcer Ottawa à imposer «une hausse substantielle du budget du Conseil des arts du Canada» (CAC).
Version pour imprimer
Faire suivre ...
Droit de reproduction
Le MAL, une coalition forte de neuf organisations nationales représentant un total de 15 000 artistes, milite pour une culbute des budgets annuels du CAC, qui passeraient ainsi de quelque 150 millions à 300 millions. Pendant la dernière campagne électorale, le Bloc avait promis d'appuyer cette revendication. Le MAL revient donc lui rappeler son engagement alors que prennent fin les négociations budgétaires.
«Il est nécessaire de rappeler au gouvernement fédéral qu'en culture comme dans plusieurs autres secteurs d'activité, le déséquilibre fiscal est flagrant : Ottawa dispose d'énormes surplus alors que la majorité des besoins du milieu sont assumés par le Québec», affirme le communiqué émis hier par le MAL.
Le député Maka Kotto, porte-parole du Bloc en matière culturelle, n'en pense pas moins. «Nous appuyons les revendications du MAL et les avons relayées aux différents comités du Patrimoine et des Finances, a-t-il expliqué. Le coeur du problème se situe du côté du déséquilibre fiscal. Il faut s'attaquer à ce problème de manière prioritaire.»
Tout de même, Ottawa accroît ses dépenses en matière culturelle. Le mois dernier, la ministre du Patrimoine, Liza Frulla, annonçait la prolongation du programme «Un avenir en art», doté de 196 millions en nouveaux fonds dans divers secteurs en 2005-06. Le Conseil des arts recevra encore une part de 25 millions. Depuis 2001, le programme a permis d'injecter environ un milliard de dollars en argent neuf dans la culture canadienne.
La province la plus favorisée : Québec
Les données révélées hier par Statistique Canada montrent que les dépenses culturelles fédérales ont augmenté de 6,5 % en 2002-03 pour se fixer à 3,4 milliards, soit 1,9 % de son budget total. Les dépenses combinées des trois ordres de gouvernement ont fait un bond de 5,2 % au cours de la même période.
Entre 1998-99 et 2002-03, la part des dépenses fédérales totales en culture est demeurée stable, à environ 46 %. Par contre, avec 154 $ d'argent fédéral par habitant, le Québec demeure la province la plus favorisée. La Colombie-Britannique stagne en queue de liste avec 44 $. L'Ontario reçoit 112 $ par habitant.
Ottawa réserve deux dollars sur trois aux industries culturelles (radiodiffusion, film, vidéo, enregistrement sonore) pour une somme de 2,2 milliards. En cinq ans, les contributions à ce large secteur ont augmenté de 17,2 %. À elle seule, la radiodiffusion accapare 73 % du magot. L'aide à l'industrie du film et de la vidéo a augmenté de 21 % l'an dernier, atteignant près de 400 millions. Bon an, mal an, les producteurs québécois et ontariens ramassent la part du lion.
La part provinciale réservée à la culture, elle, a chuté de 2 % en moyenne par rapport à 2001-03. Les gouvernements de cet ordre ont tendance à se concentrer sur deux secteurs, les bibliothèques et le patrimoine. En Colombie-Britannique, plus des deux tiers des sommes culturelles provinciales vont aux bibliothèques.
Le Québec... impérialiste!
La Presse
Forum, jeudi 3 février 2005, p. A18
Roy, Mario
Ce soir, sera donnée au MGM Grand de Las Vegas la première de KÀ, en présence de 4000 invités et de 400 journalistes représentant la quasi-totalité des grands médias américains- ainsi que québécois, bien entendu. KÀ est le résultat du plus ambitieux projet du Cirque du Soleil à ce jour, un spectacle que Robert Lepage a monté pour la ville de la démesure et dont la production a elle-même englouti 200 millions (CAN). Il s'agit d'un record, même pour la capitale mondiale du jeu, du spectacle et du fric.
Le fait est qu'à Las Vegas et ailleurs dans le monde, le Québec culturel a rarement été aussi présent, devenant presque une... puissance impérialiste aux yeux de certains. Ce qui ne manque pas de sel, compte tenu de la mentalité de forteresse assiégée qui est toujours la nôtre- en particulier, justement, dans le champ culturel.
Ainsi, KÀ devient le cinquième spectacle de création québécoise actuellement à l'affiche à Las Vegas. Le Cirque y présente aussi Mystere (depuis 11 ans, avec un taux d'occupation qui demeure supérieur à 95 %), O et Zumanity; Céline Dion, comme on le sait, se produit également depuis mars 2003 au théâtre du Caesar's Palace.
Le Cirque du Soleil, comme on le sait aussi, rayonne maintenant sur tous les continents. Il s'attaque aujourd'hui à Paris, ce haut le lieu de la culture qu'il n'avait pas encore pris d'assaut. À compter du 8 avril, il donnera Saltimbanco dans un chapiteau dressé sur le site des usines Renault de Boulogne-Billancourt- un lieu politiquement mythique s'il en est, où Jean-Paul Sartre livra une de ses plus célèbres harangues, en mai 68...
L'affaire n'est d'ailleurs pas passée inaperçue en France.
Le Syndicat français du cirque de création a assez mal pris la chose, sa porte-parole affirmant ne pas " trouver la situation juste ". Ce n'est pas le premier accrochage à survenir dans l'Hexagone. À Lyon, en avril, où le Cirque du soleil avait planté sa tente, le directeur artistique de la Biennale du cirque avait lancé: " C'est la première fois que le soleil nous fait de l'ombre "...
Quand tous ceux-là vont-ils faire appel à l'UNESCO et à l'éventuelle charte de la diversité culturelle pour... faire barrage aux Québécois?
Autour des scènes parisiennes, également, on commence à entendre de lourdes allusions aux " chanteuses à voix québécoises ", par exemple. Ça tombe assez mal. Les voix québécoises sont en effet omniprésentes en France.
Linda Lemay présente un opéra-folk, Un éternel hiver, à Lille, où l'accueil est prodigieux. La version symphonique de Starmania triomphe à Paris, où se produit aussi avec succès la troupe Danse Sing, dont l'agenda en France est chargé jusqu'en 2006. La revue Elvis Story, conçue à Québec, est là également, tout comme la comédie musicale Don Juan mise en scène par Gilles Maheu et dont un extrait sur disque vient d'entrer au Top 50. On espère que le spectacle perpétuera une période faste inaugurée par Notre-Dame de Paris, du tandem Luc Plamondon-Richard Cocciante.
Depuis 24 mois, le cinéma québécois a fort bien fait là-bas aussi. Il y a quelques mois, il était assez spectaculaire de voir les plus importants complexes des Champs-Élysées et du carrefour de l'Odéon afficher trois films québécois, Les Invasions barbares, La Grande séduction et Mambo Italiano. (Et c'est sans parler de l'attrait du Québec comme lieu de tournage, qui a fait réagir assez durement les Californiens et leur gouverneur, Arnold Schwarzenegger...)
Il n'existe aucune statistique là-dessus, puisque la chose est impondérable, impossible à chiffrer. Mais le fait est que le Québec exporte aujourd'hui beaucoup plus de culture- de tous les genres, de tous les niveaux, de toutes les dimensions- que son simple poids démographique ne le permettrait normalement.
C'est un étonnant signe de santé au moment où, dans le domaine de la politique, le portrait de la nation- celui d'un conservatisme figé et d'une sidérale inefficacité- est plutôt désespérant.
