
Quatre défis pour Charest et Martin
Jean-Marc Salvet
Le Soleil mercredi 5 janvier 2005
De tous les dossiers en suspens entre Québec et Ottawa, quatre doivent trouver un règlement en 2005, au premier rang desquels il faut inscrire celui portant sur les congés parentaux. Il ne faudrait pas que l'on puisse un jour décréter "lettre morte" l'entente de principe conclue l'an dernier sur cette question entre les gouvernements de Jean Charest et de Paul Martin.
Le règlement du dossier des congés parentaux fait figure de grand test politique pour les prochains mois. Quelques semaines avant les élections fédérales de juin, Québec et Ottawa avaient annoncé la conclusion d'un accord de principe sur le sujet. Depuis, plus rien ! Doit-on aujourd'hui comprendre que cette entente était surtout électoraliste ?
Les congés parentaux demeurent le maillon faible de la politique familiale qui a commencé à se mettre en place il y a plusieurs années au Québec. Le régime actuel régi par Ottawa exclut une femme sur cinq. Les travailleurs autonomes n'y ont pas droit. Le programme fédéral comporte en outre deux semaines de trou noir et pénalise ceux qui touchent un revenu annuel de plus de 39 000 $.
Les négociations portant sur le transfert de fonds de l'assurance-emploi doivent permettre au Québec de bonifier ce régime, tel que réclamé depuis 1997. Il ne doit pas y avoir d'entente au rabais. Un accord qui ne permettrait pas de solidifier l'appui aux familles équivaudrait non seulement à un lamentable échec, mais à une tromperie. Il traduirait soit l'incapacité des libéraux de Jean Charest à convaincre Ottawa de la justesse du consensus québécois en cette matière, soit le peu de considération du gouvernement canadien à l'égard des familles québécoises.
Dans la même veine, Québec devra obtenir dès cette année la garantie qu'il aura droit à une pleine compensation financière lorsque Ottawa mettra sur pied son programme national de garderies. Puisque le réseau québécois est déjà bien en place, le gouvernement du Québec devra pouvoir dépenser à sa guise l'argent de la compensation fédérale. Il serait cependant bien avisé de l'investir dans des mesures destinées aux familles.
Sur un tout autre plan, les deux capitales doivent également trouver un terrain d'entente sur la place du Québec dans les instances internationales. Pensons à l'UNESCO, mais pas seulement. Ce dossier a aussi fait l'objet d'une entente de principe entre les deux gouvernements (il y a plus d'un an déjà) sans avoir encore débouché sur un accord final. Le Québec doit pouvoir faire entendre sa voix sur la scène internationale dans ses domaines de compétence. L'expérience de la Francophonie doit servir d'exemple.
Même si d'autres dossiers paraissent mieux engagés, il ne faudrait pas faire l'erreur de les croire réglés. C'est le cas du quatrième défi, soit le versement d'une partie de la taxe fédérale sur les carburants aux municipalités. Il faudra que les enveloppes d'Ottawa transitent par les provinces.
Les gouvernements de Jean Charest et de Paul Martin se sont tous deux dits d'accord plus d'une fois pour régler ces quatre dossiers. À eux de prouver qu'ils sont capables de le faire concrètement et rapidement, avant le déclenchement du prochain scrutin fédéral.
Le déséquilibre fiscal continuera bien évidemment d'alimenter les discussions en 2005, mais il relève malheureusement d'une catégorie à part. Ottawa n'ayant pas la moindre intention de transférer des points d'impôts, ce déséquilibre s'affichera en fait en toile de fond de toutes les relations fédérales-provinciales pendant plusieurs années encore. Le ministre des Finances du Québec, Yves Séguin, n'a pas fini de faire entendre ses colères à propos de ce vice devenu structurel.
JMSalvet@lesoleil.com

Congés parentaux - Le conflit en Cour suprême
Jim Brown
Presse Canadienne mercredi 5 janvier 2005
Ottawa - L'affrontement qui oppose Québec et Ottawa sur la question de savoir si les congés parentaux relèvent de la compétence fédérale ou provinciale se transporte en Cour suprême du Canada, et ce malgré la promesse des libéraux fédéraux de résoudre le litige par la négociation politique.
Le dossier des congés parentaux, qui chemine à travers le système judiciaire depuis plus de deux ans, inaugurera une session hivernale qui promet d'être occupée pour le plus haut tribunal du pays, mardi prochain. La décision du tribunal ne sera probablement pas connue avant plusieurs mois, mais l'impact du verdict pourrait aller au-delà de ses enjeux immédiats.
Les avocats fédéraux avancent qu'une victoire de la théorie du champ de compétence provincial, que défend le Québec, saperait le pouvoir constitutionnel d'Ottawa de mettre en place des programmes sociaux pancanadiens.
Les représentants de Québec font valoir que le régime canadien n'est pas adapté aux besoins des parents québécois, et que la province doit avoir son propre système.
De toutes les causes soumises à la Cour suprême, celle des congés de maternité et parental est la plus délicate, politiquement, pour le gouvernement libéral minoritaire de Paul Martin.
Le litige porte sur les dispositions de la Loi sur l'assurance-emploi fédérale qui prévoient un congé de maternité de 15 semaines pour les femmes quittant le travail pour donner naissance à leur enfant, plus 35 semaines de congé parental supplémentaires.
Le Québec tente depuis plusieurs années de se doter de son propre régime, plus généreux, qui serait financé dans le cadre d'un programme à frais partagés.
Les négociations menées par le précédent gouvernement du Parti québécois s'étaient enlisées, incitant la province à demander à la Cour d'appel du Québec de se prononcer sur la constitutionnalité de la loi fédérale. Dans un jugement unanime rendu en janvier dernier, un banc de trois juges concluait que la loi enfreignait l'autorité du Québec sur les programmes sociaux, ce qui revenait à déclarer les programmes de congés de maternité et parental de compétence provinciale.
Le gouvernement du premier ministre Martin a par la suite conclu ce qu'il a appelé une entente de principe avec les cousins libéraux provinciaux du premier ministre Jean Charest. En vertu de cet accord, le Québec se doterait d'un régime amélioré, qu'Ottawa financerait jusqu'à concurrence de 850 millions $, sur un coût total évalué à près de 1 milliard $. Mais l'accord, bricolé en mai dernier à la veille des élections fédérales, n'a pas été parachevé. Entre-temps, Ottawa a continué d'aller de l'avant avec son appel en Cour suprême, faisant valoir que d'importants principes juridiques devaient être clarifiés, quel que soit l'accord conclu au niveau politique.
La Cour suprême doit entendre d'autres causes controversées au cours des trois prochains mois, notamment:
— une poursuite en diffamation intentée par les anciens premiers ministres québécois Lucien Bouchard et Jacques Parizeau contre Richard Lafferty, ce Montréalais aujourd'hui décédé qui les a comparés à Adolf Hitler;
— l'allégation selon laquelle Québec contreviendrait à un champ de compétence fédéral et au droit international du commerce en exigeant que la margarine vendue au Québec soit blanche, un règlement visant à protéger les producteurs québécois de beurre;
— le conflit sur les droits des autochtones du Nouveau-Brunswick et de Nouvelle-Ecosse d'abattre des arbres sur des terres de la Couronne, susceptible d'avoir des implications pour l'industrie forestière;
— la tentative de la compagnie Rothmans, Benson and Hedges de faire renverser une loi de Saskatchewan limitant la publicité du tabac dans les commerces fréquentés par des jeunes.

L'indécence de Jean Charest
Gil Courtemanche
Le Devoir samedi 8 et dimanche 9 janvier 2005
Hier, le premier ministre Jean Charest est sorti de sa tanière et a délaissé ses réjouissances de début d'année pour tenter un petit coup de relations publiques sur le dos des victimes des tsunamis et en se servant de la Croix-Rouge comme complice involontaire.
Pour démontrer qu'il éprouvait au moins autant de compassion que Paul Martin, il s'est rendu serrer la main des bénévoles qui ont récolté huit millions de dollars (80 fois la contribution du gouvernement qu'il préside). Avec le cynisme quasi chirurgical qui le caractérise, il en a profité pour répéter les insoutenables raisonnements invoqués par ses porte-parole pour justifier l'inaction quasi totale de Québec. J'imagine que les poignées de main des bénévoles ne débordaient pas de chaleur et d'empathie.
Donc, Jean Charest persiste et signe. La contribution financière du gouvernement québécois aux victimes des tsunamis sera bel et bien la plus pingre, la plus ridicule, la plus honteuse de tout le monde occidental. Même le Nunavut est plus généreux. Je ne me souviens pas, dans ma vie de journaliste, d'avoir été témoin d'une telle démonstration de cynisme, d'indécence et de duplicité. Une honte absolue. M. Charest a même eu l'audace de rappeler que le Québec était exceptionnel en ce domaine car il est le seul gouvernement à posséder un Secrétariat à la coopération internationale. Un chausson avec ça ?
***
Il est revenu sur l'aide accordée à Haïti en expliquant que la présence d'une communauté forte de 120 000 personnes justifiait qu'elle ait été cinq fois plus généreuse que celle accordée aux proches des 150 000 victimes, aux 500 000 blessés et aux millions de personnes sans abri. Cette justification digne d'un plaideur de Molière poussé dans ses derniers retranchements illustre ce qui constitue probablement les bases de calcul de ce gouvernement quand il s'agit de faire preuve de compassion internationale. Quatre dollars par électeur actuel ou futur puisque, ensemble, les communautés sri-lankaise, indienne et indonésienne sont fortes d'environ 25 000 personnes. Espérons que la Moldavie ne connaisse jamais de catastrophe de proportion biblique comme celle-ci car on me dit qu'on ne compte que treize Moldaves au Québec.
Quelques jours après l'annonce de la contribution par communiqué, un membre de son cabinet, confronté aux cinq millions de dollars accordés par le gouvernement ontarien, avait osé justifier l'indifférence québécoise en rappelant que 20 % des sommes accordées par le gouvernement canadien provenaient des impôts payés par les Québécois au fédéral. Faudrait-il rappeler à cette personne importante dans le cabinet du premier ministre que les citoyens de l'Ontario paient eux aussi de l'impôt au gouvernement fédéral ?
***
Enfin, M. Charest nous a expliqué, imperturbable, que, comme c'est la pratique habituelle, son gouvernement est en communication constante avec Ottawa et qu'il est prêt à étudier les demandes d'aide en services et en personnel spécialisé, comme ceux d'Hydro-Québec, si le besoin s'en fait sentir. Pour prouver sa très grande mobilisation et son immense préoccupation, il nous a annoncé qu'il participerait bientôt à une conférence téléphonique sur le sujet avec son homologue fédéral. (Espérons que les frais des appels interurbains ne seront pas déduits de la contribution de 100 000 $.) Cette collaboration est courante et régulièrement, à la demande de l'Agence canadienne de développement international, gouvernements provinciaux et municipaux détachent du personnel spécialisé pour des missions à l'étranger.
Le premier ministre semble totalement incapable de comprendre que nous sommes devant la pire catastrophe humanitaire de l'histoire moderne, pire encore que les bombes atomiques sur Nagasaki et Hiroshima. Les organisations internationales, les ONG présentes dans ces pays et les autorités locales n'ont pas besoin de trois pylônes usagers d'Hydro-Québec, elles ont besoin d'argent, d'argent et d'argent. C'est ce que les Québécois et les Canadiens ont compris en faisant preuve d'une générosité exemplaire. Ce faisant, ils ont aussi dit à leurs gouvernements qu'ils attendaient d'eux la même générosité, même s'il fallait se priver des services de quelques experts-conseils ou diminuer les subventions accordées au Festival de la crevette. Et, comble de l'indécence, c'est aussi dans les bureaux de la Croix-Rouge que M. Charest a annoncé la nomination de deux nouveaux experts pour décider à sa place de l'adresse du CHUM. Après 35 millions de dollars en études et en commissions !
***
Et puisque nous parlons d'indécence, je m'en voudrais de ne pas mentionner l'insoutenable indécence de la direction de la SAQ, qui a demandé à ses employés en grève de modérer leurs ardeurs afin, et je cite, «d'éviter de faire dégénérer le lien de confiance» entre les parties. Je rêve ! Voilà une société d'État qui de toute évidence a décidé de détruire un syndicat faible à cause de son indépendance, une société d'État qui multiplie l'ouverture de succursales «scabs» et qui évoque la confiance ! Que les cadres conscrits par la SAQ pour lutter contre le syndicat ne soient pas des briseurs de grève au nom de la loi, j'en conviens, mais que les employés aillent leur rappeler qu'ils le sont moralement, je trouve que c'est parfaitement normal et justifié.

L'aide appropriée
Michel Venne
Le Devoir lundi 10 janvier 2005
Le gouvernement du Québec est la victime d'un procès injuste quant à son attitude envers les victimes des tsunamis qui ont dévasté plusieurs régions de l'Asie du Sud.
Le montant de l'aide d'urgence accordée par Québec aurait pu être plus élevé que les 100 000 $ promis, chacun en convient. Mais l'approche du gouvernement, qui s'engage à répondre par de l'aide matérielle, technique et humaine spécifique aux besoins identifiés sur le terrain pour la reconstruction des zones sinistrées, est logique et responsable.
Si Québec tient sa promesse, son aide pour l'Asie va augmenter au fil des jours, comme ce fut le cas en Haïti après le drame des Gonaïves.
Lorsque surviennent des catastrophes naturelles, «l'effet CNN» entraîne les pays riches dans une course au palmarès des bienfaiteurs dont l'effet réel pour les populations affligées n'est pas toujours à la hauteur des élans d'empathie, parfois feinte, des dirigeants occidentaux qui encombrent les aéroports locaux. Rien n'oblige Jean Charest à se laisser entraîner dans cette spirale des bons sentiments?
L'aide d'urgence est nécessaire, que celle-ci provienne des gouvernements ou des individus par l'entremise de dons faits à des organisations humanitaires (ces dons sont d'ailleurs déductibles d'impôt, ce qui entraîne indirectement une dépense publique). Il faut continuer d'encourager nos concitoyens à donner aux organismes reconnus.
Mais l'aide d'urgence n'est pas tout. L'organisation humanitaire Médecins sans frontières a d'ailleurs invité le public à cesser de lui faire parvenir des dons, estimant que les 60 millions de dollars recueillis en deux semaines suffisent à couvrir le coût de ses opérations en Asie.
On sous-estime d'ailleurs les capacités des pays touchés de réagir. La majorité des vies sauvées lors de telles catastrophes (certains évoquent le chiffre de 80 %), le sont par les populations locales et les proches des victimes. L'aide alimentaire immédiate provient largement des pays sinistrés eux-mêmes ou des pays de la région.
Par contre, il est plus difficile pour les pays touchés d'oeuvrer seuls à la reconstruction des zones et des communautés détruites. Les sommes en jeu deviennent colossales. C'est ici que les gouvernements étrangers peuvent être le plus utiles. C'est dans ce registre que s'inscrira l'action du gouvernement du Québec. Du moins, il s'y est engagé.
***
Outre les touristes occidentaux qui ont péri des suites de la catastrophe du 26 décembre, la majorité des victimes des désastres naturels dans les pays en développement sont parmi les plus pauvres de la Terre. Une tempête tropicale peut faire des milliers de morts en Inde ou en Amérique latine, mais à peine quelques dizaines si elle frappe les côtes de la Floride.
Les pays dévastés par les cataclysmes naturels sont largement victimes de leur sous-développement, d'infrastructures déficientes et du dénuement de leurs populations. Les 150 000 morts des derniers jours en Asie ne doivent pas faire oublier les dix millions d'êtres humains qui meurent de faim chaque année dans le monde ni les 140 millions d'enfants qui ne sont jamais allés à l'école.
Pour réduire l'impact des désastres, le meilleur moyen reste l'aide au développement. Les Nations unies ont fixé à 0,7 % de la richesse produite par un pays chaque année (PIB) le montant de l'aide que devrait octroyer chacun des pays riches. Seules cinq nations de l'Europe du Nord ont atteint cet objectif. Les États-Unis, qui versent 15 milliards par an en aide publique (contre un milliard par jour pour l'occupation militaire de l'Irak!), sont loin du compte avec 0,14 % de leur PIB.
Parmi les donateurs les plus généreux en aide d'urgence pour les victimes des tsunamis, l'Australie et le Japon font pâle figure au chapitre de l'aide au développement avec des scores respectifs de 0,25 et 0,20 % de leur PIB. La France dépense 0,42 % du sien. Et le Canada, à peine 0,26 %.
***
Par la création, en 1997, d'un Secrétariat à l'aide internationale, le gouvernement du Québec a déjà inscrit son action dans la dynamique du développement plutôt que dans celle de la compassion spontanée et éphémère. En six ans, il a soutenu 387 projets de développement dans 45 pays. Il a permis à quelque 2500 jeunes de 18 à 35 ans de participer à des projets de coopération dans 27 pays. Et il soutient un programme de sensibilisation du public. Ses engagements globaux s'élèvent à 43 millions de dollars durant cette période.
Québec n'a pourtant aucune responsabilité constitutionnelle à l'égard de la coopération internationale. Au lieu de consacrer sept millions par an au soutien de projets de développement, il pourrait se contenter, comme d'autres, de faire des dons lors de catastrophes. Ce serait plus facile et plus visible mais moins efficace.
Certes, on pourrait arguer que ces sept millions sont une goutte d'eau dans l'océan des besoins mondiaux. C'est vrai. Mais c'est oublier un élément central dans cette polémique.
Au Canada, c'est le gouvernement fédéral qui est responsable des affaires étrangères et de la coopération internationale. C'est à lui que l'on doit demander des comptes.
Les Québécois ont tendance à souhaiter que le Québec se comporte comme un État souverain alors qu'il ne l'est pas. On oublie que la part de nos impôts destinés aux relations internationales, c'est Ottawa qui l'empoche.
La catastrophe asiatique devrait nous inciter à exiger du gouvernement fédéral qu'il assume, en notre nom, les responsabilités qui nous incombent à l'endroit du reste du monde. Qu'il augmente substantiellement l'aide publique au développement en plus d'exercer un leadership auprès des autres nations du monde pour que l'on améliore la gestion mondiale de la sécurité humaine. Voilà comment notre aide serait la plus appropriée.
michel.venne@inm.qc.ca

Un moment décisif :
La dernière entente sur la santé a réussi là où Meech et Charlottetown avaient échoué
Thomas J. Courchene
La Presse lundi 10 janvier 2005
Dans le sillage de l'entente fédérale-provinciale historique sur la santé de septembre 2004, on a beaucoup parlé du traitement particulier accordé au Québec. Certains croient que, si cet accord sert de modèle à de futures ententes fédérale-provinciales, il ne sera plus possible d'établir de normes ou de programmes véritablement " nationaux ". Pour ma part, je préfère une interprétation beaucoup plus optimiste: les provinces et les territoires ont conclu une entente qui leur permet de collaborer plus étroitement avec Ottawa dans leurs champs de compétence afin d'établir des normes qui constitueront la base du régime d'assurance-maladie canadien.
Pour le fédéralisme canadien, le désengagement du Québec (ou l'accord particulier qu'il a signé) ne constitue pas un problème, mais bien plutôt un avantage. Le communiqué du 15 septembre démontre la réussite du processus et du débat qui ont mené à l'accord; cette démarche novatrice adoptée par les premiers ministres s'inscrit, de plus, dans la vision qu'avait sir John A. Macdonald de la façon dont évoluerait le fédéralisme canadien. Par ailleurs- et cela est tout aussi important- , l'entente sur la santé réalise, sans débat constitutionnel, ce que Meech et Charlottetown n'ont pas réussi à faire, c'est-à-dire reconnaître la spécificité du Québec et, ainsi, faire en sorte qu'il s'intègre plus volontiers à la famille constitutionnelle canadienne.
En fait, historiquement, c'est le Québec qui a fait au Canada le cadeau du fédéralisme, puisqu'il lui était impossible d'accepter un État unitaire tel que le souhaitait sir John A. Macdonald. L'importance des pouvoirs accordés aux provinces canadiennes est sans précédent dans les pays développés qui ont choisi un système fédéral, et témoigne du caractère décentralisé de notre fédération.
Un rôle marquant
Mais le Québec a aussi marqué la société canadienne de plusieurs autres façons. Premièrement, il a contribué à donner au Canada son caractère pluraliste, sur le plan légal (le droit civil), linguistique (le bilinguisme) et institutionnel (la possibilité de refuser un amendement constitutionnel ou un programme fédéral-provincial).
Deuxièmement, le fait que le Québec, l'une des deux communautés linguistiques fondatrices, soit une province " pauvre ", a contribué dans une large mesure à insuffler à la fédération canadienne l'esprit de partage qui la caractérise, et qui se concrétise, pour les citoyens, par la couverture sociale dont ils jouissent, et, pour les provinces, par le système de péréquation.
Troisièmement, depuis 1867, les décisions et les actions des gouvernements québécois ont contribué à accentuer l'orientation décentralisatrice de la Loi constitutionnelle. Le meilleur exemple des efforts faits dans ce sens est sans contredit la création, au milieu des années 1950, du système québécois d'impôt sur le revenu.
Enfin, on peut aussi mentionner que le capitalisme " à la québécoise " possède un caractère plus " communautaire " que le capitalisme " individualiste " de type anglo-américain: pensons au Mouvement Desjardins, à la Caisse de dépôt et placement du Québec, au système bancaire universel de type européen ou à l'approche plus corporatiste de la société civile. Ces exemples, qui témoignent de l'influence du Québec sur l'économie politique canadienne, ne sont évidemment pas tous des caractéristiques exclusivement québécoises. Par exemple, les coopératives de producteurs et de consommateurs de l'Ouest canadien et la fierté que tirent les Canadiens des sociétés de la Couronne ont aussi contribué à la nature " communautaire " du capitalisme canadien.
Ces influences sont intéressantes non seulement parce qu'elles ont permis de nous distinguer des Américains, mais aussi parce qu'elles le font de différentes façons qu'apprécient en général les Canadiens, et qui constituent des aspects clés de notre identité en Amérique du Nord.
Depuis le budget fédéral de 1995, toutes les forces en jeu sur le plan des politiques fiscales, économiques et sociales ont engendré ce qu'on pourrait appeler le " provincialisme " pan-canadien, qui marque une période novatrice et passionnante de l'histoire de notre fédération. (Le mot " provincialisme " ne doit pas ici être pris dans son sens premier, mais comme un pendant de " fédéralisme ".)
Au fur et à mesure que les provinces ont réalisé que leurs politiques comportaient plusieurs similitudes et que leurs coûts s'accroissaient, elles ont également compris qu'Ottawa avait la volonté politique et la capacité financière d'envahir leurs champs de compétence si elles ne se chargeaient pas elles-mêmes d'adopter des approches plus uniformes. Pour défendre leurs intérêts et harmoniser leurs politiques, elles ont alors choisi de renforcer les Conférences annuelles des premiers ministres.
Deux autres initiatives reliées à ce " provincialisme " pan-canadien méritent d'être soulignées. La première est la déclaration de Calgary (1998). Même s'il ne fait qu'une page, ce document marquant montre à quel point les provinces (mis à part le Québec) craignaient de s'éloigner de la conception " symétrique " du fédéralisme liée à la Charte des droits et libertés. Il est révélateur que cette déclaration ait été signée à Calgary, château fort de ce " fédéralisme symétrique ", et berceau des défenseurs d'un Sénat élu. Deux éléments de la Déclaration sont particulièrement significatifs.
Dans notre régime fédéral, l'égalité et le respect de la diversité sont le fondement de l'unité. Le caractère unique de la société québécoise (sa majorité francophone, sa culture, sa tradition de droit civil) est fondamental pour bien-être du Canada. Par conséquent, l'Assemblée nationale et le gouvernement du Québec doivent protéger et favoriser l'épanouissement de ce caractère particulier au sein du Canada.
Si un futur amendement constitutionnel confère des pouvoirs à une province, ces pouvoirs doivent aussi être accessibles aux autres provinces.
Ces dispositions reconnaissent la spécificité du Québec, et elles cautionnent aussi les futures ententes Ottawa-Québec, puisque celles-ci pourront également s'appliquer aux autres provinces. C'est une reconnaissance de facto,- et, à un moindre degré, de jure- de l'asymétrie. Comme la déclaration de Calgary concernait le Québec, seules les neuf autres provinces l'ont signée. Et, pour lui donner encore plus de portée, elle a été adoptée par les assemblées législatives de toutes les provinces signataires.
Enfin, la pierre angulaire du " provincialisme pan-canadien " est le récent appui unanime des provinces à la proposition de Jean Charest de créer un Conseil de la fédération. Cette décision est en fait l'aboutissement du processus de renforcement des Conférences annuelles des premiers ministres.
Moment décisif pour le gouvernement minoritaire de Paul Martin, la Conférence des premiers ministres sur la santé a aussi- et surtout- été l'occasion de confronter différentes visions du Canada, marquant ainsi un point tournant dans l'évolution de notre fédéralisme. Les premiers ministres ont su tirer avantage de cette occasion exceptionnelle pour créer un précédent qui amènera Ottawa à coopérer avec les provinces dans l'établissement de normes canadiennes sur le plan social.
En répondant favorablement aux demandes du Québec, l'entente sur la santé du 15 septembre 2004 a donc constitué un moment décisif pour l'unité de la fédération canadienne.
Thomas J. Courchene
Associé principal de l'Institut de recherche en politiques publiques l'auteur est titulaire de la Chaire Jarislowsky- Deutsch de politique économique et financière de Queen's University. L'étude que résume cet article a été publiée (en anglais) dans le numéro de novembre d'Options politiques (www.irpp.org).

Appel à tous les Québécois bilingues
Michel Vastel
Le Soleil samedi 8 janvier 2005
Je lance un appel à tous les Québécois qui s'expriment très bien en anglais, aux anglophones des régions de la capitale nationale et de l'Estrie en particulier qui lisent les journaux français. Je les invite à traduire les propos qui suivent, à les développer en les reprenant à leur compte s'ils le veulent, et à les diffuser le plus largement possible dans Internet (www.nationalpost.com ; www.theglobeandmail.com ; www.thestar. com ) et surtout à la Canadian Broadcasting Coporation (www.cbc.ca ), de Toronto elle aussi... Il y a tout de même une limite à se faire insulter !
Disons d'emblée que Jean Charest ne contribue guère à la bonne réputation du Québec avec des décisions aussi idiotes que cette contribution de 100 000 $ - un cent par habitant ! - aux victimes du raz-de-marée en Asie du Sud, et surtout en l'expliquant aussi mal, ce qui semble chronique chez ce gouvernement.
Statistique Canada relève chaque année que, de tous les Canadiens, les Québécois sont les moins généreux, et ceux qui font le moins de bénévolat. Dans les circonstances présentes, non seulement notre gouvernement a-t-il l'air pingre, mais les contributions individuelles à la Croix- Rouge représentent moins de 10 % de toutes les contributions canadiennes, beaucoup moins que notre poids démographique donc. J'eus beau, avec un groupe de journalistes anglais, rappeler que les Québécois "paieront" aussi, à même leurs impôts, 24 % de tous les dons fédéraux, rien n'y fit.
Cela dit, il est de bon ton de "taper" sur le Québec ou, ce qui est encore plus hypocrite, de l'ignorer lorsqu'il fait de bons coups. Deux jours de suite, le National de la CBC, l'équivalent de notre Téléjournal, a fait un reportage sur des groupes d'artistes qui, de Halifax à Vancouver, ont organisé des concerts en faveur des victimes des tsunamis. Pas un mot sur ce groupe d'artistes qui, à Montréal, en deux concerts, a réuni une somme de 24 000 $ pour la Croix-Rouge.
Ce qui enrage en premier lieu les commentateurs du Canada anglais, c'est que la plupart des chefs de gouvernement - Pierre Trudeau, Brian Mulroney, Jean Chrétien, Paul Martin - viennent du Québec depuis plus d'un demi-siècle. Ce serait ainsi à cause des Québécois que le gouvernement de Paul Martin n'arrive pas à se brancher sur la question du bouclier antimissiles balistique américain, tout comme c'est pour marquer des points au Québec que Jean Chrétien aurait refusé d'envoyer des troupes en Irak. Autrement dit, tout ce que le gouvernement fédéral fait de mal, c'est sous la mauvaise influence du Québec. Et tout ce qu'il fait de bien, c'est par opportunisme politique...
On ne cesse de nous reprocher ce contrat d'entretien des chasseurs F-18 accordé par le gouvernement de Brian Mulroney à Bombardier plutôt qu'à Bristol de Winnipeg. S'il vous plaît, chers lecteurs, expliquez au reste du Canada que ce contrat a été revendu à la filiale torontoise d'une compagnie américaine, et que Bombardier n'est pas davantage une entreprise "québécoise" que Ford, General Motors ou Chrysler ne sont des entreprises ontariennes. Il se trouve que Bombardier offre plus d'emplois ici que dans toute autre province, mais, outre qu'elle a aussi des usines ailleurs au Canada, aux États-Unis, en Europe, en Asie, c'est pour des raisons historiques, tout comme la quasi-totalité des emplois de l'automobile est en Ontario. Doit-on renoncer au génie de nos inventeurs ?
"Le scandale des commandites est un scandale exclusivement québécois", écrit un autre columnist. Ah oui ? Chuck Guité est du Nouveau-Brunswick que l'on sache. Et la plupart des sous-ministres qui l'ont couvert d'honneurs sont du reste du Canada. Le scandale des commandites, c'est d'abord un "scandale d'Ottawa".
On nous reproche tout ce qui va mal ou coûte cher... Le programme des langues officielles, par exemple, coûte cher parce que trop de fonctionnaires fédéraux sont unilingues anglophones et qu'il faut, de peine et de misère, leur faire entrer une deuxième langue officielle dans la tête. Je ne connais pas beaucoup de fonctionnaires francophones qui doivent prendre des cours d'anglais !
Au Canada anglais, on établit une relation presque automatique entre tout ce qui va mal et le Québec parce que le premier ministre est Québécois et qu'il prend ses décisions en fonction de ses intérêts électoraux dans la "Belle Province". On nous reproche ainsi la réduction des budgets militaires et le quasi-retrait du Canada de l'OTAN parce que les Québécois seraient plus pacifistes, voire antimilitaristes ! On ira expliquer cela aux gars et aux filles de Valcartier. On déplore aussi l'influence du Québec sur la politique étrangère.
Mais tout cela était vrai au temps de Lester Pearson. John Diefenbaker ne se conduisait pas autrement pour obtenir l'appui des organisateurs unionistes de Maurice Duplessis. Et Joe Clark, pour le peu de temps qu'il a été au pouvoir, a courtisé les Québécois et le gouvernement de René Lévesque.
Ce que les Canadiens anglais ne veulent pas admettre, c'est que leur pays est différent des États-Unis, et souvent meilleur, à cause de l'influence du Québec. Ces "valeurs canadiennes", dont les politiciens fédéraux se réclament pendant les campagnes électorales, ont souvent prévalu parce qu'elles étaient largement partagées par les Québécois. L'abolition de la peine de mort, le droit à l'interruption de la grossesse, l'égalité des homosexuels : ce n'est tout de même pas avec l'appui des westerners que cela s'est fait !
Le libre-échange avec les États-Unis et le Mexique - dont l'Ontario ne se plaint pas - , c'est bien grâce à l'appui des Québécois, y compris des "séparatistes", qu'il s'est réalisé. Et croit-on que Pierre Elliott Trudeau aurait pu donner au Canada une Charte des droits et libertés de la personne s'il n'avait eu 73 députés du Québec pour assurer sa majorité au Parlement ?
La vérité toute simple est que le Canada a grandi grâce au Québec et aux chefs politiques issus du Québec. Cela emmerde certaines têtes carrées du Canada anglais, non parce qu'elles sont opposées aux politiques que nous inspirons, mais parce qu'elles nous les envient...
Mvastel@lesoleil.Com

De 4 à 425 millions...
Vincent Marissal
La Presse mardi 11 janvier 2005
Déjà que l'on critique partout et sur tous les tons la maigre aide financière du gouvernement du Québec aux pays ravagés par le tsunami du 26 décembre, le moins que l'on puisse dire, c'est que les modestes 100 000 $ paraîtront encore plus futiles maintenant qu'Ottawa vient de majorer sa propre contribution à 425 millions.
À en juger par les nombreuses lettres publiées dans les sections du courrier des lecteurs des différents quotidiens québécois, il semble que la population n'ait pas été impressionnée par la réaction du gouvernement Charest ou, pis encore, qu'elle éprouve même une certaine honte devant cette réaction jugée ridicule. Les médias non plus n'ont pas ménagé le gouvernement libéral.
En considérant seulement le montant de 100 000 $, sans tenir compte de l'aide sous d'autres formes, certaines critiques étaient carrément cheap, il faut bien le dire. Mais Jean Charest n'a que lui-même à blâmer, lui qui a été encore plus cheap en pensant pouvoir se payer une belle image de gouvernement plein de compassion en envoyant le 27 décembre sa ministre Michelle Courchesne devant les caméras de télévision pour donner un chèque de 100 000 $ à la Croix-Rouge. Québec a réagi comme s'il s'agissait du débordement annuel de la rivière Chaudière: on envoie un ministre à l'air compatissant faire un petit tour devant les caméras juste à temps pour les bulletins de début de soirée, il visite deux ou trois sous-sols inondés, il dit que c'est terrible, mais que le gouvernement est solidaire des sinistrés, il promet dédommagement et disparaît jusqu'à l'an prochain.
Dans le cas du tsunami, Mme Courchesne débarque avec ses 100 000 $ dans les premières heures (ce faisant, le gouvernement Charest a été le premier à faire un don), elle donne un bref point de presse, et hop, voilà une bonne chose de faite, tout le monde peut poursuivre paisiblement ses vacances. En particulier Jean Charest, qui a été tellement invisible quand ça comptait le plus de voir nos élus que certains se sont demandé s'il n'était pas en vacances dans la région dévastée.
Cela dit, Jean Charest a raison sur un point: l'aide financière du Québec ne devrait pas faire l'objet d'une surenchère bébête entre les provinces et encore moins entre les provinces et le fédéral. Toutes les provinces du pays, sauf l'Alberta, sont en situation budgétaire précaire ou carrément en déficit alors qu'Ottawa, on l'a assez dit, nage dans les surplus. Quand il y a un incendie dans un quartier, est-il normal que les plus pauvres du voisinage ré-hypothèquent leur maison pour venir en aide aux sinistrés?
Ce concours de générosité entre provinces est d'un grand ridicule. Quand Ottawa donne de l'argent à un pays éprouvé, c'est aussi notre argent, non? D'autant plus qu'il s'agit ici de questions d'affaires étrangères, d'effacement de la dette de pays pauvres, de défense, d'immigration, de services consulaires, bref, nous sommes ici en plein champ de compétence fédérale. Ce qui ne veut pas dire que les provinces, notamment le Québec qui a une expertise en aide internationale, doivent rester sur la touche.
Ce que Québec peut et doit faire, c'est faire pression sur Ottawa pour participer au plan d'intervention du Canada. Plutôt que de se concurrencer à coup de quelques millions, les provinces devraient s'impliquer activement dans la coordination d'une réponse cohérente sur le terrain dès maintenant, mais aussi pour les années à venir. Il y a eu une première rencontre fédérale-provinciale vendredi et il y en aura une autre demain à Ottawa (entre fonctionnaires). Pour le moment, tout ce qu'Ottawa a demandé aux provinces, c'est de colliger les offres de ressources des villes (Montréal et Québec, notamment, sont disposées à prêter du personnel) et de répertorier les épidémiologistes disponibles.
La réaction négative des Québécois à l'égard du gouvernement Charest depuis les terribles événements du 26 décembre est l'illustration parfaite du principal problème de Jean Charest: le premier ministre semble incapable de " connecter " avec les Québécois. Il semble froid et détaché alors que ses concitoyens sont bouleversés par la tragédie qui frappe l'Asie du Sud-Est. Vendredi, à sa première sortie publique, il était visiblement irrité que l'on ose poser des questions sur l'aide offerte par son gouvernement.
Toucher les gens, c'est aussi souvent le problème de Paul Martin. Mais on ne pourra lui reprocher, à lui, de ne pas faire beaucoup d'efforts pour corriger le tir. Au début de la crise, la lente et timide réaction de son gouvernement a alimenté un raz-de-marée de critiques d'un océan à l'autre.
Mais depuis une dizaine de jours, Paul Martin est omniprésent. On le voit tous les jours dans une ville différente entouré de membres des communautés touchées par le drame, il multiplie les annonces et les réunions d'urgence, il a modifié en catastrophe l'itinéraire de son voyage en Asie, la semaine prochaine, pour visiter deux pays touchés et il défend avec conviction les mesures prises par son gouvernement. Bref, Paul Martin joue le rôle que l'on attend d'un chef en temps de crise.
Hier, l'aide canadienne est donc passée de 80 millions à 425 millions sur cinq ans (on est loin des ridicules quatre millions d'abord offerts par Ottawa dans les heures suivant les raz-de-marée). Est-ce assez? Devra-t-on encore augmenter notre aide dans les prochaines semaines à 500, à 600, à 700 millions? Comment chiffrer l'inimaginable? Cela n'a pas, après tout, beaucoup d'importance. Dans un an, on ne se souviendra même pas combien les gouvernements auront donné.
On se souviendra, par contre, de la façon dont nos élus ont géré la crise.
Vincent.marissal@lapresse.ca

Le confessionnal
Michel David
Le Devoir mardi 11 janvier 2005
Voici revenu le douloureux moment où un chroniqueur doit reconnaître ses erreurs de la dernière année afin de pouvoir en commettre d'autres au cours des prochains mois. Faute avouée est à moitié pardonnée, paraît-il.
La liste des péchés pouvant être considérés comme véniels serait d'un intérêt assez secondaire. Au fil des semaines, il se glisse toujours quelques erreurs de fait, sans doute regrettables, mais qui sont généralement de peu de conséquence.
Ainsi, dans mon bulletin semestriel de l'opposition, il semblerait que j'aie félicité à tort le député de Borduas, Jean-Pierre Charbonneau, pour avoir orchestré la visite à l'Assemblée nationale du chef James Gabriel et de policiers mohawks, venus témoigner de l'ineptie du ministre de la Sécurité publique, Jacques Chagnon. C'est plutôt sa collègue de Mirabel, Denise Beaudoin, qui en aurait été l'instigatrice.
De la même façon, l'Ordre professionnel des travailleurs sociaux m'a rappelé que c'était lui qui s'était chargé de dénoncer la mollesse initiale du PQ au sujet du projet de loi 57 sur l'aide sociale, alors que j'en avais attribué le mérite aux organismes communautaires. Même en ces matières, il faut rendre à César...
La pratique du métier de chroniqueur comporte nécessairement une part de subjectivité. Sait-on jamais, le ministre de l'Éducation, Pierre Reid, a peut-être quelques admirateurs secrets qui m'auront trouvé un peu sévère à son endroit. Même son collègue des Ressources naturelles, Sam Hamad, en compte au moins un dans la personne de celui qui deviendra, selon toute probabilité, maire de Québec, Marc Bellemare. C'est dire!
Au-delà des divergences d'opinion sur la performance de l'un ou l'autre, il y a certaines appréciations qui, à l'évidence, étaient erronées. Ce sont, bien entendu, les plus mortifiantes à confesser. Mais, puisqu'il le faut...
***
L'an dernier, à pareille date, un ancien collègue journaliste, ardent militant du Bloc québécois, m'avait reproché de ne pas avoir inclus dans mon mea-culpa mes sombres pronostics concernant l'avenir de son parti. Il est vrai qu'à l'automne 2003 je faisais partie de ceux qui prédisaient le pire au Bloc, une fois que Paul Martin aurait enfin réussi à forcer Jean Chrétien à partir.
En réalité, mon erreur est moins d'avoir sous-estimé le Bloc que d'avoir grossièrement surestimé Paul Martin. Soit, M. Chrétien lui avait laissé un héritage très lourd, en particulier le scandale des commandites, mais même ses plus féroces détracteurs n'auraient pu imaginer qu'il le gérerait aussi mal. Et ça continue.
Durant ses longues années aux Finances, le futur premier ministre du Canada avait élevé l'absence de position claire au rang de principe. Il n'est donc pas si étonnant que l'indécision chronique soit aujourd'hui son trait le plus caractéristique.
En revanche, personne ne doutait de sa détermination à ramener le Québec de son plein gré dans le giron canadien. Il fut un temps où même Bernard Landry voyait en lui un deuxième Brian Mulroney, qui pourrait convaincre les Québécois de tenter une nouvelle expérience de «beau risque».
Connaissant parfaitement l'état d'esprit du Canada anglais, Jean Charest n'en demandait pas tant, mais il ne pouvait tout de même pas imaginer que son propre ministre des Finances sortirait d'une conférence sur la péréquation en criant au vampire.
Le premier ministre a promis que la santé serait la grande priorité de son gouvernement, mais il sait très bien qu'aucun gouvernement québécois ne peut faire abstraction de la question nationale. Sauf si personne ne la lui pose.
En septembre 2003, à l'aube d'un automne qui s'annonçait chaud, M. Charest avait déclaré devant le conseil général de son parti: «Le PQ est toujours menotté par son option et il n'est pas près de trouver la clé des menottes.» Les militants libéraux ne devaient donc pas trop s'inquiéter de la houle qui menaçait.
Ma deuxième grande erreur de la dernière année est d'avoir sous-estimé, autant que j'avais surestimé M. Martin, l'extraordinaire capacité du PQ de se «tirer dans le pied». Au moment où le PLQ semblait dans les câbles, les péquistes n'ont rien eu de plus pressé que de recommencer à s'entre-déchirer. Comment ai-je pu croire un seul instant qu'il pourrait en aller autrement? À cet égard, M. Charest a été plus clairvoyant.
***
Pourtant, à moins de renversements imprévisibles ou encore de maladresses, il serait étonnant que 2005 soit l'année des grands chambardements, que ce soit à Ottawa ou au PQ.
Dans ses entrevues de fin d'année, il était assez savoureux d'entendre M. Martin prendre la résolution d'être moins indécis. En tous cas, je l'imagine assez mal faire le pari de nouvelles élections qui, au mieux, risqueraient de consacrer le statu quo. Pour les mêmes raisons, les partis d'opposition n'ont aucune raison de précipiter les choses.
La situation est plus délicate au PQ, dans la mesure où le congrès de juin constitue une échéance incontournable. Il ne fait aucun doute que Bernard Landry souhaite ardemment demeurer chef. Il préférerait au surplus être aimé, mais cela n'est pas indispensable.
Le personnage clé du psychodrame des prochains mois est Gilles Duceppe, qui se retrouve dans une assez curieuse situation, étant à la fois le favori des Québécois pour succéder à M. Landry et son plus indéfectible allié. Inutile de dire qu'il fait l'objet d'une cour assidue. Les couples Landry et Duceppe ont encore passé les vacances des fêtes ensemble dans une station balnéaire BCBG de la République dominicaine.
Le scénario qui se dessine semble être le suivant. M. Landry se présentera au congrès de juin fort de l'appui du chef du Bloc. S'il juge son vote de confiance insuffisant, il fera tout ce qui est en son pouvoir pour que M. Duceppe lui succède, quitte à compromettre les chances du Bloc aux prochaines élections fédérales. Avis à François Legault. Remarquez, les choses pourraient se passer tout autrement, à Ottawa ou au PQ. Rendez-vous au confessionnal dans un an.
mdavid@ledevoir.com

Gilles Duceppe menace de faire tomber le gouvernement libéral minoritaire
PC mardi 11 janvier 2005
WINNIPEG (PC) - Le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, a amorcé lundi sa troisième tournée pancanadienne en menaçant de faire tomber le gouvernement libéral minoritaire si celui-ci omet de s'attaquer à certains dossiers clés.
Devant le Canadian Club de Winnipeg, M. Duceppe a promis que le Bloc votera contre le budget fédéral si les libéraux refusent de s'attaquer aux questions telles que le déséquilibre fiscal, l'utilisation des surplus de la caisse d'assurance-emploi ou l'aide internationale, et si le budget prévoit une grosse enveloppe pour le projet américain de bouclier antimissiles.
M. Duceppe a toutefois précisé qu'il lui faudrait davantage qu'un seul sujet de discorde pour forcer la tenue d'élections, et qu'il était prêt à faire des compromis, mais que le premier ministre Paul Martin devait l'être également.
Le chef bloquiste a ajouté que son parti presse le gouvernement d'augmenter les prestations d'assurance-emploi, d'allouer davantage d'argent à l'aide internationale et de résoudre le déséquilibre fiscal.
Faisant appel à la solidarité interprovinciale, M. Duceppe a souligné que la volonté d'obtenir plus d'argent d'Ottawa est l'un des nombreux objectifs que Québec partage avec le Manitoba. Le déséquilibre fiscal affecte la capacité du Québec et des autres provinces d'investir dans des domaines cruciaux pour l'avenir, a-t-il dit.
M. Duceppe considère sa tournée, qui l'amènera dans les provinces de l'Ouest pendant la première semaine, puis dans les provinces atlantiques la deuxième semaine, comme une tentative d'aller à la rencontre de "nos amis du Canada". Il a tenu à dire que son désir d'indépendance pour le Québec n'est nullement basé sur un rejet du Canada ou des Canadiens.
Il a reçu un accueil poli de son auditoire, qu'il n'a apparemment pas convaincu des mérites de la souveraineté du Québec. "Il n'y a pas de Canada sans le Québec", a commenté un des participants.
De passage, le même jour, au Collège universitaire de Saint-Boniface, le chef bloquiste a réitéré l'engagement de son parti à appuyer les communautés francophones et acadiennes.
Il a rappelé que son parti a exhorté le gouvernement fédéral à reconnaître la situation toute particulière dans laquelle se trouvent les francophones en milieu minoritaire au pays et à prendre les mesures urgentes qui s'imposent pour contrer l'assimilation et favoriser l'épanouissement des communautés francophones.

Gilles Duceppe menace de voter contre le budget
SRC mardi 11 janvier 2005
Le chef du Bloc québécois a entamé sa troisième tournée pancanadienne, lundi, en exhortant le premier ministre Paul Martin à régler la question du déséquilibre fiscal, s'il veut éviter de nouvelles élections.
De passage au Canadian Club de Winnipeg, Gilles Duceppe a cependant dit être prêt à faire des compromis sur l'ensemble du prochain budget fédéral.
Le chef bloquiste a placé au premier rang de ses préoccupations le règlement du déséquilibre fiscal, l'utilisation des surplus de la caisse d'assurance-emploi et l'augmentation de l'aide internationale. Il a aussi affirmé surveiller l'enveloppe qui sera allouée au projet américain de bouclier antimissiles.
Un vote du Bloc québécois contre le budget fédéral pourrait renverser l'actuel gouvernement minoritaire de Paul Martin et provoquer la tenue de nouvelles élections.
Pour une solidarité interprovinciale
Sur la question du déséquilibre fiscal, Gilles Duceppe a appelé à davantage de solidarité entre les provinces.
Selon lui, la volonté d'obtenir plus d'argent d'Ottawa est l'un des nombreux objectifs que Québec partage avec le Manitoba.
Il estime que le déséquilibre fiscal affecte la capacité du Québec et des autres provinces à investir dans des domaines cruciaux pour l'avenir.
« Aller à la rencontre des Canadiens »
Le chef du Bloc québécois a tenu à affirmer devant son auditoire de Winnipeg que son désir d'indépendance pour le Québec n'était nullement basé sur un rejet du Canada ou des Canadiens.
C'est un thème qu'il devrait d'ailleurs aborder tout au long de sa tournée pancandienne, qui le mènera dans les provinces atlantiques la semaine prochaine.
Au Collège universitaire de Saint-Boniface, il a réitéré l'engagement de son parti à appuyer les communautés francophones et acadiennes du Canada. Il a rappelé que les députés bloquistes ont exhorté le gouvernement fédéral à reconnaître la situation particulière dans laquelle se trouvent les francophones en milieu minoritaire au pays, et à prendre des mesures urgentes pour contrer leur assimilation.

Charest: l'utopie avant le réalisme politique
Jacques Brassard
Le Quotidien mercredi 12 janvier 2005
L'humeur du temps - Le 8 novembre dernier, le Premier ministre Jean Charest prononçait une allocution à l'occasion du 40e anniversaire de l'ouverture du Centre des Arts de la Confédération. Nous pourrions appeler ce texte le "Discours de Charlottetown".
Disons-le franchement: si j'étais fédéraliste, je considérerais cette plaidoirie en faveur d'un véritable fédéralisme au Canada comme l'expression exemplaire, en des termes compréhensibles pour le commun des mortels, de la conception du Canada des fédéralistes québécois.
Pourtant, ce discours est passé pratiquement inaperçu; il a donné lieu à une couverture médiatique plutôt quelconque. Considérons-le malgré tout comme le parfait petit manuel revu et corrigé de la doctrine fédéraliste contemporaine.
Je ne résiste pas à l'envie de vous en citer des extraits. "Qu'est-ce qu'une fédération? demande l'orateur, et il donne la réponse comme dans le Petit Catéchisme de notre enfance: "Une fédération, c'est une association de deux ordres de gouvernement qui sont chacun souverains dans leurs champs de compétence (...) Les champs de compétence de ces ordres de gouvernement sont définis par la Constitution." Excellente définition, mais définition d'un fédéralisme idéal.
"Je suis venu vous dire aujourd'hui, poursuit Jean Charest, qu'il est nécessaire que la Canada renoue avec l'esprit du fédéralisme et se détourne de ses tentations centralisatrices." Il convient de bien décoder cette phrase. Le Canada a laissé tomber l'"esprit du fédéralisme" puisqu'il doit "renouer" avec lui. Il doit aussi ignorer les "tentations centralisatrices", ce qui laisse entendre qu'il n'y a pas encore succombé. Vous notez l'incohérence. Là, manifestement, le Premier ministre n'a pas la force de regarder l'Histoire en face. Car, voyez-vous, il y a bien longtemps qu'au Canada la centralisation n'a plus la forme d'une tentation, il y a bien longtemps qu'elle est une réalité indéniable, indiscutable, flagrante.
Ingérences
La liste des ingérences et des empiétements du fédéral dans les champs de compétence des provinces est fort longue et bien connue. Mais en l'ignorant, en en restant aux "tentations centralisatrices", Jean Charest évite de plonger dans la désespérance les fédéralistes québécois puisqu'il se trouve ainsi à occulter la nature irréformable du fédéralisme canadien.
En glissant sous le tapis la dynamique centralisatrice du régime fédéral, Jean Charest peut se permettre de gloser sur les cinq grands principes du fédéralisme: le respect, la flexibilité, la règle de droit, l'équilibre et la coopération. C'est vraiment très édifiant, mais il y a juste un petit problème: tous ces beaux principes ont été, depuis au moins un siècle, soit brutalement, soit avec élégance, jetés dans la poubelle de l'Histoire par l'État central. La Réalité a depuis fort longtemps anéanti l'Idéal.
Jean Charest revient toutefois sur terre pour traiter du déséquilibre fiscal, ce cancer qui ronge de l'intérieur le fédéralisme canadien. D'ici 10 ans, rappelle-t-il, les surplus fédéraux totaliseront 166 milliards $. "Le gouvernement fédéral, nous dit-il, a des revenus supérieurs à ses besoins, alors que les provinces et les territoires, dont plusieurs sont déjà en déficit, ont des besoins supérieurs à leurs revenus. Il y a un déséquilibre entre les revenus et les responsabilités de chacun." Lumineuse définition du déséquilibre fiscal. En termes simples et clairs... "Le pouvoir de dépenser du gouvernement fédéral, poursuit le Premier ministre, est devenu, à la faveur du déséquilibre fiscal, un pouvoir d'intrusion dans les champs de compétence des provinces." Bel éclair de lucidité!
Utopie
Tout le reste du discours consiste à faire accroire (et à se faire accroire) que le fédéralisme peut être "dynamisé dans son essence" en lui inoculant les cinq principes précités. Un projet tellement utopique qu'il est voué à l'échec avant même sa naissance. Comme ce fut le cas de l'Accord du Lac Meech, proposition pourtant fort modeste mais qui avait le défaut congénital de contrecarrer quelque peu le processus de construction ("nation building") d'un vrai gouvernement national "canadian".
Il y a vraiment quelque chose de pathétique à voir les fédéralistes québécois camoufler sous les fleurs de rhétorique le caractère inéluctablement irréformable du fédéralisme canadien. Le Discours de Charlottetown est une de ces fleurs... artificielles.

L'essence du fédéralisme
Josée Boileau
Le Devoir mercredi 12 janvier 2005
Les experts l'avaient prédit et la journée d'hier en Cour suprême le laisse voir: le fédéralisme n'est pas près de s'extirper du carcan centralisateur qui prévaut depuis des lustres dans ce pays.
Officiellement, la responsabilité des congés parentaux est en jeu: relèvent-ils de la Loi sur l'assurance emploi, donc de la compétence du gouvernement fédéral? Dans les faits, la question ne se posera bientôt plus puisque le nouveau, et tant souhaité, programme québécois de congé parental sera annoncé sous peu grâce à une entente administrative conclue avec Ottawa.
On croira donc que la Cour suprême se retrouve devant un problème théorique. Au contraire, il lui reste à se pencher sur l'essentiel: le partage des compétences bien délimité dans notre Constitution, mais qu'Ottawa a bousculé sans vergogne depuis maintenant des décennies.
L'an dernier, la Cour d'appel du Québec avait unanimement, et de façon limpide, tranché en affirmant que les congés parentaux n'avaient rien à voir avec le chômage - responsabilité fédérale - mais relevaient d'une politique sociale - de compétence provinciale. Se réconciliaient là le bon sens (seule une vision administrative peut confondre chômage et maternité), la façon dont les autres sociétés traitent les congés propres aux parents (seul le Canada les assimile à la protection de ceux qui perdent leur emploi) et l'histoire.
C'est en effet pour faire face à la grande crise des années 30 que l'assurance-chômage a été mise en place au Canada, et les provinces n'ont accepté de modifier la Constitution pour en confier la responsabilité au fédéral qu'à la condition expresse que cette exception soit strictement balisée. Ottawa a par la suite profité des lacunes des programmes provinciaux pour étendre ses pouvoirs en matière sociale via l'assurance emploi, en violation flagrante de la Constitution. Même Stéphane Dion a admis, l'an dernier, qu'on était là «en terrain glissant sur le plan constitutionnel» et il ne se montrait pas surpris de la décision de la Cour d'appel.
Néanmoins, quand la violation dure depuis des années et déborde sur différents domaines et que toute l'architecture gouvernementale canadienne en dépend, l'espoir que la Cour suprême la reconnaisse semble bien ténu. Notre Constitution n'est-elle pas un «arbre vivant», qui évolue au fil du temps, rappelait encore récemment la Cour dans l'affaire des mariages gais? C'est aussi l'argument invoqué par le fédéral dans son mémoire sur les congés parentaux. Et quand les temps changent, c'est à Ottawa de rester dans le vent!
D'autant que le fédéral a un atout - le pouvoir de dépenser - et des alliés qui tiennent, eux, à sa présence. Il n'y a que le Québec pour toujours en remettre: tout libéral soit-il, le gouvernement Charest n'a-t-il pas annoncé, à la mi-décembre, qu'il contestera devant la Cour d'appel de récentes intrusions du fédéral dans le domaine de la procréation assistée?
Pas étonnant, donc, que les juges aient joué sur les mots et les concepts, hier, face à la position du Québec. Celui-ci défend un fédéralisme qui, dans les faits, n'existe pas. Ce ne sont pas des conclusions juridiques mais bien politiques qu'il faudrait tirer d'un tel état des lieux.

Plus ou... moins d'État?
Jean-François Parent
Commerce, n° Vol: 106 No: 2 Février 2005
Alors que le Québec se demande comment réduire l'État afin de favoriser la croissance économique, le monde fourmille d'exemples de ce qu'il faut faire et... ne pas faire. Où se trouve le juste milieu?
Franklin Delano Roosevelt a ébauché son "New Deal" en s'inspirant des thèses des économistes d'allégeance keynesienne, qui s'opposaient mordicus à la privatisation et à la déréglementation, exigeant plutôt la sécurité sociale. Quelques décennies plus tard, les économistes néolibéraux des années 1980 ont défendu bec et ongles la main invisible du marché, porteuse des solutions à tous les problèmes. Autres temps, autres moeurs... Alors que la gauche provoquait une crise des finances publiques, la droite instillait le ferment de la révolte en augmentant les inégalités économiques.
Dans l'actuel débat sur les mérites d'une réduction de l'État au Québec, le discours est monté d'un cran. Le libéralisme a ses vertus, comme l'interventionnisme. Dans un récent bilan des politiques de subventions revues et corrigées par le gouvernement Charest (Revue Commerce, décembre 2004, page 29), les porte-parole du patronat, des syndicats et du monde académique s'entendaient sur une chose: la libéralisation. C'est bien, mais encore faut-il que celle-ci fasse partie d'un plan d'ensemble accompagné de mesures de soutien ciblées de la part de l'État.
Cette voie mitoyenne est également observée ailleurs dans le monde par Simeon Djankov, économiste et directeur de la recherche à la Banque mondiale. "Le discours est de plus en plus sophistiqué, observe le chercheur. Plutôt que d'argumenter sur les vertus de telle ou telle approche, le débat porte maintenant sur les meilleurs outils dont les gouvernements disposent pour assurer la croissance économique." Alors que les subventions à l'entreprise sont anti-concurrentielles, un cadre de réglementation fort permet aux économies nationales de tirer leur épingle du jeu. "Les pays ayant la meilleure croissance sont ceux qui conjuguent politiques publiques et laissez-faire économique."
Souvent citée pour l'ampleur de ses réformes économiques, l'Amérique latine est un bon exemple de ce qui fonctionne - et de ce qui mène au désastre. Se relevant des crises financières des années 2000, pendant lesquelles la dévaluation des monnaies a failli mener le pays au bord du gouffre, les économies du continent connaissent une croissance de presque 5% du produit intérieur brut (PIB) cette année. Mais les quatre pays les plus performants au sud des États-Unis, le Chili, l'Argentine, le Brésil et le Mexique, ont tous connu leur part de problème à la suite de la libéralisation, et ceux qui s'en sortent sont ceux qui arrivent à associer interventionnisme et laissez-faire.
On dit du Brésil qu'il est le pays de l'avenir. "Mais beaucoup se demandent quand on pourra enfin voir cet avenir", lance en boutade Martin Coiteux, économiste à HEC Montréal et spécialiste de l'Amérique latine. Les mesures de privatisation et de réductions des dépenses de l'une des plus grandes démocraties du monde (près de 200 millions d'habitants) durent depuis les années 1990 et ont permis l'essor du géant de l'aviation Embraer... de même que l'agrandissement du fossé des inégalités. Privatisé en 1985, le constructeur d'aéronefs, soutenu par l'État, qui subventionne ses ventes, aura permis le développement d'écoles d'ingénierie d'envergure mondiale et est le premier exportateur brésilien. Dans le secteur de l'aérospatiale, les salaires ont augmenté de plus de 30 % depuis cinq ans. Un bon exemple de soutien à un secteur industriel. "Encore aurait-il fallu que cela fasse partie d'une stratégie globale de croissance économique", nuance Osvaldo Sunkel, directeur du Centre d'analyse de politique publique à l'Université du Chili.
Amorçant le virage en 1994, le Brésil s'ouvre aux capitaux et aux marchés internationaux, notamment en réduisant ses barrières tarifaires et en offrant des taux d'intérêt avoisinant les 25 %. Le gouvernement comprime aussi ses dépenses et ramène l'inflation sous les deux chiffres: elle était de 50 % au début des années 1990. Les exportations ont bondi, mais les importations et le déficit commercial également. Les marchandises étrangères sont hors de prix, et l'épargne est difficile. "Cela a fait en sorte que la croissance économique était basée sur la consommation, et non sur la consolidation", poursuit Osvaldo Sunkel. Au final, en 2002, le Brésil doit emprunter 50 milliards de dollars du Fonds monétaire international, et sa dette atteint maintenant 56% du PIB. L'écart entre les revenus de la classe moyenne et ceux des pauvres a augmenté de 18%, tandis que plus de la moitié de la population active travaille au noir.
En Argentine, le scénario s'avère encore plus catastrophique. L'arrivée de Carlos Menem au pouvoir en 1990 marque la fin de l'isolationnisme des dernières décennies. Les sociétés d'État perdent de l'argent, et l'inflation est hors de contrôle. Le gouvernement se lance alors sur la voie du libéralisme et entame un virage à 180 degrés. L'Argentine adopte la parité avec le dollar, ouvre son marché et privatise au maximum. L'inflation est jugulée, les capitaux affluent, et la croissance annuelle est presque de 6 % en moyenne jusqu'en 1998. Puis, dans les mois qui suivent, le prix des exportations chute, le Brésil, son plus grand partenaire commercial, dévalue sa monnaie, et le dollar, toujours plus fort, exige de fortes réserves de liquidités pour soutenir le peso. Une crise déflationniste s'ensuit, et en 2001, quand le pays, à court de liquidités, cesse de rembourser sa dette, la crise survient.
Premier problème : "En Argentine, on a voulu privatiser pour échanger un actif contre de l'argent frais, qui n'a pas été réinvesti au pays", selon Martin Coiteux, de HEC Montréal. Habituellement, on privatise parce que le privé peut offrir un service concurrentiel, ce qui n'a pas été le cas au pays du tango. Dans la grande vague de privatisations des années 1990, on a fait l'erreur de dépenser l'argent encaissé sans remplacer l'actif perdu. "De plus, l'argent a été dépensé dans des augmentations de salaire plutôt que dans les services comme l'éducation ou la santé", poursuit le professeur d'économie. L'État n'a donc pas joué son rôle. Le deuxième problème aura été de fonder la croissance sur les investissements. Les multinationales qui ont investi ont injecté beaucoup d'argent, mais elles ont exigé un rendement de l'investissement rapide. "Les profits ont pris le chemin de l'Europe ou des États-Unis, ce qui fait que rien n'est resté en Argentine", relate Christian Deblock, de l'École des sciences de la gestion de l'UQAM. Quand l'Argentine s'est retrouvée à court de liquidités, l'absence de réinvestissements a fait en sorte que le pays n'avait plus rien pour assurer sa croissance, qui a été négative de 1999 à 2003.
Pourtant, le constat imposé par ces scénarios n'est pas que la libéralisation ne fonctionne pas. "En fait, ces pays ont commis l'erreur de ne pas encadrer leurs réformes économiques en redéfinissant leur rôle", soutient Christian Deblock. Ce dernier estime que les pays qui s'en sortent le mieux sur le plan de la croissance économique ont conservé certains outils d'intervention. Le Chili, qui a également privatisé et libéralisé son marché, est l'exemple le plus cité. "Lors d'une privatisation, il faut que l'épargne locale soit capable de soutenir le rachat des services publics. Sinon, ce sont souvent les entreprises étrangères qui mettent la main sur les sociétés d'État", constate Martin Coiteux. L'astuce chilienne aura été de conserver une participation dans les services publics privatisés, ce qui maintient ainsi une part des bénéfices au pays. L'autre atout, c'est d'avoir eu des politiques économiques cohérentes depuis la fin de la dictature, en 1989, notamment en misant sur les exportations.
Il reste qu'en favorisant l'exportation des ressources naturelles, et en subventionnant des secteurs entiers comme la foresterie, l'impact n'a pas été aussi bon qu'il aurait pu l'être. "L'emploi a stagné, les investissements étrangers n'ont pas été au rendez-vous, et la productivité a diminué!" signale Osvaldo Sunkel, de l'Université du Chili. Ce à quoi Martin Coiteux rétorque que le Chili a connu une croissance annuelle moyenne de 4,5 % jusqu'en 1999, l'année de la récession. Depuis, la croissance est à nouveau au rendez-vous, oscillant entre 3 et 6 % par an. Osvaldo Sunkel poursuit : "Malgré tout ce qu'on en dit, la libéralisation chilienne a eu lieu dans un contexte de contrôle étatique; on a favorisé certains secteurs et mis en place des politiques de soutien à l'emploi et à la productivité." Ainsi coule le mythe du libéralisme chilien...
En Occident, le success story est issu des Îles britanniques. Le "tigre celtique", comme on surnomme l'Irlande, a en effet connu une croissance annuelle de 6% dans la dernière décennie. À la fin des années 1980, le gouvernement s'attaque à une dette qui compte pour 112 % du PIB. Il réduit ses dépenses, courtise les investisseurs étrangers et déréglemente. Ses impôts sont plus faibles qu'en Europe et, surtout, les entreprises américaines qui lorgnent le marché commun européen aiment bien le fait qu'on y parle anglais. "Ce qu'on ne mentionne jamais, c'est que les subventions de l'UE ont permis à l'Irlande de soutenir ses baisses d'impôt et la réduction de ses dépenses. De plus, le pays a pu compter sur des facteurs externes", nuance Christian Deblock. Cet argumentaire est repris dans les rapports de l'Economist Intelligence Unit, publiés par le célèbre magazine britannique. On peut y lire que plusieurs des facteurs qui ont mené au "miracle" irlandais sont surtout dus au hasard. L'explosion démographique, les bas taux d'intérêt causés par l'adoption de l'euro et les subventions européennes sont terminés maintenant que l'Irlande est l'un des plus riches pays du vieux continent. The Economist remarque au passage que rien n'a été fait pour améliorer la productivité ni pour maintenir des services publics de qualité.
Mais comment arriver à ce savant mélange d'interventionnisme et de libéralisme, dont les économistes s'entendent maintenant pour dire qu'il est nécessaire? Il y aurait, entre autres, "le contrôle sur l'épargne", disent Martin Coiteux et Christian Deblock. Ce dernier appuie ses dires par l'exemple de l'Asie, continent où les pays ont connu une croissance annuelle de 10% au cours des dernières années. "Ces pays contrôlent une bonne partie du secteur financier, et ils se servent de ce contrôle pour réinvestir dans l'économie." Par ailleurs, on y pratique le protectionnisme, on mise sur les exportations et surtout, on met l'accent sur l'augmentation de la productivité.
Cependant, il y a plus. Dans son recensement annuel des facteurs de croissance économique, la Banque mondiale soutient que l'environnement de la réglementation est crucial pour la réussite. "Au Mozambique, malgré les faibles coûts de la main-d'oeuvre, il faut tout de même 153 jours pour démarrer une entreprise, par rapport à deux à Toronto", ajoute Simeon Djankov, de la Banque mondiale. Dans son rapport intitulé "Pratique des affaires 2005", le chercheur fait remarquer que les pays qui croissent sont ceux qui garantissent la règle de droit pour l'environnement entrepreneurial; les pays comme le Guatémala, où quatre années sont nécessaires pour récupérer une créance, sont ceux qui inhibent le plus la croissance économique. L'économiste fait valoir qu'un allègement de la réglementation permet à l'État d'investir dans ses programmes sociaux. La Suède, par exemple, consacre 8% du budget de l'État à appliquer sa réglementation des affaires. "Et s'il y a un pays reconnu pour ses programmes sociaux, c'est précisément celui-là" remarque Simeon Djankov. D'ailleurs, la Suède a un taux d'imposition unique. À l'opposé, le Royaume-Uni, même après le thatchérisme, consacre plus de 11 % de son budget à l'application de la réglementation.
"En fait, la question n'est pas de savoir s'il faut faire plus ou moins, mais plutôt de revoir le rôle de l'État", poursuit Simeon Djankov. Partout dans le monde, cette réflexion a cours. Le Québec, où les libéraux de Jean Charest se proposent de revoir le "modèle québécois", n'y échappe pas. "Alors que depuis une décennie, la majorité des États revoient leur rôle de soutien à la croissance économique, il aura fallu attendre les élections de 2003 pour que le Québec s'y mette", signale Martin Coiteux. Pourtant, la réflexion amorcée par l'intelligentsia économique n'est pas neuve. Cela fait des années que les acteurs industriels québécois proposent l'abandon de la taxe sur le capital, des allègements de la réglementation, la fin de la politique de subvention des "Cités" et une fiscalité concurrentielle.
"Il y a une corrélation entre la taille de l'État et la croissance économique", affirme Germain Belzile, de l'Institut d'économie appliquée de HEC Montréal. Cet économiste fait valoir que les pays performants sont ceux qui n'ont pas de politique industrielle... Cela ne veut pas dire pour autant qu'il faut jeter le bébé avec l'eau du bain. L'État providence aura tout de même permis de réduire certains écarts entre l'Alberta et l'Ontario, comme le PIB réel par habitant ou le revenu disponible. Si on met fin à une politique industrielle en cessant de subventionner des "pôles d'excellence" sans pour autant augmenter la productivité, le résultat s'annule. La formation des employés, des politiques qui misent sur l'innovation, et la flexibilité sont des facteurs de productivité qui font cruellement défaut au Québec. En outre, l'investissement en capital y est plus bas qu'en Alberta et en Ontario, par exemple. Les taxes et la réglementation sont pointées du doigt. Et la réduction des dépenses gouvernementales doit être accompagnée d'une baisse des impôts.
"Il y a consensus sur ce que le politique doit faire et ne pas faire", conclut Germain Belzile. La formation, les infrastructures, la fiscalité, les règles de propriété, les investissements, la productivité, la recherche et développement, et les programmes sociaux sont quelques-uns des champs d'intervention nécessaires. Pour le reste, il faut un peu de courage politique et, surtout, l'humilité de reconnaître que le "modèle québécois" n'est plus de son temps.
Argentine
Quand? 1990
Quoi? Libéralisation; parité avec le dollar américain ; privatisation.
Le pour: diminution de l'inflation; afflux de capitaux étrangers; croissance de 6% jusqu'en 1998.
Le contre: chute du prix des exportations après 1998; dévaluation de la monnaie; les profits filent à l'étranger ; crise déflationniste et de liquidités.
Brésil
Quand? 1994
Quoi? Privatisation; réduction des dépenses; ouverture aux capitaux et aux marchés étrangers; réduction des barrières tarifaires; taux d'intérêt de 25%.
Le pour: diminution de l'inflation; augmentation des exportations.
Le contre: augmentation des importations et du déficit commercial; dette à 56% du PIB; écart classe moyenne-pauvres qui augmente de 18%.
Chili
Quand? 1989
Quoi? Privatisationen conservant une participation; ouverture du marché; exportations.
Le pour: croissance annuelle de 4,5% jusqu'en 1999, et de 3 à 6% par an depuis.
Le contre: stagnation de l'emploi; insuffisance des investissements étrangers et de la productivité.
Irlande
Quand? Fin des années 1980
Quoi? Réduction des dépenses; déréglementation; investissements étrangers; impôts faibles.
Le pour: croissance annuelle de 6%.
Le contre: productivité inchangée; pas d'investissements dans les services publics.

Une minorité durable à Ottawa :
Une revanche Charest-Landry à Québec
Michel Vastel
Le Soleil mercredi 19 janvier 2005
Cela n'arrivera peut-être pas cette année, mais, d'ici à fin du printemps, nous aurons la confirmation que le prochain gouvernement fédéral sera libéral minoritaire. Il le sera peut-être même pendant une décennie. Et, à Québec, l'éventualité d'un match revanche entre Bernard Landry et Jean Charest sera acquise. Telles sont du moins mes prévisions pour l'année 2005.
On peut d'ores et déjà dire que le chef du Parti libéral du Canada est en plus mauvaise posture aujourd'hui qu'il y a un an :
- Il a gouverné et il a déçu : la proportion de Canadiens qui pensent qu'il ferait un bon premier ministre a diminué de moitié !
- La crise de confiance dans le Parti libéral, provoquée par le scandale des commandites, ne se résorbe pas : la Commission Gomery va l'alimenter pendant cinq autres mois.
- Le mécontentement des régions, suscité par 11 années de pouvoir libéral, ne diminue pas, au contraire. Le Québec n'est plus seul mécontent de la fédération : l'Alberta se sent toujours aussi aliénée, Terre-Neuve et la Nouvelle-Écosse se sentent lésées dans le partage des revenus de l'exploitation des ressources du large des côtes. Et la grogne gagne l'Ontario rural et religieux.
Alors, où le Parti libéral du Canada pourrait-il réaliser des gains ?
La date des élections devient secondaire. Ce qu'il faut se demander, c'est si nous ne sommes pas revenus, comme à la fin des années 50, à une période de gouvernements minoritaires successifs : il y en eut quatre en 10 ans : le chef conservateur, John Diefenbaker, dut diriger deux gouvernements minoritaires en 1957 et en 1962. Le chef libéral, Lester Pearson, ne put jamais obtenir une majorité aux Communes, ni en 1963 ni en 1965.
Dans les années 50 et 60, les électeurs voulaient du changement, d'autant plus que celui-ci survenait aux États-Unis et en Europe. Mais aucun des chefs de l'époque - John Diefenbaker, Robert Stanfield, Lester Pearson - n'avait le charisme ou la vision pour séduire une nette majorité d'électeurs. Il fallut l'arrivée de Pierre Trudeau, puis de Brian Mulroney, pour amener la stabilité politique à Ottawa.
Aujourd'hui, les Canadiens ont le choix entre un "Pearson" - Paul Martin - , et un "Clark" - Stephen Harper. Si seulement un Canadien sur trois voit en Paul Martin un "bon premier ministre", dans le cas du chef conservateur, la proportion est tombée à 16 %.
En mars cependant, le Parti conservateur tient son congrès à Montréal. C'est un parti sans constitution et sans statut : tout est donc possible. Harper a réussi à unifier son parti. Il contrôle même plutôt bien son groupe parlementaire. Mais les conservateurs sont tellement fatigués des libéraux, et impatients de les remplacer au pouvoir, que la grogne contre le chef est forte. En somme, tout peut arriver en mars, même le départ de Harper.
Au Québec, l'électorat ne bouge pas. La polarisation entre libéraux et bloquistes est toujours là. Malgré des efforts louables, ni le PC ni le NPD n'arrivent à susciter de l'intérêt. Cette polarisation joue, pour l'instant, c'est-à-dire jusqu'à l'apparition d'un Trudeau ou d'un Mulroney, en faveur du Bloc. L'arrivée d'un chef conservateur charismatique pourrait changer la donne, mais pas suffisamment pour éviter la réélection d'un gouvernement minoritaire à Ottawa.
***
L'an dernier, Bernard Landry était "en mode attente jusqu'en 2005". On peut dire aujourd'hui qu'il le sera "jusqu'aux prochaines élections provinciales."
Il y a deux mois, Bernard Landry aurait pu se contenter d'un vote de confiance de 50 à 55 % puisque Pauline Marois et François Legault voulaient transformer le congrès national du PQ en congrès au leadership. Il n'y avait plus de vote de confiance, mais un vote pour déterminer le meilleur des trois "candidats".
Mais Pauline Marois n'a pas les appuis qu'elle escomptait, et François Legault ne semble pas avoir réussi à faire élire un nombre suffisant de délégués pour contester ouvertement le leadership de Bernard Landry. À l'intérieur même du clan Legault, certains pensent que leur poulain ferait mieux d'en "passer une", c'est-à-dire de laisser Charest obtenir son traditionnel second mandat plutôt que de se brûler dans une élection-suicide. Quant à Gilles Duceppe, il a connu, lui aussi, des temps difficiles. Avant que n'éclate l'affaire des commandites, certains ne donnaient pas cher de sa peau. Bernard Landry l'a toujours soutenu et le chef du Bloc renvoie aujourd'hui l'ascenseur...
Puisqu'il n'y a plus de crise ouverte au PQ, les délégués vont refuser de se lancer dans une course au leadership. Ils se demanderont plutôt : y a-t-il quelqu'un de capable de faire mieux que Landry ? Les sondages internes du Parti québécois suggèrent que Bernard Landry obtiendra un résultat au moins égal à celui de Lucien Bouchard - 76 % - et sa cote de popularité pourrait même atteindre 80 ou 85 %.
Cela ne veut pas dire que Jean Charest ne soit pas menacé. Voici pourquoi...
- Ses ennemis sont à Ottawa plutôt qu'à Québec, comme il arrive souvent pour des gouvernements fédéralistes. Tous les gains de popularité que Jean Charest a pu faire l'an dernier, grâce à ses succès sur la scène fédérale-provinciale, ont été perdus.
- Il y a beaucoup de tensions au Conseil des ministres. Les hommes forts que sont Yves Séguin, Philippe Couillard ou Benoît Pelletier se disent de plus en plus agacés de voir des "cégépiens" du bureau du premier ministre - issus du Parti progressiste-conservateur avec ça ! - venir leur dire quoi faire dans leurs propres ministères.
- Et ce gouvernement a l'art de se mettre les pieds dans les plats. L'aide aux victimes des raz-de-marée en Asie, l'affaire des écoles privées juives, relèvent de l'improvisation. Ce sont autant de crises très mal gérées.
Enfin, on en parle très peu mais il reste toujours l'inconnue que représente Mario Dumont. Lui aussi aura des décisions difficiles à prendre en 2005 : restera, restera pas ? Cela pourrait vouloir dire une élection générale à deux partis plutôt qu'à trois. Cela aussi changerait la donne politique au Québec.
Mvastel@lesoleil.Com

Les coffres d'Alliance Québec sont à sec
Tristan Péloquin
La Presse mardi 25 janvier 2005
Un ex-employé affirme n'avoir pas été payé durant six mois
Les choses semblent aller de mal en pis pour le lobby anglophone Alliance Québec. Après avoir reçu 1,2 million de dollars en financement gouvernemental depuis trois ans, l'organisme ne parvient plus, depuis plusieurs semaines, à payer ses employés.
Selon ce qu'a appris La Presse, au moins deux plaintes de nature pécuniaire ont été déposées à la Commission des normes du travail par des employés depuis le mois de septembre. Un des deux plaignants, Joseph Nancoo, qui a occupé les fonctions de recherchiste pour l'organisme de février 2002 à octobre 2004, affirme n'avoir reçu aucun salaire pendant les six derniers mois où il a travaillé pour Alliance Québec.
Cette allégation de retard considérable dans le paiement des salaires n'a toutefois pas empêché le ministère du Patrimoine canadien de verser, le 16 novembre, la somme de 20 000 $ à l'organisme pour la poursuite de ses activités. Une porte-parole du Ministère, Véronique Raymond, a affirmé qu'au moment du versement, aucune information concernant des salaires non payés n'était parvenue aux oreilles des fonctionnaires.
Selon différentes sources au sein de l'organisation, aussitôt versée, cette somme de 20 000 $ a été saisie par la banque avec qui Alliance Québec fait affaire, puisque son compte affichait un découvert de 45 000 $.
Fonds saisis par la banque?
En entrevue avec La Presse hier, le président d'Alliance Québec, Darryl Gray, a reconnu que les coffres de l'organisme sont actuellement complètement à sec. Mais il s'est empressé de démentir l'information selon laquelle le dernier versement de Patrimoine Canada aurait été saisi par la banque pour couvrir le manque à gagner. " Notre compte a été gelé il y a environ deux mois parce que notre banque effectuait certaines vérifications. Ca n'a duré que quelques jours ", a soutenu M. Gray.
Joint aux bureaux d'Alliance Québec, l'ancien directeur exécutif du groupe de pression, Sam Ephraim, qui agit aujourd'hui à titre de consultant stratégique pour l'organisme, a cependant reconnu que plusieurs chèques ont été retournés au cours des derniers jours pour cause de manque de fonds. " C'est une technicalité, a-t-il affirmé. Le compte en banque était à découvert. Donc lorsque le chèque de Patrimoine Canada a été déposé dans le compte, il a été absorbé pour couvrir le découvert. "
Le problème est-il réglé? " Non, le problème n'est toujours pas réglé ", a reconnu M. Ephraim, qui a lui-même vu un de ses propres chèques de paye refusé par sa banque.
Un déficit d'au moins 100 000 $
En plus de ces problèmes de liquidités à court terme, Alliance Québec affiche actuellement un déficit de 100 000 $, a admis hier Darryl Gray en entrevue à La Presse. " Cette situation découle directement du fait que Patrimoine Canada a fait passer notre financement de 600 000 à 200 000 $ par année. Nous sommes actuellement en négociation avec des hauts dirigeants du bureau de Mme (la ministre Liza) Frulla pour obtenir d'avantage de financement ", a-t-il soutenu.
Une explication qui ne satisfait toutefois pas l'ex-employé Joseph Nancoo. " Au cours des trois dernières années, Alliance Québec a reçu plus de 1,2 million du gouvernement fédéral. Où est allé tout cet argent? Impossible de le savoir. Tout est nébuleux au sein d'Alliance Québec. Même les membres du Conseil des directeurs (l'instance administrative élargie de l'organisme) ne parviennent pas à obtenir quelque information que ce soit ", a déploré M. Nancoo.
Les responsables du bureau de la ministre Liza Frulla n'ont pas rappelé La Presse hier.
Selon l'entente qui lie Patrimoine Canada à Alliance Québec, l'organisme devait recevoir un second versement au début du mois de janvier, mais celui-ci n'a pas encore été versé puisque certains rapports réclamés par le Ministère n'ont pas été fournis à temps.
L'année dernière, après une vérification menée à la demande du Ministère par la firme Hallux, l'allocation annuelle versée à Alliance Québec pour ses activités courantes est passée de 635 000 $ à 200 000 $.

Dumont banalise un éventuel remaniement ministériel
Michel Corbeil
Le Soleil mercredi 26 janvier 2005
L'ADQ souhaite plutôt "un premier ministre qui sait où il va"
Ce n'est pas d'un remaniement ministériel qu'a besoin le gouvernement. C'est d'un premier ministre qui sait où il va.
Le chef de l'ADQ, Mario Dumont, a laissé tomber ce commentaire, hier, au moment où les rumeurs couraient de plus belle au sujet d'une modification en profondeur de l'équipe ministérielle de Jean Charest.
Le leader de l'Action démocratique du Québec ne s'est pas montré convaincu que Jean Charest doit absolument changer les assignations de ses ministres. "Avant même de penser à un "rebrassage" des fonctions, il faut que le premier ministre lui-même sache où il s'en va, qu'il ait un sens de la direction que doit prendre son gouvernement. Quand le général ne sait pas quel pays attaquer, c'est dur pour les armées de pointer dans la bonne direction."
Derrière les bruits entourant un jeu de chaises ministérielles, l'adéquiste devine "qu'il y a beaucoup d'improvisation et certainement une volonté du premier ministre d'avoir une photo de lui avec les mains sur le volant. Pour démontrer que c'est lui qui conduit".
M. Dumont a laissé entendre que si certains ministres ont commis des bourdes, ils n'ont pas à prendre seuls les blâmes. Il a donné l'exemple du titulaire du portefeuille de l'Éducation, Pierre Reid.
"Je ne suis pas en train de dire que M. Reid a été bon dans l'ensemble des dossiers. Mais dans le cas le plus récent où il a écopé, le dossier des subventions aux écoles privées juives, le premier responsable, c'est Jean Charest lui-même", a commenté Mario Dumont.
Si l'opération remaniement n'est pas nécessaire, une déclaration officielle du premier ministre s'impose. Selon M. Dumont, Jean Charest doit envoyer un signal clair d'ici la fin de la semaine. "Il ne peut laisser traîner la situation.
"Ils (les membres de l'entourage du premier ministre) ont donné toutes les indications d'un remaniement. Les ministres eux-mêmes sont archinerveux. Je ne peux croire qu'à cette heure, au milieu de la semaine, M. Charest n'a pas une idée précise de ce qu'il veut faire."
La sortie du chef de l'ADQ s'est faite dans un climat politique particulier, au sortir d'une commission parlementaire présidée par un ministre que la rumeur donne candidat au remaniement, Sam Hamad, le titulaire des Ressources naturelles.
Pendant la journée, des signaux contradictoires se sont fait entendre. Certains prédisent que l'exercice aura lieu demain. Mais des proches de Jean Charest ont suggéré que des changements, pour autant qu'ils se produisent, n'auront pas lieu cette semaine. Cela n'a pas empêché les attachés politiques de quelques ministres de se montrer résignés à changer de secteur. LE SOLEIL s'est fait dire que la seule chose qui fonctionnait chez la ministre Line Beauchamp, "c'est la déchiqueteuse". Ce qui apparaît curieux : Mme Beauchamp n'a pas à détruire de document puisque c'est un collègue de la députation libérale qui héritera du poste.
Devant les caméras, les ministres que les spéculations visent ont affiché leur stoïcisme. Je suis toujours ministre des Ressources naturelles, a dit Sam Hamad. Quand il y aura changement, "on vivra avec".
Sa collègue aux Transports, Julie Boulet, a indiqué que "quand on parle de remaniement, tout le monde se pose des questions. C'est humain". Une atmosphère spéciale régnera au Conseil des ministres, ce matin. M. Charest doit donner un point de presse, en matinée.
MCorbeil@lesoleil.com

Une opération difficile
Jean-Claude Rivest
La Presse mercredi 26 janvier 2005
Les premiers ministres n'aiment jamais procéder à un remaniement ministériel
Alors que les spéculations vont bon train sur les possibilités d'un remaniement ministériel à Québec, d'ici les prochains jours, il est bon de rappeler que les premiers ministres n'aiment jamais procéder à un tel ajustement. C'est toujours une opération difficile, une épreuve pour la solidarité de l'équipe ministérielle et un jugement forcément injuste du premier ministre sur les mérites et la valeur de ses collègues, ministres et députés.
C'est aussi- et les premiers ministres sont toujours silencieux à cet égard- un aveu tacite du chef du gouvernement d'erreurs qu'il a lui-même commises en formant son conseil des ministres ou en soutenant une orientation politique de l'un ou l'autre de ses ministres, qui s'est avérée être un échec.
D'ailleurs, plus le remaniement est d'envergure, plus la situation du premier ministre est délicate puisque ce qui est alors en cause, ce qu'il faut corriger, ce sont les orientations mêmes du gouvernement, la performance générale du gouvernement dont il est- et Dieu sait que c'est vrai dans notre système politique- le tout premier responsable.
Force est, cependant, de constater que les remaniements ministériels, même majeurs, ont généralement beaucoup moins d'importance que la chronique politique leur accorde. On s'aperçoit le plus souvent qu'il s'agit tout au plus d'un simple jeu de chaises musicales. Il est, en effet, bien peu de cas ou un remaniement ministériel a véritablement changé la nature profonde d'un gouvernement.
D'une façon très réaliste, lorsque les choses vont mal pour un gouvernement, il n'y a pas de meilleur choix que celui de changer de politique. L'exercice du remaniement ministériel a sauvé bien peu de gouvernements en difficultés, il a le plus souvent un simple effet placebo!
Ainsi, lorsque l'opinion publique a pris la décision irrévocable de changer de gouvernement, généralement au cours d'un deuxième mandat, il n'y a alors manifestement rien à faire. Le remaniement en profondeur du conseil des ministres, même avec un nouveau premier ministre, est sans effet. Par exemple, malgré une accélération remarquable du rythme et de la valeur des décisions, le tout nouveau gouvernement du Jean-Jacques Bertrand n'a pas survécu à la volonté de changement de la population. Pierre Marc Jonhson a connu le même sort en dépit d'un virage radical de la position du PQ sur la question nationale. (...)
Ni inutile ni futile
L'exercice du remaniement ministériel n'est cependant pas quelque chose d'inutile ou de futile. S'il est véritablement porteur d'une politique déterminée ou de l'ouverture de nouveaux horizons, il peut certainement s'avérer profitable pour la collectivité. Ainsi, lorsque M. Lesage confia à Eric Kierans le ministère de la Santé et à René Lévesque celui des Services sociaux, il a alors donné à la Révolution tranquille un élan nouveau qui allait établir les fondements de la politique québécoise de justice et d'égalité sociales.
De même, en donnant à Bernard Landry, ministre du Développement économique, la responsabilité du Commerce extérieur, détenue par Jacques-Yvan Morin, ministre des Affaires intergouvernementales, M. Lévesque a préparé la voie de l'adaptation des politiques gouvernementales à la mondialisation de l'économie, et singulièrement aux accords de libre-échange. Un remaniement ministériel peut donc être un élément important de progrès lorsqu'au delà même du talent des personnes en cause, il répond à un réel besoin de changement et surtout lorsqu'il a, au niveau du contenu politique, une réelle signification.
Pas le choix
Par ailleurs, le premier ministre peut ne pas avoir le choix de procéder à un remaniement ministériel. Les gouvernements ne sont, en effet, pas à l'abri de crises majeures. M. Bourassa a dû, en deux occasions, faire face à la démission d'importants ministres en désaccord avec ses politiques linguistiques. Plus spectaculaire encore, a été le remaniement que s'est vu imposer M. Lévesque à la suite du départ de M. Parizeau et de M. Laurin. (...)
Donc, la nature et l'importance d'un remaniement ministériel sont on ne peut plus variables. Certes, il devient parfois nécessaire de déplacer un ministre qui a commis une erreur de parcours ou qui a perdu sa crédibilité auprès des intervenants de son secteur d'activité; alors, la correction est relativement facile et elle est généralement sans véritable importance. Par contre, quand ce sont les orientations générales du gouvernement qui ne trouvent plus l'adhésion des électeurs, le remaniement ministériel peut se révéler un leurre s'il ne s'accompagne pas d'une réflexion sérieuse sur la valeur intrinsèque des politiques gouvernementales elles-mêmes ou sur de la manière dont le gouvernement en assure la mise en oeuvre.
Maintenant sénateur l'auteur a longtemps été conseiller spécial de l'ex-premier ministre Robert Bourassa.

Inévitable
Maurice Cloutier
La Tribune mercredi 26 janvier 2005
Les spéculations sont nombreuses depuis quelques jours autour de l'annonce imminente par le premier ministre Jean Charest d'un important remaniement ministériel. Hier soir, plusieurs indications étaient à l'effet que le premier ministre ne passera pas à l'action cette semaine.
Il peut toujours procéder très rapidement, mais il a plusieurs bonnes raisons de vouloir bien prendre son temps. Il doit absolument éviter de glisser sur une peau de banane. Ce n'est vraiment pas le temps. Sans doute aussi qu'il ne veut pas donner l'impression que les médias font tomber les ministres et lui dictent son agenda alors qu'un remaniement est un exercice très sérieux pour lequel il peut choisir le moment le plus approprié. Il est probable que M. Charest attendra au moins à la semaine prochaine, peut-être un peu plus. Par contre, il ne peut plus attendre des semaines.
La situation actuelle est intenable pour le gouvernement alors que plusieurs ministres sont en déséquilibre et carrément en déficit de crédibilité devant les principaux acteurs de leur secteur respectif et leurs proches collaborateurs. Il suffit de penser à Sam Hamad aux Ressources naturelles, Françoise Gauthier à l'Agriculture, Julie Boulet et, surtout, Pierre Reid, à l'Éducation.
Dans le cas de M. Reid, député d'Orford et ancien recteur de l'Université de Sherbrooke, il est très difficile de comprendre pourquoi il accumulé autant de fautes depuis le début de son parcours à l'Éducation. Il a pourtant des connaissances très larges du milieu de l'éducation et une capacité d'analyse indéniable. Il a très mal paru à bien des occasions, notamment dans le dossier des prêts et bourses. Malgré cela, comment a-t-il pu tomber dans le piège du financement à 100 pour cent des écoles privées juives? Aurait-il tout bonnement répondu à une commande de son patron?
Plusieurs analystes sont très durs à son endroit. Même s'il a souvent mis son gouvernement dans l'embarras, Pierre Reid est toujours demeuré très digne et solidaire. Il serait étonnant qu'il soit évincé du conseil des ministres mais ses responsabilités risquent de diminuer radicalement. Il doit être moins exposé pendant les prochains mois.
Devant toutes les critiques formulées au cours des derniers jours et les spéculations sur leur avenir, plusieurs ministres n'ont donc plus l'autorité nécessaire dans leur ministère respectif pour mener à terme des grands débats et des réformes. Un remaniement ministériel à très court terme est inévitable pour calmer le jeu et envoyer un signal clair aux citoyens.
Il faut d'ailleurs des grands changements au conseil des ministres. Depuis des mois, la population est insatisfaite du gouvernement libéral, mais il reste encore suffisamment de temps aux troupes de Jean Charest avant les prochaines élections pour renverser la vapeur, si les bons choix sont faits dès maintenant. Dans le cadre du remaniement, le premier ministre doit également lancer un grand objectif d'amélioration de la gouvernance et du traitement des grands dossiers. La cohésion a trop souvent fait défaut.
Le premier ministre doit également s'entourer de gens d'expérience et écouter leurs conseils pour éviter un cafouillage comme celui concernant les écoles juives.
Plusieurs politologues sont convaincus de la nécessité pour M. Charest de poser des gestes importants pour redonner une plus grande crédibilité à l'équipe ministérielle. "Actuellement, on sait que ça ne marche pas", constate le politologue Jean-Herman Guay, qui enseigne à l'Université de Sherbrooke. Pour cette raison, il croit lui aussi à une action rapide de M. Charest qui se traduira par un bouleversement du conseil des ministres et même des changements chez les proches collaborateurs de son équipe et de celles de plusieurs ministres. M. Guay n'en revient pas des difficultés qu'éprouve le gouvernement à bien présenter et mener à terme ses dossiers.
Le rattrapage n'est toutefois pas impossible. Chose certaine, ça ne va pas du tout dans le moment. Il faut cependant se rappeler que Jean Charest excelle souvent dans les moments critiques et dans les situations qui l'exigent. Ses performances en campagne électorale mais également les résultats qu'il a obtenus lors de l'importante conférence sur la santé, avec l'introduction de la notion du fédéralisme asymétrique, en témoignent.
Le remaniement est une carte majeure qu'il doit maintenant abattre, avec la plus grande finesse.

Le privé prend le pouvoir au Québec
Guy Legrand
Trends Tendances 27 janvier 2005
Révolution libérale - Moins d'Etat, plus d'entrepreneuriat : la Belle Province vit une révolution libérale. En douceur... et par le biais de fameux appuis à l'investissement.
Donnant, donnant Mieux que l'Ontario
Les programmes sociaux sont aussi généreux au Québec qu'en Europe. Et, comme sur le Vieux Continent, on se rend compte que leur pérennité est liée au dynamisme de l'économie privée. Or, sur la période 1996-2003, pas moins de 65 % du capital-risque mis en £uvre dans la Belle Province avait un caractère public. Le gouvernement libéral de Jean Charest a fait le pari d'inverser la vapeur. Il veut réveiller les autochtones et séduire les étrangers.
«Le capital-risque ne peut provenir exclusivement du secteur public : c'est presque antinomique ! Le rôle de l'Etat est de (re)distribuer, celui des entreprises est de créer.» C'est en ces termes que Michel Audet, ministre québécois du Développement économique et régional et de la Recherche, résume l'esprit des réformes mises en place. Après la disparition programmée de deux taxes, c'est la promotion des investissements qui est activée.
Comme les autres provinces et l'Etat fédéral, le Québec pratique de longue date une taxe sur le capital utilisé par les entreprises, y compris les fonds empruntés. Taxe curieuse aux yeux d'un étranger... mais bientôt caduque. Ne pouvant faire table rase, du jour au lendemain, de cette manne annuelle de 1,25 milliard de dollars, le gouvernement québécois a, à l'instar de ses collègues, choisi d'en réduire progressivement l'assiette. La taxe sur le capital devrait avoir disparu avant la fin de la décennie. Même sort annoncé pour la taxe sur la formation : elle peut être récupérée, mais complique en tout cas la vie des «compagnies», comme on dit là-bas.
La troisième mesure, tout récemment mise en place, encourage l'investissement. Il est trop facile de distribuer des subsides, et cela a pour effet pervers d'endormir l'initiative privée, explique en substance le ministre Audet : cette initiative doit être accompagnée, pas remplacée. Dans le nouveau modèle, c'est vrai en matière de financement des projets comme de leur choix. Par ailleurs, le système est à la dois décentralisé et indirect, de manière à impliquer au mieux les partenaires locaux. En pratique, chacune des 17 régions de la Province disposera d'un ou deux fonds spéciaux, financés pour un tiers par le privé et pour deux tiers par l'organisme public Investissement Québec. Mission de ces fonds, gérés par leurs actionnaires privés : participer au capital d'entreprises naissantes ou en phase de développement. Si l'on est loin du capitalisme pur et dur, on atténue ce capitalisme public qui a tellement marqué le Québec.
Ce credo nouveau est-il dicté par une situation économique difficile ? Oui et non. Si la Belle Province a récemment vu ses exportations baisser, c'est parce que le dollar canadien s'est, en deux ans, apprécié de 20 % face au dollar américain. Or, les Etats-Unis absorbent 83 % des exportations internationales (hors Canada) québécoises ! On a cependant compris que le reste du Canada est pénalisé de manière identique. De la même façon, c'est l'ensemble de l'industrie manufacturière occidentale qui souffre de la concurrence chinoise. Les entreprises textiles québécoises ne sont pas seules à annoncer des licenciements et fermetures...
Le Québec n'est donc pas en panne, au contraire. Alors qu'il fut longtemps en retard de croissance sur son puissant voisin, l'Ontario, il a pu afficher un produit intérieur brut (PIB) en progrès équivalent en 2002 (5,6 %) et supérieur de 1 % en 2003, à 4,1 %. L'écart s'est sans doute réduit à 0,1 % l'an dernier, avec 5,3 % contre 5,2 % pour l'Ontario. Dans l'absolu, la croissance y est en tout cas enviable suivant les normes européennes !
Encore faut-il renforcer ses acquis. L'industrie aérospatiale, notamment, qui occupe le 6e rang mondial et bénéficie de nouveaux programmes de soutien à la recherche. La production d'électricité, aussi, dont le Québec est exportateur net : l'hydroélectricité connaîtra de nouveaux développements, et on lui prépare un frère éolien. On prend donc de la peine au Québec mais, contrairement à ce qu'observait La Fontaine, ce sont les fonds (privés) qui manquent le plus. Aujourd'hui, du moins. Pour l'avenir, le test est en cours.

Charest ne bougera pas
Martin Ouellet pc
Le Devoir jeudi 27 janvier 2005
Le premier ministre fait taire les rumeurs qu'il avait lui-même alimentées
Québec - En dépit des déboires qui affligent son gouvernement, le premier ministre Jean Charest a écarté hier la possibilité de remanier son cabinet.
«Il y a des gens qui ont conclu qu'il y aurait un remaniement ministériel. Il n'y a pas de remaniement ministériel. Alors, j'espère que cela met fin aux tractations», a dit hier M. Charest, en point de presse à Québec, peu avant la séance hebdomadaire du conseil des ministres.
Des rumeurs faisant état d'un remaniement ministériel imminent circulaient depuis quelques semaines et s'étaient même intensifiées ces derniers jours, à la suite de l'épisode des écoles privées juives.
La décision du ministre de l'Éducation, Pierre Reid, de financer à 100 % les écoles privées hébraïques avait soulevé un tollé d'une ampleur telle que le premier ministre a dû par la suite annuler l'engagement.
Écorché et ridiculisé par l'opinion publique, au plus bas de l'indice de popularité, le chef du gouvernement allait, disait-on en coulisse, sauter sur l'occasion pour faire un «grand ménage» au sein de son équipe.
M. Charest avait d'ailleurs lui-même alimenté la rumeur vendredi dernier, et du même coup suscité la nervosité sinon l'angoisse de certains de ses ministres, en refusant d'écarter la possibilité d'un nouveau «brassage» de cartes.
Calmer le jeu
Voulant calmer le jeu, le chef libéral a cependant fait savoir hier qu'il maintiendrait son équipe intacte, du moins pour l'instant.
Le ministre des Ressources naturelles, Sam Hamad, perçu par plusieurs comme l'un des maillons faibles du conseil des ministres, a prudemment commenté la décision de M. Charest.
«En fait, moi, je suis entré en politique pour deux raisons, servir notre société et réaliser [des choses]. Ces deux raisons sont toujours là et je suis très heureux de continuer à travailler au service de notre société», a-t-il dit.
Sa collègue de l'Agriculture, Françoise Gauthier, elle aussi l'objet de rumeurs de rétrogradation, est demeurée encore plus discrète.
«Sincèrement, je suis surprise de la question. Dans ma région, il y a une usine qui vient de fermer. Il y a des gens qui sont très traumatisés. Franchement, franchement, ma situation n'a pas beaucoup d'importance. Moi, ma pensée va aux gens de ma région», a commenté la députée de Jonquière, à l'occasion d'un point de presse portant sur la fermeture de l'usine Abitibi-Consolidated, à Saguenay.
Pour sa part, le chef de l'opposition officielle, Bernard Landry, a estimé que le premier ministre avait manqué une bonne occasion de brasser les cartes de façon à diriger un gouvernement plus efficace.
«Il avait le choix de modifier son équipe et d'en sortir les membres qui n'ont visiblement pas la surface ni la compétence pour faire leur métier. Il a choisi de les laisser là. C'est son problème», a dit le leader péquiste.

Charest reporte le remaniement
Denis Lessard
La Presse jeudi 27 janvier 2005
Québec - En dépit d'un vigoureux plaidoyer de Jean Charest pour s'assurer de la solidarité ministérielle hier, les fuites continuent d'embarrasser son gouvernement.
Écartant pour l'instant un remaniement ministériel qui mobilisait depuis quelques jours l'attention des médias, le premier ministre n'a pu étouffer la grogne qui sévit toujours dans ses troupes au sujet du financement des écoles juives privées.
Derrière des portes closes, il a, dit-on, rappelé sévèrement à l'ordre un Conseil des ministres qui a multiplié les fuites, publiées notamment dans La Presse, au cours des derniers jours.
Après ces tirades pressantes sur l'importance de la confidentialité des délibérations, le cabinet a poursuivi ses discussions en traitant, notamment d'un mémoire des Finances, déposé séance tenante par le ministre Yves Séguin. Ce dernier y propose finalement que le gouvernement fasse un appel d'offres pour se départir des hippodromes du Québec. Mais ce n'était pas totalement secret car, douce ironie, M. Séguin avait déjà, avant les Fêtes, annoncé publiquement cette intention, qui n'a pourtant été soumise qu'hier au gouvernement. Le débat n'a pas toutefois mené à une décision.
Mécontentement
Un peu déboussolés par le freinage soudain du remaniement qu'ils avaient anticipé, les ministres ne cachent plus guère leur mécontentement quant à, notamment, l'autorité du chef de cabinet, Stéphane Bertrand.
Autocrate, ce dernier a indisposé beaucoup de libéraux de souche quand il a, au printemps 2004, expulsé sans ménagement du cabinet du premier ministre le vétéran Ronald Poupart, doté de très longs états de service au PLQ.
" Je ne peux respirer le même air que toi ", lui avait dit M. Bertrand, ancien vice-président de Gaz Métropolitain, a confié une source sûre. Cette tirade a depuis des mois nourri bien des récriminations dans le clan libéral, à l'endroit du bureau du premier ministre.
Des sources au sein du PLQ assurent que M. Charest a subitement changé ses plans de remaniement quand il a vu ses intentions largement diffusées dans les médias, notamment dans le numéro de samedi de La Presse. Il avait pourtant lui-même lancé la machine à rumeurs en répondant aux journalistes de passage à Saguenay.
Hier, dans une déclaration laconique avant le début de la réunion hebdomadaire du cabinet, M. Charest s'est contenté de dire qu'il " n'y a pas de remaniement ministériel ", quittant prestement le micro devant des journalistes qui lui demandaient si son assurance était valable au-delà de 24 heures!
Subitement, des groupes qui attendaient depuis deux semaines la simple confirmation d'une rencontre avec la ministre Normandeau ont obtenu une date, dans l'heure qui a suivi la déclaration de M. Charest. Le remaniement paraît donc repoussé d'au moins deux semaines. La même ministre qui s'attendait à changer de responsabilités avait donné le feu vert, lundi, pour qu'on passe à la déchiqueteuse bien des dossiers devenus pour elle inutiles.
Dans l'entourage de Line Beauchamp, titulaire de la Culture, on a nié qu'elle se soit fait offrir l'Éducation par M. Charest lundi soir.
M. Charest a aussi rencontré des obstacles imprévus dans son jeu de chaises musicales. À la différence d'un Sam Hamad, prêt à siéger comme simple député, Julie Boulet, fort populaire dans sa région, ne voulait rien savoir des banquettes arrière. Or une élection complémentaire dans Laviolette n'augurait rien de bon pour le gouvernement.
De plus, d'autres fuites relancent la controverse autour des écoles juives qui ont plongé le gouvernement Charest dans un profond embarras la semaine dernière. Ainsi, on apprend que c'est sachant fort bien que le Conseil du Trésor avait désapprouvé, tout juste la veille, ses intentions, que le ministre de l'Éducation Pierre Reid avait annoncé en douce, le 7 décembre, le financement à 100 % les écoles juives, a-t-on appris.
Selon les informations obtenues de plusieurs sources par La Presse, la veille même de l'annonce faite par M. Reid à l'école Talmud Torahs Unis, sa demande de financement supplémentaire de 10 millions avait été repoussée par l'organisme qui sert de chien de garde aux finances publiques; les analyses produites par les fonctionnaires du Trésor étaient sans équivoques le gouvernement n'avait pas les moyens financiers de cette dépense supplémentaire qui, deplus, pouvait susciter des demandes similaires d'autres communautés.
Il semble même que la présidente du Conseil du Trésor, Monique Jérôme-Forget, avait directement prévenu M. Reid de l'irrecevabilité de son dossier.

Pas de remaniement : Charest tue la rumeur qu'il avait lui-même contribué à lancer
Michel Corbeil
Le Soleil jeudi 27 janvier 2005
"Il n'y a pas de remaniement ministériel." Le premier ministre Jean Charest a été contraint, hier, de tuer ainsi la rumeur qu'il avait lui-même contribué à lancer.
Le chef libéral a fait cette mise au point en matinée, au moment où il s'apprêtait à rencontrer les membres de son cabinet pour leur réunion hebdomadaire.
Ses précisions tenaient dans quatre petites phrases. Elles ont fait en sorte que les bruits voulant que M. Charest modifie son équipe ministérielle, cette semaine, se soient terminés en queue de poisson.
Vendredi, au Lac-Saint-Jean, le premier ministre avait laissé tomber que "dans la vie d'un gouvernement, il y en a, des remaniements". Après que les médias se furent agités autour de diverses hypothèses, M. Charest a tenu à rétablir le calme et à rassurer ses ministres, hier. Il a profité d'un point de presse portant sur la fermeture de l'usine de pâtes et papiers d'Abitibi Consol, à Port-Alfred.
"L'autre sujet qui est beaucoup d'actualité, c'est celui d'un remaniement ministériel, a-t-il dit avec un sourire figé. Il y a des gens qui ont conclu qu'il y aurait un remaniement ministériel. Il n'y a pas de remaniement ministériel. Alors, j'espère que ça met fin aux tractations."
Le premier ministre a aussitôt quitté la salle de conférence. Il s'est refusé à répondre aux questions des journalistes.
Plusieurs respirent mieux dans les cabinets ministériels, a constaté LE SOLEIL. La presque-totalité d'entre eux prédisent qu'une modification de l'actuel cabinet ne peut intervenir avant la fin de la session, en juin. Seule autre "fenêtre", dit une source, un changement à la fin de février, après un conseil national du Parti québécois que les libéraux souhaiteraient tumultueux.
Des attachés politiques se sont montrés amers devant le peu d'égard manifesté envers les ministres par Jean Charest et ses proches. "Des gens qui se tuent à l'ouvrage." Sarcastique, un interlocuteur a demandé si le remaniement ne devrait pas toucher le bureau du premier ministre, en particulier son chef de cabinet, Stéphane Bertrand.
Deux des ministres que les spéculations expédiaient vers de nouvelles fonctions, pour cause de mauvaise performance, ont été appelés à commenter la décision. Françoise Gauthier (Agriculture) s'est offusquée des questions des journalistes alors que toute son énergie et son attention sont tournées, a-t-elle dit, vers les moments difficiles que vivent les travailleurs de Port-Alfred.
Sam Hamad (Ressources naturelles) est apparu soulagé. Le parrain politique de la Capitale a réitéré qu'il s'est fait élire pour servir la population. Il n'a pas hésité à dire qu'il est satisfait de continuer d'agir comme ministre.
Le chef de l'opposition, Bernard Landry, a commenté la déclaration de Jean Charest. "Il avait le choix de modifier son équipe et d'en sortir les membres qui n'ont visiblement pas la compétence pour faire leur métier. Il a choisi de les laisser là. C'est son problème."
Les journalistes n'ont pas eu à insister pour que le chef péquiste nomme Pierre Reid (Éducation), Jacques Chagnon (Sécurité publique), Julie Boulet (Transports) et Sam Hamad, "l'homme du Suroît", comme autant de ministres qui auraient dû être démis de leurs fonctions.
Mais tout changement ne serait que cosmétique, à ses yeux. "Nul besoin (...) d'avoir une grande expérience pour savoir que le gouvernement qu'on a présentement est le plus mauvais de l'histoire contemporaine du Québec.
"Moi, je souhaite ce qui est le mieux pour l'ensemble de la population. Et ce qu'on a là n'est pas bon. Est-ce qu'il y a là (dans le cabinet Charest) la ressource humaine, la conviction et la connaissance du Québec ? C'est ce dont je doute."
MCorbeil@lesoleil.com

Casse-tête en 3D
Michel David
Le Devoir jeudi 27 janvier 2005
Le remaniement ministériel manqué de janvier 2002 avait marqué le début de la fin pour Bernard Landry. Mal planifié, mal géré, mal présenté, il avait renforcé les doutes sur sa capacité de chausser les bottes de Lucien Bouchard. Il ne s'en était jamais vraiment remis.
Hier en conférence de presse, M. Landry a eu la décence de ne pas faire la leçon à Jean Charest. Un jour ou l'autre, le premier ministre devra bien se résoudre à remanier son cabinet, mais il ne peut pas se permettre de rater son coup. Dans moins de trois mois, son gouvernement arrivera à mi-mandat. D'ici les prochaines élections, il ne pourra brasser sérieusement la cage qu'une seule fois.
En ouvrant la porte à un remaniement, vendredi dernier, M. Charest avait lui-même fait monter la pression créée par l'affaire des subventions aux écoles privées juives, mais il n'en est pas à quelques semaines près. La panique est rarement bonne conseillère. Hier, il a voulu se donner le temps de réfléchir à tête reposée et alléger un climat dont la lourdeur risquait de paralyser son gouvernement.
On ne se rend pas toujours compte à quel point l'exercice peut être complexe. Les ministres ne sont pas de simples pions qu'il suffit de déplacer. Les conséquences d'un remaniement sont multiples, aussi bien à l'interne que sur le terrain. Il ne sert à rien de régler un problème si c'est pour en créer deux. C'est un peu comme un cube Rubik, dont toutes les faces doivent s'harmoniser.
Il y a peu de risques que M. Charest engraisse son cabinet jusqu'à le rendre obèse, comme M. Landry l'avait fait, mais la tendance naturelle d'un conseil des ministres est de grossir avec le temps. Renvoyer sur les banquettes arrière ceux dont on est insatisfait pour faire place au sang neuf est toujours ce qu'il y a de plus difficile, aussi bien sur le plan humain que sur le plan politique.
***
En 2002, le départ fracassant de trois ministres avait forcé la tenue d'élections partielles. Le PQ en avait perdu deux sur trois au profit de l'ADQ, qui en avait tiré un tel élan que Mario Dumont avait pu sérieusement croire à ses chances de devenir premier ministre.
Le PLQ courrait aussi de sérieux risques si les principaux candidats à une rétrogradation décidaient de claquer la porte. Il perdrait presque à coup sûr Laviolette, où les électeurs libéraux ne digéreraient pas que Julie Boulet soit exclue du cabinet.
Dans Orford, on ne pleurerait pas longtemps Pierre Reid, mais une élection partielle est l'occasion idéale d'exprimer son mécontentement à l'endroit du gouvernement, même dans un comté réputé sûr. Qui aurait cru que Denis Paradis, dont la circonscription fédérale de Brome-Missisquoi recoupait en grande partie Orford, serait battu par le candidat du Bloc québécois en juin dernier? Les libéraux d'Orford pourraient très bien imiter ceux de Laurier-Dorion et rester chez eux. Seul Jacques Chagnon pourrait être sacrifié sans créer trop d'inquiétude au PLQ dans Westmount-Saint-Louis.
L'automne dernier, le gouvernement semblait avoir réussi à stopper sa dégringolade dans l'opinion publique et même à entreprendre une lente remontée. Les gaffes de ce début d'année l'ont cassée net. Permettre au PQ de se refaire une santé à la faveur des partielles serait maintenant la dernière chose à faire.
La dynamique interne au gouvernement constitue un autre aspect du problème. Dans l'affaire des écoles privées juives, Pierre Reid et Jacques Chagnon ont passé pour des innocents parce qu'ils ont obéi aux ordres du premier ministre. Les exclure du cabinet enverrait un bien mauvais message à leurs collègues. Assez ironiquement, cette considération leur épargnera peut-être la sanction que l'ensemble de leur oeuvre devrait normalement leur valoir.
***
Depuis le 14 avril 2003, l'action du gouvernement Charest a été marquée par l'improvisation. Ce dont il a le besoin le plus urgent, c'est une direction claire. Il va de soi que les incompétents doivent être remplacés, mais cela ne constitue pas un plan. Peu importe quand le remaniement aura lieu, il doit avoir une signification.
Si le premier ministre n'est pas en mesure de se présenter à l'Assemblée nationale à la mi-mars avec un discours inaugural qui donnera enfin l'impression qu'il sait où il va, chambarder le conseil des ministres ne rimera à rien. Dans la perspective des prochaines élections, il doit identifier les dossiers qui lui apparaissent prioritaires et choisir ensuite les personnes qui lui apparaissent les plus aptes à les régler.
Par exemple, les négociations avec les syndicats du secteur public constituent une échéance incontournable. S'il mise sur un affrontement, Monique Jérôme-Forget est sans contredit la personne tout indiquée. Si une approche plus souple lui semble préférable, Jean-Marc Fournier, qui a su limiter les dégâts dans le cas des défusions, pourrait être l'homme de la situation.
Traditionnellement, le développement économique a été la marque de commerce du PLQ, jusqu'à ce qu'il se la fasse voler par Bernard Landry. Depuis, le discours économique des libéraux consiste essentiellement à dénoncer ses mauvais coups, qu'il s'agisse de la SGF, de la Caisse de dépôt ou encore de la Gaspésia.
Si le premier ministre avait lui-même une quelconque crédibilité en la matière, Michel Audet, qui a été un bon sous-ministre, pourrait voir à l'intendance, mais ce n'est certainement pas lui qui va réintroduire dans l'esprit des Québécois l'idée voulant que voter libéral constitue une sorte d'investissement dans le développement. Mais que faire de ce brave homme?, demanderez-vous. Ce sont précisément des questions de ce genre qui ont dû inciter M. Charest à poursuivre sa réflexion.
mdavid@ledevoir

Le pire gouvernement de l'histoire du Québec?
Jean-François Nadeau
Le Devoir vendredi 28 janvier 2005
Des historiens comparent le gouvernement Charest à ceux de ses prédécesseurs
Après une suite de ratages de la part du gouvernement Charest, un chroniqueur respecté du quotidien The Gazette a gravement laissé tomber cette semaine qu'il s'agit du pire régime de l'histoire du Québec depuis celui du premier ministre Jean-Jacques Bertrand. Plusieurs commentateurs ont ensuite repris l'idée sur diverses tribunes.
Au pouvoir de 1968 à 1970, le gouvernement Bertrand avait su s'attirer la colère du public comme pas un. Que pensent les historiens de cette comparaison ?
Robert Comeau, professeur à l'UQAM et directeur de la chaire Hector-Fabre en histoire du Québec, croit que la comparaison tient la route.
Tout comme le gouvernement dirigé par Jean Charest, celui de «Jean-Jacques Bertrand a commis beaucoup d'erreurs», fait-il observer. «On se souvient surtout de sa pauvre compréhension de la situation linguistique. Avec la loi 63, il laissait le libre choix aux parents en matière d'éducation. Devant le chaos que créait son action, il ne semblait pas du tout comprendre le sentiment général. J'ai l'impression que, tout comme lui, le premier ministre Charest est assez décroché de la population.»
Coauteur d'une importante histoire du Québec contemporain, Paul-André Linteau, lui aussi professeur à l'UQAM, estime que ce type de comparaison s'avère forcément toujours un peu impressionniste. «Mais il est clair que, pour les historiens, le gouvernement Bertrand semble peu en phase avec ce qui se passe à l'époque dans la société québécoise.» Bertrand vivait au rythme des préoccupations d'un village des Cantons-de-l'Est où, explique le professeur, «dans une certaine tradition rurale de notables, il ne pouvait entrevoir les rapports sociaux entre communautés que dans un esprit de bonne entente un peu simpliste. Il manquait de hauteur pour comprendre la situation de l'État dans une perspective autre que régionale». Aujourd'hui, ajoute-t-il, «c'est bien un peu le même genre de situation que bien des journalistes décrivent au sujet du gouvernement Charest. Il y a d'ailleurs plus d'une fois que l'opinion publique se rebiffe fortement devant l'action de son gouvernement, tout comme à l'époque devant celui de Jean-Jacques Bertrand». Les manifestations d'opposition au gouvernement Bertrand avaient cependant pris une tendance parfois très musclée, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui.
Pour Pierre Anctil, directeur de l'Institut d'études canadiennes de l'Université d'Ottawa, il est très difficile de comparer l'action du gouvernement actuel avec celle de ses prédécesseurs. À propos de la question précise des écoles juives, il pense évidemment aux ennuis connus à l'époque du régime d'Alexandre Taschereau, dans l'entre-deux-guerres. «Mais Taschereau a été au pouvoir 15 ans : la situation de crise était différente, s'empresse-t-il d'ajouter. Il avait les affaire bien en main. Et il n'y a pas eu de débordements. Dans les circonstances, Taschereau était d'ailleurs plus libéral que Charest, au sens philosophique. Taschereau, au fond, a fait beaucoup mieux pour la communauté juive, au point où sa loi sur le système scolaire est demeurée à peu près intacte jusqu'au début des années 60.»
Ronald Rudin, professeur d'histoire à l'université Concordia, considère pour sa part que ces comparaisons comportent un intérêt assez limité. «Bien sûr, on fait sans cesse de tels rapprochements en histoire politique. Mais en histoire, les contextes changent. Il faut en tenir compte. Le monde politique n'est pas un jeu de football où on peut interchanger les données sans tenir compte du contexte.»
Chose certaine, ce n'est pas la première fois dans l'histoire qu'un gouvernement québécois doit subir les foudres de l'opinion publique à la suite d'une gouverne discutable des affaires de l'État. Les exemples sont en effet nombreux.
Citons pour mémoire qu'en 1958, la corruption du régime unioniste de Maurice Duplessis était plus que jamais apparue au grand jour lorsque Le Devoir avait publié en première page la liste des «honorables» qui s'étaient enrichis de façon malhonnête à la suite de transactions privilégiées de blocs d'actions de la Corporation de gaz naturel du Québec. L'Union nationale de Duplessis, au pouvoir depuis 1944, avait alors fini par s'effondrer devant la grogne du public et avec la mort du chef historique en 1959.
En 1976, dans un tout autre contexte, le directeur du Devoir, Claude Ryan, avait signalé à quel point l'attitude du gouvernement de Robert Bourassa était étriquée en matière linguistique. Il avait aussi souligné la propension générale des élus du Parti libéral à gouverner en zigzaguant, à la petite semaine, tout en faisant la place belle à des situations où ils étaient entraînés sur les voies du favoritisme le plus déplorable.
En plus de s'être enfoncé dans toutes sortes d'histoires malheureuses liées à la construction du Stade olympique, ce premier gouvernement Bourassa avait eu la vie dure à la suite du scandale de la viande avariée.
«Chaque gouvernement finit à peu près par connaître des scandales, explique le professeur Linteau. Mais même Robert Bourassa n'aurait jamais gouverné comme ça aujourd'hui. Le flair politique, au moins, était présent chez lui.»

Charest's winter of discontent
Josée Legault
The Montréal Gazette January 28, 2005 Friday
This is the winter of Jean Charest's discontent. His government might not be the "worst in contemporary history," as Bernard Landry contends, but it is a government in crisis.
The crisis is both external and internal. From without, there is an obvious breach of trust between the government and the population. For more than a year, the level of dissatisfaction toward Charest's team has remained surprisingly high for a government barely into its first mandate.
From within, this week's mounting rumours about a cabinet shuffle - launched by the premier's own musings - pointed to a number of high-profile ministers whose repeated fumblings would make Inspector Clouseau seem competent in comparison.
But two ministers keep managing to out-fumble their colleagues. On the recent handling of the funding of some private Jewish schools, Education Minister Pierre Reid displayed, once again, that he's not meant for the job.
As for Public Security Minister Jacques Chagnon, he has turned into a veritable walking disaster. Palestinians and Ukrainians have managed to hold historic elections, yet the one in Kanesatake keeps being delayed.
On private-school funding, Chagnon went behind the back of the Treasury Board president to approve the required $10 million. Chagnon has proved to be a catastrophic minister.
There's more. The government's crisis has spilled over into the caucus. Various leaks to the media on bad decisions by the premier's office are a sure sign some backbenchers are now speaking off the record to reporters to embarrass their leader and his entourage.
Just like Landry, whose caucus meeting proceedings were being leaked almost verbatim last fall, Charest can now read parts of his secret caucus and cabinet meetings in his morning papers.
In this surreal spectacle, even the notoriously camera-shy former premier Daniel Johnson was forced to defend his reputation as the co-author of a report on the never-ending CHUM superhospital saga; where his firm was accused of racking up too much contract money.
Ah, yes, the CHUM, where no decision has been made and where powerful business lobbies circle the premier's office like vultures to make sure it gets built in Outremont, where the private sector could make a killing.
Which reminds us of the health-care system that keeps decaying, notwithstanding Charest's electoral promise he'd fix what the PQ government had broken.
Even longtime Liberals are growing tired of watching ministers running around like chickens with their heads cut off.
Some Liberal insiders are starting to point at Charest's chief of staff, Stephane Bertrand, who is accused of being incompetent and authoritarian. Last time such a thing happened was in November 2002. Landry's chief of staff was sacrificed to appease the same kind of rumblings by some powerful ministers against Landry's inner circle.
Anyone who has been at the top of the government pyramid knows that blaming the premier's chief-of-staff is usually the last stop before fingers start pointing at the premier himself.
That is why Charest was wise not to hit the panic button this week and not proceed with a cabinet shuffle that would have punished those, like Chagnon and Reid, who obediently and loyally carried out some of his worst decisions.
Before Charest shuffles his cabinet, which he'll surely do later this spring, he would be wise to reshape his own governance and leadership. Some ministers might suffer from the Peter principle, but this government's main problem is at its very top.
In their book Ambitions liberales et ecueils politiques, political scientists Gerard Boismenu, Pascale Dufour and Denis Saint-Martin make this diagnosis about the Charest government: "It appears to display a marked ignorance of the conditions in which political relations are managed in Quebec." And no one displays this more than Charest.
They conclude the Charest government seems unaware this is not a province like any other and that different choices must sometimes be made because this a government "vested with a national mission," not just a provincial one.
Thus, the strong opposition from many quarters of Quebec against Charest's attempts to hand over to the private sector what many see as vital public services that allow Quebecers to keep a strong state apparatus, whether it stays within Canada or not.
Still, Charest has at least two years left to take a much-needed crash course in Quebec governance 101.
If he doesn't, he'll have all the time in the world after the next election to take an entire degree on the subject.

Le pire gouvernement de l'histoire?
Alain Dubuc
La Presse samedi 29 janvier 2005
Le quotidien Le Devoir se demandait, en une de son numéro d'hier, si le gouvernement Charest était le pire gouvernement de l'histoire du Québec.
L'exercice, malgré ses prétentions scientifiques, tenait plus du jugement de valeur partisan que de l'analyse rigoureuse. Même en interrogeant des historiens, la question, subjective, ne pouvait mener qu'à des réponses subjectives. L'histoire, par définition, exige un certain recul que nous n'avons pas dans le cas d'un gouvernement qui n'a pas deux ans de vie.
Cependant, ce qu'on peut dire, sans risque de se tromper, c'est que le gouvernement Charest a été, jusqu'ici, un mauvais gouvernement, dont l'action a été caractérisée par le flottement, l'indécision, les erreurs de jugement. Mais avant de porter un jugement historique, il faudra d'abord voir s'il sera capable de se ressaisir dans la deuxième moitié de son mandat.
Il était prévisible, dès la victoire libérale, que le gouvernement Charest serait le " pire " pour une partie de la population, tous ceux qui craignaient d'être les victimes potentielles des réformes promises ou qui s'opposaient à un programme de redéfinition de l'État et de remise en question de certains éléments du modèle québécois.
Mais le gouvernement Charest comptait aussi sur de solides appuis, une partie importante de la population qui, en votant pour les libéraux ou pour les adéquistes, formulait un désir de changement qui allait vers une réduction du poids de l'État dans la société.
Le double échec du gouvernement Charest, c'est d'abord d'avoir réussi à cristalliser le mouvement d'opposition à sa démarche et à cimenter une coalition entre le Parti québécois, le monde syndical et la mouvance de gauche des organismes populaires. C'est aussi et surtout d'avoir réussi à perdre une bonne partie de ses appuis du départ. Est-ce parce que les réformes proposées allaient fondamentalement à l'encontre des valeurs québécoises? C'est bien plus par incompétence. Le gouvernement Charest n'était pas à la hauteur des réformes qu'il promettait. Les libéraux n'ont tout simplement pas livré la marchandise. Et cela ne pardonne pas.
Le programme libéral était ambitieux et visait à détricoter une culture publique dont les mailles étaient serrées. Bien sûr, la marge de manoeuvre financière n'était pas là, l'opposition plus vigoureuse que prévu, l'appui populaire moins profond qu'on pouvait le croire. Mais le gouvernement libéral n'était pas prêt, et a donc, pendant une bonne année, été en mode de rattrapage et de réaction: pas assez clair dans ses priorités, dispersé dans ses batailles, ou même parfois incohérent, comme dans un budget populiste qui allait à l'encontre des promesses électorales.
Malgré ce départ malheureux, les libéraux se sont ressaisis cet automne et auraient dû marquer des points, avec l'entente sur la santé, le succès du Forum des générations, un solide recentrage sur les questions énergétiques et des mesures concrètes de réforme de l'État, comme les PPP.
Mais il existe une telle chose qu'une trappe de l'impopularité. Un gouvernement en difficulté devient vulnérable à n'importe quel faux pas. La choquante gaffe des subventions aux écoles juives a donc tout fait dérailler, parce qu'elle suggérait de sérieux dysfonctionnements dans le processus de réflexion et de décision. Et un événement mineur, comme une rumeur de remaniement qui ne se concrétise pas, renforce l'impopularité.
Il reste un peu plus de deux ans au gouvernement Charest. Pourra-t-il se ressaisir? Deux ans, c'est long en politique, et donc bien assez pour remonter la côte.
Les carences du gouvernement qui ont contribué aux déboires du gouvernement ne disparaîtront pas par magie. Mais les libéraux disposent quand même de certains atouts. D'abord Jean Charest, impopulaire en certains milieux, mais très efficace quand il prend les choses en main. Il pourrait aider beaucoup son gouvernement s'il pouvait maintenir sa présence publique avec la même intensité. Ensuite, une équipe adéquate, si elle est débarrassée de ses éléments faibles avec un remaniement. Ne l'oublions pas, un gouvernement fort n'a besoin que d'une poignée de ministres forts. Enfin, une opposition faible et divisée, qui laisse aux libéraux la marge de manoeuvre dont ils ont besoin.
Évidemment, les libéraux se retrouvent dans l'inconfortable obligation de mettre en oeuvre leurs réformes en fin de mandat plutôt qu'au début.
Mais le défi n'est pas impossible si le gouvernement Charest réussit ce qu'il a longtemps raté: expliquer sa démarche, bien cibler ses objectifs et ne pas reculer.
Mais il est important que les libéraux se ressaisissent. Car l'enjeu dépasse largement la réélection des libéraux ou la survie politique de Jean Charest. Si le gouvernement rate son coup, ce sont les forces du statu quo qui l'emporteront. Ce recul compromettrait, pour longtemps, la capacité du Québec de changer ses façons de faire et de mettre en oeuvre des réformes nécessaires.
Adubuc@lapresse.ca

Quand les rouges broient du noir
Michel Vastel
Le Soleil samedi 29 janvier 2005
Je vous le répète comme cela m'a été dit... C'est le désarroi chez les rouges, tant à Ottawa qu'à Québec. Quant aux bleus du Québec et de l'Alberta, et sans doute de beaucoup d'autres régions du pays, ils sont au neutre : ils attendent Jean Charest !
Cela grouille beaucoup dans les partis et les langues - parfois sales ! - se délient volontiers. Transportons-nous à Québec d'abord, dans la salle du Conseil des ministres. Après la gaffe du financement des écoles privées juives, les ministres s'attendaient à des explications, voire des excuses pour ne pas avoir été consultés. Eh bien, croyez-le ou non, le chef a piqué une sainte colère et les a carrément engueulés !
"Tout cela ne serait pas arrivé s'il n'y avait pas eu de fuite", de lancer Jean Charest, promenant un regard accusateur tout autour de la table. C'est tout juste si le premier ministre n'a pas demandé que ses ministres partagent la responsabilité des mauvaises décisions auxquelles ils ne participent pas.
La morosité est palpable parmi les libéraux du Québec au point où ils ne cherchent même plus à cacher leurs états d'âme. Je dois être à peu près le seul dans toute la province à croire encore que, conformément à la tradition, les libéraux obtiendront un deuxième mandat. Des ministres importants, députés de circonscriptions sûres comme ils le sont tous, craignent de se faire renvoyer sur les banquettes de l'opposition. Cela les chagrine d'autant plus qu'ils ne sont pas venus en politique pour cela !
Que craignent-ils au juste ? Ils sont convaincus que Bernard Landry ne restera pas à la présidence du Parti québécois jusqu'aux prochaines élections, qu'André Boisclair interrompra prématurément ses études à Harvard ou, pire encore, que Gilles Duceppe déménagera à Québec après une autre bonne campagne fédérale.
Le simple nom de Duceppe me permet de sauter la rivière des Outaouais et d'arriver à Ottawa en pleine pagaille. Il n'y a guère qu'au Bloc québécois et au Nouveau Parti démocratique que la situation soit relativement calme. Ailleurs, c'est la zizanie totale ! Et Paul Martin, autant que Stephen Harper, en ont plein les bras.
Le gouvernement libéral avait un plan que la Commission Gomery - et surtout Jean Chrétien - sont en train de faire dérailler. En février, le budget sera "vert" grâce au travail de Stéphane Dion qui, me dit-on, s'entend aussi bien avec Martin qu'avec Chrétien. N'oublions pas que l'actuel premier ministre fédéral fut critique de l'environnement dans l'opposition et qu'il assista au 2e Sommet de la terre à Rio en compagnie du ministre fédéral de l'époque... Jean Charest !
Après leur congrès de mars à Ottawa, les libéraux fédéraux vont lancer les assemblées de mise en candidature. Aucun des députés sortants ne verra son siège contesté, bien qu'il y ait toujours des accommodements possibles avec un siège au Sénat ou quelque ambassade ! Il n'y aura donc pas de guerres fratricides comme au printemps de 2004. La première "fenêtre" pour la tenue d'élections fédérales se situerait donc à l'automne 2005, surtout si la Commission d'enquête sur le Programme de commandites publie son rapport intérimaire en septembre, comme prévu.
Au Québec, Jean Charest a récemment présenté une liste de 28 dossiers au lieutenant politique de Paul Martin, Jean Lapierre. Voici comment on voit les choses à Ottawa : l'entente sur la santé a été généreuse pour le Québec. Cela s'est moins bien passé pour la péréquation, mais au moins, le financement sera désormais stable.
On semble tenir pour acquis que les dossiers des congés parentaux, des garderies et des infrastructures municipales seront réglés ce printemps... si le ministre des Finances, Yves Séguin, trouve les quelques centaines de millions de dollars que lui coûteront ces ententes avec Ottawa ! En effet, pour aligner sa politique de congés parentaux sur celle du reste du Canada, le Québec doit trouver 370 millions $. Et, dans les cas des infrastructures municipales, le gouvernement fédéral exige que les provinces y mettent autant d'argent que lui.
"Si, en plus, on fait Bombardier, on va avoir un bilan...", dit Jean Lapierre, qui passe autant de temps à l'organisation de son parti au Québec qu'à son monstrueux ministère des Transports, où il a quatre projets de loi en chantier. "Il est comme Robert !" dit son adjointe d'Outremont qui a déjà travaillé pour M. Bourassa.
Mais tout n'est pas si "rose" que cela (si je puis dire !) chez les libéraux fédéraux. Ceux qui n'ont pas la chance de représenter Outremont ou Ville LaSalle à la Chambre des communes ont hâte que le débat sur le mariage soit derrière eux. Au Québec, par exemple, toutes sortes de nébuleuses - y compris les Chevaliers de Colomb et les Cercles des Fermières - se mobilisent contre eux. Pierre Pettigrew a donc raison de s'en prendre aux "cathos" !
C'est là que mes conversations de la semaine sont devenues intéressantes. Avec ses prises de position sur la question, Stephen Harper a lui aussi perdu toute chance de faire une percée dans la Belle Province. Croyez-vous que les vieux "bleus" du Québec s'en inquiètent ? Pas pantoute !
Les conservateurs du Québec - il en reste plus qu'on ne le pense ! - se sont mis à parler comme ceux de l'Alberta : "Jean Charest sera premier ministre du Canada avant 2012." Comme je devais avoir l'air vraiment incrédule, mes interlocuteurs m'ont expliqué que le mouvement Charest's spécial draft - c'est incidemment le nom d'une bière brassée il y a quelques années par la Big Rock Brewery de Calgary - est déjà en marche.
Cela ne tient peut-être pas debout, mais cela s'explique : Charest s'ennuie à Québec. C'est pour cela qu'il ne s'intéresse guère qu'aux relations fédérales-provinciales et aux affaires internationales. Il laisserait volontiers Philippe Couillard gérer la grosse Régie régionale de la santé que sera devenue le Québec après 15 ans de coupures fédérales - et libérales !- dans les transferts aux provinces...
Je vous avais prévenu : je vous le raconte seulement comme on me l'a dit ! Ne tirez pas sur le messager...
Mvastel@lesoleil.Com

Remaniement premier ministériel
Pierre-Paul Gagné
La Presse lundi 31 janvier 2005
De la façon dont les choses se dégradent pour le premier ministre Charest, beaucoup se demandent de plus en plus comment son gouvernement va faire pour tenir encore deux ans.
Évidemment, en politique, 24 mois, c'est comme une éternité au cours de laquelle bien des choses peuvent changer, y compris la cote de popularité d'un parti et d'un gouvernement. Mais justement, depuis bientôt 24 mois, c'est irrémédiablement dans les bas-fonds que s'est maintenu le degré de satisfaction envers ce gouvernement qui, de l'avis d'une très grande majorité de nos lecteurs, n'en finit plus d'accumuler bourde par-dessus bourde.
Il faut le faire. Alors que l'année débute à peine, comment est-il possible que le gouvernement Charest ait déjà suscité tellement de mécontentement que chacune de mes trois premières chroniques de l'année ait porté sur l'insatisfaction populaire à son égard? Une insatisfaction qui s'est traduite par la réception de plus de 1000 courriels, en un mois, le critiquant d'une façon ou d'une autre.
Dès les premiers jours de 2005, il y a eu la décision de se contenter d'un don de 100 000 $ pour venir en aide aux victimes du tsunami en Asie. Par la suite, l'ire populaire s'est manifestée au sujet de l'indécision gouvernementale dans l'interminable feuilleton du CHUM. Puis il y a 10 jours, la subvention aux écoles privées juives.
Dans ce dernier cas, il y a bien juste dans le cercle restreint des conseillers du premier ministre où personne n'a été en mesure de prévoir que cette décision allait provoquer un nouveau " tsunami de critiques " contre le gouvernement, obligeant Jean Charest à revenir piteusement en arrière. Ce qui a incité un de nos lecteurs à écrire:
" Une fois de plus, le gouvernement Charest est parvenu à mécontenter la majorité des Québécois. N'existe-t-il pas des procédures auxquelles peuvent recourir les citoyens pour destituer un gouvernement d'une aussi nuisible incompétence? Pourrons-nous supporter encore pendant deux ans les torts irréparables que l'équipe Charest causera aux Québécois, sans que nous puissions agir d'une quelconque manière pour le neutraliser et nous en débarrasser avant le terme de son mandat? " (Normand Guénette, Montréal)
En réalité, à La Presse, on a assisté à un raz-de-marée de courriels de lecteurs en colère, qui rappelait celui de l'an dernier quand la vérificatrice générale, Sheila Fraser, avait déposé son rapport d'enquête sur le scandale des commandites.
Y a-t-il moyen de changer de cap, de prendre un nouveau départ? Beaucoup ont cru, la semaine dernière, que le premier ministre Charest allait procéder à un remaniement ministériel qui aurait pu changer l'image du conseil des ministres. Mais le premier ministre a décidé d'attendre, ce qui a eu l'heure de déplaire (on est maintenant habitué) à un grand nombre de nos lecteurs.
Certains, de façon cynique, ont soutenu que c'est le premier ministre lui-même qui devrait SE remanier:
" Notre cher premier ministre pense à un remaniement. Il devrait penser plutôt à un remaniement premier ministériel car, dans toute l'histoire des premiers ministres québécois, il est le plus mauvais que nous ayons jamais eu. Et Dieu sait que nous en avons eu quelques faibles. " (Jacques Simard)
" M. Charest devrait s'inclure dans le remaniement qu'il se propose de faire car, depuis qu'il est à la tête de l'État, il n'a rien fait qui vaille. Il a perdu la maîtrise de la situation et laisse ses amis de l'establishment financier mener le Québec à leur façon. M. Charest s'entoure de gens comme lui: sans substance et sans vision sinon celle d'empocher des dollars facilement sur le dos des contribuables québécois. " (Manon Côté)
Ce qui fait conclure à d'aucuns:
" Pas de remaniement? Le gouvernement Charest semble vouloir passer à l'histoire comme celui qui aura fait le plus de surplace. Nous entendons souvent que les politiciens savent patiner, mais celui-ci sait piétiner. " (Roger Lafontaine)
" Peut-on se remanier soi-même? Le meilleur remaniement de ministres, c'est malheureusement juste aux prochaines élections que les Québécois vont pouvoir le faire. Nous, nous sommes prêts, M. Charest. " (Frédéric Renaud)
Comme on le voit, peut-être le slogan électoral des libéraux, en 2003, servira-t-il encore à la prochaine élection, mais à contresens...

Vers un déficit de deux milliards
Robert Dutrisac
Le Devoir samedi 29 janvier 2005
Le gouvernement Charest n'a plus les moyens de tenir ses promesses envers la classe moyenne
Québec - Le gouvernement Charest n'a pas les moyens de se montrer généreux envers la classe moyenne en 2005-06 comme il l'a promis. L'impasse financière qu'il doit résoudre s'élève d'entrée de jeu à un milliard et à deux milliards s'il persiste à vouloir retourner un milliard dans la poche des contribuables sous forme de baisse d'impôt ou d'aide fiscale à la famille.
C'est ce que Le Devoir a appris de diverses sources. «On n'a aucune marge de manoeuvre», a-t-on confié hier. Si le premier ministre Jean Charest comptait, pour redorer le blason de son gouvernement, sur des mesures populaires mais onéreuses destinées aux familles de la classe moyenne, il doit maintenant revoir ses plans.
Lors du Forum des générations en octobre, Jean Charest, pressé de toutes parts, avait accepté de revoir la promesse électorale des libéraux de procéder à une baisse générale d'impôt de un milliard par année. Le premier ministre avait plutôt évoqué «une aide à la famille» et «à la classe moyenne qui est importante».
À la même occasion, le ministre des Finances, Yves Séguin, avait confié au Devoir qu'il était assuré de dégager une marge de manoeuvre de un milliard dans son prochain budget afin d'alléger le fardeau fiscal des contribuables «avec une attention particulière pour les familles».
Un mois plus tard cependant, lors de la publication de la Synthèse des opérations financières du gouvernement pour les six premiers mois de l'année, M. Séguin révélait que le gouvernement fera face en 2005-06 à «une difficulté financière» de l'ordre de 2 à 2,5 milliards, ce qui comprend l'allégement fiscal de un milliard. Mais le ministre des Finances entendait «solutionner» cette difficulté, avait-il laissé savoir. Mais voilà, à moins de deux mois du dépôt du prochain budget, le gouvernement n'a pas de solution en vue pour résorber une impasse financière aussi importante.
À la fin de l'année en cours, le gouvernement réussira à boucler son budget, grâce notamment aux 500 millions qui proviennent de l'entente sur la santé de septembre 2004 avec le gouvernement fédéral, une somme qui a été versée totalement au fonds consolidé. Bien que la croissance économique est moindre que prévu - 2 % au lieu de la prévision de 2,7 % -, les dépenses des consommateurs ont été au rendez-vous et les revenus de l'État sont conformes aux projections du ministère des Finances.
Or, pour l'an prochain, Yves Séguin a révélé, dans son dernier budget, qu'il devra affronter une impasse budgétaire de 1,6 milliard. Heureusement, l'entente sur la santé (735 millions) compensera et le nouveau cadre de la péréquation (806 millions), ce qui représente 1,54 milliard, fait disparaître l'impasse budgétaire.
Il n'y a donc plus de problème? Erreur! Le budget Séguin prévoyait une hausse des dépenses de programme de 2,6 % seulement, ou 1,22 milliard, en 2005-06. C'est moins que l'augmentation nécessaire pour maintenir le système de santé à flot, soit 1,3 milliard, selon le ministre de la Santé et des Services sociaux, Philippe Couillard. Les pressions du système de santé, notamment l'assurance médicaments, sur les finances publiques continuent sans désemparer, a-t-on confirmé hier. Il n'y a donc aucune marge de manoeuvre du côté des dépenses. Au contraire, ces chiffres vont plutôt dans le sens d'un gel des dépenses de tous les ministères à l'exception du ministère de la Santé et des Services sociaux.
Il y a un autre os, et il est de taille: la négociation avec les 450 000 employés de l'État dont les conventions collectives sont échues depuis le 30 juin 2003. Le gouvernement Charest n'a plus le choix: il ne l'a pas fait l'an dernier mais, dans le prochain budget, il doit réserver une somme pour couvrir une hausse de leurs salaires. Une augmentation de 2 % pour chacune des années échues - la masse salariale des employés de l'État s'élève à 25 milliards par année - dépasse le milliard, sans parler de l'équité salariale dont le coût avoisine les 500 millions, selon une hypothèse conservatrice. À tout événement, le gouvernement envisage de réserver un milliard pour éponger la note qui résultera des négociations, a-t-on indiqué.
Pour sortir de cette impasse budgétaire, le gouvernement Charest ne peut pas non plus compter sur un coup de pouce de la conjoncture économique. Tous les économistes revoient à la baisse leurs prévisions de croissance économique pour le Québec comme pour le reste du Canada. L'économiste en chef du Mouvement Desjardins, Gilles Soucy, établit à 2,25 % la croissance au Québec en 2005. En décembre, alors qu'il qualifiait déjà les finances publiques du Québec de «très précaires», M. Soucy s'attendait à une croissance de 2,6 %.
Lundi à Ottawa, Yves Séguin rencontrera les ministres des Finances des autres provinces puis, avec ses homologues, il participera en soirée à une réunion avec le ministre des Finances du Canada, Ralph Goodale. À son cabinet, on assure que M. Séguin reviendra à la charge en réclamant une solution au déséquilibre fiscal et la renégociation du nouveau cadre de la péréquation imposé par Ottawa cet automne. Au moins M. Goodale accepte maintenant de parler à M. Séguin, qu'il avait décidé de bouder l'an dernier.
