Le sens subversif de Noël

Patrice Perreault, Bibliste
Le Devoir vendredi 24 décembre 2004

La fête de Noël nous rappelle l'insertion de tout être humain au coeur d'une société

Avec le temps des Fêtes qui nous revient chaque année, une question est de plus en plus soulevée: quel sens peut bien revêtir une fête d'origine religieuse dans une société sécularisée et laïque?

Il est vrai que le sens de cette fête a grandement évolué avec le temps. La fête de Noël s'enracine dans les saturnales qui, dans l'Antiquité romaine, célébraient la victoire du soleil et de la lumière sur les ténèbres, le passage du solstice d'hiver. À cette occasion, les esclaves retrouvaient, pour quelques jours, une véritable liberté. En somme, cette fête permettait d'imaginer le monde autrement. Dès le IVe siècle, les chrétiens ont remplacé les saturnales par la naissance du Christ en affirmant que ce dernier représentait le véritable soleil.

Même si la fête de Noël a été intégrée au système sociopolitique de l'époque, elle a malgré tout conservé sa mémoire potentiellement subversive. Par exemple, les récits symboliques annonçant une bonne nouvelle à des bergers ont mis l'accent sur la solidarité avec les gens honnis. Des siècles plus tard, François d'Assise créa le symbole de la crèche justement pour rappeler la présence des personnes appauvries et ostracisées de sa société, la critiquant par le fait même.

Cette dimension de solidarité a quelque peu perduré, par les guignolées et autres générosités, malgré la chrétienté qui l'a éclipsée au profit d'une célébration qui mettait l'accent sur un «divin enfant» et un «enfant-roi».

Avec le temps, ces symboles finirent par être associés à une image d'un Dieu garant d'un statu quo social, moral, politique et économique. Il ne s'agissait plus de souligner la libération et l'espérance en un monde solidaire mais bien un drame «religieux» où l'enjeu fondamental était tout autre. Les paroles du Minuit, chrétiens révèlent bien une transformation radicale du message, comme le laissent entendre les mots «peuple à genoux» qui, dans le contexte, valorisaient une attitude de soumission et de fatalité. Loin de moi l'idée de blâmer, de critiquer ou de juger cette expression de foi, mais il convient de reconnaître que la dimension solidaire de la fête de Noël était devenue absente.

Se relier entre nous

Dans notre contexte, une fête comme Noël conserve toute son importance dans notre société laïque, et ce, pour deux raisons majeures : la première revient à retrouver la signification d'une célébration religieuse. Pourquoi ? Parce que «religieux signifie», avant tout, se relier entre nous. Or Noël est un temps privilégié marquant une rupture dans les activités besogneuses afin d'accorder priorité aux rencontres entre gens, parents et amis. Elle est une occasion d'édifier notre propre humanité en s'ouvrant à d'autres dimensions relationnelles qui font de nous des êtres humains.

La seconde raison réside dans la critique morale, sociale, politique et économique. À l'heure du néolibéralisme débridé et d'une réorganisation préoccupante de l'État et de la société, Noël nous introduit au refus de la soumission au marché tout-puissant pour dire que l'être humain, vivant sur une planète merveilleuse, est une fin en soi et ne doit pas être instrumentalisé. Noël rappelle que l'économie est au service de la vie et non l'inverse. La fête de Noël nous rappelle aussi que la justice sociale, l'égalité entre les femmes et les hommes et le bien-être des écosystèmes ne sont pas totalement réalisés et que nous devons poursuivre ces idéaux afin qu'un jour nous puissions les atteindre pleinement.

La fête de Noël nous rappelle également l'insertion de tout être humain au coeur d'une société, peu importe son sexe, sa religion et sa culture. Un des aspects qui touchent le plus dans cette fête consiste dans le récit d'une jeune femme enceinte, pouvant passer pour une mère célibataire avec les terribles sanctions encourues au sein d'une culture totalement patriarcale, qui a été pleinement accueillie, avec son fils, par son amoureux qui n'en était pas le père. Ne s'agit-il pas là d'un des plus grands miracles que célèbre la fête de Noël ?

Celle-ci nous affirme, à travers des gestes anonymes mais remplis d'espérance et de vie, que la construction d'un monde meilleur où la paix, la dignité, la justice sociale, l'égalité et l'amour est non seulement un rêve mais qu'elle est déjà commencée. N'est-ce pas là justement une bonne nouvelle qu'il convient de célébrer ?




Les tribunaux d'arbitrage - La religion devant la loi ? Le rapport Boyd soulève un vif débat

Clairandrée Cauchy
Le Devoir vendredi 24 décembre 2004

Attendu depuis plus de trois mois, le rapport de l'ancienne procureure générale de l'Ontario, Marion Boyd, sur l'arbitrage des questions de droit familial et successoral donne le feu vert aux tribunaux d'arbitrage basés sur la charia en Ontario. Au Québec, où l'arbitrage religieux est interdit par le Code civil, le Conseil musulman de Montréal envisage de mettre sur pied une instance de médiation familiale qui s'inspirerait des tribunaux rabbiniques, en vigueur depuis plus de 80 ans.

Applaudi par certains, dont plusieurs éditorialistes anglophones, qualifié de naïf par d'autres, le rapport Boyd rendu public lundi dernier donne son aval à l'arbitrage religieux dans les cas de différends familiaux, tel qu'autorisé dans la législation ontarienne depuis 1991.

Certaines balises y sont cependant suggérées pour mieux encadrer la procédure. Les parties devraient par exemple avoir accès à un conseiller juridique indépendant qui les informerait du droit ontarien s'appliquant à leur situation, un droit auquel les parties auraient cependant le loisir de renoncer. L'arbitre devrait aussi soumettre aux hommes et aux femmes qui auraient recours à ses services une déclaration qui énoncerait les principes religieux sur lesquels se baserait l'arbitrage. Les décisions devraient en outre être écrites et les arbitres tenus de conserver des dossiers de toutes les causes entendues.

De façon générale, le rapport vient confirmer la loi ontarienne de 1991 sur l'arbitrage. Cette loi avait été fortement contestée l'an dernier lorsqu'un groupe avait annoncé son intention de créer un tribunal islamique à l'instar de ce qui existe déjà dans les communautés juive et chrétienne.

Dans ses recommandations, Marion Boyd souligne qu'il n'a pas été prouvé que les femmes souffrent de discrimination à la suite d'arbitrages de différends en droit de la famille. Ainsi, deux adultes consentants sont libres de soumettre leur différend à un arbitre de leur choix et d'accepter d'être liés par la décision. En cas de contestation, une des parties peut cependant porter la cause en appel à la cour ontarienne, qui peut accepter ou refuser d'entendre l'appel.

Problématique

L'avocat montréalais Julius Grey, qui a plaidé à maintes reprises l'accommodement raisonnable pour des citoyens appartenant à des groupes ethnoculturels différents, juge «très problématique» de voir ainsi de larges pans du droit soustraits aux tribunaux communs. «Il y a une grande différence entre un accommodement raisonnable -- permettre de porter le turban, le kirpan ou le voile, par exemple -- et la création d'institutions ou de tribunaux séparés. Je suis en faveur de l'accommodement en partie pour empêcher le cloisonnement, pour qu'il n'y ait pas d'institutions séparées, pour permettre à ces gens-là d'adhérer aux institutions ordinaires», fait observer l'avocat, soulignant que les systèmes d'éducation, de santé et de justice communs constituent des éléments fondamentaux de la citoyenneté.

Bien qu'il s'interroge plus spécifiquement sur l'égalité entre les hommes et les femmes dans la religion musulmane, M. Grey s'oppose sans distinction à toutes les formes de tribunaux religieux. Ceux-ci devraient selon lui se cantonner aux questions strictement religieuses et ne pas concurrencer les tribunaux séculiers. «Si le Vatican refuse de libérer un curé de ses voeux, ce dernier devrait pouvoir se marier au palais de justice», illustre-t-il.

Professeure de droit à l'université McGill et engagée dans le débat auprès d'autres groupes comme l'Association des femmes musulmanes, Pascale Fournier estime elle aussi que le rapport Boyd traduit l'incapacité du système de justice à composer avec la spécificité musulmane. «Les femmes musulmanes souffrent de discrimination non seulement en raison d'une interprétation patriarcale de l'islam mais aussi à cause du racisme de la société. Elles se rendent effectivement peu devant les tribunaux», constate la doctorante de l'université Harvard.

Mme Fournier juge cependant déficiente la réponse de Marion Boyd à ce problème : «On leur dit : "puisqu'on ne tient pas suffisamment compte de votre spécificité, créez votre propre système parallèle".»

À l'instar de plusieurs groupes, elle demandait que le droit de la famille soit exclu du champ d'action de l'arbitrage, comme c'est le cas dans la législation québécoise. Peu surprise que Marion Boyd n'ait pas retenu cette position, Mme Fournier s'étonne cependant qu'elle n'ait pas davantage protégé les droits des femmes, en exigeant par exemple que les arbitres se conforment à la Charte canadienne des droits en matière d'égalité entre hommes et femmes.

«Elle n'est pas allée dans cette direction. On confère un pouvoir presque absolu aux communautés religieuses», dénonce Mme Fournier. Elle voit dans les balises apportées par le rapport, quoique souhaitables, un «sceau étatique» à l'arbitrage religieux, risquant d'accroître la pression sociale sur les femmes musulmanes.

«Dans un cas de divorce, on peut imaginer un scénario où une femme immigrante qui n'a jamais travaillé et qui est restée à la maison depuis dix ans pourrait se retrouver privée de ses enfants avec seulement quatre mois de pension alimentaire, sans biens matériels, puisque chaque partie conserve ses biens respectifs», illustre Mme Fournier, qui aurait souhaité qu'on tienne davantage compte de la situation socioéconomique de bon nombre de musulmanes.

Désinformation

Pratiquant l'arbitrage islamique depuis plus de 20 ans en Ontario, au centre Masjid Elnoon, Mubin Chaik qualifie de «désinformation» le postulat d'infériorité de la femme dans l'islam. «Marion Boyd, forte d'un important passé féministe, a elle-même été satisfaite de la façon dont nous respectons les droits des femmes», affirme M Chaik, se targuant d'être cité sept fois dans le rapport.

Il reconnaît que le Coran prévoit que les femmes reçoivent la moitié de l'héritage des hommes de même rang. «Les hommes ont l'obligation de pourvoir aux besoins de la famille alors que la femme peut garder son héritage pour elle-même», explique-t-il.

Pour ce qui est des pensions alimentaires, il souligne que le Coran prévoit une obligation pour le mari de subvenir aux besoins de son ex-épouse pour une durée minimale de quatre mois. «Rien ne nous empêche d'étendre ce délai. Par exemple, pour une femme immigrante qui ne sait pas lire et qui n'a jamais travaillé, on dirait qu'elle doit être soutenue aussi longtemps qu'elle en a besoin pour développer des compétences», énonce l'arbitre religieux, notant que la pension ne doit pas équivaloir à un emploi à temps plein.

Il reconnaît que certaines interprétations conservatrices peuvent faire en sorte que les femmes soient défavorisées par rapport à la justice régulière. «Si la femme est informée de ses droits et accepte de se soumettre à ces règles, même si vous n'êtes pas d'accord, on ne peut pas l'empêcher d'aller en arbitrage avec la charia. Où est le problème ?», déclare M. Chaik, soulignant que les arbitres s'attelleront à la rédaction d'un guide pour définir l'attitude des arbitres dans les différents cas de figure possibles.

L'absence d'arbitrage équivaudrait selon lui à «renforcer l'oppression des femmes vulnérables», peu susceptibles de s'adresser aux tribunaux séculiers.

La charia fait partie intégrante de la religion musulmane, poursuit le religieux. «Ceux qui s'y opposent ne sont pas de vrais musulmans», tranche M. Chaik, niant ainsi le droit à ses détracteurs de se revendiquer de l'islam. Il se défend bien cependant de vouloir obliger toutes les femmes musulmanes à avoir recours à l'arbitrage : «Une femme peut aller devant une cour régulière si elle pense que l'arbitre n'appliquera pas la charia correctement», conclut M. Chaik.




La différence québécoise

Clairandrée Cauchy
Le Devoir vendredi 24 décembre 2004

La polémique ontarienne sur l'implantation de tribunaux islamiques a traversé l'Outaouais ces dernières semaines. La question se pose cependant en des termes différents au Québec, où l'arbitrage est expressément interdit par le Code civil. Le Conseil musulman de Montréal envisage néanmoins de structurer davantage la médiation, dans le cadre du contexte juridique déjà existant.

Alors qu'en Ontario les décisions d'un arbitre sont exécutoires et que la cour ontarienne fait office de cour d'appel, l'arbitrage est interdit par le Code civil québécois pour les divers familiaux. Lorsqu'un juge est saisi d'une cause en droit de la famille, il oblige les époux à participer à une séance d'information sur la médiation. Par la suite, ceux-ci peuvent choisir de participer à une médiation, remboursée par l'État, par des professionnels dûment accrédités (avocats, notaires, travailleurs sociaux, conseillers en orientation et psychologues).

Rien n'empêche cependant des croyants de s'adresser à un médiateur religieux de leur choix (qui n'a pas besoin d'être accrédité), sans en saisir la justice. Profitant de cette occasion, le Conseil musulman de Montréal envisage de structurer davantage la médiation basée sur la charia, qui s'exerce déjà dans différentes mosquées, en créant une instance de médiation.

Il y a deux semaines, Le Devoir révélait que le Conseil musulman de Montréal avait l'intention de rencontrer le ministre de la Justice en janvier pour lui demander d'officialiser une telle instance qui s'inspirerait des tribunaux rabbiniques.

Au cabinet du ministre de la Justice, Jacques Dupuis, on insiste pour dire que la porte est fermée à double tour à toute modification du Code civil pour favoriser l'arbitrage religieux ou étendre les pouvoirs de médiation à d'autres catégories de médiateurs.

Irrité par le battage médiatique qu'a suscité son projet d'instance de médiation familiale (et d'arbitrage commercial), le président du Conseil musulman de Montréal, Salam Elmenyawi, souligne qu'il ne demande rien à l'État. «Les outils existent déjà dans la loi actuelle», précise-t-il, refusant de discuter davantage de la mécanique de la médiation afin de ne pas donner prise à «l'hystérie».

Il prend pour modèle les tribunaux rabbiniques, qui existent au Québec depuis 1922. Dans la religion juive, on invite les croyants à régler tous leurs différends en s'adressant au Beth Din (tribunal rabbinique). De leur plein gré, deux juifs peuvent donc s'adresser au Beth Din pour trancher notamment des litiges familiaux. «Si une personne ne respecte pas la décision du Beth Din, elle peut s'adresser à la cour, qui peut juger de nouveau la cause. Mais dans 99 % des cas, les gens acceptent de se soumettre à la décision», explique le rabbin Saul Emanuel, mentionnant que le tribunal entend environ 300 causes par année, dont la moitié portent sur des questions familiales.

Pour qu'une médiation puisse avoir valeur légale, elle doit cependant être homologuée par un juge. «Le juge peut l'annuler si elle est contraire à l'ordre public», explique Anne Saris, chargée de cours en droit de la famille à l'université McGill. Si une entente survenue à la suite d'une médiation portant sur un litige familial (garde d'enfants, pension alimentaire, partage du patrimoine familial) est portée à l'attention du juge, celui-ci peut alors enclencher le mécanisme formel de médiation avec des médiateurs accrédités.

Pour la directrice des affaires juridiques à l'Association femmes et droit, Andrée Côté, l'élargissement du recours à une médiation religieuse devrait donner lieu à un débat de fond. «On a beau interdire l'arbitrage en droit de la famille au Québec, il y a des pratiques qui se développent qui vont avoir les mêmes effets», constate Mme Côté. Les féministes devraient selon elle s'interroger sur la façon de s'assurer que les femmes ne soient pas poussées à accepter la médiation. «Est-ce qu'on doit adopter des règles pour faire en sorte que les femmes ne puissent pas abdiquer leurs propres droits ?», s'interroge Mme Côté. Un sujet délicat, qui risque de faire couler encore beaucoup d'encre.




L'institut islamique de justice civile - Le paradoxe du prosélytisme

Louis Beaulieu, Philosophe
Le Devoir mercredi 29 décembre 2004

Il est paradoxal de voir que, lorsqu'on veut promouvoir une cause, on aggrave quelquefois la perception «négative» qu'on veut combattre... Ainsi, le jeudi 23 décembre, dans la section Idées du Devoir, nous trouvions deux articles sur un éventuel institut islamique de justice civile.

Celui qui retenait davantage notre attention est celui de Suzanne Chabot, politologue et Québécoise de souche convertie à l'islam depuis neuf ans. Il est effectivement surprenant de voir une femme, politologue de surcroît, avouer tout de go qu'elle «ne nie aucunement [...] [les] droits accordés aux hommes selon la charia», dont elle fait une énumération exhaustive, notamment le droit de corriger sa femme, de prononcer seul le divorce, la polygamie, etc.

À cette situation, elle oppose «les devoirs et les responsabilités» plus nombreux pour l'homme. La femme est donc, doit-on en conclure, moins responsable et aurait moins de devoirs. Quel soulagement ! Elle nous ramène à la notion de «bon père de famille» -- l'homme se devant «d'être juste, équitable et compatissant envers son épouse [ou ses épouses]» --, cet ordre civil paternaliste dont nous sortons à peine.

Mais les hommes sont faibles, reconnaît-elle, et il faut qu'ils portent «le poids de [leurs] responsabilités devant les autres hommes musulmans». Et c'est là que le chat sort du sac : l'argument massue pour un tribunal islamique est que «seul un homme musulman en autorité [un juge] peut contraindre un autre homme musulman».

Il faut donc comprendre que l'homme musulman ne respecte pas les tribunaux civils réguliers du Québec ! De fait, nous pouvons subodorer que, dans le secret bien gardé des familles -- où «la femme a un statut inférieur», reconnaît-elle --, les ordonnances de nos tribunaux ne doivent pas peser bien lourd.

Imposer ou pas ?

En fait, là est la question qui se pose à nous : doit-on imposer nos lois et valeurs ou, au nom de la liberté, laisser des groupes particuliers traiter des questions de valeurs en regard de leurs propres codes ? Comment convaincre des groupes, qui se sont pourtant déclarés intéressés à partager notre espace social, à se joindre à des consensus sociaux et à des règles civiles qui les transcendent mais qui cherchent à être universelles ? Comment les convaincre de travailler dans ces cadres pour y chercher une reconnaissance plutôt que de les laisser se cantonner dans un «ghetto» religieux ou culturel ?

Accepter les tribunaux islamiques ne serait-il pas une démission de notre part et n'équivaudrait-il pas à ne pas vouloir nous rapprocher suffisamment des musulmans ? Pouvons-nous travailler avec les musulmans à incorporer les valeurs que nous partageons en contrepartie de leur adhésion à accepter les règles démocratiques du Québec ? Mais accepteront-ils que la référence ultime ne soit pas seulement leur Dieu mais qu'elle puisse se représenter par cette valeur absolue, transcendante et inaccessible que partage toute société et dont elle se sert pour élaborer péniblement des règles de justice qui y tendent ?

Puisque M. Nemer H. N. Ramadan, dont l'article coiffait celui de Mme Chabot, veut nous convaincre que la charia peut évoluer «dans le temps et dans l'espace», y a-t-il une ouverture ici ? Il nous livre comme argument «la décision de la République islamique d'Iran de décréter, dans le respect de l'esprit de la charia, l'égalité entre l'homme et la femme en matière d'héritage». Mais il avait pris la peine de nous mettre en garde : «Évolution ne signifie toutefois pas travestir ni le message coranique, ni la vision islamique du monde et de la société, basée sur la complémentarité entre les hommes et les femmes.» Pourquoi ici «complémentarité» alors que notre politologue reconnaît bien l'«infériorité» ?

Nous faisons donc face au dilemme suivant : devons-nous accepter, comme société, que «le message coranique et la vision islamique du monde et de la société» priment -- pour eux -- sur des valeurs que nous souhaiterions partager avec eux chez nous ? Plusieurs témoignages de la communauté musulmane nous laissent voir que la voix de la communauté n'est pas unique et ouvre la voie à un dialogue fructueux.




L'institut islamique de justice civile - La salutaire neutralité confessionnelle de l'État

Michel Gaudette, Historien
Le Devoir mercredi 29 décembre 2004

Je lisais dans Le Devoir du 23 décembre l'exposé d'un candidat au doctorat de science politique en ce qui concerne le débat sur un tribunal islamique au Québec. Une des conclusions de l'auteur est de nous avertir qu'«il faut être sûr d'une chose: les musulmans ne se laisseront pas intimider par le racisme d'autrui ou des leurs»! Je crois rêver, mais voilà qu'il semble bien qu'avec la religion, notre droit voit se lever un rival extrêmement dangereux pour la société civile.

Les tenants d'une justice religieuse au Québec doivent savoir que celui-ci se remet à peine d'un passé où l'intrusion du religieux sur la place publique a laissé un bilan fort négatif sur notre histoire. Je le dis à la fois comme historien et comme croyant.

J'ai publié un ouvrage historique qui se penche sur le rapport du politique et du religieux en démontrant un bilan négatif de l'intrusion de la religion dans l'espace public. Deux exemples historiques priment dans cette démonstration du bilan négatif de l'emprise historique du religieux sur le politique dans le Québec de jadis.

En comparant le monde scolaire du Québec avec celui de l'Ontario, il faut noter un retard de 70 ans au Québec pour voir s'instaurer le principe scolaire d'une éducation obligatoire pour tous. Ce retard ne peut qu'être attribuable à l'emprise religieuse sur les destinées scolaires du Québec. Par chance, le gouvernement Godbout a su instaurer ce principe dans les années 40 car, sans lui, l'ère duplessiste nous aurait menés à un retard catastrophique en matière scolaire dans les années 60, comparativement à nos voisins canadiens-anglais et américains.

Autre exemple patent, la monopolisation par le clergé des domaines de la santé, de l'éducation et des services sociaux aura eu comme conséquence de bloquer les horizons d'avenir à la population en général face à une multitude de professions en ces domaines. En réservant de préférence au clergé et aux membres des nombreuses communautés religieuses de l'époque l'exercice et le contrôle de ces professions, le développement de l'expertise professionnelle liée aux domaines de la santé, de l'éducation et des services sociaux aura donc été bloqué aux aspirations des laïcs, contrairement à ce qui se passait du côté ontarien et américain, annonçant ainsi tout le retard du Québec dans les années 60.

Il existe donc de multiples raisons historiques de dire non au Québec à toute intrusion de la religion dans l'espace public, donc de dire non à une justice religieuse, d'autant plus que les autorités religieuses attitrées à cette tâche ne seraient redevables à personne, sinon qu'à d'autres autorités religieuses supérieures, contrairement à nos juges, qui sont nommés par nos élus et qui doivent suivre un code de déontologie très serré.

Je demeure stupéfait que notre histoire n'ait pas encore reconnu de façon tangible les méfaits historiques des intrusions de la religion dans le domaine public. Et je demeure tout autant abasourdi que le Québec puisse jongler en 2004 avec l'idée d'une justice religieuse ! [...] Je demeure tout autant stupéfait qu'un candidat au doctorat de science politique puisse voir de l'intimidation là où des citoyens, dont je suis, veulent défendre à tout prix, avec force et conviction, la notion d'égalité face à la loi dans notre société. Jamais je n'aurais cru possible d'avoir à défendre un tel principe et à écrire un tel article de nos jours. [...]




Charia, la négation de l'évidence

Vida Amirmokri
Le Devoir vendredi 31 décembre 2004

Lettres: Le 30 décembre 2004 - Je mets Nemer Ramadan au défi de donner un seul exemple précis de ce qu'il appelle «noircir la loi respectée par les musulmans» dans une lettre parue le 23 décembre dernier commentant mon opinion publiée dans Le Devoir du 17 décembre. J'affirme avec force que je n'ai fait que présenter les règles de la charia telle qu'elles sont formulées dans les sources authentiques.

À l'appui de chacun des points mentionnés, je peux produire des références précises, tirées de la jurisprudence islamique et des lois appliquées au nom de l'islam entre autres à plus de 30 millions de femmes iraniennes aujourd'hui même. Par ailleurs, la source de ce que j'ai cité dans mon texte est facilement accessible sur le site même de la Canadian Society of Muslims à l'adresse http ://muslimcanada.org/ch11hamid.html.

La réaction de M. Ramadan présente un exemple parfait d'un type de polémique caractérisé par la négation de l'évidence et par le déplacement de l'objet du débat (sur le racisme et le sentiment antiarabe) pour camoufler la pauvreté du discours et des arguments sur la question principale en cause. Dans ce cas, la question principale est la consécration des règles profondément discriminatoires à l'endroit des femmes par la jurisprudence islamique (alias la charia) constituée sur la base des textes du Coran et de la tradition du Prophète de l'islam. Je demande à M. Ramadan ce qu'il a à dire sur le texte du verset 34 de la sourate 4 du Coran. Ce texte fait-il partie de mes fantasmes ou existe-t-il bel et bien dans n'importe quelle édition du livre sacré ?

Je demande à M. Ramadan sur quelle base il prétend que la République islamique d'Iran a décrété, «dans le respect de l'esprit de la charia, l'égalité entre l'homme et la femme en matière d'héritage». J'affirme que ce propos est totalement sans fondement. La République islamique étant ce qu'elle est, elle n'a jamais décrété ni ne peut jamais décréter quoi que ce soit à l'encontre des textes coraniques clairs qui fixent les parts de l'héritage de chacun des parents du défunt.

Je ne sais pas si l'écrasante majorité des musulmans et surtout des musulmanes accepte et respecte les normes discriminatoires de la charia envers les femmes. Je connais des musulmanes qui ont fait de la lutte contre cette discrimination le combat de leur vie sous peine d'être frappées d'ostracisme par les défenseurs de la loi prétendument divine. Mais même si ces règles sont largement acceptées et respectées, ce n'est pas une raison pour nier l'évidence, prétendre qu'elles ne sont pas discriminatoires et affirmer que les exposer telles qu'elles sont équivaut à vouloir noircir la loi divine. Il incombe aux lecteurs de juger ce que l'honnêteté intellectuelle impose dans ce cas.




Être laïc ne signifie pas être antireligieux

Raouf Ayas
Le Devoir vendredi 31 décembre 2004

Lettres: Décembre 2004 - À lire le texte de Louise Laurin, on constate que son rejet féroce de l'enseignement religieux dans les écoles ne l'empêche pas de demander l'instauration d'un programme d'enseignement culturel des religions commun à tous les élèves. Est-ce pour perpétuer la confusion et, encore une fois, faire accepter moins de contenu religieux tout en espérant qu'un tel programme demeure vague et adopte une approche critique des religions?

Si Mme Laurin ne partage pas l'opinion selon laquelle la religion catholique fait partie de l'identité québécoise et la qualifie de «conception passéiste», eh ! bien, elle se trompe grandement. Refuser le passé et vouloir s'en débarrasser à tout prix est acceptable pour elle, ainsi que pour sa coalition de 50 organisations. Ceci n'est pas acceptable pour les 90 % de catholiques dans cette province qui ont désiré à 80 % le maintien de la religion dans leurs écoles. Elle rejette leur choix en disant «qu'il ne faudrait toutefois pas en conclure que c'est la préférence absolue des parents». Attitude méprisante et opinion biaisée qui frise le fanatisme antireligieux et qui infantilise la volonté de 80 % des parents qui désireraient donner ce qu'il y a de meilleur à leurs enfants.

Veut-on imposer la Charte des droits «à la lettre», sans tenir compte du droit de la majorité ? Est-elle devenue le nouveau «droit divin», instauré depuis 20 ans et qu'on voudra plus tard abattre quand il ne fera plus notre affaire ? J'ai lu l'opinion de l'Assemblée des évêques catholiques du Québec, j'ai relu les positions de Claude Ryan sur le sujet et j'ai trouvé chez eux un argumentaire bien plus profond et bien plus étoffé.

La religion n'est pas un carcan dont il faut se défaire à tout prix. Elle demeurera cet instrument humain -- et divin -- qui aidera la société à réfléchir, à vivre et à avancer. Ne privons pas nos jeunes de cet outil précieux que nos parents et ancêtres ont voulu et pour lequel ils ont lutté. Trouvons une solution équitable pour le choix des minorités mais n'imposons pas l'ignorance et la confusion à la majorité de nos jeunes au nom du respect de la Charte. La clause dérogatoire est prévue pour faire respecter la Charte; utilisons-la. La loi est faite pour les hommes et non les hommes pour la loi. Être laïc ne signifie pas être antireligieux.

Si nous sommes un peuple fier, soyons fiers aussi de notre religion et ne la cachons pas. L'idéal chrétien a fait avancer toute une civilisation et mérite d'être enseigné.




Quand l'islam fait peur

Simon Latendresse, Montréal
Le Devoir mardi 4 janvier 2005

Libre opinion: Je n'ai ni surprise ni déception devant la réaction que je lis dans les journaux au sujet des conclusions de Marion Boyd sur l'instauration d'un système d'arbitrage basé sur la charia. Je ne m'attendais pas à ce qu'on applaudisse, et je reste moi-même perplexe devant cette décision. Mais cela me dérange de voir l'opposition brandir l'argument de la laïcité, et encore bien davantage celui du «progrès» jusqu'à plus soif, sans jamais en remettre en question les bases.

J'ai bien des réserves sur les véritables vertus universalistes qu'aurait l'instauration d'un tribunal familial islamique. À mon avis, l'argument du dialogue interculturel est bien fallacieux, du moins dans le principe de justices distinctes. Il ne s'agit là en aucun cas d'un dialogue, mais bien d'un «chacun pour soi». Porté à outrance, le «multiculturalisme» devient un communautarisme. Je sais aussi, à côtoyer régulièrement les milieux musulmans de Montréal, qu'il existe de ces imams réactionnaires à qui je ne souhaiterais pas confier une cause de violence conjugale..., mais aussi que la rhétorique sur l'islamisme militant est complètement fallacieuse. Un tel militantisme n'a pas, au Québec, d'emprise sur le processus politique, pas plus que judiciaire, et l'instauration d'une instance d'arbitrage familial ne donnerait pas à un tel mouvement davantage de signification sur la scène publique.

De plus, la connotation que l'on donne aux épithètes «modéré» et «extrémiste» est tout à fait obscure et cache un double discours qui fait de la «modération» une position intenable, se contentant de l'impuissance politique et du rejet de tout signe extérieur ou de la pratique comme telle de la foi. [...]

Le concept de laïcité est employé à toutes les sauces, mais n'est jamais remis en question ni redéfini en tant que tel. Même lors du grand débat français, on n'a jamais osé remettre en question sa compréhension actuelle. Or ce devrait être le premier pas dans ce genre de processus social et légal. Parce que, justement, la laïcité n'est pas qu'un argument, mais tout le concept au centre de la question. Il faut savoir ce qu'elle signifie, où et comment elle peut s'appliquer, pour le réel bénéfice de tous.

Ici-même, au sujet de l'instauration de tribunaux islamiques, question sur laquelle je me suis moi-même penché lors d'une série d'article dans l'hebdomadaire indépendant The Link (éditions du 30 mars et du 6 avril 2004), ce débat n'a pas eu lieu. Mis à part une couverture ponctuelle à quelques reprises dans l'année, la discussion publique n'est jamais advenue. Et chaque fois, on nous a donné les mêmes arguments des deux côtés : de l'un, l'indigeste fourre-tout du multiculturalisme, de l'autre, «la pauvre, pauvre femme musulmane».

La question n'est pas qu'il n'y ait pas de justes raisons de s'inquiéter de ce que les femmes musulmanes soient respectées, mais plutôt qu'elles ne servent que comme argument contre cette chose qui fait viscéralement peur : l'islam.

L'exception juive

J'ai déjà posé la question et je la repose : pourquoi, si le sort des femmes -- de toutes les femmes -- tient tant à coeur, ne remet-on pas en question l'éternelle exception juive ? Si l'idée de créer une «exception» musulmane nous paraît un tel danger de communautarisme et de perte de contrôle, pourquoi ne pas orienter notre réflexion sur les précédents auxquels remonte le présent débat ?

L'existence d'arbitrage rabbinique en matière de famille a été mentionné, il me semble, avec une extrême économie. On a voulu sans doute montrer sa «bonne foi» en en prenant connaissance, mais on s'est prudemment gardé de l'examiner en détail ou de le remettre en question. [...] De plus, comme les communautés juives orthodoxes vivent sensiblement (et volontairement) plus isolées du reste de la société que les minorités musulmanes, il est possible de croire que s'applique la loi du «si on ne le voit pas, ça ne dérange personne». Et ça, c'est d'autant plus préoccupant. Aurait-on laissé la femme juive dans l'ombre, s'est-on inquiété de son sort ? Aussi, serait-il naïf de croire qu'en matière de violence conjugale ou de divorce une femme musulmane issue d'un milieu conservateur, défavorisée de surcroît, aura plus de chance de présenter son cas devant les tribunaux civils qu'en permettant l'intermédiaire d'un arbitrage religieux. De plus, l'officialisation d'une telle démarche permet de le baliser, de le normaliser et de s'assurer de la préséance du droit sur la tradition patriarcale, qu'elle soit musulmane ou juive.

Un consensus à élaborer

Tariq Ramadan avait à ce sujet bien expliqué les processus en cours dans le dialogue entre les musulmans et les occidentaux : «Comment faire évoluer les mentalités ? Condamner les sources scripturaires et ne plus être entendu par le monde musulman ? Imposer une opinion dite moderne en étant dans les faits perçu comme un "occidentalisé" ou, pire, un agent dévoyé à la cause de "l'ennemi" ? Être entendu de l'Occident en ayant perdu l'écoute du monde islamique ? [...]

«La seule voie envisageable est celle qui consiste à engager le débat de l'intérieur en s'appuyant sur un premier consensus parmi les musulmans. [...] Est-ce à dire que les intellectuels en Occident en général et les non-musulmans en particulier n'ont pas de rôle à jouer dans ce processus ? Bien au contraire, mais il est clair que leur impact dépendra grandement de leur attitude. S'ils s'arrêtent aux symboles, aux apparences et aux slogans, en donnant l'impression que pour eux la seule évolution positive pour le monde islamique et les musulmans occidentaux est de se plier au modèle dominant et de nier leurs références, il est clair qu'ils ne seront ni entendus ni suivis et que la fracture est inévitable.» (Tariq Ramadan, 29 avril 2004, Centre des médias alternatifs du Québec.)

En fait ce que l'on aurait dû avoir, c'est un véritable débat public et l'élaboration d'un consensus véritable, par écrit, pour concilier les principes familiaux évoqués dans la charia avec les principes fondamentaux du droit canadien. [...]

J'ai malheureusement la très forte impression que l'imaginaire collectif a préséance sur une quelconque préoccupation pour les femmes ou pour la préséance du droit sur la religion. Le portrait caricatural et invariable du musulman comme violent, insensible et intéressé que l'on présente dans les médias pour dénoncer le rapport Boyd ne fait que confirmer mon doute. Les préjugés voulant que des gens souhaitant fonctionner selon des principes religieux auxquels ils sont attachés soient nécessairement rétrogrades et doivent être remis à leur place n'a rien d'une volonté laïque d'égalité. C'est un désir de conformisme, doublé d'une attitude violente de rejet. [...]

Les assertions voulant que de telles instances religieuses n'aient pas leur place «au XXIe siècle» me laissent tout autant perplexe. Le sentiment hégémonique de l'Occident est-il à ce point persistant et fort que l'on se soit approprié le siècle ? Je crois au contraire que ce siècle sera celui des remises en question et des redéfinitions de concepts élaborés au siècle précédent, et que nous devrons revoir à la lumière de l'actualité. Nous ne pouvons nous contenter de vulgaires lieux communs dans l'élaboration d'une discussion collective.




La fuite en avant

Denise Bombardier
Le Devoir vendredi 31 décembre 2004

Certains ont la fâcheuse tendance à confondre le progrès avec la fuite en avant. Or, en ce moment de passage des ans, nous devons nous imposer cette réflexion. Peut-on faire avancer les choses en balayant le passé? La tabula rasa peut-elle nous emmener ailleurs qu'au néant?

Il faut souligner que la tendance à conjurer le passé serait moins douteuse si ces thuriféraires ne se recrutaient pas parmi les ignorants fiers de l'être. Quand l'ignorance se porte à la boutonnière comme une vertu, il y a matière à méfiance. D'autant qu'elle s'accompagne d'une impatience envers ceux qui incarnent ce passé. En d'autres termes, elle recouvre une lutte des classes d'âge qui résume de façon percutante le slogan publicitaire «Tasse-toi, mon oncle». Or la complexité de la vie moderne, due en partie à la circulation effrénée de l'information, exige le rappel constant de la mémoire. Et les faits de mémoire ne «s'intuitionnent» pas, ils s'acquièrent par la connaissance vécue ou livresque.

Les artisans de la Révolution tranquille qui furent les parents des baby-boomers avaient hérité d'un passé trempé de foi, certes, mais aussi d'histoire et de philosophie. Ces artisans formés par les humanités classiques n'étaient pas tous des intellectuels, loin s'en faut, mais ils avaient grandi en côtoyant les philosophes et les théologiens. La pensée de saint Thomas d'Aquin et d'Aristote forme peut-être davantage l'esprit que la vision télé-réalité de la pédagogie actuelle. Et l'histoire sainte se compare sans hésitation à l'histoire universelle réinventée au goût du jour cinématographique. Autrement dit, l'histoire de la Nouvelle-France racontée par les curés vaut bien celle du film du même nom racontée par un cinéaste évacuateur de la réalité historique. Car la culture religieuse est incomparable à l'inculture laïque.

Notre société vit une longue transition entre cette culture religieuse, justement, et l'acquisition d'une vraie culture laïque, laquelle ne peut faire fi du passé. À cet égard, nous sommes particulièrement vulnérables face aux revendications identitaires et religieuses de minorités qui mènent un combat pour imposer leurs valeurs, lesquelles contredisent souvent celles qui nous ont construits mais que nous avons implicitement écartées ou, pire, tenté d'effacer. Nous sommes des chrétiens culturels et des catholiques sociologiques, quelles que soient nos prétentions par ailleurs. L'année est ponctuée de fêtes religieuses dont le sens se perd, mais il n'en demeure pas moins que ce calendrier s'appelle liturgique. La culture, c'est aussi de le savoir. Et cette culture-là est à portée de tous.

La fuite en avant se vérifie aussi dans l'obsession actuelle pour la réalité apparente. C'est le syndrome à la fois du direct et de la culture pop. La vie de chacun, mise en scène par le montage, est offerte aux masses voyeuses pour consommation immédiate. Cette vie est présentée sans le passé qui l'a construite et sans d'autre avenir que la fin de l'émission. La majorité du contenu télévisuel se déroule selon ce mode de l'instantanéité, faisant éclater le sens de la continuité des choses, des émotions, des sentiments. On pourrait avancer ce paradoxe de la fuite en avant dans le présent défini comme absolu. Dans cette perspective, on peut parler de déshumanisation car ce qui est humain suppose une évolution.

L'agitation, en lieu et place de l'action, caractérise aussi la fuite en avant actuelle. S'agiter, c'est faire du surplace en faisant croire qu'on évolue. Autre façon de remettre à plus tard les responsabilités non assumées et les décisions non prises. L'agitation est le leurre moderne le mieux partagé en réussissant à confondre le plus grand nombre. De plus, l'agitation contrevient aux règles de base de la pensée et de la transmission des connaissances; elle permet de s'informer, pas d'apprendre. La nuance, ici, est de taille.

À l'occasion du premier de l'An, il est d'usage d'offrir des voeux mais aussi de prendre quelques bonnes résolutions. On me permettra de nous souhaiter à tous une année 2005 marquée par la lucidité et le courage afin de ne pas céder au cynisme ambiant ou à l'angélisme, ce tic si canadien qu'il nous fera perdre notre âme si on n'y prend garde. Personnellement, je prends aussi la résolution de poursuivre le fertile dialogue avec vous et, pour ce faire, je tenterai de ne pas reculer devant la polémique, voie obligée pour éclairer nos esprits. Je nous souhaite aussi le paradis avant la fin de nos jours.

denbombardier@videotron.ca




L'école publique démasquée

Alain Massot
Professeur, Faculté des sciences de l'éducation, Université Laval
Le Devoir lundi 17 janvier 2005

Libre opinion: Les velléités de ceux qui revendiquent des tribunaux parallèles islamiques rejoignent les illuminations de ceux qui veulent voiler l'école publique. Nous voudrions, ici, prendre le recul nécessaire pour examiner certains fondements historiques de l'école publique.

Il a déjà été dit que la plupart des problèmes de l'école pouvaient être examinés à la lumière des travaux de Condorcet sur l'instruction publique dans lesquels sont développés les principes constitutifs des systèmes scolaires modernes. Au moment de la Révolution de 1789, le Comité sur l'instruction publique y voit une occasion unique et inespérée d'asseoir les fondements d'un régime républicain. Les écrits de Condorcet sur l'école s'inscrivent dans cette ambition puisque l'instruction publique est une condition sine qua non de la liberté, de l'égalité, de la démocratie. [...]

Distinguer éducation et instruction

Afin de suivre l'argumentation du fondateur des systèmes scolaires modernes, il faut revenir à la distinction fondamentale entre instruction et éducation, distinction que l'on a perdue de vue de nos jours.

L'instruction s'appuie sur la raison; elle est universelle, susceptible de rectification et, par conséquent, porteuse de progrès. L'éducation relève du domaine des valeurs morales, politiques et religieuses; elle appartient essentiellement à la sphère privée de la liberté de conscience, alors que l'instruction relève du domaine public, c'est-à-dire, finalement, de l'État. Contrairement à la mission de l'instruction universalisante, l'éducation est particulariste et communautariste.

Pour affiner cette distinction quelque peu schématique, il faut encore mettre en évidence une relation asymétrique entre instruction et éducation. Si l'instruction sans éducation peut se révéler dangereuse, l'éducation sans instruction est encore plus risquée, car elle place la personne dans une relation de dépendance par rapport aux croyances, aux chimères et aux superstitions dont les charlatans tirent profit. [...]

Base de la démocratie et de la liberté

L'instruction publique telle que conçue par Condorcet est à la base de la démocratie et de la liberté et elle est essentielle à leur survie. Il suffit d'observer les conséquences de la suppression de l'instruction, comme cela a été le cas pour les filles ces dernières années en Afghanistan, afin d'évaluer à sa juste mesure le caractère révolutionnaire et émancipatoire de ce que représente l'instruction publique, laïque, gratuite et universelle. Soulignons le cas exemplaire de la révolution cubaine sur le seul plan de l'alphabétisation.

À l'inverse, le cas d'Haïti est tout aussi révélateur : le niveau effarant d'analphabétisme qui règne dans ce pays, et bien d'autres, explique en grande partie le marasme et la violence dans lequel il est plongé depuis des décennies.

Il en va de même dans les sociétés modernes en déficit démocratique : si la compétence civique et les connaissances politiques devant être fournies par les institutions d'enseignement étaient plus développées, ces démocraties connaîtraient assurément une vitalité nouvelle. Cette thèse est solidement établie par Henry Milner dans son étude sur La Compétence civique - Comment les citoyens informés contribuent au bon fonctionnement de la démocratie (Presses de l'Université Laval, 2004).

Il faut encore préciser que la distinction instruction-éducation ne soustrait pas l'école de toute vision axiologique pour autant que les valeurs de référence soient fondées sur la raison. Afin de faire échec aux systèmes de valeurs particularistes ayant pour assise une référence d'ordre transcendantal, Condorcet propose le concept de science morale laïque jouissant d'un niveau d'universalité comparable à celui des sciences physiques au sens où elle est susceptible de progrès.

Car, contrairement à ce qu'affirment les tenants du relativisme culturel tous azimuts, les concepts du beau, du bien et du vrai sont discernables en termes de valeur et peuvent faire l'objet d'une hiérarchisation sur la base de critères de progrès et d'universalité. [...] La hiérarchisation des valeurs est non seulement concevable, mais elle est à la base même de la Déclaration des droits de l'Homme, des Chartes des droits de la personne et des conventions internationales. [...]

Face à l'école privée

Il est possible d'établir une seconde relation asymétrique entre le droit à l'école publique et le droit à l'école privée. L'existence même de l'école privée n'enfreint en rien le principe universel de l'instruction publique. C'est cette accessibilité à l'instruction publique pour tous -- indépendamment de l'appartenance économique, religieuse, ethnique, sexuelle ou autre -- qui est proprement révolutionnaire. En préserver l'autonomie fondée en raison constitue l'enjeu principal des sociétés démocratiques.

Les parlementaires français ne se sont pas trompés sur cet enjeu lors du vote de la loi concernant le port de tout signe ostentatoire à l'école. Malgré les hauts cris indignés poussés de toutes parts -- le pape, le président iranien, le président W. Bush, les cheikhs, les télé-évangélistes, aussi bien que des intellectuels de gauche et de droite -- l'Assemblée nationale a tenu à préserver la nécessaire autonomie de l'école publique. [...]

À vrai dire, il ne s'agit pas d'opposer école privée et école publique, mais plutôt de défendre partout où il est remis en cause -- et quelle qu'en soit la façon -- le principe d'universalité de l'école publique. Libre aux écoles privées d'aménager les cursus scolaires à leur guise pour autant que ces écoles répondent aux exigences des programmes scolaires obligatoires sanctionnés par l'État.

Cependant, la généralisation de la privatisation et de la marchandisation de l'école entrave l'accessibilité à l'instruction pour tous et détruit l'intention profonde qui motive la démocratisation de l'instruction. Et ne confondons pas la défense de l'instruction publique et le problème de l'intégration. Rendre les élèves inégaux entre eux sous prétexte de respecter leurs croyances culturelles et religieuses et, par là, rendre encore plus laborieuse et précaire l'intégration sociale, apparaît pour le moins paradoxal. Ainsi que le rappelle Henri Pena-Ruiz, membre de la Commission Stasi : «L'école laïque est un des derniers lieux à mettre de l'avant ce qui unit tous les êtres humains plutôt que ce qui les divise.» (Le Monde diplomatique, janvier 2004).

En aucune manière, la sphère de l'instruction publique ne devrait être contaminée par quelque sphère religieuse que ce soit. [...] Précisons de nouveau avec l'auteur cité précédemment que «la laïcité n'a jamais été l'ennemie des religions, tant que celles-ci s'expriment comme des démarches spirituelles et ne revendiquent aucune emprise sur l'espace public. La séparation juridique de la puissance publique d'avec toute église et tout groupe de pression, qu'il soit religieux, idéologique ou commercial est pour cela essentielle. L'école publique et l'ensemble des services publics doivent être protégés de toute intrusion de tels groupes de pression.» [...]

Les connaissances à évaluer par l'école publique ne sauraient être autres que celles qui soustraient la personne d'une relation de dépendance, notamment envers les systèmes de valeurs fondés sur des «vérités» transcendantales.

Dans la grande tourmente de la Révolution, Condorcet a dû être un grand visionnaire et avoir le goût de l'avenir pour s'atteler à la conception des systèmes scolaires modernes dont la rigueur, la probité et la clarté demeurent jusqu'à nos jours inégalées. La révolution de l'instruction publique, bien que toujours inachevée comme projet, représente un bond en avant pour l'humanité; s'attaquer à sa totale indépendance par rapport aux religions menacerait l'émancipation et le progrès qu'elle a indéniablement engendrés. [...]




Tribunaux religieux - Pas question de modifier le Code civil du Québec

Jacques P. Dupuis
Ministre de la Justice et procureur général du Québec
Le Devoir samedi 15 et dimanche 16 janvier 2005

Il n'est pas question de toucher au principe de l'égalité pour tous

Je désire réaffirmer aujourd'hui la position du gouvernement du Québec selon laquelle l'instauration d'une instance d'arbitrage ou de médiation qui rendrait des décisions en matière familiale en vertu de la charia ou de tout autre code religieux n'est pas permise par la législation québécoise et ne le sera pas. Il n'est donc pas question de modifier le Code civil du Québec ou toute autre loi afin de permettre l'arbitrage religieux en droit de la famille, ce que j'ai d'ailleurs affirmé le 13 décembre dernier à l'Assemblée nationale et par voie de communiqué.

L'article 2639 du Code civil du Québec exclut l'arbitrage conventionnel pour les questions touchant l'état et la capacité des personnes, pour toutes les matières familiales et pour toute autre question qui intéresse l'ordre public. Ainsi, aucun arbitre religieux ou laïque ne peut, par exemple, prononcer un divorce ou décider d'une pension alimentaire, du droit de garde des enfants ou du partage des biens entre les conjoints.

La médiation familiale doit être effectuée par un médiateur accrédité, comme le prévoit la loi. Seuls les avocats, notaires, psychologues et travailleurs sociaux qui ont suivi une formation obligatoire sont reconnus par le gouvernement comme médiateurs accrédités. Ces professionnels sont également soumis à toutes les lois et tous les règlements encadrant la pratique de leur profession. Il n'est pas question de modifier les lois afin de reconnaître les membres de mouvements religieux, quels qu'ils soient, comme médiateurs familiaux accrédités.

Enfin, je tiens à réitérer que le principe d'égalité de tous devant la loi est fondamental dans les valeurs du Québec et qu'il n'est pas question de toucher à ce principe d'aucune façon. Le Code civil s'applique à tous les résidants du Québec, quelle que soit leur appartenance religieuse, et aucun système d'arbitrage ne sera toléré dans les matières qui concernent la famille et l'ordre public.