
Le "fair-play"
Alain Dubuc
Le Soleil samedi 22 janvier 2005
Un peu avant Noël, l'Institut de la statistique du Québec rendait public son rapport sur la rémunération des salariés. Cette étude constate que les employés de l'État souffrent d'un important retard salarial par rapport aux employés du secteur privé, un écart de 12,3 %. C'était certainement un cadeau tombé du ciel pour les centrales syndicales à l'aube de leurs négociations avec le gouvernement du Québec.
Depuis bientôt un quart de siècle, le Québec a développé une doctrine qui vise à s'assurer que la rémunération des employés de l'État soit équivalente à celle du secteur privé. Cette doctrine, initiée par le premier ministre René Lévesque pour résoudre la première grande crise des finances publiques, a mené à d'importantes coupures et ensuite à de fréquents gels. Au nom du fair-play et de la nécessaire cohérence de l'État, cette doctrine doit s'appliquer dans les deux sens. Et elle justifie maintenant un rattrapage pour les employés de l'administration publique.
Bien sûr, il faut aussi tenir compte de la capacité de payer de l'État, car chaque point de pourcentage de hausse de la masse salariale représente 200 millions $. Le tout à un moment où la situation financière est précaire. Cette précarité a mené la présidente du Conseil du trésor, Mme Monique Jérôme-Forget, à n'offrir à ses employés qu'une augmentation de 12,6 % d'ici 2010 pour l'ensemble de la masse salariale ; les syndicats demandent 12,5 % entre 2003 et 2006. Ces contraintes, réelles, peuvent justifier l'étalement des corrections salariales, mais elles ne dégagent pas l'État de ses obligations.
Mme Jérôme-Forget, c'est de bonne guerre, a accueilli le rapport de l'ISQ en multipliant les réserves. Ces chiffres, dit-elle en substance, ne portent que sur les entreprises de 200 employés et plus, ce qui exclut 80 % de la main-d'oeuvre. Ces comparaisons ne portent que sur des emplois comparables, et ne tiennent donc pas compte du personnel infirmier et enseignant. Enfin, elles ne mesurent pas les bénéfices de la sécurité d'emploi. Ces remarques sont justes, encore que l'imperfection des outils de comparaison n'a pas empêché l'État d'agir dans l'autre sens.
Les données de l'ISQ montrent que les employés de l'administration publique québécoise sont au bas de l'échelle. Mais l'ampleur de l'écart dépend de ce que l'on compare. Ils sont d'abord derrière les employés de toutes les autres administrations publiques (fédéral, municipal, entreprises publiques ou université). Leur salaire est inférieur de 12,3 % à ceux du secteur privé, un écart qui se réduit à 3,5 % pour la rémunération globale, qui tient compte des heures de travail et des avantages sociaux. L'écart grimpe à 16,3 % pour les salaires et à 11,3 % pour la rémunération globale avec le secteur privé syndiqué. Seuls les employés non syndiqués du privé ne font pas mieux : ils gagnent 5,8 % de plus, mais sont à égalité quand on tient compte des avantages sociaux. On peut cependant supposer que les revenus des employés des plus petites entreprises, non inclus dans l'étude, sont inférieurs.
Mais justement, les employés de l'État doivent-ils être rémunérés comme des employés de PME ? L'appareil d'État est une organisation complexe, aux exigences élevées, qui doit maintenir des standards élevés : il est normal que la rémunération de ses employés se compare à celle des entreprises soumises aux mêmes contraintes, et ce sont les grandes entreprises.
Il faudrait toutefois, comme le note Mme Jérôme-Forget, tenir compte, dans les comparaisons, des bénéfices de la sécurité d'emploi. Déjà, l'environnement sécuritaire dont jouissaient les fonctionnaires s'est considérablement modifié, et il changera encore, dans le sillage de la réingénierie et de la réduction prévue des effectifs, ce qui le rapproche de l'environnement de travail du secteur privé. Mais il semble logique que, si le monde syndical souhaite que les rémunérations se comparent à celles du secteur privé, il devra aussi accepter une plus grande souplesse dans l'organisation du travail. Et aussi accepter que la logique de parité ne peut pas s'appliquer de façon uniforme et égalitaire, mais qu'elle doit servir à combler les écarts là où ils existent.
Les Québécois doivent pouvoir compter sur une fonction publique de haut niveau, motivée, capable de se renouveler en recrutant du personnel de qualité. Dans les secteurs, stratégiques, de la santé et de l'éducation, le bien-être collectif repose sur notre capacité de rémunérer leurs artisans à leur juste valeur.
On a pu voir les effets désastreux de l'erreur collective que nous avons commise lorsque nous n'avons pas entendu le cri de détresse des infirmières. Cela s'est traduit par des départs, par la difficulté de recruter et donc par une grave pénurie dont nous payons encore le prix.
Tout en tenant compte des difficultés financières du gouvernement québécois, il ne faut pas oublier que le bien public ne sera pas servi si les employés de l'État, comme c'est maintenant le cas, sont devenus mal payés.
ADubuc@lesoleil.com

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