
Two Quebec nurses lose jobs for failing written French test
Brian Daly
The Globe and Mail Wednesday, January 5, 2005
Canadian Press Montreal PQ - Two nurses at an English-language hospital have lost their licences after failing a written French test, though Quebec faces a nursing shortage.
Elizabeth Davantes, 47, and Eulin Gumbs, 43, who both speak French, say they will look for work outside Quebec after losing their jobs recently at the Jewish General Hospital.
Quebec's language watchdog and the provincial nursing federation require that all nurses, even those in English hospitals, pass a written French test.
Ms. Gumbs has failed the test five times, while Ms. Davantes has failed on four occasions.
Ms. Gumbs, a single mother of two who rates her spoken French as excellent, said yesterday she is looking for a job elsewhere now that she cannot work here.
"I don't want to leave," she said. "Quebec is my home. My family lives here, my kids live here.
"But I cannot support myself on nothing."
The Office de la langue française recently warned that the use of French in the workplace is in a "precarious" state in Quebec, and Premier Jean Charest has hinted at a crackdown.
However, the province faces a major nursing shortage.
A report released in 2003 suggests Quebec will lose 16 per cent of its nurses to retirement in 2006.
Head nurse Serge Cloutier, who worked with the two women, said the ranks of his profession are thin and will not be helped if nurses are forced out.
"It's a bad situation," Mr. Cloutier said in an interview.
"Of course, if you lose two nurses it makes a difference."
The nursing federation did not return phone calls yesterday.
The hospital said it did its best to help the women. "The Jewish General Hospital actively tried to keep [the nurses] on staff, even though they failed the written section of the French exam," it says in a statement.
Hospital officials wrote several letters to the nursing federation and spoke with the language agency in an attempt to have the nurses' licences extended, the hospital said. But the licences were revoked in October, it said.
A spokesman for the Office de la langue française said his organization is not to blame for the two nurses losing their jobs.
Gérald Paquette said the French tests are drafted with the help of professional orders and employers.
"If the professional order and the employers decided that a certain level of written expression is required, these requirements are established by all," Mr. Paquette said yesterday.
Rev. Darryl Gray, president of the English-rights lobby group Alliance Quebec, said Quebec is showing ill will toward the women.
"Anglophone nurses definitely are not going to jeopardize the French language in this province," he said in an interview.
Mr. Gray said he wonders why the province won't work with Ms. Davantes and Ms. Gumbs to help them improve their written French skills.
"How can we attract people to this province if it has been made clear to us by the province that we're not wanted?" he asked.

Comparaison entre Le Devoir et Le Monde - Une illustration de la norme réelle du français québécois
Marie-Éva de Villers
Auteure du Multidictionnaire de la langue française et directrice de la qualité de la communication à l'École des HEC de Montréal
Le Devoir mardi 4 janvier 2005
Premier de deux textes - La définition de la norme linguistique québécoise est encore inachevée. Deux thèses principales s'affrontent -- parfois assez violemment. Les tenants d'une norme unique pour l'ensemble des francophones s'opposent à ceux qui reconnaissent une norme du français propre au Québec et souhaitent qu'elle soit décrite.
Pour apporter un éclairage nouveau et documenté, j'ai étudié l'une des utilisations publiques et contemporaines de la langue française au Québec, soit celle de la presse écrite. Plus précisément, j'ai analysé tous les articles publiés en 1997 dans Le Devoir afin d'en extraire l'ensemble des mots employés et pour former en quelque sorte le dictionnaire du Devoir. J'ai fait de même pour les articles qui ont paru dans le quotidien français Le Monde au cours de la même période de référence en vue d'établir le dictionnaire du Monde.
La mise en parallèle des deux nomenclatures a permis de déterminer à la fois les mots qui appartiennent au tronc commun des francophones et ceux qui sont spécifiques du français du Québec. Cette étude comparative a mis en évidence les québécismes nécessaires à l'écriture d'un quotidien québécois aujourd'hui.
Des millions d'occurrences
L'ensemble des articles publiés par Le Devoir au cours de l'année 1997 totalise près de 13 millions d'occurrences (mots répétés ou non), alors que les articles du Monde de la même période en comptent 24 millions. Si l'on élimine les répétitions et si l'on ramène tous les mots variables à la forme du dictionnaire (les verbes à l'infinitif et les noms et adjectifs au singulier), on obtient un peu plus de 25 000 mots dans l'un et l'autre quotidien.
Si le choix a porté sur un ensemble d'énoncés réels de la presse écrite, c'est parce que ces textes représentent bien le modèle que décrit le linguiste Jean-Claude Corbeil lorsqu'il fait état du principe de la régulation linguistique. Ce phénomène, qui s'exerce au sein de la communauté, suppose qu'un consensus s'établisse sur le modèle à suivre, un modèle illustré à l'oral par les locuteurs prestigieux, à l'écrit par la littérature, mais aussi et peut-être surtout par les journaux.
Les textes des journaux et périodiques ont également le double mérite d'être parfaitement circonscrits dans le temps et dans l'espace. Ainsi est-il possible de réunir des corpus complets contemporains, de provenances diverses (du Québec et de France), présentant une unité de lieu (une aire de publication), une unité de temps (une même année de référence, 1997) et une unité d'action (un seul contrat de communication : dire l'actualité à un lectorat défini présentant des caractéristiques sociodémographiques semblables). La définition de la norme suppose la prise en compte des facteurs de variation dans le temps, l'espace et la structure sociale.
La langue de la presse écrite constitue l'expression vivante et, par définition, ancrée dans l'actualité d'une partie des usages linguistiques de la communauté à laquelle les titres de presse sont destinés. S'ils sont le reflet de la société à laquelle ils s'adressent, les journaux sont aussi des messagers d'avant-garde; ils concourent à propager et à légitimer de nouveaux usages.
Les journalistes ne sont pas seulement des amplificateurs de l'usage, ils jouent un rôle exemplaire et servent de modèles, qu'ils le veuillent ou non. À leur tour, les auteurs des titres de presse subissent l'influence de leurs lecteurs. Cette rétroaction est réelle; elle s'exprime directement, dans les interventions nombreuses des publics de la presse écrite et électronique, et indirectement, par les tirages et les cotes d'écoute. En effet, les lecteurs, les auditeurs et les téléspectateurs québécois ne se privent aucunement de donner leur avis linguistique et communiquent fréquemment avec les médias pour dénoncer des usages qu'ils jugent fautifs, surtout des emprunts à l'anglais.
Effectivement, sous peine de disparaître, les journaux et périodiques doivent accomplir leur mission de communiquer adéquatement l'information recherchée, et ce, dans une langue qui se rapproche le plus possible de celle qui est valorisée par leur lectorat. La presse écrite est soumise constamment à un impératif de satisfaction des besoins du consommateur d'information : c'est la loi du marché. [...]
Un tronc commun très important
La comparaison révèle d'abord que le recoupement des dictionnaires du Devoir et du Monde, le tronc commun en quelque sorte, est très important; il représente en effet 77 % des 25 000 mots de l'un et l'autre corpus et réunit les mots partagés par les francophones de part et d'autre de l'Atlantique dans une situation de communication similaire.
Ce tronc commun est déjà vaste, mais il y aurait lieu de considérer également dans ce calcul :
- le nombre élevé de formes créées pour la circonstance, que l'on pourrait qualifier de fortuites ou accidentelles;
- le nombre appréciable de mots suffixés à partir d'un toponyme (par exemple, montréalais, albertain, lavallois, gaspésien) ou d'un patronyme (par exemple, jospinien, jospination, jospiniste, juppéiste) qui appartiennent en propre au quotidien québécois ou au quotidien français;
- les termes spécialisés ou savants du français standard qui figurent dans Le Grand Robert de la langue française, mais non employés par les journalistes de l'un ou de l'autre journal en raison des thèmes abordés et de l'actualité décrite, selon le choix aléatoire des auteurs de ces titres de presse (par exemple, ethnicité, filmographie, impartition, phylactère dans Le Devoir ou apocryphe, arasement, azuréen, capillarité dans Le Monde).
Si l'on excluait ces mots spécifiques des quotidiens québécois et français, le tronc commun lexical des articles publiés par Le Devoir et Le Monde en 1997 pourrait s'avérer encore plus important : le recoupement est minimalement de 77 %, mais, dans les faits, il pourrait s'élever à plus de 85 %.

Comparaison avec Le Monde pour établir la norme réelle du français québécois - Les mots et expressions propres au Devoir
Marie-Éva de Villers
Auteure du Multidictionnaire de la langue française et directrice de la qualité de la communication à l'École des HEC de Montréal
Le Devoir mercredi 5 janvier 2005
Deuxième de deux textes - L'étude comparative que j'ai menée de tous les articles publiés en 1997 dans Le Devoir et Le Monde a permis l'extraction de 3194 mots et expressions qui ne figurent pas dans les articles du Monde, mais que les journalistes du Devoir ont retenus, que ce soit dans les articles, les éditoriaux ou les chroniques. Ces mots ont été classés selon la typologie de l'Énoncé d'une politique linguistique relative aux québécismes publié par l'Office de la langue française en 1985, pour les répartir en trois classes principales:
- les québécismes originaires du fonds français,
- les québécismes de création,
- les québécismes d'emprunt.
Les résultats étonnent : les québécismes originaires du fonds français ne constituent que 8 % des mots propres au Devoir, alors que les québécismes de création représentent 68 % de ceux-ci et les québécismes d'emprunt, 13 %. Par ailleurs, 11 % sont des termes spécialisés, non spécifiques du français québécois, que les journalistes français n'ont pas choisis en raison des thèmes abordés.
Les néologismes correspondent à près de 70 % des emplois propres au Devoir. Ce constat est intéressant et inattendu parce qu'on estime généralement que ce sont les archaïsmes ou les emprunts à l'anglais qui constituent la principale originalité du français du Québec. L'analyse de l'usage réel de la langue dans les pages du Devoir infirme cette perception, une impression peut-être confortée par les dictionnaires anciens ou contemporains du français du Québec qui ont principalement retenu dans leur nomenclature des emplois anciens ou vieillis ainsi que des emplois de la langue populaire et rurale.
Dans les faits, ces mots sont peu présents dans les articles du Devoir, alors que sont relativement nombreux les québécismes créés pour nommer une réalité qui nous est propre (acériculture, motoneige, pourvoirie), pour nommer une nouvelle réalité (dépanneur, ergothérapeute, étapisme) ou pour éviter un emprunt à l'anglais (courriel, décrocheur, webmestre).
Les québécismes originaires du fonds français
Les archaïsmes et les dialectalismes maintenus au Québec (par exemple, batture, brunante, croche, écornifler, ennuyant, épivarder) sont rarement employés par les journalistes du Devoir et la fréquence de ces unités lexicales est généralement faible, exception faite des termes achalandage, achalandé et traversier.
Par contre, j'ai détecté d'importantes variations de fréquence pour les mots retenus par les auteurs des quotidiens québécois et français, variations que seule l'observation de l'usage réel de la langue rend quantifiables. Ainsi, le nom chicane au sens de «querelle» est fréquent dans Le Devoir, alors qu'il est à peu de chose près absent des pages du Monde en ce sens; il en est ainsi du nom congédiement et du verbe congédier auxquels les journalistes du Monde préfèrent licenciement et licencier.
Les québécismes de création
Comme il a été souligné précédemment, c'est l'innovation qui constitue le principal facteur de différenciation des nomenclatures québécoise et française, une créativité lexicale qui puise fondamentalement aux sources du français. La dérivation joue un rôle capital (par exemple, les mots préfixés agrotouristique, autocueillette, câblodiffusion, téléavertisseur et les mots suffixés burinage, déneigeur, recherchiste, relationniste).
Les préfixes et les suffixes servant à former les néologismes relevés exclusivement dans Le Devoir sont exactement les mêmes qui sont utilisés pour la formation des nouveaux mots du français standard et proviennent du latin, du grec et du français. La composition constitue un important procédé de formation des nouvelles expressions (par exemple, les termes caisse populaire, groupe d'entraide, société de fiducie, tribune téléphonique, vol nolisé).
En 1997, les nouveaux féminins représentent 3 % des formes lexicales propres au quotidien québécois (par exemple, brigadière, chancelière, curatrice, mairesse). Les articles du Devoir reflètent clairement une féminisation générale des titres, des noms de fonctions ou de métiers, moins présente dans les articles du Monde de la dernière décennie, mais qui est maintenant nettement en croissance. En effet, les nouveaux féminins ne comptent plus en 2003 que pour 1 % des emplois lexicaux propres à la presse québécoise. À titre d'exemples, les féminins auteure, professeure et sénatrice, qui ne figuraient pas dans les articles du Monde en 1997, sont présents en 2003 et recueillent respectivement 57, 28 et 70 attestations, reflétant ainsi une évolution très nette de la féminisation des titres et des noms de fonctions en France.
Enfin, il est intéressant de souligner que le fait que des termes aient été recommandés officiellement par l'Office de la langue française a favorisé leur implantation (par exemple, aluminerie, courriel, décrochage scolaire, dépanneur, gicleur, polyvalente).
Les québécismes d'emprunt
De l'examen des emprunts à l'anglais propres au Devoir, deux constats s'imposent. Premièrement, les pages du quotidien québécois ne comprennent qu'une faible proportion d'emprunts directs, souvent inévitables en raison du contexte juridique, politique ou économique (par exemple, caucus, coroner, débenture, entrepreneurship, membership, whip).
Deuxièmement, les emprunts sémantiques et syntaxiques critiqués -- nommés aussi faux amis et calques -- sont nombreux et de fréquence élevée. En outre, ils figurent dans tous les types d'articles et non exclusivement dans des chroniques dont le style est parfois plus familier.
À titre d'exemples, les faux amis suivants ont été relevés :
- emploi des noms «accomplissement» au sens d'exploit, de réalisation, «dépendant» au sens de personne à charge, «déportation» au sens d'expulsion, «globalisation» au sens de mondialisation, «gradué» au sens de diplômé, «irritant» au sens de problème, difficulté, «offense» aux sens de délit, infraction ou crime, «spéculation» au sens de conjecture, hypothèse, «support» au sens de soutien;
- emploi des verbes «accommoder» aux sens de rendre service à, aider, satisfaire ou de recevoir, accueillir, «affecter» au sens de toucher, influer sur, «encourir» (des frais, des pertes) aux sens d'engager (des frais), subir (des pertes), «endosser» au sens d'appuyer, approuver, «identifier» au sens de déterminer, établir, «initier» au sens de lancer, instaurer, «opérer» aux sens d'exploiter, diriger, gérer, «prévaloir» au sens d'avoir cours, exister, «questionner» au sens de mettre en question, mettre en doute;
- emploi des adjectifs «académique» au sens de scolaire, universitaire, «alternatif» au sens de différent, novateur, «digital» au sens de numérique, «éligible» au sens d'admissible, «formel» et «informel» aux sens d'officiel et officieux, «légal» aux sens de juridique, judiciaire, «monétaire» au sens de financier, «trivial» au sens de dérisoire, insignifiant;
- emploi des adverbes «définitivement» au sens d'assurément, certainement, «éventuellement» au sens de plus tard, par la suite, et «incidemment» au sens d'à propos, au fait, soit dit en passant.
Dans la majorité des cas où des sens sont empruntés à un nom, à un verbe, à un adjectif ou à un adverbe anglais, on peut constater que le mot prêteur de signification est un emprunt ancien de l'anglais au français, la similitude ou la ressemblance formelle des mots des deux langues ayant suscité l'échange de sens. Ces emprunts semblent résulter davantage d'interférences entre le français et l'anglais que d'un choix conscient des journalistes. En conséquence, il est permis de penser que le nombre des emprunts à l'anglais critiqués -- par exemple, les faux amis et les calques cités plus haut -- diminuerait notablement si les auteurs étaient informés à ce propos.
C'est le calque lexical constitué par l'emprunt d'une expression anglaise avec traduction littérale de ses éléments qui est relevé le plus fréquemment. Citons comme exemples «assurance santé» calqué sur health insurance pour assurance maladie, «bris de contrat» calqué sur breach of contract pour rupture de contrat, «comité aviseur» calqué sur advisory committee pour comité consultatif, «ligne ouverte» calqué sur open line pour tribune téléphonique.
Enfin, les journalistes ne peuvent faire l'économie des emprunts aux langues amérindiennes, car ces mots désignent principalement des peuples amérindiens (par exemple, abénaquis, algonquin, attikamek), des espèces de la faune et de la flore du territoire (par exemple, achigan, atoka, caribou, maskinongé, ouaouaron) ainsi que des réalités de la culture amérindienne.
En conclusion
Parallèlement à l'exercice de mémoire, de jugement et de synthèse qu'effectuent les auteurs de dictionnaires pour décrire la langue, l'étude de corpus lexicaux tel celui de l'ensemble des articles du Devoir publiés en 1997 ajoute une séance photographique, voire un examen radiographique d'une utilisation publique et actuelle de la langue française au Québec. Ce procédé permet de valider le travail lexicographique traditionnel, de l'actualiser dans la mesure où le corpus est contemporain, de préciser les marques d'usage, de mieux circonscrire les faits lexicaux propres à un environnement particulier et de suivre plus précisément l'évolution du lexique.
Dans le corpus journalistique étudié, les québécismes originaires du fonds français -- archaïsmes ou dialectalismes -- ne représentent qu'une faible proportion des faits lexicaux propres au Devoir. Si les québécismes d'emprunt sont un peu plus nombreux que les unités lexicales disparues du français contemporain, mais toujours usuelles au Québec, ils sont cependant de faible fréquence.
Par ailleurs, les emprunts sémantiques (faux amis) et syntaxiques (calques) critiqués, relativement présents et de fréquence élevée, pourraient s'expliquer principalement par l'analogie de forme entre certains mots français et anglais.
Ce sont finalement les québécismes de création qui sont très majoritaires. Quelle dynamique anime cette création lexicale ? L'étude des néologismes propres au Devoir met en évidence un recours fondamental aux ressources qui sont à la disposition des locuteurs du français de préférence à l'emprunt à d'autres langues, principalement à l'anglais. La prépondérance de ces innovations lexicales dans le corpus témoigne de la grande vitalité du français au Québec. [...]

Un autre dictionnaire québécois, pourquoi?
Lionel Meney
Auteur du Dictionnaire québécois-français: pour mieux se comprendre entre francophones (Guérin, 1999)
Le Devoir vendredi 7 janvier 2005
Trois millions de dollars, au bas mot, c'est ce que les contribuables québécois ont déjà payé à l'équipe du Français standard en usage au Québec (FRANQUS) pour la rédaction d'un Dictionnaire général et normatif du français québécois. Line Beauchamp, la ministre de la Culture, lui a versé une généreuse subvention l'année dernière. Elle s'apprêterait à recommencer cette année. Il faut rappeler que les contribuables ont déjà payé plus de six millions de dollars pour un Dictionnaire du français québécois, rebaptisé Dictionnaire historique du français québécois: 660 entrées seulement, ce qui en fait l'un des dictionnaires les plus coûteux au monde (sans «retour sur investissement» palpable).
Le projet FRANQUS est un projet idéologique. Il vise à réaliser le rêve de linguistes qui considèrent que le Québec doit avoir sa norme linguistique à part (une norme «endogène», dans leur terminologie). Les «endogénistes» s'appuient sur une idée simple, mais fausse. Ainsi, Jean-Claude Corbeil («conseiller linguistique» du projet) considère que «le français du Québec devrait être décrit comme s'il était la langue d'une seule et unique communauté linguistique»; Pierre Martel et Hélène Cajolet-Laganière (codirecteurs du projet), qu'il faut voir «le français québécois comme la langue d'une communauté linguistique pour laquelle il n'existe pas de variété témoin. Cette approche met l'accent sur l'autonomie des langues nationales, complètes en soi». En réalité, la langue parlée ici fait partie du marché linguistique francophone international. Elle est en interaction constante avec le reste de la francophonie. La prétendue «autonomie» du français québécois, qu'il s'agisse de la prononciation, de la grammaire ou du vocabulaire, ne résiste pas à l'examen des faits.
Et les normes scientifiques ?
Le projet FRANQUS, décrit dans la «proposition confidentielle» soumise au gouvernement du Québec, ne correspond pas aux normes scientifiques reconnues. Ce sont des experts du FCAR qui le disent dans leurs rapports d'évaluation. Pour l'un d'eux, «les éléments fournis ne [lui] permettent pas de [se] prononcer valablement sur la cohérence, la validité scientifique ou la faisabilité du projet». Pour un autre : «Ce qui inquiète aussi, c'est l'absence presque totale de mise en contexte autre que politique : pas de référence scientifique, mais pas de référence non plus au matériel disponible [les autres dictionnaires] ni bien sûr de positionnement par rapport à celui-ci. Je le répète : si on applique à ce projet les critères du FCAR, il ne passe pas la rampe.»
L'équipe qui prétend établir une norme linguistique proprement québécoise est-elle qualifiée pour faire ce travail ? On peut avoir des doutes sérieux si on lit les deux ouvrages très documentés de Diane Lamonde (Le maquignon et son joual : l'aménagement du français québécois et Anatomie d'un joual de parade : le bon français d'ici par l'exemple), dans lesquels cette professionnelle de la langue passe au crible la langue et le style de ceux qui veulent nous dire comment parler et écrire en «français d'ici». On peut aussi avoir des craintes quand on sait que le rédacteur du Dictionnaire québécois d'aujourd'hui, dont la publication en 1992 avait soulevé un tollé général (le MEQ avait refusé de l'accepter dans les écoles), est responsable de la description lexicographique du futur dictionnaire «normatif».
Étranges coïncidences
Par ailleurs, la chronologie des événements révèle d'étranges coïncidences. En 1997, Jean-Claude Corbeil est nommé sous-ministre associé à la politique linguistique par Louise Beaudoin, ministre de la Culture. En 1999, Pierre Martel et Hélène Cajolet-Laganière soumettent leur «proposition confidentielle» au gouvernement en vue de son financement. En 2000, Louise Beaudouin annonce la création de la commission (Larose) sur la langue et nomme Jean-Claude Corbeil secrétaire de la commission et Hélène Cajolet-Laganière, commissaire. Quant à Pierre Martel, il est chargé, par cette même commission, d'organiser un colloque sur la qualité de la langue... En mars 2001, le financement du projet FRANQUS est approuvé par le conseil des ministres. En août 2001, dans son rapport, dont Jean-Claude Corbeil a rédigé les «textes provisoires», la commission Larose dit : «Ce vaste chantier doit légitimer le français standard en usage au Québec. Pour y parvenir, il faudra allouer les ressources nécessaires pour décrire la norme linguistique, produire les outils indispensables pour la diffuser. [...] il est urgent de créer des outils (dictionnaires électroniques, logiciels de correction orthographique, grammaticale, lexicale et typographique, logiciels de dictée et de navigation vocale, etc.) qui prennent en compte la variété linguistique d'ici.» Autrement dit, la commission Larose vient justifier a posteriori la décision déjà prise par le gouvernement de financer le projet présenté par Martel et Cajolet-Laganière et, par la même occasion, de légitimer une norme linguistique proprement québécoise... avant même la conclusion des travaux de la fameuse commission.
Quatrième «subvention ponctuelle»
Auparavant, la «proposition confidentielle» avait été approuvée sans passer par les étapes habituelles dans le monde de la recherche : pas d'appel d'offres, mais attribution de la subvention sur pouvoir discrétionnaire de la ministre; pas de comité d'évaluation, mais nomination d'un groupe d'«experts» (dont on ne peut connaître les noms) par un fonctionnaire; pas de signature par ces «experts» de la déclaration habituelle sur les conflits d'intérêts...
La première subvention (un million de dollars) devait être «ponctuelle». Nous en sommes à la quatrième subvention «ponctuelle», et il n'y a pas de raison pour que cela cesse. Personne ne peut établir le budget de l'entreprise, en tout cas sur la base de la «proposition confidentielle». Plusieurs des experts se sont inquiétés du flou qui entoure la justification des dépenses. Pour l'un d'eux, «le budget présenté devrait être beaucoup plus détaillé et réellement défendu avant que soient engagés des fonds gouvernementaux de cette ampleur». Pour un autre : «Nous ne croyons pas que les données fournies suffiraient, même à un expert, pour calculer, avec une marge d'erreur acceptable, le coût réel du projet.» Pour un troisième, «il est très difficile d'apprécier l'adéquation et le réalisme des moyens demandés pour son élaboration» .
Le soutien du gouvernement à ce projet signifie qu'il favorise une norme linguistique, le «standard québécois», au détriment du français international. Or, les Québécois n'ont jamais été consultés sur ce choix et aucune recherche sérieuse n'indique qu'ils optent majoritairement pour un français local plutôt que pour un français international. Ce choix arbitraire, imposé sans débat public, risque de favoriser la ghettoïsation du Québec.
Concurrence inéquitable
Grâce aux aides de l'État, obtenues hors compétition, le projet FRANQUS fait une concurrence inéquitable aux autres chercheurs, dont les subventions sont réduites d'autant. Il fait une concurrence inacceptable aux auteurs de dictionnaires, dont les ouvrages sont utilisés par l'équipe FRANQUS sans qu'on leur ait demandé leur autorisation ni proposé de dédommagement. Par ailleurs, les bénéfices de l'opération risquent de profiter à un éditeur chanceux (lequel ?) au détriment des autres. Les contribuables québécois sont en train de subventionner un éditeur pour la fabrication d'un produit dont ils ne tireront, cette fois encore, aucun bénéfice et avec lequel aucun autre éditeur québécois ne pourra entrer en concurrence.
En fait, dans le meilleur des cas, le projet FRANQUS accouchera d'un Dictionnaire québécois d'aujourd'hui «amélioré». Le premier avait été un échec retentissant, mais il n'avait rien coûté aux contribuables. Cette fois-ci, ce sont eux qui doivent mettre la main à la poche. Il est temps de mettre un terme à ce gaspillage de fonds publics.

Minorities in Canada : We are tous Québécois
The Economist (England) Jan 6th 2005
English Quebeckers learn to live and love in French
MONTREAL - TRADITIONALLY, the English-speaking minority in Quebec kept itself pretty much to itself, in the leafy western suburbs of Montreal or the farming towns to its south. The Anglos had little interest in mixing with the province's French-speaking majority and little ability to do so: most spoke French poorly and infrequently, if at all. So goes the stereotype of the Anglo-Quebecker in the province's (French-language) literature, film and television.
If this was once accurate, it is no longer so. Now more than two-thirds of Quebec's 750,000 English-speakers can also speak French-double the proportion of the 1970s. Even in those rich ghettos in western Montreal, French is spoken almost as much as English. "The stereotype has evolved from a real man to a straw man," jokes Jack Jedwab of Montreal's Association for Canadian Studies and the author of a recent government report on Quebec's English-speakers. The report noted other signs of integration. As Anglos learn to speak French younger and better, frequently choosing to study in French schools, there has been a surge in marriage (or at least coupling) outside the community. Now, 40% of them have non-anglophone partners, and a quarter have paired with French-speakers.
Closer contact has eased tensions between what were once known as "the two solitudes" who share Quebec. Even the most militant English-speakers-dubbed the "angryphones"-seem less outraged by the provincial government's efforts to promote French. However, several court challenges to Law 101, the province's strict language law, remain pending.
Passed in 1977, this law has made French the first language of government, business and education. Only children who have a parent who was educated in English in Canada can attend an English-speaking public school; all others, including immigrants from Britain, must study in French-or in private schools. Law 101 has in turn created an economic incentive to learn French. Without it, a young anglophone is twice as likely to be unemployed; if he has a job, he can expect to earn only 65% as much as a bilingual colleague.
The result: many of the province's traditional English institutions are declining, and some are dying. Since the 1970s, enrolment in English-speaking schools has fallen by 60%. Dozens have closed their doors, or switched to French. Six more in the Montreal area are due to close in September. Quebec's only English-language daily newspaper, Montreal's Gazette, is in similar straits. In the early 1980s, its Saturday edition sold 280,000 copies; now it sells 163,000. English universities are faring better, because they face no language restrictions. They are recruiting French-Canadians keen to study in English.
All of this has implications for Quebec's politics. Since its rise in the 1960s, the fortunes of the secessionist movement in the province have risen and fallen in unison with tensions over language. When the separatist Parti Québécois (PQ) was first elected to the provincial government in the 1970s, English was still the language of power and public conversation-even though French-speakers outnumbered those of English by six to one. One of the PQ's first acts was to push through Law 101. Within five years, 100,000 English-speakers and many businesses left the province. Many of those who stayed have learnt French. They have been joined by English-speaking migrants from Asian countries and the Caribbean, whose children now speak French, if compulsorily.
With linguistic tension much reduced, the sovereignty movement will need a new cause around which to rally, says Deirdre Meintel, an anthropologist at the University of Montreal who specialises in minorities. Quebec provides her with rich material: both English- and French-speakers are both a majority and a minority depending on whether the reference point is Canada, North America or just the province. Perhaps that explains why most francophone Quebeckers still feel French is threatened in the province and English secure, while anglophones say the opposite. Even so, according to Ms Meintel, Anglophone openness to French is reciprocated in less "francophone chauvinism" and a more inclusive society. "You can be Québécois now without having spoken French all your life," she says. "You can still have an accent." So the language issue itself is now neither grave nor acute.

Quebec: Learn French or you're fired
UPI (United Press International)
January 12, 2005 Wednesday
Quebec may face a lawsuit from a rights lobby for English speakers if healthcare workers who can't pass a French test keep getting fired.
Alliance Quebec is already supplying a language tutor for two nurses fired from an English hospital because they couldn't pass the written part of a French test, the Canadian Broadcasting Corp. reported Wednesday.
Quebec has a shortage of healthcare workers.
Alliance Quebec's president said other healthcare workers are contacting his group with similar stories.
Two doctors and a pharmacist are among those who have failed the test and lost the right to work for at least three months, said Darryl Grey. One physician said she came from New York to study at McGill University, and because she trained in Quebec but failed the test, she has been suspended from her residency as a doctor.
Ironically, if she had trained outside the province, she would have been able to get a temporary permit to work until passed she passed the test, Grey said.
Grey said Alliance Quebec would consider legal action if Quebec doesn't change its policies.

Revue de presse
Les inquisiteurs linguistiques de Jean Charest
Antoine Robitaille
Le Devoir samedi 15 et dimanche 16 janvier 2005
«L'intolérance du Québec a encore frappé», s'indignait Ezra Levant, du Calgary Sun, cette semaine. En effet, «le gouvernement libéral du Québec de Jean Charest vient de congédier deux infirmières du Jewish General Hospital parce qu'elles ont échoué à un examen de français écrit». Pourtant, insiste le chroniqueur, «les deux parlaient un excellent français». Elizabeth Davantes et Eulin Gumbs ont travaillé pendant trois ans. Les patients étaient «satisfaits», soutient Levant. À l'hôpital, on les aimait bien. Mais «Charest, cherchant à être plus séparatiste que les séparatistes, avait besoin de quelques boucs émissaires anglophones pour augmenter ses appuis dans l'opinion publique». Sacré Ezra, toujours «le complot pour rire»!
Mais non, le chroniqueur ne rigole pas : en effet, ces deux infirmières devront «quitter le Québec» pour se trouver du travail : elles ont perdu jusqu'à leur «permis de pratique». Or «elles parlaient le français couramment, mais à l'écrit, leur grammaire n'était pas assez bonne pour satisfaire les inquisiteurs de l'Office de la langue Francais [sic] de Charest». («langue Francais» : heureusement pour Levant que les «inquisiteurs» linguistiques ne peuvent pas aller brûler des journalistes du côté du Calgary Sun.)
Évidemment, si cet «acte de bigoterie» avait été perpétré par le Parti québécois ou le Bloc (hein ?), Paul Martin «serait déjà sur un pied de guerre». Mais non, le responsable est Jean Charest, un libéral, alors «Ottawa ne dit pratiquement rien». Et si «un gouvernement d'ailleurs au Canada traitait des infirmières francophones de cette façon ? [...] Ce serait la première nouvelle à la CBC pendant une semaine», soutient le chroniqueur.
Le Canada a un commissaire aux langues officielles qui s'emploie à «embêter quiconque n'utilise pas le français, même dans des situations bizarres». Un exemple ? «Il y a peu de choses aussi étranges, par exemple, que de prendre un vol de Vancouver à Calgary -- sur lequel l'anglais est parlé par la quasi-totalité des passagers, par les Chinois et les autres-- et d'entendre les avertissements faits en français. Aussi, les radios françaises sont subventionnées partout dans les Prairies, où l'allemand et l'ukrainien sont plus souvent parlés que le français.»
Et que donne le Québec en retour ? De l'intolérance ! Et c'est pire lorsque les libéraux sont au pouvoir, affirme Levant, «car il est nécessaire de se rappeler que les pires excès du Québec en matière linguistique ont été le fait des libéraux et non des séparatistes du PQ. La loi 101 d'où découle la règle que Charest applique de façon impitoyable, tout ça, c'est le Parti libéral. [ !] La société distincte aussi, c'était une de leurs idées».
Cette histoire prouve, affirme le chroniqueur, que Charest est vraiment un renégat «car il n'a jamais été populaire auprès des francophones». Il ne doit sa victoire «qu'aux anglophones qui ont dévotement voté libéral». Et le voilà qui condamne deux infirmières anglophones alors que le Québec «en aurait besoin d'au moins 1500 de plus».
Selon Ezra, les «passionnés de la Charte des droits» devraient monter au créneau. En effet, pour procéder au congédiement «inconstitutionnel» de ces infirmières, Charest utilise la clause nonobstant et réduit ainsi les médias au silence. «Pourtant, Stephen Harper a été accablé de reproches pendant la dernière campagne électorale parce qu'il songeait à utiliser cette clause» sur la question du mariage homosexuel. Cela, il ne faudrait pas l'oublier, se fâche Levant, «la prochaine fois que des libéraux, des Québécois ou des libéraux du Québec se permettront de parler de tolérance, de liberté et de clause nonobstant».
***
«We Are tous Québécois», claironnait The Economist cette semaine. (Permettez cette incursion dans une publication du ROW, le «rest of the world».) En effet, les «Québécois anglophones apprennent à vivre en français et à aimer cette langue», se réjouissait le grand magazine britannique la semaine dernière. La minorité anglophone au Québec était traditionnellement plutôt refermée sur elle-même, dit The Economist. «Ce n'est plus le cas. Aujourd'hui, plus des deux tiers des 750 000 anglophones peuvent aussi parler français, une proportion deux fois plus grande que dans les années 70.» On citait Jack Jedwab, directeur général de l'Association d'études canadiennes, qui a produit un rapport sur la question : «Le stéréotype [de l'anglophone refermé] a évolué. C'était une réalité, ça tient maintenant de l'épouvantail.» Même dans les «ghettos cossus» de l'ouest de Montréal, le français est parlé «presque autant que l'anglais».
Le rapport faisait état de plusieurs autres signes d'intégration. D'abord, parce qu'ils ont appris à parler français plus jeune et mieux, les «anglos» «choisissent fréquemment d'étudier dans des écoles françaises». Conséquence : une explosion de mariages et de concubinages interethniques. Aujourd'hui, 40 % des anglos ont un partenaire non anglophone et un quart d'entre eux ont fréquenté des francophones. Conclusion : les «deux solitudes» sont de moins en moins... seules, et même «les militants anglophones -- baptisés les "angryphones" -- ne semblent plus tellement scandalisés par les efforts du gouvernement provincial pour promouvoir le français». Bien sûr, note The Economist au passage, «quelques causes contre la loi 101 sont encore pendantes».
Cette loi 101, rappelle The Economist, a fait du français un «incitatif économique pour apprendre le français. Sans cet atout, un anglophone court deux fois plus de risques d'être sans emploi; aussi, s'il a un emploi mais n'est pas bilingue, son revenu équivaudra à 65 % de celui de ses collègues bilingues». La loi 101 a aussi entraîné le déclin de plusieurs institutions francophones. Les inscriptions aux écoles anglaises ont chuté de 60 %. Une douzaine ont fermé leurs portes ou sont passées au français. Le seul journal de langue anglaise du Québec, The Gazette, a vu son tirage du samedi chuter de 280 000 exemplaires à 163 000 aujourd'hui. Conclusion : les nationalistes ont gagné et les souverainistes doivent se trouver un autre cheval de bataille. «Avec les tensions linguistiques qui disparaissent, ils devront se trouver une autre cause», dit The Economist en citant la professeure Deirdre Meintel, une anthropologue de l'Université de Montréal. «L'ouverture des anglophones a pour contrepartie moins de chauvinisme francophone, et la société devient plus inclusive.»

Contestation des services en français à Ottawa :
les procédures judiciaires débuteraient au printemps
Matthieu Boivin
Le Droit lundi 10 janvier 2005
La cause judiciaire opposant Canadians for Language Fairness (CLF) et la Ville d'Ottawa relative aux services en français offerts par cette dernière devrait être entendue en Cour supérieure de l'Ontario au printemps, selon le procureur de la municipalité dans cette histoire, Ronald Caza.
CLF poursuit la Ville d'Ottawa pour invalider sa politique sur les services en français. Représenté par Me Arthur Cogan, CLF argumente que la politique nuit à l'avancement des fonctionnaires unilingues anglais dans l'organigramme municipal. De son côté, Me Caza tentera de démontrer, notamment à l'aide de la cause Montfort, que la politique est là pour protéger les francophones contre l'assimilation.
"Aucune date n'a été fixée entre nous et le clan de l'avocat Cogan pour une première audience en cour, a indiqué Me Caza, au cours d'une entrevue téléphonique. Je m'attends à ce que nous puissions entamer les procédures dès les mois d'avril ou mai, si tout se déroule comme prévu. De notre côté, nous sommes en train de préparer la preuve que nous déposerons devant le juge pour défendre notre cause."
"Quand notre preuve sera prête, je la remettrai à Me Cogan et celui-ci aura toujours le loisir d'interroger les témoins experts que je compte présenter devant la cour, avant même la première présence en cour. Nous pourrons également poser des questions à leurs témoins."
Au cours des prochaines semaines, Me Caza devrait avoir complété son équipe de témoins avec laquelle il compte aller à la guerre devant les tribunaux. Cette équipe, formée notamment d'un sociologue, d'un historien et d'un expert en matière d'assimilation, aura comme mission de démontrer au tribunal les impacts de l'assimilation sur les francophones vivant en milieu minoritaire et le bien-fondé de la politique sur les services en français de la Ville d'Ottawa.
"C'est certain que la cause Montfort sera importante, mais nous présenterons également d'autres causes de jurisprudence en semblable matière qui ont marqué la francophonie en milieu minoritaire."
mboivin@ledroit.com

Une municipalité de l'Ontario adopte le double affichage français-anglais
AP mercredi 12 janvier 2005
OTTAWA (AP) - La municipalité de Clarence-Rockland, une ville de l'est de l'Ontario, a adopté une nouvelle réglementation sur l'affichage prévoyant que toute nouvelle affiche devra faire autant de place au français qu'à l'anglais.
Le règlement impose que le contenu des enseignes commerciales qui seront installées à compter de cette semaine soit bilingue. Le format du lettrage devra être identique dans les deux langues officielles. Seule la raison sociale de l'entreprise pourra s'afficher en une seule langue.
"Nous sommes une municipalité bilingue, alors qu'on s'affiche bilingue!", a déclaré le maire Richard Lalonde.
D'après les recherches menées par l'administration municipale, ces nouvelles dispositions sur la langue d'affichage seraient une première en Ontario.
"Si c'est le cas, j'en suis très fier. Il fallait qu'une municipalité le fasse pour que d'autres emboîtent le pas", a confié le conseiller André Henri. Comme son maire, il est persuadé que d'autres municipalités imiteront l'exemple de Clarence-Rockland.
Le conseiller municipal ne s'attend à aucune réaction négative chez les citoyens ou dans la communauté d'affaires. Et d'après le maire, seules quelques oppositions de la part d'individus, aussi bien chez les francophones ou que les anglophones, sont à prévoir.
La cité de Clarence-Rockland est habitée à 68% par des francophones. Les délibérations de son conseil municipal se déroulent principalement en français.

L'angle d'affichage
Michel Gauthier
Le Droit vendredi 14 janvier 2005
La municipalité ontarienne de Clarence-Rockland a maintenant son équivalent de la Loi 101 québécoise depuis que les élus y ont approuvé à sept contre un, lundi, une réglementation qui impose le bilinguisme dans l'affichage commercial. Le français et l'anglais devront occuper une place similaire sur les affiches.
Vingt-sept après l'adoption de la Charte de la langue française, au Québec, la décision des élus de Clarence-Rockland et de leur maire Richard Lalonde vient nous rappeler que la protection et la promotion de la langue française demeurent toujours des dossiers d'actualité.
S'il a fallu une loi du gouvernement, au Québec, pour protéger et redorer le visage français sur le seul territoire majoritairement francophone en Amérique, on peut très bien comprendre le raisonnement qui a mené au choix des décideurs de cette municipalité de l'Est ontarien.
La communauté francophone veut protéger le visage français de son environnement, et, par extension, la culture francophone elle-même. Cette décision, nous l'appuyons sans réserve. D'autant plus que des commerces nationaux implantés dans le secteur, et pourtant déjà familiers avec l'affichage bilingue, ont attendu que fusent les plaintes des citoyens francophones pour passer de l'affichage unilingue à l'utilisation des deux langues.
Cette habitude des grandes entreprises d'ignorer le français, à l'extérieur du Québec, est un fait bien réel. Un exemple tout près, celui de la chaîne de restauration rapide McDonald's. Dans le secteur francophone de Vanier, à Ottawa, la succursale du chemin de Montréal affiche uniquement en anglais. Pas un seul mot de français.
Tant que continuera d'exister cette classe de citoyens anglophones, aussi minoritaires qu'ils puissent être mais qui estiment nécessaire de bloquer la reconnaissance du caractère bilingue d'une ville qui s'appelle Ottawa et qui est la capitale d'un pays bilingue, ou encore qui impose l'unilinguisme anglophone comme cela avait été fait à Sault Ste. Marie, des décisions formelles et enchâssées dans une réglementation comme celle de Clarence-Rockland seront nécessaires.
Quant aux commerces qui pourraient trouver odieux de se faire imposer l'affichage bilingue, il leur reste toujours la possibilité d'accrocher au mur une affiche indiquant aux francophones qu'ils considèrent comme étant un fardeau l'obligation de les accueillir dans leur langue.
On pourrait toujours relever la contradiction entre la réglementation de Clarence-Rockland et les restrictions sur l'affichage en anglais au Québec. Ce serait toutefois faire abstraction de l'obligation de protéger la culture francophone pour en assurer la pérennité au milieu de l'océan anglophone qui nous entoure.
Mais, quel que soit l'angle sous lequel on analyse l'adoption de cette nouvelle réglementation, ce qui désole ce n'est pas le fait d'imposer des règles d'affichage ; c'est plutôt le constat que certains commerçants qui ont pignon sur rue au sein d'une communauté majoritairement francophone aient besoin de se faire rappeler par un texte légal l'importance du respect à accorder à cette clientèle francophone.

Décrire le français québécois ou en faire une norme?
Lionel Meney
Auteur du Dictionnaire québécois-français - Pour mieux se comprendre entre francophones (Guérin, 1999)
Le Devoir jeudi 20 janvier 2005
Libre opinion: Je relève dans l'article de Jean-Claude Corbeil (Le Devoir, 14 janvier), qui répond à mon propre texte publié dans Le Devoir du vendredi 7 janvier 2005 («Un autre dictionnaire québécois, pourquoi?») une contradiction, courante chez les partisans d'un «standard québécois».
Il prétend que «trois consensus» se sont dégagés au Québec au sujet de la norme linguistique alors que, quelques lignes plus haut, il reconnaît que «ce débat [...] s'est intensifié durant les 50 dernières années (1955-2005)» et que «les discussions relatives à un éventuel dictionnaire du français en usage au Québec [....] sont encore vives». De deux choses l'une : ou bien il y a consensus, et alors il n'y a plus de débat, ou bien il y a débat, et alors il n'y a pas de consensus... Arrêtez de prétendre qu'il y a consensus : c'est faux.
M. Corbeil affirme que je le cite d'une façon inexacte lorsque je dis qu'il considère que «le français du Québec devrait être décrit comme s'il était la langue d'une seule et unique communauté linguistique». Selon lui, il aurait plutôt dit : «Notre objectif doit être de décrire le français au Québec, exactement comme si nous étions la seule communauté linguistique de langue française qui existât.» Voilà qui est très différent, et encore plus rassurant ! Et, bien sûr, c'est une idée scientifiquement fausse, qui ne peut mener qu'au séparatisme linguistique.
Je relève deux insinuations de M. Corbeil. «Où était Lionel Meney pendant ces discussions [sur la norme] ?», écrit-il. Il est vrai que je n'ai vu M. Corbeil qu'une seule fois dans ma vie. C'était au consulat de France, où il était venu chercher une médaille que lui remettait le représentant de la patrie de l'impérialisme linguistique. En réalité, pendant tout ce temps où les endogénistes placotaient aux frais de la princesse (pardon, sur le bras des payeurs de taxes) et «dégageaient [entre eux] des consensus», j'étais assis devant mon ordinateur et je rédigeais le Dictionnaire québécois-français.
L'histoire des subventions
Justement, autre insinuation : «Ce qui chicote [...] le plus Lionel Meney, ce sont les subventions versées au projet des universités Laval et Sherbrooke alors qu'il n'en a reçu aucune pour son propre dictionnaire.» Certains de mes collègues de l'Université Laval le savent très bien pour me l'avoir reproché, je n'ai jamais eu l'intention de demander de subventions pour ce projet. J'ai fait la preuve qu'on peut rédiger un dictionnaire sans subventions alors que d'autres, qui en ont reçu d'importantes, n'ont pas réussi à «livrer la marchandise». C'est ce qui risque d'arriver dans le cas du projet de Dictionnaire normatif québécois, dont le directeur vient d'annoncer un (premier) retard d'un an...
Dernier point, M. Corbeil insinue que je condamnerais les «mots d'ici», ce qui est particulièrement ridicule quand on sait que je suis l'auteur du dictionnaire qui donne la description la plus complète, à ce jour, du français québécois, en nombre de mots et d'expressions traités et d'exemples québécois cités. Autant il m'apparaît normal de décrire le français québécois, autant je m'interroge sur la légitimité et la compétence de gens qui prétendent nous imposer une norme québécoise, leur norme québécoise, politico-linguistiquement correcte.

ÉROSION DU SYSTÈME SCOLAIRE - Québec doit amender la Charte de la langue française
Jean-Paul Perreault, Président Impératif français
La Presse mardi 25 janvier 2005
Le pourcentage de Québécois et Québécoises qui reçoivent leur enseignement en français au Québec diminue année après année. De 1993-1994 à 2003-2004, l'effectif francophone est passé de 90,1 % à 88,6 % de l'effectif total, tandis que l'effectif anglophone augmentait de 9,7 % à 11,2 %.
En 2003-2004, 976 633 élèves fréquentaient le système francophone, soit une baisse de 51 378 élèves (5 %) par rapport à 1993-1994. Le système anglophone accueillait en 2003-2004 122 888 élèves, soit 12 275 élèves de plus (11,1 %) qu'en 1993-1994. Cette érosion du système scolaire de langue française en faveur des écoles de langue anglaise est possible grâce à la complicité du gouvernement du Québec qui l'autorise et l'encourage.
Une partie de cette augmentation s'explique par le fait que le nombre d'élèves fréquentant des écoles anglaises privées et non subventionnées qui se permettent de fonctionner sans détenir de certificat d'admissibilité à l'enseignement en anglais n'a cessé d'augmenter. De 1993-1994 à 2003-2004, ce nombre a presque doublé, passant de 1330 à 2570 élèves. En 1993-1994, ces élèves, qui normalement auraient dû fréquenter l'école française, représentaient 56 % de l'effectif des écoles privées anglaises non subventionnées. Dix ans plus tard, ils représentaient 68,4 % de l'effectif de ces écoles. Ces 2570 élèves équivalent à 21 % de l'augmentation de l'effectif scolaire total du secteur anglais de 1993-1994 à 2003-2004.
Le gouvernement du Québec doit amender la Charte de la langue française pour contraindre à fréquenter l'école francophone tous les enfants non admissibles à recevoir l'enseignement en anglais, peu importe que l'école qu'ils souhaitent fréquenter soit publique ou privée, subventionnée ou non.
Les Vision Schools, comme on les appelle, existent avant tout pour permettre à certaines personnes d'échapper aux objectifs de la Charte de la langue française en matière d'intégration scolaire. Le fait que ce genre d'écoles anglaises non subventionnées recrutent de plus en plus de francophones et se multiplient au Québec, deux Vision Schools prévoient en effet ouvrir leurs portes dans l'Outaouais en 2005, commande une action gouvernementale rapide. Du français au Québec, il en faut plus, pas moins !

Finie la quarantaine pour les lexicographes québécois!
Claude Poirier
Professeur et directeur du Trésor de la langue française au Québec
Le Devoir mercredi 26 janvier 2005
Agora: La sortie qu'a faite Lionel Meney contre le projet de dictionnaire en préparation à l'Université de Sherbrooke (Le Devoir, 7 janvier) est à mettre en rapport avec son intervention à pareille date l'an dernier. Dans le texte de 2004, M. Meney mettait les Québécois en garde contre la ghettoïsation linguistique. Cette fois-ci, il se propose de barrer la route aux lexicographes québécois en dénigrant un ouvrage dont il n'a pas encore vu le premier mot.
À travers la dénonciation du projet FRANQUS, ce que cherche à faire M. Meney c'est de discréditer toute entreprise lexicographique qui viserait à traiter les québécismes comme des mots normaux dans un dictionnaire de langue. Les autres points soulevés sont accessoires dans son argumentation. Son intention est évidente pour quiconque a pu lire la lettre qu'il a adressée au premier ministre Charest en décembre. M. Meney s'en prend aux linguistes qui considèrent que le Québec doit avoir sa «norme linguistique à part».
Ceux que M. Meney prend à partie dans cette lettre, c'est la presque totalité des linguistes, incluant les «organismes québécois chargés de la politique linguistique». Il reconnaît donc indirectement qu'il y a consensus sur la question de la norme. Qu'il n'adhère pas à cette façon de penser, c'est son choix. En finançant le projet de Sherbrooke, l'État québécois entérine effectivement le principe que les Québécois non seulement ont le droit de faire des dictionnaires du français, mais que c'est essentiel.
Quand il parle de «norme linguistique à part», M. Meney déforme cependant la réalité. Ce que souhaitent les linguistes, pour répondre aux besoins d'une société de sept millions d'habitants, c'est qu'on puisse introduire les mots, sens et expressions propres au français québécois dans un dictionnaire de la langue française, sur un pied d'égalité avec les autres mots.
La formule qu'a pratiquée M. Meney dans son Dictionnaire québécois-français : pour mieux se comprendre entre francophones (Guérin, 1999) allait à l'encontre de cette approche, d'où la réception négative de son ouvrage chez les spécialistes. Il a considéré que les québécismes étaient des mots qu'il fallait traduire plutôt qu'expliquer. Son dictionnaire propose «chiropractor» à la place de «chiropraticien» et «pommes chips» à la place de «croustilles».
Consensus ne signifie pas uniformité des points de vue. [...] Il existe des dizaines de dictionnaires usuels pour le français de France. Celui de l'Académie propose un idéal, mais il n'est pas d'utilisation obligatoire. Au Québec, nous devrions pouvoir avoir un choix comparable, incluant évidemment les dictionnaires de France.
Un dictionnaire normatif ?
Pour ma part, je ne ferais pas figurer le terme normatif dans le titre d'un dictionnaire général, comme on semble vouloir le faire à Sherbrooke. [...]
Un dictionnaire normatif, ce serait un ouvrage dans lequel on ne retiendrait que les mots du discours soigné, ou dans lequel on commenterait les usages à la façon de l'illustre grammairien Féraud (XVIIIe siècle), ou encore qui servirait à corriger des fautes. Est-ce à dire que le dictionnaire en chantier n'enregistrera pas «maganer», «pantoute», «poigner», ni l'expression «courir la galipote» ? Pour le français de France, ce type de vocabulaire est pris en charge par Le Petit Robert et Le Petit Larousse, qui ne sont pas des ouvrages normatifs. On y trouve «se fourrer le doigt dans l'oeil jusqu'au coude» (familier) et «conard» (vulgaire). Par contre, ces dictionnaires fournissent les indications qui guident l'usage adéquat des mots.
Je fais le pari que l'ouvrage préparé à Sherbrooke incorporera tous les québécismes du Dictionnaire du français Plus (1988) et la plupart de ceux du Dictionnaire québécois d'aujourd'hui (1992). Il ressemblera donc davantage à un Petit Robert qu'à un dictionnaire d'académiciens. Sinon, il resterait une autre bataille à livrer.
À quoi servirait en effet un dictionnaire incomplet, dans lequel on trouverait «recherchiste» et «sous-ministre», mais pas «tout croche», «avoir la broue dans le toupet», «sloche», «trente-sous», etc., qui figurent dans le conte de Noël que Le Devoir a publié cette année, sous la plume d'Odile Tremblay (24 décembre) ? Comment un immigrant pourrait-il lire la chronique de Jean Dion, dont l'humour puise largement dans notre vocabulaire de tous les jours ? Cela n'a pas empêché ce journaliste de remporter le prix Jules-Fournier «pour sa maîtrise de la langue écrite» (dixit le Conseil supérieur de la langue française). Pourquoi les lexicographes québécois devraient-ils encore se cacher derrière un paravent ?
Nos archives linguistiques
Dans son intervention, Lionel Meney s'attaque à l'équipe du Trésor de la langue française au Québec (TLFQ) que je dirige à l'Université Laval. Il ne faut pas s'en surprendre, puisque les travaux du TLFQ ont pour conséquence de valoriser une variété de français qu'il n'apprécie pas. J'ai déjà eu l'occasion de répondre ailleurs à cette critique. Je me limiterai ici à rappeler que le Dictionnaire historique du français québécois n'est pas une entreprise commerciale.
Tout le contenu de l'ouvrage, publié en 1998, a été mis gratuitement en ligne dans la Base de données lexicographiques panfrancophone qui regroupe sept autres bases régionales ou nationales de français. La base québécoise, consultée au Québec et à travers le monde, sera enrichie de quelque 700 articles à l'occasion de la Semaine de la francophonie, en mars prochain. Le travail réalisé au TLFQ a permis de constituer les Archives linguistiques du français en Amérique du Nord, dont le gouvernement du Québec reconnaît la valeur patrimoniale.

Le dictionnaire du français standard en usage au Québec: un projet scientifique d'envergure
Hélène Cajolet-Laganière
Professeur titulaire et Directeur du projet FRANQUS, Université de Sherbrooke
Pierre Martel
Professeur titulaire et Directeur du projet FRANQUS, Université de Sherbrooke
Le Devoir mercredi 26 janvier 2005
Agora: L'Université de Sherbrooke, grâce aux travaux d'un groupe de chercheurs et chercheuses du Centre d'analyse et de traitement informatique du français québécois (CATIFQ), a entrepris, il y a trois ans, la rédaction d'un dictionnaire usuel du français standard en usage au Québec (FRANQUS). En tant que directeurs de ce projet dictionnairique original, nous avons cru bon de remettre en perspective les propos récemment tenus dans cette page, propos qui mettaient en doute la nécessité et l'importance de mener à terme ce projet mobilisateur.
Ce projet a pour objectif de combler un besoin maintes fois exprimé au cours des dernières décennies par les organismes responsables de la langue, les linguistes, les professionnels de la langue, les enseignants, les journalistes, les parents, les artistes, parmi d'autres, soit celui de fournir aux Québécois et Québécoises un dictionnaire qui décrit le français standard contemporain, parlé et écrit, français dont ils ont besoin dans le cadre de leur vie sociale, culturelle ou professionnelle.
Un tel dictionnaire n'existe pas. Actuellement, les ouvrages que les Québécois doivent utiliser sont conçus et élaborés en France. Conséquemment, ces ouvrages rendent compte d'une réalité sociale, historique, géographique, administrative et culturelle française et européenne, ce qui est normal.
On n'y retrouve aucune trace de mots aussi courants ici que «câblodistributeur», «casse-croûte», «décrocheur», «écotourisme», «sans-abri», «andragogie», etc. En fait, des milliers de mots, d'expressions, de sigles, d'acronymes, de noms déposés couramment utilisés au Québec ne sont pas répertoriés dans les dictionnaires actuels.
Que doivent penser les Québécois quand les logiciels de correction soulignent en rouge des mots comme «orthopédagogue», «urgentologue», «podiatre», «courriel», «acériculture», «écotourisme», «douance», «téléavertisseur», «pourvoirie», et autres ? Doivent-ils conclure que ce sont des erreurs au même titre que n'importe quelle coquille ? Que ces mots et ces expressions n'existent pas ?
Comment les Québécois doivent-ils réagir quand les dictionnaires usuels français préconisent «bowling», «free-lance», «sponsor», «sponsoriser», «ferry-boat», «green» (golf), «boots», «blackbass», «catch», «shoot», etc., alors qu'au Québec, on utilise «salle de quilles», «pigiste», «commanditaire», «commanditer», «traversier», «vert», «bottes», «achigan», «lutte», «botté», etc. ? Doivent-ils conclure qu'il leur faut s'aligner sur la norme préconisée par ces dictionnaires ?
Le français, une langue vivante
La langue a pour fonction de nommer la réalité. Le Québec a une faune et une flore qui diffèrent de la faune et de la flore européennes. Compte tenu de son histoire particulière, il s'est en outre doté de systèmes politique, social, culturel, éducatif conformes à ses besoins, à ses réalités et à ses aspirations. Conséquemment, des milliers de mots et d'expressions traduisent ces spécificités de forme et de sens. Ces spécificités ne sont pas à confondre avec les particularités de la langue orale et familière en usage au Québec : ce dont nous parlons ici, c'est de la langue standard contemporaine, parlée et écrite.
Il importe de rendre disponible la description de ces mots et de ces sens aux professeurs et étudiants, aux professionnels et employés, aux francophones, aux anglophones, aux immigrants, bref à tous ceux qui les écrivent, les lisent ou les entendent quotidiennement. Il nous revient en outre d'enrichir la description du français en lui adjoignant les mots, les sens et les expressions qui servent à représenter notre identité culturelle. [...]
Toutes les langues se sont adaptées à leur contexte et présentent des particularités. Il importe par ailleurs de préciser que ces spécificités au Québec touchent essentiellement le vocabulaire, et non l'orthographe, la grammaire, la syntaxe, la morphologie, c'est-à-dire la structure et l'essence même de la langue française, commune à tous les francophones. Le français standard en usage au Québec comprend certes des mots et des sens propres à l'usage d'ici, mais il comprend tout autant les mots et les sens qu'il partage avec le français standard de France et des autres pays francophones.
Une démarche lexicographique originale
De manière à cerner les mots, sens et expressions faisant partie du français standard et soigné en usage au Québec, nous avons élaboré une vaste banque de données textuelles représentatives des bons usages du français au Québec (plus de 50 millions de mots). Elle comprend une sélection de textes littéraires, journalistiques, didactiques, spécialisés (notamment des textes techniques, scientifiques, sociopolitiques, administratifs et culturels) de même que les corpus oraux de sociolinguistes des diverses universités du Québec.
Cette banque sert de base à l'élaboration de la nomenclature du dictionnaire, à la description des mots, au choix des exemples et des citations, à la rédaction des notes encyclopédiques, etc. Tous les articles du dictionnaire sont en tous points originaux.
L'équipe a aussi procédé au développement d'une plateforme informatique de traitement intégré des données textuelles et lexicographiques. Également dotée d'une interface unifiée, cette plateforme est unique et originale; elle est considérée comme un important projet d'innovation technologique, très porteur en ce qui a trait aux transferts technologiques. Plusieurs ministères, organismes et universités profitent déjà des retombées du projet dans le cadre de collaborations avec notre groupe de recherche.
Une équipe multidisciplinaire et interuniversitaire
L'équipe associée à notre projet de dictionnaire est multidisciplinaire (linguistes, lexicographes, didacticiens, enseignants, informaticiens, juristes, etc.) et interuniversitaire. Les membres proviennent de l'Université Laval, de l'UQAM, de l'UQTR, de l'Université de Montréal, de l'université McGill, de l'Université de Moncton et de l'Université de Sherbrooke. Quelque 25 professionnels et professionnelles de recherche diplômés de diverses universités du Québec et de France travaillent à la réalisation du projet.
En outre, un comité scientifique groupant 17 spécialistes a été formé de manière à garantir la qualité de la description lexicographique. Le comité a entériné la politique éditoriale du dictionnaire et le contenu des articles. Il est formé de représentants des organismes gouvernementaux responsables de la langue au Québec, de conseillers linguistiques dans les médias, d'historiens, de lexicographes et de métalexicographes reconnus, tant québécois qu'européens, de scientifiques, de spécialistes du ministère de l'Éducation, de représentants du domaine des lettres, pour ne nommer que ceux-là.
Pour assurer la bonne marche et la qualité de ce projet scientifique de grande envergure, nous avons pu bénéficier du soutien financier du ministre de la Recherche, de la Science et de la Technologie, après évaluation par le Fonds pour la formation de chercheurs et l'aide à la recherche (FCAR), appelé aujourd'hui le Fonds québécois de la recherche, de la société et de la culture (FQRSC). Depuis l'exercice financier 2002-2003, le financement est accordé par la ministre de la Culture et des Communications.
En outre, l'Université de Sherbrooke, la Fondation de l'Université de Sherbrooke et le Centre régional de développement de l'Estrie ont alloué au projet des sommes aussi importantes que celles accordées par le gouvernement.
Grâce à ces efforts, les Québécoises et les Québécois pourront donc, d'ici quelques années, utiliser un dictionnaire qui rendra compte de leur vocabulaire, de leur réalité, de leur identité et de leur culture. [...]

Dictionnaire et norme linguistique: la fiction et la réalité
Annette Paquot
Professeure titulaire, département de langues, linguistique et traduction, Université Laval
Le Devoir mercredi 26 janvier 2005
Agora: De récents articles publiés dans Le Devoir remettent au coeur de l'actualité la controverse sur l'opportunité d'imposer au Québec une norme linguistique différente de la norme internationale. Dans ce débat, la question des dictionnaires qui serviront de référence est d'une importance centrale. Or, on n'a pas tiré de l'expérience récente toutes les leçons qui s'imposaient.
L'accueil réservé par le public aux divers dictionnaires publiés ces dernières années mérite réflexion. Si le succès des débuts du Dictionnaire du français Plus et du Dictionnaire québécois d'aujourd'hui (DQA), ouvrages qui se donnaient la mission de valoriser le «standard québécois», ne s'est pas confirmé, il semble que ce soit le cas du Dictionnaire québécois-français (DQF), ouvrage très différent qui vise à permettre aux locuteurs du Québec de savoir si un mot appartient en propre au français québécois et, le cas échéant, d'en connaître l'équivalent en français international.
Les deux premiers dictionnaires se présentaient comme des entreprises au service d'une mission d'affirmation linguistique nationale et leur objectif était d'instituer une nouvelle légitimité lexicale au Québec. Le DQF se situe nettement à l'écart de ce mouvement et est purement descriptif et pratique : son objectif est de permettre de «mieux se comprendre entre francophones».
Rappelons aussi que le marché québécois reste très ouvert aux productions françaises comme le Petit Robert et le Petit Larousse, dont les ventes sont remarquables, et que le succès du Multidictionnaire témoigne aussi du souci des Québécois de parler et d'écrire une langue proche de la norme internationale.
Les seuls vrais succès de librairie sont ceux des ouvrages qui, d'une façon ou d'une autre, donnent accès au français standard international. L'accueil réservé par le public québécois à ces divers dictionnaires révèle une position qui ne correspond pas à celle des promoteurs d'une norme locale spécifique, qui prétendent pourtant parler en son nom.
Division des élites
Les débats qui ont suivi la parution de ces dictionnaires ont, en fait, un objet plus large que ces ouvrages eux-mêmes et sont d'une nature non strictement scientifique. Ils sont le signe d'une profonde et persistante division des élites québécoises sur la question de la langue. Jean Paré écrivait que «le problème n'est pas tant le malheureux dictionnaire [le DQA]... non, c'est la matière même dudit dico».
Il avait raison : le débat ne porte pas essentiellement sur les dictionnaires, mais sur ce qu'est ou doit être le français au Québec. Il oppose principalement les partisans et les adversaires d'un certain nationalisme linguistique, courant de pensée qui consiste à appliquer au domaine de la langue les concepts et les schémas du nationalisme politique. Le nationalisme linguistique proclame que le français international est une fiction au Québec, que le français parlé ici est globalement différent des autres variétés de français, qui exalte cette identité linguistique «proprement québécoise» dans ce qu'elle aurait d'irréductiblement distinct. L'aboutissement logique de cette démarche est le dirigisme, sinon l'autoritarisme linguistique.
Le débat linguistique n'est qu'une des manifestations de la division de la société québécoise sur la question plus générale de l'identité, sujet qui domine une grande partie de la production de son intelligentsia. Celle-ci se partage entre les élites traditionnellement opposées à la séparation linguistique du Québec du reste de la francophonie et une partie de la petite bourgeoisie qui -- ce n'est pas une surprise -- constitue le principal vecteur du nationalisme linguistique et au sein de laquelle se recrutent ses porte-parole.
Quel consensus ?
Une des affirmations qui se retrouvent le plus fréquemment sous la plume des défenseurs d'une norme québécoise est qu'il y aurait un consensus en faveur d'une norme locale et contre la norme internationale. La première existerait déjà, il ne resterait qu'à la décrire et à la diffuser. Certains linguistes réputés pensent cependant que cette norme, le «français québécois standard», n'existe pas, tandis que d'autres s'interrogent encore : «Y a-t-il une norme québécoise ? Quelle est-elle ?», se demandait-on lors d'un colloque, tenu en 2001, auquel participaient une centaine de spécialistes.
La commission Larose, quant à elle, écrivait en 2001 : «Il se dessine un large consensus quant à l'existence d'une norme interne au Québec». Mais elle reconnaissait, par ailleurs, cette absence de consensus, puisqu'elle parlait «d'établir un consensus sur la norme linguistique en usage au Québec» en se référant à l'historien Gérard Bouchard, qui écrivait, à propos du registre standard, «le Québec se signale comme étant l'une des rares cultures fondatrices à ne pas avoir fait son choix, étant profondément divisée entre diverses variantes de français parisien, international et québécois ».
La seule existence de débat à l'occasion de la parution de chaque dictionnaire, de chaque rapport officiel, de tous les ouvrages qui portent sur la qualité et l'enseignement de la langue, suffit à prouver que le consensus en question n'est pas réel et que la norme locale que son existence démontrerait ne l'est pas davantage. Elle révèle le caractère fictif du consensus invoqué par certains sur la nécessité de l'imposition d'une norme québécoise «distincte».
La querelle n'est pas près de finir. Que coexistent divers usages au sein de la francophonie, et notamment au Québec, et qu'à ce niveau la pluralité soit la règle, ne devrait poser aucun problème, ni dans la pratique ni sur le plan théorique : lorsqu'il est question d'usages, la pluralité est une richesse que personne aujourd'hui ne conteste.
En revanche, l'implantation d'une norme locale paraît une entreprise utopique, et cela en raison même de l'existence de courants d'opinion opposés sur cette question, tous deux très vigoureux. En effet, le lexicographe Alain Rey le rappelle très justement, «la norme prescriptive n'a de sens que si elle est unique : c'est une image réductrice, à la fois volontaire et fantasmatique, empruntant de-ci de-là ses caractères; cette norme est autodéfinie comme volonté d'unité». Cela tient à sa nature même : on ne peut servir deux maîtres, vouloir se conformer à deux modèles différents.
Dans le cas présent, on ne peut à la fois se soumettre à la norme internationale et à une autre norme de même niveau (phonétique, lexical ou grammatical). L'hypothétique nouvelle norme ne pourrait s'imposer qu'au prix de la disparition de l'ancienne. Or cette disparition paraît très improbable, ne serait-ce qu'à cause de la multiplication des échanges internationaux. [...] Le Québec n'échappe pas à ce phénomène.

Pour une responsabilité éditoriale à l'égard de la langue
Giovanni Calabrese, Éditions Liber
Le Devoir mercredi 26 janvier 2005
Agora: Les problèmes de langue ne viennent pas des analphabètes, mais de ceux qui écrivent
Le texte qui suit a été présenté dans le cadre de la rencontre annuelle de l'Association nationale des éditeurs de livres en septembre 2004. J'ai pensé que ma brève réflexion ne serait pas mal venue dans le contexte actuel du débat sur la langue qui a été publiquement relancé en janvier dans ce journal.
Je me propose de vous parler de langue. Nous ne discutons pas souvent de langue. Un ami éditeur à qui j'ai confié mon intention d'aborder ce thème, aujourd'hui, en m'adressant à des collègues, m'a raconté que, dans le milieu, la question avait été mise sous le boisseau il y a longtemps et que plus personne n'avait envie d'en débattre à nouveau, sauf pour raviver de vieilles animosités. Ce n'est pas mon intention. Mais il est vrai qu'au Québec, en effet, la question est forcément délicate sinon empoisonnée.
Je trouve dommage, en tout cas, que les éditeurs n'interviennent pas plus souvent sur la place publique en cette matière, alors qu'ils sont au coeur du processus de reproduction, d'innovation et de normalisation de la langue. Je pense qu'une part importante de leur responsabilité culturelle et sociale se trouve là et que, par conséquent, il faut en prendre conscience et être capable d'y faire face. [...]
La langue est au coeur du travail éditorial, elle est la matière première sur laquelle il porte. Mallarmé disait que ce n'est pas avec des idées qu'on fait des poèmes, mais avec des mots. Il en va de même pour les livres, qui sont, pour l'essentiel, des oeuvres de mots. Mais pas n'importe lesquels ni dans n'importe quel ordre, et c'est cela qu'il faut bien comprendre pour mesurer la responsabilité éditoriale à cet égard.
Un rôle actif
On peut certes avoir l'impression que l'éditeur n'est qu'un serviteur, d'un côté, de l'auteur, dont il respecte la parole; de l'autre côté, des organes de codification (dictionnaires et grammaires, conseils et académies de la langue), dont il applique les règles, et qu'il n'a en somme qu'un rôle, disons, passif. [...]
En réalité, le travail de l'éditeur consiste à faire interagir code et parole, à les modifier l'un par l'autre et, inversement, à faire accéder une parole à l'espace linguistique commun et à ouvrir cet espace à l'originalité d'une parole. [...] Pratiquement, cela signifie que, parfois, nous convenons de corriger la langue par la parole de l'auteur -- et nous laissons passer néologismes, nouvelles tournures et même des formes qui sont explicitement rejetées par le code --; parfois nous nous servons du code pour corriger la parole de l'auteur -- et nous rattrapons fautes orthographiques et erreurs grammaticales, supprimons les tournures non idiomatiques, etc.
La langue est précisément le résultat, toujours provisoire et jamais homogène en chacun de ses instants, de l'ensemble de ces choix, qu'on appelle également l'usage. Dans ce sens, et pour donner à l'idée une tournure ambitieuse ou provocante, je suis porté à dire que c'est l'éditeur -- ou peut-être plus exactement : l'instance éditoriale -- qui, à travers les choix linguistiques qu'il fait : corrigeant ceci mais pas cela, cautionnant tel mot mais pas tel autre, c'est le travail éditorial, donc, qui constitue finalement la langue dans notre civilisation de l'écrit.
Regardez d'ailleurs un dictionnaire. Dans le Robert, notamment, on met à côté des mots une date. Que signifie cette date ? Eh bien, c'est la date de la première attestation écrite du mot. Dans notre civilisation de l'écrit, l'oral ne vaut rien pour décrire ou pour révéler l'état de la langue. L'usage, l'état d'une langue, c'est en fait ce qui, en chaque instant, est attesté par écrit, rendu public, publié. C'est-à-dire ce qui est passé par une instance éditoriale.
Bien entendu, de nos jours, les instances éditoriales sont nombreuses, aussi nombreuses peut-être qu'il y a de gens qui savent écrire ou qui croient le savoir et qui le prouvent. Et c'est grâce à tout ce beau monde que, aujourd'hui, la langue change, évolue, se modifie, y compris, je veux dire, à travers des erreurs ou des confusions du code -- qui ne sont pas toutes, loin de là, le fait d'illettrés.
C'est ainsi que, exemple très ancien, l'«ierre» est devenu le «lierre», que «déodorant» a fini par supplanter «désodorisant», que «cunnilinctus» devient «cunnilingus» et que l'on retrouve des exemples tels «le lévier», «une avion», «maigre comme une échalotte» (avec deux «t» en prime) ou «brin de scie». Après tout, des instances éditoriales très autorisées ne sont-elles pas en train de cautionner possiblement, mettre de l'avant ou passer à l'histoire ? [...]
La schizophrénie du Québec
La question du choix linguistique est évidemment lancinante au Québec, où règne une double schizophrénie, entre l'oral et l'écrit d'une part, à l'intérieur même de l'écrit d'autre part.
En ce qui concerne le premier type, Jean Paré, le fondateur et ancien rédacteur en chef du magazine L'Actualité, disait que «le problème principal au Québec, c'est l'écart entre la langue écrite et la langue parlée, et cette différence s'accentue. En France, la langue de la vie courante n'est pas très éloignée de la langue écrite. Au Québec, il y a un abîme.» Et un ami éditeur me confiait récemment qu'il ne laisse passer aucun «sur la rue» dans les textes, mais qu'il emploie la formule couramment et qu'il ne la remarque même pas chez ses interlocuteurs.
Quant au second type de schizophrénie, je dirais qu'il est pour ainsi dire propre à la fonction éditoriale. Et il a des conséquences pratiques.
Un jour, il a été question d'une coédition avec un éditeur français. Comme l'auteur, lui-même européen, vivait au Québec, j'ai proposé que notre maison soit le maître d'oeuvre du projet. Nous serions en contact avec l'auteur, nous préparerions la copie, etc. Voilà ce que j'expliquais au téléphone à mon interlocuteur français. Hésitation. Il n'était pas sûr, quelque chose l'agaçait. Il dit : «Oui, mais vous savez, il y a quand même beaucoup de différences linguistiques entre vous et nous. Par exemple, vous dites "lutte à la pauvreté".» (Soit dit en passant, je ne dis pas «lutte à la pauvreté», il se trompait d'instance éditoriale...). Le projet a foiré.
On peut certes se moquer de cette réaction, accuser la mauvaise foi. Je crois qu'il y a un problème réel. Dans quelle langue devons-nous publier ? Quels mots, quelle syntaxe devons-nous adopter ? Car notre esprit travaille toujours avec au moins deux codes.
On peut illustrer cela par divers exemples. Ainsi, quand on dit dans un manuscrit que tel personnage habite au premier étage, on se demande : quel étage habite-t-il ? Et quand dans un texte d'ébénisterie il est question d'un meuble en cèdre, de quel bois est fait le meuble ? Et si les protagonistes dînent ensemble, à quelle heure mangent-ils ? Devant un manuscrit où il est question de ces choses, que fait l'éditeur ? Que doit-il faire ?
Dans l'édition du mois de juin du bulletin d'information de notre association, Tiré à part, notre collègue Daniel Desjardins, des éditions Ulysse, a fait paraître un article sur l'exportation [...]. À un certain point, il examine quatre aspects dont on doit tenir compte quand on pense à l'exportation d'un produit fini, dans notre cas le livre (le produit lui-même, le prix, le lieu où on vendra le livre et la promotion).
Ce qui a retenu mon attention, c'est une petite remarque concernant le produit. On lit : «Un éditeur devrait dès le début de la conception d'un livre l'imaginer en fonction des marchés d'exportation. En particulier, on aura intérêt à utiliser une terminologie neutre. Au lieu de "magasinage" ou de "shopping", on utilisera "achats".» [...] Tous ceux qui ont l'occasion de lire les manuscrits et de travailler les textes savent intimement toutes les petites décisions du même ordre qu'il faut prendre au cours du processus et qui finissent par être épuisantes et désespérantes. Travailler avec un double standard n'est pas idéal.
Intervenir
S'il m'est permis de terminer cet exposé sur quelques souhaits ou espoirs, je dirais tout d'abord qu'il nous faudrait, de manière générale, parler plus souvent et plus librement de langue. Si, de plus, ici et là, surtout chez les éditeurs qui en ont les moyens et l'expérience, on voyait apparaître quelque style book qui servirait de repère ou d'inspiration aux autres, ce serait encore mieux.
Je souhaiterais ensuite que, oui, on intervienne plus souvent pour dénoncer, encore et toujours, la mauvaise tenue, le mauvais état de la langue. J'ai ainsi parfois pensé qu'il faudrait bien finir par faire un sermon aux milieux de l'enseignement supérieur -- c'est de là que nous viennent beaucoup des manuscrits que nous recevons. Car les problèmes de langue ne viennent pas des analphabètes, mais de ceux qui écrivent eux-mêmes. Ce serait donc bien, je crois, que les éditeurs puissent rencontrer régulièrement des milieux types pour les sensibiliser aux questions linguistiques.
Je souhaiterais finalement que se tienne, tous les ans ou tous les deux ans, une rencontre internationale de réviseurs, correcteurs, rewriters et éditeurs pour faire le point sur l'état de la langue. Ces gens constitutifs de l'instance éditoriale travaillent dans l'ombre. Ce sont pourtant eux qui modèlent la langue. Il serait bon de les entendre. [...]
