Le smog provincial

Robert Laplante
BULLETIN DU LUNDI - L'Action nationale 11 octobre 2005

Quand la province voile tous les horizons, la médiocrité poigne à la gorge comme le smog a étouffé les Montréalais et les habitants du sud du Québec en milieu de semaine.

C’était sans doute un signe redondant, un rappel de l’empoisonnement de l’air que ce nouveau reniement de Jean Charest, l’homme qui n’éprouve aucun remords à répudier ses engagements. Exit les baisses d’impôts promises. Évidemment, il ne trahit personne, notre Premier sous-ministre, il prend acte, c’est tout. C’est un politicien responsable de l’irresponsabilité de ses prédécesseurs : il nous l’a redit, tout ça, c’est la faute aux péquistes. Ils ont laissé la province dans un tel état…

Ça faisait pitié à entendre. Mais c’est comme ça. On s’habitue à tout. Même à l’insignifiance. Même à la fumisterie. Pourquoi faudrait-il en faire un cas? C’était entendu au départ, le PLQ a fait campagne en proposant un cadre financier totalement irréaliste, mais cela n’avait pas d’importance. Il fallait gagner. Et notre Premier sous-ministre a pu se mettre à son vrai travail : remettre la province à sa place, lui rapetisser l’horizon et surtout, lui faire un ciel si bas qu’il puisse tenir sous le paillasson canadian. Il fait chaque jour la preuve qu’il est impossible de servir les intérêts du Québec avec les moyens que le Canada lui laisse. Mais, lui, c’est un pragmatique, il s’accommode. Ce n’est pas un idéologue séparatiste comme François Legault qui a aussi fait cette démonstration - ce qui n’empêche pas le PQ de vouloir solliciter un autre mandat pour continuer de gérer l’indigence et s’imaginer s’en trouver mieux placé pour parler d’un éventuel référendum…

Le réel, décidément, se perd dans le smog. Et Jean Charest va nous en pelleter de la boucane.

Que les syndicats se le tiennent donc pour dit, notre Premier sous-ministre n’est jamais aussi déterminé que lorsqu’il s’agit d’imposer aux Québécois et Québécoises la seule règle de conduite acceptable à ses yeux : la soumission au ratatinement imposé par l’ordre canadian. Il ne forcera rien pour empêcher Ottawa de continuer de nous saigner à blanc, mais il en aura du courage pour tirer dans les pattes des employés du secteur public. Il a passé la semaine à rouler les mécaniques et à donner la réplique à Monique Jérôme en brassant du mépris avec la suffisance tranquille des imposteurs d’opérette. Et il faudrait penser que tout cela a un quelconque rapport ave nos intérêts nationaux? Mieux valait tenter de ne pas trop respirer le smog.

De toute façon, on peut toujours retenir son souffle au moins une minute. Le temps que le Canada laisserait, paraît-il, à Line Beauchamp pour aller faire son numéro de ventriloque à l’Unesco. Elle serait la représentante du Québec en train de bonifier le Canada et parlerait Qué-Can. Elle sera québécoise mais canadienne, elle parlera pour elle-même mais dans le propos de l’Autre. À moins que cela ne soit l’inverse. On peut toujours compter sur Monique Gagnon-Tremblay pour concilier l’inconciliable. Après tout, ce qui importe c’est que le Canada invite le Québec, c’est si formateur les voyages en compagnie de l’Ontario et du Nouveau-Brunswick. Qué-Can ou Cana-Bec who cares? Benoît Pelletier, peut-être, lui qui trouve toujours moyen d’espérer encore plus vivement qu’il ne s’inquiète de ce que le Canada l’envoie paître.

Le smog a donné sa vraie couleur à l’automne. On peut toujours faire des phrases sur la pollution, palabrer sur les gaz à effet de serre, il n’empêche qu’à un moment donné, le réel poigne à la gorge. C’est en train de nous arriver avec la politique provinciale. Il s’en trouvera sans doute encore pour dire que les choses vont finir par se tasser. La médiocrité est un poison lent. Les lambins et les farfineux sont ses premières victimes. Quand s’imposera l’évidence des dégâts, il sera tard, peut-être trop tard. En tout cas, il sera d’autant plus difficile de se tourner vers les antidotes que les charlatans auront longtemps fait de bonnes affaires à minimiser les effets délétères. Notre Premier sous-ministre passe son temps à dresser des écrans de fumée et la chose est donnée à respirer comme l’air frais de la responsabilité nationale. Et dire qu’il s’en trouve encore pour tenter de deviner des parfums d’aurore dans les effluves de la campagne à la chefferie du PQ. Le smog, il est vrai, altère les sens.

L’alerte à la pollution atmosphérique a illustré parfaitement le dérèglement de la politique. Comme le lent travail de destruction de la pollution de l’air, la gestion agonique de la province a continué de faire son œuvre. Le chiquage de guenilles et les quémandages, les querelles de chiffonniers et la parlote ont continué de fixer l’ordre des choses : les ministres de l’Éducation réunis à Québec, les cegeps et universités qui se battent pour les miettes à venir, et le babillage des commentateurs patentés pour inventer des chimères. C’est Ottawa, toujours, qui contrôle l’ordre du jour, nous inflige ces simagrées pendant qu’il déploie ses chaires du Canada, ses fondations, ses programmes et tout son arsenal de propagande pour brouiller les repères et casser la référence québécoise. Les débats sont empoisonnés par des formulations toxiques qui nous déportent continuellement à la périphérie de nous-mêmes, dans les zones troubles de la pensée annexée, un pensée de moins en moins capable de rompre avec la monotonie entretenue de l’habitude qu’elle prend de son propre engourdissement. C’est ainsi que les semaines aux semaines succèdent dans le registre de l’impuissance déclinée selon tous les degrés de la torpeur.

Les choses ont continué ces derniers jours comme si nous avions tout notre temps alors qu’il joue férocement contre nous. Le Québec ratatine. Au point de ne plus se voir autrement que sous le mode de la régression. Et nous ne parvenons pas à nous saisir collectivement dans une conscience claire de nos intérêts nationaux.

Il y avait dans l’actualité de la semaine écoulée une urgence qui est littéralement restée enveloppée dans le smog de la résignation provinciale. Les choses se détériorent et le diagnostic est banalisé dans une insignifiance médiatique absolue. La médiocrité gagne, le discours public est empoisonné par l’information spectacle, la bêtise et le sensationnalisme, les débats sont prisonniers de catégories frelatées, de problématiques bancales utiles seulement au renforcement des conduites de minorisation. L’espace politique se rétrécit, la myopie gagne et la capacité de se projeter régresse jusqu’aux limites de l’absurde où achève de se déliter la campagne électorale d’une métropole qui s’en va à vau-l’eau. Le smog provincial s’installe à demeure.

Notre Premier sous-ministre peut dire n’importe quoi, semer la discorde et ruiner l’avenir, rien ne se dresse devant son œuvre que la colère rentrée de millions de gens, une colère qui ne trouve pas à se mettre en mouvement pour chasser l’air vicié.

Le Québec a de plus en plus de difficulté à se lire dans son réel. Où se situera donc le seuil de l’intolérable?





Course à la direction du Parti québécois

Lettre à Pauline Marois

Lise Payette, chroniqueure politique
Journal de Montréal, lundi 10 octobre 2005

Il y en a qui disent que tu ne seras pas élue chef du Parti québécois. Il y en a qui disent qu'André Boisclair a trop d'avance et que tu n'arriveras pas à le dépasser. À moins qu'on arrive à te « sauver » comme ils le font à Star Académie quand une participante est mise en danger.

Ce serait bien si plein de femmes prenaient leur carte de membre du PQ, comme les jeunes le font, paraît-il, pour Boisclair, et qu'elles arrivaient à renverser la vapeur. Des fois, je me dis que si c'était Julie qui menait la campagne à la chefferie, ça ferait longtemps que Boisclair aurait pris son trou.

Il y en a qui disent que c'est parce que tu es une femme que tu ne gagneras pas. Dans ce beau pays qui est le nôtre, on sait bien que les femmes sont les égales des hommes (ils n'arrêtent pas de nous le chanter sur tous les tons) et ils jurent qu'ils sont prêts à voter pour une femme... que le sexe de la personne ne joue pas dans leur décision.

ALORS, C'EST QUOI LE PROBLÈME ?

Le problème, je crois, c'est le goût marqué de notre société pour les voyous, les bums, les mal engueulés, les smarts, les faibles et les repentis. Nous aimons mieux nos héros un peu baveux, défaits, hésitants, pas sûrs d'eux, alcooliques, un peu ou même beaucoup, pas fiables, un peu fraudeurs ou même un peu drogués.

Nous avons un faible pour les candidats dont nous aimons dire « qu'ils nous ressemblent », qu'ils sont près de la population et que nous nous reconnaissons en eux. Tout un programme !

Toi, ma chère Pauline, avec ton sens de l'honneur, ta loyauté, ton sens du devoir, ta vie en ligne droite, ton honnêteté, ton coeur à la bonne place, ta langue parlée sans faute, ton casier judiciaire vierge, tes études solides, ton expérience de vie, tes quatre enfants bien élevés, ta capacité de travail et ton sens des responsabilités, tu n'as pas ce qu'il faut pour nous représenter.

Tes onze ministères, et pas des moindres, ne pèsent pas lourd dans la balance en ce moment. Tu aurais plus d'attrait pour l'électorat avec 11 péchés capitaux qu'il faudrait te pardonner... On aime mieux les petits, les minables que ceux qui se tiennent debout.

Il aurait fallu, pour que nous t'aimions, que tu te fasses arrêter en état d'ébriété au volant, que tu voles un de tes foulards chez Holt Renfrew, que tu fasses une scène désagréable dans un restaurant parce qu'on te faisait attendre, que tu te présentes en Chambre complètement saoules, que tu sacres en public.

Il aurait fallu que tu aies déjà tourné un film porno dans ta jeunesse et que tu t'en excuses comme d'une erreur de jeunesse. Là, on t'aurait aimée. Là, on aurait cru que tu étais digne d'être notre première ministre.

UN PARCOURS PARFAIT

Ce que je voulais te dire Pauline, c'est que je suis fière de toi. Je ne suis pas la seule. Ton parcours jusqu'à maintenant est parfait. Moi, j'aime que tu me représentes. J'aime ta dignité dans les circonstances et j'admire ton entêtement à aller jusqu'au bout.

Je te donne en exemple aux jeunes qui m'entourent et aux moins jeunes, parce que je pense que s'il y avait plus de monde comme toi dans notre pays, nous nous porterions mieux.

Je ne veux pas que cette lettre te décourage, au contraire. Je veux qu'elle te rassure sur le fait que tu ne fais pas fausse route et que tu remplis ta tâche de candidate comme une championne. Tu es la meilleure, Pauline. Les femmes te doivent une fière chandelle pour ton courage et ta détermination.

Je souhaite que tu gagnes, Pauline. Juste parce que tu es la meilleure, la plus digne de notre confiance et la plus compétente.





Course à la direction du Parti québécois

Pauline Marois, un choix responsable et prometteur

Élaine Audet et Micheline Carrier, éditrices du site Sisyphe, Pierrette Bouchard, professeure à la Faculté des sciences de l’Éducation, Université Laval, Johanne St-Amour, collaboratrice de Sisyphe
Sisyphe, lundi 10 octobre 2005

Personne ne croira que Pauline Marois est parfaite et, à notre connaissance, elle ne prétend pas l'être non plus.

Pour les signataires de ce texte, la députée de Taillon et son parti ne se situent pas suffisamment à gauche sur le plan social, bien que Pauline Marois ait affirmé à plusieurs reprises - avec sincérité, croyons-nous - que si l'économie occupe à ses yeux une place essentielle dans la vie d'une société, elle ne saurait occuper toute la place et en être le seul moteur.

Pauline Marois est une membre influente d'un parti dont l'engagement social a rétréci comme peau de chagrin en quelques décennies, un parti qui s'est tourné progressivement vers les puissances financières et qui ressemble, à quelques nuances près, aux autres partis néolibéraux. Toutefois, jamais on n’a vu la députée de Taillon exprimer du mépris à l'égard des plus pauvres de cette société comme l'a fait, par exemple, le candidat à la direction du PQ en avance dans les sondages, qui avait dit, lors de l'adoption de la Loi visant à éliminer la pauvreté et l'exclusion sociale: «Pourquoi pas une loi contre la pluie?»

Pauline Marois est la femme politique à l'origine des garderies à 5$, une mesure fort importante pour la société québécoise. Elle a aussi instauré la maternelle à plein temps et elle a mis sur pied des programmes de réinsertion sociale à l'aide sociale (bourses, stages). Son intérêt pour l’éducation ne s’est jamais démenti.

En outre, les engagements passés de la députée de Taillon témoignent de ses intérêts communautaires, par exemple: collaboration à la mise sur pied de l'Association des coopératives d'économie familiale (ACEF) de l'Outaouais (1970), participation à la création de CFVO, la première coopérative de télévision au Québec (1973), membre du bureau de direction de l'Association Québec-France (1978-1979), membre d'Amnistie Internationale (1989). Elle a également participé au démarrage du Forum sur l'emploi à Montréal (1989).

Pauline Marois nous semble la personne la plus apte à assumer les fonctions de cheffe du Parti québécois et éventuellement de future première ministre. Non en soi parce qu'elle est une femme, mais à cause de son expérience, de ses capacités éprouvées et de sa personnalité. Ayant fait ses premières armes dans les groupes sociaux, elle a toujours lié le projet d’indépendance du Québec à celui d’une société fondée sur l'égalité entre les hommes et les femmes ainsi que sur la justice. Dans tous les ministères qu'elle a occupés, elle s'est d’ailleurs souciée de faire progresser la cause de l'égalité. Elle n'a jamais fait mystère de ses convictions féministes et y a été fidèle contre vents et marées.

En dirigeant avec brio une dizaine de ministères parmi les plus importants et en redressant le fonctionnement de ministères en crise, Pauline Marois a montré qu'elle possède les qualités requises pour exercer le pouvoir et mener à bien ses priorités. Elle a également joué un rôle majeur pour faire amender la Constitution canadienne afin d’y inclure la transformation des commissions scolaires confessionnelles en commissions scolaires linguistiques au Québec.

La députée de Taillon est une personne pragmatique qui croit profondément en des idéaux et en des valeurs fondamentales partagées par toutes les générations. Dans la force de l'âge, elle nous inspire confiance parce qu’elle possède, outre une pleine maturité personnelle et politique, un sens aigü des responsabilités. Elle avance prudemment et ne promet que ce qu'elle se sait capable de réaliser. Outre du réalisme et du leadership, on lui reconnaît le souci d’autrui, un penchant pour la concertation et la conciliation, des convictions et la fidélité à ses engagements. Ne sont-ce pas là des atouts majeurs pour une future cheffe de parti et peut-être cheffe d'État?

L’engagement passionné et constant de Pauline Marois envers son parti, dont elle a été vice-présidente et présidente de l'exécutif national, ne fait pas de doute aux yeux des militants et des militantes péquistes de longue date. Des personnalités comme Marie Malavoy, Pierre Paquette, Jocelyne Caron, Jean-Pierre Charbonneau, Jonathan Valois et plusieurs autres ont expliqué pourquoi elle leur paraissait la plus apte à diriger le PQ et à réaliser son projet d'indépendance. Quel candidat à la direction du PQ pourrait se réclamer, plus que Pauline Marois, de cette jeunesse véritable qui se caractérise par l’audace et la capacité de relever sans cesse de nouveaux défis, en puisant dans sa vaste expérience? La candidate à la direction du PQ a démontré qu’elle peut défendre ses projets avec une combativité qui repose, certes, sur ses idées et sur ses convictions, mais également sur des études et des analyses.

On a reproché à Pauline Marois d'être ambitieuse. L'ambition est-elle devenue un défaut depuis que des femmes font de la politique et aspirent à des postes de haute direction? Pourquoi serait-elle un défaut chez Pauline Marois et pas chez les autres aspirants à la direction du Parti québécois? On lui a aussi reproché d'avoir exprimé la nécessité d'une course à la chefferie, alors que Bernard Landry tergiversait depuis deux ans à savoir s’il se retirerait ou non, et d’avoir annoncé trop tôt son intérêt pour la direction du parti quand le chef a démissionné. Autrement dit, on lui reproche d’avoir été franche et d’avoir dit tout haut ce que plusieurs membres de son parti murmuraient en coulisses avant qu’ils n’osent l’exprimer publiquement.

Le Parti québécois a besoin d'une personne comme Pauline Marois pour mener à bien le projet qu'il peaufine depuis longtemps. Le Québec aura besoin d’elle pour revenir à un meilleur équilibre entre le social et l'économique et pour faire avancer la cause de l'égalité entre les hommes et les femmes. Les féministes de toutes tendances, qu'elles soient péquistes ou non, ne trouveraient-elles pas en l’élection de Pauline Marois à la direction du Parti québécois un encouragement à leur volonté de voir les femmes en politique jouir des mêmes chances que les hommes d’accéder à des postes de responsabilité supérieurs?

Les membres du Parti québécois sont des gens sérieux et réalistes. Nous croyons qu’ils dépasseront la frontière des sexes, les apparences, les préjugés et les querelles futiles et qu’ils choisiront la plus expérimentée et la plus apte des candidat-es à assurer l’avenir de leur parti et celui du Québec.

Autres lectures

La vie politique devant soi, par Ginette Pelland
L'intérêt supérieur de la nation, par Ginette Pelland
Pour une "vraie" nouveauté au PQ, par le groupe Femmes, politique et démocratie
Ah! si elle était un homme, par Évelyne Tardif, Le Devoir, 30 septembre 2005.






Course à la direction du Parti québécois

Pauline Marois reçoit l'appui d'une centaine de femmes d'influence

Éric Desrosiers
Le Devoir mardi 11 octobre 2005

L'ancien ministre Guy Joron soutient également sa candidature

Pauline Marois a obtenu de nouveaux appuis dans la course à la direction du Parti québécois.

Le dernier en date est venu de l'un des premiers députés du parti élu à l'Assemblée nationale et ancien ministre de René Lévesque, Guy Joron. «Je suis séduit par l'idée que le Québec aurait évolué au point de se donner son premier leader féminin. Une femme en pleine maturité, forte d'une riche expérience ayant dirigé avec compétence tous les ministères les plus importants», écrit, dans une lettre envoyée aux médias hier, celui qui a été élu pour la première fois dans la circonscription de Gouin, en 1970, et qui a occupé plus tard les postes de ministre délégué à l'Énergie, puis de ministre des Consommateurs, des Coopératives et des Institutions financières, avant de tirer sa révérence en 1980. «C'est une social-démocrate, poursuit-il plus loin, respectueuse de l'opinion des autres et douée de la même compassion qui faisait de René Lévesque un personnage si humain et si attachant.»

Pauline Marois s'est dite «très confiante pour la suite des choses», en entrevue à NTR, dimanche, après que l'on eut rendu publique une lettre d'appui à sa candidature qui a recueilli jusqu'à présent la signature d'une centaine de femmes. «J'aimerais ça être en tête de liste complètement et de façon confortable. Ce n'est pas le cas : je sais qu'il y a encore un certain écart, mais il y a cinq semaines devant nous, et ma campagne va bien».

Parmi les 106 signataires se retrouvaient notamment les noms de Jennie Skeene, ex-présidente de la Fédération des infirmières et infirmiers du Québec, Lorraine Pagé, ex-présidente de l'ancienne Centrale de l'enseignement du Québec, de Vivian Barbot, ex-présidente de la Fédération des femmes du Québec, de Marie Malavoy, ex-première vice-présidente du Parti québécois, de Léa Cousineau, ex-présidente du Comité exécutif de la ville de Montréal, ainsi que de la comédienne Marie Tifo et de l'écrivaine Hélène Pedneault. Certaines d'entre elles devraient participer à un rassemblement de femmes qui doit avoir lieu, aujourd'hui, à Montréal, en soutien à sa campagne.

La candidate a jusqu'à présent eu moins de succès auprès des membres du caucus de son parti, avec l'appui de seulement cinq des 44 députés du Parti québécois. «Il pourrait en venir d'autres, déclarait hier son attachée de presse, Claude Potvin. On y travaille.»





Course à la direction du Parti québécois

La catastrophe

Vincent Marissal
La Presse samedi 8 octobre 2005

Une course à la direction crée toujours des divisions dans un parti politique. Une fois la bataille interne terminée, le temps de guérison dépend de la profondeur des blessures.

Le Parti québécois étant le Parti québécois, on s'attendait à ce que les blessures soient profondes, mais le scénario qui se dessine est encore pire que prévu. Orphelins depuis le départ abrupt de Bernard Landry, les membres du PQ s'apprêtent à élire, sans grand enthousiasme, un jeune chef au passé trouble et dont les aptitudes à gouverner sont pour le moins douteuses. Même pardonnées, les incartades d'André Boisclair à l'époque où il était ministre ont laissé un profond malaise au sein du PQ. Suffit d'écouter ce qui se dit dans les rassemblements péquistes et de lire les courriels envoyés aux médias pour palper ce malaise. Malgré tout, André Boisclair sera vraisemblablement élu chef du PQ, notamment parce les péquistes ne veulent rien savoir de Pauline Marois.

Tous les ingrédients sont réunis ici pour une catastrophe: un chef affaibli par les révélations sur son passé, élu dans un climat de malaise et entouré d'adversaires qui ne lui feront pas de cadeau.

Pauline Marois affirme qu'elle restera députée si elle perd la course. Évidemment, on l'aurait accusée de faire du chantage et d'être mauvaise joueuse si elle avait annoncé son départ en cas de défaite. On aurait aussi dit qu'elle est désespérée et qu'elle joue ses dernières cartes. À supposer qu'elle dise vrai et qu'elle reste, c'est une mauvaise nouvelle pour André Boisclair. D'autant plus que Mme Marois ne sera pas seule à rôder dans l'ombre en attendant que le jeune chef se casse les dents.

Il y aura aussi Richard Legendre (même si celui-ci pourrait amorcer prochainement un rapprochement stratégique vers le favori) et François Legault, qui a laissé passer le train cette fois, mais qui a toujours des ambitions. Sans oublier, bien sûr, Gilles Duceppe, qui sera libéré de sa promesse de rester au Bloc après la prochaine campagne, et même Bernard Landry, qui ne lâche pas facilement le morceau.

On dit en politique qu'il faut garder ses amis proche de soi et ses ennemis... encore plus proche. Si c'est vrai, il va y avoir pas mal de monde dans l'entourage d'André Boisclair. Demandez à Jean Chrétien: un Paul Martin, c'est déjà pénible, mais trois ou quatre, c'est invivable.

Quoi qu'en disent les supporters d'André Boisclair, il y a bel et bien malaise. Cet épisode loufoque du faux ou vrai diplôme de Harvard en dit long sur le climat au Parti québécois. Vrai, il y a eu coche mal taillée dans nos pages éditoriales, comme on dit dans le milieu journalistique, mais, non, cela ne fait pas partie d'un sombre complot ourdi par les forces fédéralistes et le grand capital, malgré ce qu'en pense l'équipe Boisclair. Cette histoire court depuis des mois et elle ne sort pas du bureau de Jean Charest ou de chez Power Corp, elle vient du Parti québécois. Plus précisément, des adversaires de M. Boisclair. Comme tous les autres potins, rumeurs et même calomnies visant le favori de la course au PQ. Les péquistes, de toute évidence, n'ont pas besoin de recruter leurs ennemis à l'extérieur, ils ont à ce chapitre tout ce qu'il faut dans leur propre maison.

D'ailleurs, elle est plutôt amusante cette théorie du complot fédéraliste, quand on sait que, à tout prendre, Jean Charest préférerait affronter André Boisclair, qu'il juge plus faible et plus vulnérable que Pauline Marois. Dans ce climat de paranoïa, on va finir par accuser La Presse de taper sur André Boisclair volontairement pour faire monter sa cote et s'assurer qu'il gagne la course.

Plus sérieusement, au lieu d'accuser les médias de conspiration fédéraliste, il vaudrait mieux de penser aux lendemains de la course parce que ce à quoi on assiste en ce moment n'est qu'un avant-goût de ce qui attend M. Boisclair à la tête du Parti québécois.

Un parti macho?

C'est Claudette Carbonneau, de la CSN, qui a relancé la question cette semaine: le Parti québécois est-il un parti macho?

À en juger par le faible appui de ses collègues députés, Pauline Marois, la seule femme dans la présente course, a des raisons de le croire. À en juger aussi par tout ce que l'on dit d'elle dans ce parti où elle milite depuis plus de 30 ans: elle est snob et froide, et elle s'habille comme une baronne.

Pourtant, André Boisclair est considéré par tous ses anciens collègues ministres comme un personnage distant, arrogant, parfois même méprisant. " Le genre, résume l'un d'entre eux, qui arrive en retard à une réunion avec le téléphone portable sur l'oreille, sans s'excuser et qui repart avant la fin de la réunion sans prévenir. "

De plus, on fait tout un plat avec les tailleurs de Mme Marois, mais on salue le bon goût de M. Boisclair, qui s'habille chez Dubuc. Mme Marois a été tellement échaudée par les critiques sur sa garde-robe qu'elle s'en tient volontairement, dans cette course, à des vêtements très simples, gris ou beiges. Et le moins de bijoux possible.

Macho, le PQ? Oui, mais pas plus que les autres. C'est juste plus surprenant venant d'un parti qui se targue d'être plus progressiste que les autres. En fait, le cas Marois ne fait que confirmer une réalité tenace: la politique reste encore aujourd'hui un milieu hostile aux femmes. Certes, le nombre d'élues augmente constamment à tous les niveaux, mais les plus hautes fonctions leur sont toujours largement inaccessibles.

À Québec, seulement deux femmes ont été chef de l'opposition (Monique Gagnon-Tremblay et Louise Harel), les deux par intérim. Au fédéral, Kim Campbell a été première ministre désignée, mais non élue. Deborah Grey, elle, a été chef de l'opposition, mais elle aussi par intérim.

Au municipal, ce n'est guère mieux. Parmi les 10 plus grandes villes du Québec, une seule est dirigée par une femme (Drummondville).

Vincent.marissal@lapresse.ca




Les prestidigitateurs des excédents budgétaires

Jean-Robert Sansfaçon
Le Devoir samedi 8 et dimanche 9 octobre 2005

Comme le voulait l'information qui a circulé plus tôt cette semaine, le ministre fédéral des Finances, Ralph Goodale, a présenté un projet de loi destiné à prévoir la répartition des excédents budgétaires de fin d'année, devenus la règle à Ottawa. Une telle planification de ce qui ne devrait même pas exister est un aveu de mauvaise foi.

Depuis 1997-98, Ottawa enregistre des excédents budgétaires de façon systématique. Selon les années, ces excédents ont varié entre 1,9 milliard et... 20 milliards. Cet écart considérable s'explique moins par la conjoncture économique que par la décision du gouvernement de dépenser ou non l'argent en trop avant la fin de l'année budgétaire, le 31 mars. Les premières années de l'après-déficit, Ottawa en profitait pour accélérer le remboursement de la dette, mais il a vite compris qu'il pouvait aussi dépenser une partie de ces surplus de fin d'année pour séduire ou faire taire les uns et les autres, au gré du vent politique qui souffle sur le pays.

Malgré cette approche dépensière, des milliards de dollars ont quand même pu être consacrés à la dette, ce qui n'était pas un mal puisque cela a permis de réduire l'hypothèque laissée aux générations futures. Ainsi, de 70 % du PIB il y a dix ans, la dette représente maintenant moins de 40 % du PIB, et Ottawa envisage de ramener ce pourcentage à 25 % d'ici huit ans en y consacrant trois milliards par année. Année après année, les intérêts à payer accaparent donc une portion moins grande des recettes fiscales qui, elles, continuent d'augmenter grâce à la bonne performance de l'économie, dégageant du coup une fantastique marge de manoeuvre qu'Ottawa consacre à de nouvelles dépenses et encore à la dette.

Ces excédents sont désormais si probables que, dans son dernier budget, le ministre des Finances a inscrit de façon très prudente qu'ils oscilleraient entre cinq et sept milliards par année d'ici 2010, y compris la réserve de trois milliards pour le remboursement de la dette.

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Devant les critiques qui lui reprochent de fausser les prévisions pour éviter de débattre de l'utilisation de ces excédents répétés, le gouvernement Martin et son ministre Goodale proposent maintenant d'inscrire dans une loi que ce qui dépasse les trois milliards versés chaque année à la dette soit désormais partagé également entre les postes suivants : 1- les dépenses prioritaires; 2- la réduction des impôts de l'année en cours (calculée au moment de remplir sa déclaration); 3- le remboursement de la dette.

L'opposition bloquiste s'est réjouie de ce que le gouvernement inscrive enfin dans une loi l'obligation de procéder ainsi à un partage des excédents au lieu de se préoccuper uniquement de la dette. Elle insiste cependant sur le fait qu'il vaudrait bien mieux verser cet argent aux provinces pour réduire le déséquilibre fiscal.

On nous permettra d'émettre un point de vue différent, que les députés du Bloc ne renieront certainement pas. La solution au déséquilibre fiscal ne passe pas par une loi sur l'utilisation des surplus budgétaires mais par la fin de cet exercice de planification systématique de tels surplus au gré de la volonté du gouvernement en place à Ottawa. Ces excédents n'existeraient pas si le ministre des Finances présentait des budgets réalistes. Impossible de croire en la bonne foi du ministre quand il affirme que les erreurs sont dues à une conjoncture plus favorable que prévu. Si c'était le cas, les budgets de tous les gouvernements présenteraient des erreurs aussi grossières.

Les observateurs savent que les surplus imaginés par le ministre d'ici 2010 sont largement sous-estimés et que, malgré son projet de loi, la marge de manoeuvre pour accroître les dépenses chaque année avant le 31 mars est plus importante qu'il ne veut l'avouer. L'année dernière, par exemple, Ottawa a laissé grimper ses dépenses de plus de 15 %, dont une bonne partie au cours des dernières semaines de l'année, avec pour résultat que l'excédent final a été d'à peine 1,9 milliard.

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Le déficit fiscal existe, et tant qu'Ottawa ne s'y attaquera pas, les provinces les moins favorisées continueront de tirer le diable par la queue. Or ce déséquilibre est structurel et commande une solution du même ordre. Ce n'est pas d'une loi sur l'utilisation d'excédents manipulables à souhait dont nous avons besoin mais d'un outil permanent de financement des dépenses publiques dans les provinces et, s'il reste un peu d'argent, d'une baisse permanente du fardeau fiscal de la population active.

Il n'y a qu'une façon d'y parvenir, bien connue, et c'est par la réforme du programme de péréquation, cet outil de redistribution de la richesse inscrit dans la Constitution canadienne. De 11 milliards cette année, il faut faire passer le budget de péréquation à au moins 16 des 160 milliards de dollars des programmes fédéraux. Ce n'est pourtant pas la lune ! Qu'est-ce qui empêche les libéraux fédéraux de régler cette question une fois pour toutes ?

j-rsansfacon@ledevoir.com




Québec et Ottawa sont loin de s'entendre sur le dossier des relations internationales

Antoine Robitaille
Le Devoir samedi 8 et dimanche 9 octobre 2005

Québec -- On s'attendait à une rencontre Québec-Ottawa cruciale, hier à Montréal, où le sort des relations internationales québécoises se trouverait scellé. Mais aucune entente n'a été signée entre le ministre fédéral des Affaires étrangères, Pierre Pettigrew, et la ministre québécoise des Relations internationales, Monique Gagnon-Tremblay. «On n'en est pas encore là», a déclaré le ministre Pettigrew au sortir de la rencontre. «Ce ne sera pas un dossier facile», a pour sa part déclaré le ministre québécois des Relations intergouvernementales, Benoit Pelletier, qui y participait.

Ce dernier et sa collègue, la ministre Gagnon-Tremblay, tentent, depuis un an et demi, de s'entendre avec Ottawa pour définir les modalités de participation du Québec dans les forums, organisations, conférences et négociations internationales dont le mandat ou l'objet touche ses compétences.

À l'issue des quelque trois heures de discussions -- qualifiées de «très cordiales» par tous --, les ministres québécois se sont toutefois dits «convaincus» que Pierre Pettigrew et sa collègue Lucienne Robillard, aussi présente, «comprennent mieux» leur position. M. Pettigrew en a semble-t-il redemandé : il souhaite qu'on lui dresse une liste de «cas concrets d'irritants» pour mieux saisir la nature du problème. La ministre Gagnon-Tremblay a obtempéré et demandera cette semaine à ses fonctionnaires de constituer un tel relevé.

M. Pettigrew a fait savoir que les discussions avaient porté aussi sur les «bonnes pratiques» Ottawa-Québec sur la scène internationale. Au premier chef, le texte «canadien» de convention sur la diversité culturelle, finalement «adopté par 53 des 54 pays membres de l'UNESCO». Voilà un exemple où le Québec a enrichi la «voix canadienne» à l'étranger, a-t-il dit.

Au Canada anglais, la rencontre d'hier a soulevé un certain intérêt. L'influent quotidien The Globe and Mail, notamment, a consacré deux éditoriaux à la question, qualifiant la position québécoise «d'irréfléchie». Selon lui, Mme Gagnon-Tremblay ne «comprend pas le Canada». «Le Canada, c'est une famille. À table, on peut bien se disputer. Mais quand nous avons un problème avec les voisins, nous ne faisons qu'un.» Benoît Pelletier affirme que cette perception des choses ne lui «facilite pas la tâche» et que s'il y avait «une volonté populaire [au Canada anglais] de régler avec le Québec, ce serait plus simple». Il s'est dit prêt à accepter «n'importe quelle tribune» dans le reste du pays où il pourrait expliquer la position québécoise, qui est «raisonnable» et «fédéraliste».

Les ministres ont convenu de se revoir bientôt, mais n'ont pas fixé d'échéance précise.




La voix canadienne

Manon Cornellier
Le Devoir samedi 8 et dimanche 9 octobre 2005

Revue de presse - Après son moment de gloire de la semaine dernière, Michaëlle Jean s'est retirée dans ses quartiers, mais ses propos -- toujours la fin des solitudes -- ont continué à faire jaser. Vous me pardonnerez d'insister, mais les réflexions du vieux renard du Ottawa Sun, Doug Fisher, ne sont pas sans intérêt, pas plus que le lien que d'autres font entre les déclarations de Mme Jean et les demandes du Québec en matière de relations internationales.

Le vétéran chroniqueur Doug Fisher, qui fut député néo-démocrate dans les années 60, se souvient d'avoir lu le livre Two Solitudes, du Montréalais Hugh MacLennan, à son retour du front, en 1945. L'image avait frappé l'imagination parce qu'elle rendait bien le dilemme canadien depuis 1760, dit Fisher. Et, selon lui, cette image vaut toujours. Après l'adoption de la Loi sur les langues officielles, qui n'a pas fait l'unanimité, un certain optimisme régnait. On croyait vraiment à l'émergence d'une nation bilingue. Il y a pourtant eu deux référendums au Québec. Les fédéralistes l'ont emporté, mais le mouvement souverainiste est resté «fort et durable». «De toute évidence, une partie d'une des "solitudes" appréciait l'idée de solitude, écrit-il. Qu'arrivait-il dans le cas de l'autre ?»

Le discours sur le bilinguisme a fait place à celui sur le multiculturalisme, «une politique qui mettait l'accent sur la possibilité pour les immigrants de conserver leurs valeurs ethniques et culturelles, de ne pas avoir à les abandonner pour adopter les valeurs de la majorité, dont les racines remontent aux deux mères patries, la Grande-Bretagne et la France». «Mon intuition, poursuit-il, est que le multiculturalisme a affaibli la "solitude" anglophone au Canada, un phénomène accentué par notre profonde absorption dans la culture américaine. La "solitude" francophone, elle, a maintenu sa solidarité. Par conséquent, il semble qu'une seule des "solitudes" d'antan demeure : les Québécois au Québec. L'autre, plus populeuse, est confuse et en proie à la panique, n'est pas très intéressée par le Québec et a des idées grandioses, quoique vagues, à l'instar de notre premier ministre.» Un son de cloche qui change de la chronique de la semaine dernière d'Andrew Coyne, du Post.

Laissant de côté la pâmoison de son chroniqueur, le Post note que les gens ont pris la déclaration de la gouverneure générale un peu trop au pied de la lettre. Selon le Post, Michaëlle Jean ne portait pas un jugement définitif mais évoquait plutôt un idéal. Le journal s'en prend quand même à la ministre du Patrimoine, Liza Frulla, qui a affirmé sur les ondes de CTV que les solitudes étaient toujours vivantes. Se rappelant comment la ministre avait ouvert la porte à une plus grande place du Québec à l'UNESCO, le Post invite le ministre des Affaires étrangères, Pierre Pettigrew, à ne pas suivre cet exemple lors des discussions sur le même sujet avec son homologue québécois.

Susan Riley, du Citizen, fait aussi un lien avec les propos de Mme Jean et ces discussions d'hier. Selon elle, Ottawa ne peut pas, sans mettre en péril la cohérence de sa position dans l'arène internationale, accorder au Québec tout ce qu'il demande. Mais elle invite le fédéral à retenir de Mme Jean l'esprit de générosité et de compromis.

Elle est toutefois seule dans son camp. La fermeté a davantage la cote dans la presse canadienne-anglaise, qui envoie ainsi un message clair à la veille d'élections générales. L'idée que le Québec puisse s'exprimer lui-même sur des sujets importants et qui le touchent est «ridicule», dit l'Ottawa Citizen. «Les Québécois ont déjà leur mot à dire sur la façon dont le Canada se conduit sur la scène internationale. Comme tout le monde, ils élisent des députés fédéraux et un gouvernement national et prennent en compte la politique étrangère au moment de faire leur choix. C'est assez.»

Le Canada doit parler d'une seule voix, comme n'importe quel pays souverain, insiste le Globe and Mail. «Cette vérité élémentaire semble avoir échappé au Québec, le gouvernement supposément fédéraliste du premier ministre Jean Charest poussant pour obtenir un rôle plus important sur la scène internationale.» Le quotidien torontois privilégie la poursuite de la politique de consultation actuelle et se demande si l'impopulaire Jean Charest ne cherche pas à courtiser le vote nationaliste, ce qui serait déplorable, juge-t-il. «Le Canada est une famille. On peut peut-être se disputer autour de la table de cuisine, mais quand survient une dispute avec un voisin, on se serre les coudes.»

Le Globe a d'ailleurs publié un texte d'Allan Gotlieb, qui a été sous-ministre aux Affaires étrangères pendant les années 60. Il fait état d'une rencontre en 1965 entre les premiers ministres Lester B. Pearson et Jean Lesage portant justement sur le rôle international du Québec. La doctrine Gérin-Lajoie, qui avait été énoncée quelques mois auparavant, servait de base à la position québécoise. Pearson y était ouvert et les deux hommes en étaient venus à une entente qu'ils devaient faire entériner par leurs cabinets respectifs. À Québec, cela est allé de soi. À Ottawa, Pearson a dû reculer devant l'opposition farouche de son ministre des Affaires étrangères, Paul Martin père. Selon Gotlieb, les arguments de Martin père, qu'il n'expose pas, restent d'actualité, et le fils aurait intérêt à s'en inspirer.

(...)

mcornellier@ledevoir.com




Le Conseil de l'unité canadienne sévèrement blâmé

Hélène Buzzetti
Le Devoir samedi 8 et dimanche 9 octobre 2005

L'organisme reçoit trop d'argent pour de la recherche insuffisante et peu utile, disent les vérificateurs fédéraux

Ottawa -- Le Conseil de l'unité canadienne, financé presque en totalité par Ottawa, se fait passer un savon. Les vérificateurs internes du gouvernement fédéral qui ont révisé son service d'information concluent qu'il reçoit peut-être trop d'argent pour ses activités, qu'il fait très peu de recherche compte tenu de son mandat et que cette dite recherche est de peu d'utilité pour Patrimoine canadien, qui la finance pourtant.

La vérification interne datée de janvier et mai 2004 a été produite par Patrimoine canadien. Elle a effectué un contrôle du Centre de recherche et d'information sur le Canada (CRIC), une des branches du Conseil de l'unité canadienne (CUC). Le CUC a reçu l'an dernier de Patrimoine canadien 4,3 millions de dollars uniquement pour financer son programme de recherche. Or le premier constat qui saute aux yeux dans le rapport, c'est qu'une infime proportion de ce budget a réellement servi à de la recherche : à peine 563 900 $ (dont la moitié pour des salaires et des voyages), ou 13 %.

Comme toujours avec ce genre de vérification, les rapports sont rédigés dans un langage technocratique très hermétique. Malgré tout, les documents consultés par Le Devoir laissent entendre que le Conseil de l'unité canadienne recevrait peut-être trop d'argent du gouvernement. Le CUC, selon son porte-parole Peter Cowan, jouit d'un budget de près de 17 millions de dollars, répartis dans plusieurs programmes, dont les 4,3 millions pour le CRIC. De ce total, 13,8 millions proviennent de diverses enveloppes gouvernementales fédérales. «La question générale de la transparence dans l'utilisation des fonds par le CUC devrait toutefois être revue», écrivent les vérificateurs du gouvernement.

Les vérificateurs reprochent au Conseil de l'unité canadienne de ne pas fournir une vue d'ensemble de ses sources de financement. «Une vérification conjointe, qui couvrirait tout le financement versé par les bailleurs de fonds, serait avantageuse car elle fournirait l'assurance que certaines dépenses ne sont pas imputées plus d'une fois [au] gouvernement fédéral et que le financement provenant de plus d'une source pour telle ou telle activité ne dépasse pas 100 %.»

Plus spécifiquement, le rapport de vérification est aussi sceptique quant à l'utilisation adéquate des 4,3 millions de dollars dédiés au Conseil de recherche et d'information sur le Canada. Les vérificateurs n'ont trouvé aucun plan d'affaires pour ce programme. «En l'absence d'un tel plan, il est plus difficile de confirmer que le CUC a besoin de la totalité de la dotation annuelle de quatre millions de dollars que Patrimoine canadien lui accorde.»

Les critiques vont encore plus loin. Les vérificateurs internes ne voient pas l'utilité de la recherche subventionnée par le CUC pour le ministère qui la finance. «[P]eu d'éléments indiquent que l'aspect recherche du CRIC parvient à rejoindre l'ensemble des Canadiens. En réalité, les résultats de nos rencontres pointent dans la direction inverse, à savoir l'accès à une élite spécifique et minoritaire au sein de la population générale. [...] Les intervenants sont généralement d'accord pour souligner l'impact limité des activités et services du CRIC au sein de Patrimoine canadien.»

Le député bloquiste Benoît Sauvageau, qui tente depuis des années de comprendre les activités partisanes au Québec du Conseil de l'unité canadienne, soupçonne que ce rapport feutré cache des utilisations abusives de fonds publics. «Patrimoine canadien a sonné l'alarme en 2004 et on a continué à donner des sous cette année, déplore le député. Rappelez-vous le scandale des commandites. Les rapports de vérification interne avaient aussi signalé des problèmes, mais c'était resté à l'interne.»

M. Sauvageau souligne que des gens proches du gouvernement libéral, tels que Jean Pelletier, Francis Fox et Claude Dauphin, ont siégé au Conseil de l'unité canadienne. «Ce sont des gens dont on revoit les noms souvent... Je me souviens comment un membre du CUC nous avait déjà dit : "Vous ne trouverez jamais l'argent [qui a servi à financer une partie des forces du NON au référendum de 1995]", comme pour nous narguer.» Le député bloquiste pense que le rapport de vérification offre une piste intéressante à poursuivre. «Ce qu'on soupçonne, c'est que l'argent n'a pas été utilisé [au CUC, comme ils le disent].»

M. Sauvageau et son équipe ont déniché ce rapport de vérification sur Internet. Il était public, mais pas nécessairement publicisé... Il demande qu'il soit étudié par le comité des Comptes publics auquel il siège. Les membres libéraux s'y opposent, mais les néo-démocrates sont d'accord. Reste à convaincre les conservateurs, qui ont demandé de lire d'abord le rapport avant de donner leur réponse. Une acceptation de leur part donnerait le feu vert à cette analyse.

La vérification souligne par ailleurs de graves lacunes dans la reddition de comptes sur l'utilisation de l'argent versé au Conseil de l'unité canadienne qui se ferait «en personne ou par téléphone». «Un tel processus de reddition de comptes en personne ou par téléphone ne semble pas être une pratique courante au sein de Patrimoine canadien et demeure peu efficace», concluent les vérificateurs.




À quand le boulevard Pierre-Bourgault?

Fabien Deglise
Le Devoir samedi 8 et dimanche 9 octobre 2005

Le Québec peine visiblement à honorer certains grands hommes. Plus de deux ans après la disparition du communicateur, professeur et ex-politicien Pierre Bourgault, aucune demande officielle n'a encore été déposée auprès de la Commission de toponymie du Québec afin de baptiser un lieu à sa mémoire, a appris Le Devoir. Une situation étonnante pour un personnage de son envergure, estime l'historien Jacques Lacoursière, puisque le délai d'un an et un jour entre le décès d'une personnalité et son entrée dans l'univers toponymique est dans ce cas plus que dépassé. «On peut s'étonner que rien n'ait encore été fait pour attribuer un lieu ou un édifice à M. Bourgault, dit M. Lacoursière, membre de la Commission. Le personnage semble toujours être au purgatoire. C'était un éveilleur de conscience, un empêcheur de tourner en rond et, même mort, de toute évidence, il dérange toujours.»

À ce jour, seule la Ville de Boisbriand, au nord de Montréal, a en effet célébré le souvenir de l'ancien président du Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN) en donnant son nom à une rue, le 23 novembre dernier.

Et pourtant, les lieux propices à rappeler la mémoire de Pierre Bourgault, décédé en juin 2003 à l'âge de 69 ans, ne manquent pas, juge M. Lacoursière. «On peut penser à des édifices reliés à ses grandes préoccupations, dit-il. Il avait à coeur la langue française, ou québéco-française, comme on l'appelle aujourd'hui. Pourquoi ne pas envisager donner son nom au bâtiment du 125, Sherbrooke Ouest à Montréal, qui abrite les bureaux de l'Office de la langue française ?»

La proposition séduit Jean Dorion, président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, qui déplore également, sans être surpris par la chose, que Bourgault n'ait pas encore trouvé sa place dans la toponymie québécoise. «À la prochaine réunion du Conseil [de la SSJB], je vais mettre cette question sur la table, promet-il. Il est effectivement temps d'honorer sa mémoire de la sorte.»

Tout en soulignant la carrière d'enseignant de M. Bourgault au département de communication de l'UQAM, Jean Dorion évoque d'ailleurs la possibilité de nommer un pavillon universitaire en son nom. Une idée suggérée également par Jacques Lacoursière, dont le regard se tourne immédiatement vers le projet baptisé «Îlot Voyageur» de l'UQAM.

«Il faut maintenant que des groupes se manifestent pour que la Commission étudie sérieusement un projet de dénomination commémorative, souligne Danielle Turcotte, secrétaire de la Commission de toponymie. Dans le passé, nous avons entendu parler de deux idées, mais elles ne sont pas allées très loin [dans l'appareil administratif de la commission] faute d'appuis.»




Faire la fête?

Denise Bombardier
Le Devoir samedi 8 et dimanche 9 octobre 2005

Qui s'étonnera que le Gala des Gémeaux, censé être la fête de la télévision, n'ait trouvé qu'une chaîne spécialisée câblée, Canal D, pour distribuer des prix dont on questionne d'ailleurs et le nombre et la pertinence depuis plusieurs années? Qui a envie de fêter la télé par les temps qui courent alors qu'elle est en partie kidnappée par des barbares de l'esprit dont la tonitruance le dispute à l'illusion de l'omnipotence? Qui a envie de fêter une télévision qui nous abrutit, nous déresponsabilise, nous dépossède de tout sens critique, nous fait croire qu'elle est audacieuse alors que sa vulgarité nous éclabousse et que son conformisme est un anesthésiant de matière grise? Qui a envie de fêter une télévision qui a perdu la mémoire, qui consacre des roitelets d'une génération aussi spontanée que frelatée, qui ne respecte ni les personnes, transformées en instruments médiatiques, ni la culture, dont on ne retient que la première syllabe, ni l'intelligence, ce mélange d'esprit, de sensibilité, d'acuité, de perception et de conscience?

Non, le coeur n'est pas à la fête. Ceux qui oeuvrent à la télé espèrent grandement que le nouveau patron de la radio et de la télévision publiques, Sylvain Lafrance, homme de service public visionnaire et pondéré, réussisse à faire une nouvelle révolution tranquille afin de libérer l'institution radio-canadienne des prétentieux incultes qui l'ont détournée à leur propre ambition. Nous faisons face à une situation scandaleuse à côté de laquelle le mouton noir de la télé fait figure d'anecdote. Non, il n'y a rien à fêter quand certains diffuseurs se comportent en éboueurs.

Si la télévision est le miroir de la société qui la contient, il n'y a hélas rien à fêter hors du petit écran non plus. Le film-pamphlet de notre confrère Paul Arcand nous empêche de nous vanter d'être exemplaires en matière de protection des enfants, ce que nous faisons abondamment devant les étrangers. Quand on érige la capacité d'adaptabilité des enfants en credo pour justifier nos ruptures sentimentales et matrimoniales, pourquoi se surprendre que le système de protection des enfants tolère qu'on les ballote d'un foyer d'accueil à l'autre lorsque leurs parents sont inaptes à s'en occuper et les maltraitent ? Qu'y a-t-il à fêter quand on constate que le progrès social dont on se réclame et le respect des droits individuels qu'on brandit à bout de bras n'ont freiné ni les exactions contre autrui ni l'exploitation sexuelle des enfants ? Être informé ne confère donc aucune vertu particulière. «Je le sais, je l'ai vu à la télé», «je l'ai lu dans le journal», «je l'ai entendu à la radio» ne signifient rien sans la capacité de celui qui reçoit à donner un sens à cette information. Aucune raison de fêter de ce côté-là non plus.

***

Pourquoi fêter lorsque du «bon monde» tranquille, sans histoire, du monde ordinaire comme on dit ici, s'insurge contre l'installation d'une maison pour personnes âgées dans leur rue, à Québec, au prétexte que leur quiétude sera mise à mal et, évidemment, que la valeur marchande de leurs augustes demeures diminuera ? Il y aura trop de circulation, assurent ces bonnes gens. En effet, c'est bien connu, les personnes âgées provoquent des cohues de visiteurs, elles dont on sait qu'elles sont trop souvent abandonnées par leur famille.

A-t-on envie de fêter quand on voit les comptes de dépenses de nos élus, qui réussiront bientôt à se faire rembourser la nourriture de leurs animaux de compagnie ? Détails que ces dollars réclamés. Mais ces demandes minables sont des phénomènes périphériques qui expliquent l'essentiel, et l'essentiel, c'est que, de nos jours, la morale consiste à ne pas se faire démasquer. Qui vole un oeuf vole un boeuf : se souvient-on de ce proverbe ?

Qui a envie de fêter lorsque la fête, c'est André Boisclair, le futur chef du Parti québécois fondé par René Lévesque, qui la définit ? Pour justifier sa consommation de cocaïne, il a expliqué, sourire en coin, qu'il était un gars de party, qu'il aimait la fête. Si fêter consiste à s'envoyer en l'air, à se remplir les narines de poudre, à oublier jusqu'à son nom et surtout, dans ce cas-ci, sa fonction, qui veut se réjouir ? Pourquoi faudrait-il que la fête rime avec défonce, inconscience, sexe à gogo et abrutissement, comme le croient tant de gens ?

Ceux qui, se réclamant de leur époque, croient que le progrès est nécessairement devant oublient que vers l'avant on peut aussi s'écraser dans des crevasses ou plonger dans des précipices. Le progrès, répétons-le, ne sera jamais la mode, l'air du temps et les tendances épisodiques. Et la fête ne peut pas avoir de sens sans sens. On ne fête pas quand on n'a plus sa tête : on s'engourdit ou on se perd. Et nous n'avons pas de raison de fêter quand nous sommes les témoins impuissants et infiniment tristes d'une détérioration de la qualité du tissu social. Qu'ils se lèvent, ceux qui, aujourd'hui, ont le coeur à la fête dans une société qui bouscule les enfants, s'éloigne des vieux et se nourrit d'une culture de la brutalité, de la grossièreté et du découragement.

denbombardier@videotron.ca




La télévision de Radio-Canada - La honte

Jean Larose, Écrivain
Le Devoir samedi 8 et dimanche 9 octobre 2005

Il paraît que nous vivons désormais dans une société du savoir. C'est pourtant au succès d'une émission comme Tout le monde en parle qu'on mesure la régression de l'influence réelle du savoir. Ainsi, la direction de la télévision d'État laisse dire sur les ondes que des études prouvent l'infériorité intellectuelle des Noirs et des Indiens, et non seulement elle laisse dire, mais elle a préparé le coup, elle a prévu le choc, elle avait escompté le beau scandale qui fait parler tout le monde. Et après, au lieu d'exprimer ses regrets, la direction se fend d'une déclaration de fierté -- muflerie sans exemple depuis Duplessis -- où elle s'attribue le mérite démocratique d'avoir «lancé le débat»!

Une autre fois, lancera-t-on un débat sur les Juifs ? Laissera-t-on un savant fou affirmer que les Protocoles des Sages de Sion fournissent la preuve qu'Israël est la continuation de la conspiration des Juifs pour la domination du monde ? Dans les livres et les revues, sur Internet, on trouve de quoi prouver tout ce qu'on veut. Il suffit de changer le sens du mot «prouver» et des «études» prouvent que la Shoah n'a pas eu lieu. D'autres prouveront, si vous y tenez, que c'est le Soleil qui tourne autour de la Terre.

Quelle régression de la culture politique à Radio-Canada que de prendre un objet sur lequel il n'y a pas de débat possible, qui n'est donc pas ouvert à l'opinion parce que, justement, c'est un savoir, et d'en faire une matière à débat ! Peu importe tant de savoir amassé par tant d'anthropologues, d'historiens, de généticiens, qui ont depuis longtemps privé de tout fondement scientifique les théories racistes ! Qu'importe si le spectacle est bon !

Quelle honte de faire un spectacle d'un préjugé qui a tellement tué dans l'histoire ! Et quelle honte que Radio-Canada n'ait pas honte ! C'est l'absence de honte qui me fait le plus honte pour Radio-Canada et pour nous, Québécois, qui goûtons ce scandale en masse parce qu'il donne un bon choc et un bon show !

Collectivement nuls ?

Est-ce une télévision qui nous ressemble ? Avons-nous la direction de Radio-Canada que nous méritons ? Sommes-nous collectivement si nuls ? Et le Collège des médecins, qu'il nous dise que ce doc-là n'est pas médecin, pas vraiment un membre de cette profession encore respectée, que les médecins dignes de ce nom ont honte de ce brutal thaumaturge qui humilie de façon si choquante à la radio tant de ceux qui, dans leur détresse, s'adressent à lui !

Radio-Canada excelle au pétage de bretelles. On s'y autocongratule volontiers. Moins on est bon, plus on se trouve bon. L'ignorance, c'est le savoir; l'incompétence, c'est la compétence; la vulgarité, c'est la distinction. Malheur dans la maison à qui dénoncera le mensonge ! Il y a quelques années, dix ans peut-être, on y rencontrait encore des réalisateurs, des animateurs et des journalistes qui espéraient un changement, qui avaient honte.

Maintenant, la honte semble perdue. Et l'espérance aussi. Dans la complète indifférence de toute la classe politique, à Québec et à Ottawa, pouvoir et opposition confondus, les patrons de Radio-Canada, manquant à leur parole, ont aboli la Chaîne culturelle : on y avait le tort de proposer de vraies réflexions, de vrais débats, un vrai savoir -- mauvais spectacles.

Le rire totalitaire

Il vient, il arrive, il est sur nous, le monstre qu'engendre le sommeil de la raison. Il triomphe d'ailleurs sur toutes les chaînes. Il ne surgit pas armé, vociférant, rageur, autoritaire. Non, il rit comme un clown jailli de la boîte à surprises. Il rit et veut faire rire tout le monde tout le temps. Il opprime de rire, il avilit de rire, il tue de rire. Il a la bouche molle et la dérision cynique du rire totalitaire. Sa valeur marchande augmente à chaque nouveau choc qu'il invente. Il est payé pour administrer des chocs et pour le faire si effrontément que cela cache aux yeux de tous que ce sont des violences scandaleuses.

Son métier est de choquer, puis de ridiculiser ceux qui en ont honte, pour effacer même la honte. C'est son art d'empêcher les autres de parler en les interrompant continuellement avec n'importe quoi qui donne un bon choc. Il fait honte aux gens réfléchis de réfléchir, aux gens scandalisés d'être scandalisés. Il n'est pas méchant, il est payé pour libérer le peuple de l'oppression de la décence, du respect humain et de la parole sensée.

On le rémunère pour ses folies, mais comme il est loin d'être bête, il entend être respecté comme s'il disait des choses intelligentes, et il s'offusque qu'on le dénonce, il le prend personnel, il estime qu'on l'insulte si on ne bascule pas avec lui dans la perversion de croire que l'insignifiance, c'est l'intelligence, que l'échange de vacheries, c'est la conversation, que la dénonciation de toute conviction et de toute foi, c'est un cri de liberté, et que l'arriération, c'est le progrès.

Écoutez, pour voir : l'an prochain, ce sera pire.




La clé du cadenas

Bertrand Hall, Journaliste
Le Devoir mardi 11 octobre 2005

Libre opinion: Un cinquième conflit de travail en six ans. Une tradition d'information à 18 heures reléguée aux oubliettes. Exit les Marcel Dubé, Tremblay, grands concerts et autre Des souris et des hommes le dimanche soir. Tout le monde en parle, et c'est tant mieux. Mais en attendant, «tout l'monde est tout nu»... Ici Radio-Canada.

Mon enfance s'est nourrie de la poésie des Fanfreluche. Mon adolescence est sortie grandie d'apprendre, d'appréhender le monde à travers la lucarne de notre radio-télévision. Puis j'en suis devenu moi-même un artisan, il y a près de vingt ans. Et aujourd'hui, j'ai mal à ma «boîte». Mal de la voir souffrir, s'essouffler, mourir à petit feu.

Toute entreprise commet son lot d'erreurs. Tout dirigeant peut un jour ou l'autre se faire accuser d'avoir pris une mauvaise décision. Mais la très lente agonie de Radio-Canada dépasse ce genre d'observations.

Décider de se payer un diffuseur public est une décision de société. Croire que dans un monde où le profit règne, où le citoyen est sans cesse bombardé de sollicitations, mensonges et manipulations intéressés, il est primordial de se doter d'un regard indépendant, curieux et multiple, tient d'une vision et d'une volonté qui doit d'abord et avant tout être politique.

Le sous-financement chronique de Radio-Canada et la valse-hésitation annuelle sur le montant exact (et insuffisant) de ses ressources obligent ses responsables (et ses artisans) à des contorsions perpétuelles pour remplir un mandat (au fond tout à fait clair) tout en devant composer avec les exigences de performance d'un marché, exigences qui, en fait, sont absolument en contradiction avec ledit mandat. La quadrature du cercle dans sa plus impossible démonstration.

Des décisions à prendre

Je refuse d'imaginer un peuple, un pays où il n'y aura plus que des «bonnes nouvelles» commanditées par les vendeurs d'automobiles, où la relève artistique ne vivra qu'à travers de juteux concours organisés par d'immenses groupes de communication, où l'insulte et la controverse facile tiendront lieu d'agora publique, de forum de réflexion, d'enseignement. De fenêtre sur ce que nous (et le reste du monde) sommes vraiment.

Seuls nos élus possèdent la clé du cadenas qui enferme Radio-Canada dans une logique mortellement illogique. À la condition bien sûr que ceux qui les élisent, c'est-à-dire nous, leur disent haut et fort qu'ils ne veulent pas ne pas avoir de choix. Que dans un univers où les sources d'information se multiplient sans fin, ils ont besoin d'une référence. De quelqu'un à qui ils peuvent se fier, parce qu'il n'est pas attaché par quelque notion de profit ou de pouvoir que ce soit.

Doublez le budget de la Société Radio-Canada. Établissez-le pour cinq ans. Interdisez-lui de faire de la publicité. Ne la soustrayez plus à la Loi sur l'accès à l'information afin de rendre ses dirigeants redevables et renforcez son indépendance absolue.

Bref, affirmez sa pérennité, son excellence et sa pertinence.

Dans 50 ans, nous aurons alors conservé un formidable outil de connaissance, de création et d'échange. Sinon, il ne nous restera plus que quelques DVD souvenirs pour nous rappeler que, pendant un temps, nous avons eu une voix à nous.




Un bon référendum est un référendum volé

Wilfried Cordeau
l'aut'journal mardi 11 octobre 2005

« Nous sommes prêts à nous battre jusqu’au bout ; on ne nous volera pas notre pays par la fraude ». Ces mots ne sont pas ceux de Jacques Parizeau ni d’un quelconque souverainiste quant au prochain référendum. Ils sont ceux de Me Casper Bloom, l’un des héros fédéralistes du Canada qui, avec Alliance Québec, mena la lutte contre le Directeur général des Élections du Québec pour récupérer ce pays que les souverainistes avaient voulu voler…

En fait, ces propos décrivent très bien la détermination des artisans de la défaite référendaire de 1995. Alors que le juge Gomery décortique près de 10 ans de corruption identitaire, dans son tout dernier livre, Le Référendum volé, Robin Philpot, journaliste anglophone, lève le voile sur les coulisses de cette défaite à l’arraché.

« Je ne voulais pas simplement faire un pamphlet, mais aborder les sujets d’une façon plus englobante. Je ne voulais pas verser dans la victimisation du Québec, ni refaire la bataille de 1995, mais plutôt préparer celle qui s’annonce. Je voulais porter un regard vers l’avenir. Donc, j’ai essayé de voir comment prévenir des problèmes et de revenir sur le pourquoi de l’indépendance », explique l’auteur.

Décrit par Jacques Parizeau comme l’envers de la médaille du documentaire « Point de rupture », cet ouvrage s’intéresse effectivement aux actions et aux intentions des « hommes à tout faire » du camp fédéraliste. Pour cela, l’auteur a réalisé des dizaines d’heures d’entrevue avec des acteurs de tout acabit. « Ces gens – en particulier Brian Tobin, John Rae, Sheila Copps, John Honderich – sont des gens qui voulaient écraser le mouvement souverainiste. Ils étaient fiers de leurs coups et étaient convaincus qu’ils figureraient dans les livres d’histoire » pour avoir sauvé le Canada, explique-t-il. Dans son livre, Robin Philpot décrit comment la fin a justifié les moyens fédéralistes pour court-circuiter le processus d’autodétermination du peuple québécois.

Pour l’auteur, « jamais le Québec n’a été plus libre que pendant le mois d’octobre 1995 ». Comment, en ce cas, ce peuple n’a-t-il pas sauté la clôture, le 30 octobre? Son ouvrage s’applique à démontrer la tradition pour le moins « kleptocratique » d’un Canada déterminé à contrôler les destins d’un océan à l’autre. « Le Canada n’est pas un pays issu d’une révolution, ni d’une entente avec la couronne. Tout s’est fait en conclave. Il n’y a pas eu de vote populaire en 1867 ni en 1982, contrairement à l’Europe ou ailleurs. Le Canada a toujours fonctionné comme ça. »

Il insiste sur le coup de force constitutionnel de 1982 et le vol des référendums qui ont achevé d’avaler l’indépendance de Terre-Neuve en juillet 1948, pour comprendre les intentions qui animaient les fédéralistes en 1995.

Ce triste constat d’un impérialisme canadien vicieux guide les travaux de l’auteur, qui voit la raison d’État prendre la forme de « l’intérêt de l’Empire, car le Canada fonctionne comme un empire à l’intérieur duquel le Québec est une colonie ». Déjà, « en 1982, l’objectif était d’assujettir l’État de droit et l’Assemblée nationale québécois au parlement canadien », à « un parlement supérieur qui est capable, au-delà de ce que lui permettait la constitution avant ça, de renverser des lois québécoises. C’est comme ça qu’un État impérial fonctionne ».

Cette primauté de la nation canadienne guidera toutes les actions du gouvernement fédéral dès l’élection du Parti québécois en 1994. Face à l’échec du Comité du NON, elle culminera durant la campagne référendaire, particulièrement avec la marche pour l’unité du 27 octobre (love-in), avant d’accoucher d’un scandaleux programme secret de commandites.

« Selon la loi et le droit international, le Québec doit décider librement de son avenir. Il établit des règles et le Canada, y compris « Corporate Canada » doivent respecter ces règles. Mais le comité du NON, qui réunissait des Québécois, n’aurait jamais gagné sans l’État fédéral et le « club des milliardaires », qui est toujours autour du Parti Libéral du Canada. »

Effectivement, Robin Philpot décrit comment le comité du NON était subordonné, voire méprisé par les puristes d’Ottawa et Toronto, capables de mobiliser toutes les ressources de l’État – politiques, juridiques et économiques – pour faire pencher la balance de quelques milliers de votes. Naturalisation accélérée, création de la nébuleuse Option Canada (club d’action politique du Conseil pour l’Unité Canadienne), appels à l’aide auprès de l’Oncle Sam, menace de partition avec les autochtones, campagnes publicitaires gratuites dans les quotidiens, l’auteur passe en revue toutes les magouilles et « tripotages » qui ont permis au Canada, plus qu’au Comité du NON, de voler ce référendum.

Il en fait surtout parler les acteurs, tous mus par le « sentiment qu’il y avait un objectif supérieur. Le pays était en jeu », comme l’exprime John Honderich, qui, à la tête du Toronto Star, avait nolisé des autobus et affiché gratuitement des annonces pour le love-in, fièrement organisé par Brian Tobin.

Comme l’expose Robin Philpot, cet objectif supérieur semblait primer nécessairement sur les lois du Québec et ses droits constitutionnels et internationaux. « Ce que le Canada rejette, c’est l’existence d’une société française en Amérique. Il ne fait de place à rien de plus qu’une minorité française, mais il ne permet pas l’existence d’une nation ni d’une société de langue française. Leur idée, c’est que le Québec est une minorité canadienne française, parmi d’autres minorités au Canada. »

Son entrevue avec Sheila Copps met également au jour la démarche légale et administrative, parallèle au programme des commandites, de Patrimoine Canada, visant à détourner et à écraser la culture québécoise : « Elle explique comment elle a acheté les artistes québécois. Elle a réécrit tous les programmes du ministère. Elle m’a dit : « my mission is to build Canada today » et elle l’a imposée partout. Puis elle a crûment ajouté : nous créons les programmes, eux, ils suivent l’argent ! ».

Face aux violations et au mépris flagrants des règles référendaires du Québec, il oriente la réflexion pour un prochain référendum. Il fait aussi le point sur l’actualité, constatant, face aux gestes politiques et opportunistes de Paul Martin depuis mais 2005, que le Parti libéral fédéral est encore prêt à tout pour sauver « l’intérêt impérial ».

Pour Robin Philpot, le Québec a bien changé depuis 1995 et 1980, même s’il a encore bien des leçons à tirer. Son ouvrage permet ce genre de réflexion fondamentale, à l’heure où la course à la chefferie fixe la certitude d’un prochain référendum. « Ce n’est plus le temps d’un projet flou. Il faut avoir une idée très claire de comment on le fait et assez rapidement, avec des gens qui peuvent inspirer confiance parce qu’ils sont solides. Il faut tabler sur la capacité des souverainistes d’avoir un projet clair, confiance en leur population, des gens déterminés et ne pas se faire leurrer par des sondages ». Cet exercice de réflexion sur les modalités du prochain référendum est urgente car les activités de Sheila Copps et le programme des commandites révèlent une certitude : le Canada s’y prépare depuis déjà 10 ans !




Privatiser la SAQ? - Les dessous d'une vertueuse solidarité québécoise

Jean-Claude Leclerc
Le Devoir mardi 11 octobre 2005

Encore une fois, une étude propose de privatiser la Société des alcools du Québec. Et, encore une fois sans doute -- la majorité des Québécois s'y opposant --, le gouvernement refusera de donner suite à cette idée. Pourtant, à première vue, ce délestage serait à l'avantage du public, sans nécessairement faire de tort à l'État, qui retire là maints bénéfices. Alors pourquoi ce refus?

À en croire un ex-ministre des Finances et professeur d'économie, Bernard Landry, c'est par solidarité, «une caractéristique québécoise essentielle», que les gens de la province tiennent à ce monopole. La SAQ, dit-il, offre les mêmes choix aux Québécois, qu'ils vivent à Montréal ou à Rouyn-Noranda.

L'explication aura étonné les Québécois de foi musulmane qui s'interdisent l'alcool tout en s'efforçant de s'intégrer à leur société d'adoption. Même les Québécois qui peuvent boire, mais ne le font pas -- ou ne le font plus -- auront tiqué en apprenant qu'ils ne contribuent guère à l'effort commun. Que les uns et les autres se rassurent : la solidarité québécoise n'aurait rien à faire dans ce monopole.

N'en déplaise au chef démissionnaire du Parti québécois, un gouvernement du PQ avait entrepris, en 1985, de céder en propriété privée plusieurs succursales de la SAQ. C'est un gouvernement du Parti libéral qui, l'année suivante, mit fin à cette tentative de privatisation. En fait, un tel attachement au monopole d'État est si peu «québécois» qu'on le retrouve dans les autres provinces, sauf l'Alberta, qui a privatisé ce commerce.

Ainsi, en Ontario, un gouvernement libéral promit, en 1986, de confier la bière et le vin aux épiceries, mais y renonça. Dix ans plus tard, un gouvernement conservateur flirta avec la même idée, mais s'empressa de reculer. Voici peu, un autre cabinet libéral fit étudier la question par un comité, qui recommanda la privatisation du Liquor Control Board, mais le premier ministre, Dalton McGuinty, refusa d'y donner suite.

L'Alberta, il est vrai, ne jure que par le succès personnel, mais ailleurs au Canada, y compris au Québec, le culte de l'entreprise privée n'est pas moins répandu. Le commerce d'un produit comme l'alcool, qui n'a rien du service public, devrait donc normalement être laissé à l'initiative privée. Peut-être autrefois, quand l'abus de l'alcool ou la boisson frelatée menaçaient la santé publique, était-il justifié d'établir un contrôle. Mais le temps des «saloons» est passé.

La force du statu quo

Si la solidarité n'explique pas le statut particulier du commerce de l'alcool, d'où vient alors le refus d'y toucher ? Dans le cas du Québec, un observateur comme Alain Dubuc y voit une preuve de «la puissance des forces du statu quo». Le columnist de La Presse écrit : «Ce qui s'exprime, c'est moins la solidarité que l'immobilisme, qui est devenu une des valeurs dominantes de la société québécoise.» Pourtant, à ce compte-là, l'Ontario rivalise avec la Belle Province.

Pour le Globe and Mail, rien ne justifie un tel monopole public. Un gouvernement possède d'autres moyens de prévenir les abus d'alcool. Mieux que l'État, des détaillants privés peuvent assurer la diversité des produits et des prix que souhaite le consommateur. Le gouvernement reste libre de prélever des taxes (ajoutons que, débarrassé de son intérêt commercial, il exercerait mieux sa fonction de surveillance.)

L'ère de la prohibition

Pour comprendre le rôle d'une société comme la SAQ, il faut remonter au temps de la prohibition. Ce monopole d'État n'est pas le fruit du génie québécois. C'est une invention canadienne. On la doit au compromis qui a permis au consommateur et au vendeur de retrouver l'un la liberté de boire, l'autre celle de distiller, libertés combattues par les «Ligues de tempérance».

Au tournant du XIXe siècle, invoquant les méfaits sociaux de l'alcool, des groupes religieux ont réussi à obtenir l'interdiction complète du produit. Dans toute l'Amérique du Nord, ce fut l'ère de la prohibition. Ce rigorisme ne bénéficiant qu'à la pègre et l'interdit n'étant pas respecté par la population, il fallut trouver une issue. Aux prohibitionnistes, on promit un contrôle de l'État, et aux buveurs et tenanciers, le retour licite des bouteilles.

Au Canada, les partis politiques allaient tôt sauter sur cette occasion de tirer eux-mêmes profit des nouvelles «régies» des alcools. Dans tout le pays, les politiciens au pouvoir y placèrent parents, amis et autres travailleurs d'élections. Les salaires n'étaient pas mirobolants, mais, en l'absence d'aide sociale, cela valait mieux que de crever de faim. Du moins jusqu'au scrutin suivant, car si l'opposition prenait le pouvoir, le personnel alors changeait.

Mieux encore, les fabricants de bière, de vin et de spiritueux, s'ils voulaient voir leurs produits sur les étagères de l'État, savaient à quelle caisse électorale verser leur tribut. Une Commission d'enquête sur le crime organisé (la CECO) examina dans les années 1970 ce régime de contributions secrètes. Elle n'y vit point l'ombre de la mafia, mais un système à l'oeuvre dans toutes les provinces. Même le PQ de René Lévesque, pourtant dans l'opposition, avait touché une obole.

Aujourd'hui, il n'est plus loisible au pouvoir de congédier ses adversaires et de donner les emplois à ses favoris, du moins dans les provinces où une loi régit la fonction publique. Au Québec, la loi électorale interdit, en plus, aux personnes morales de verser de l'argent aux caisses des partis. Mais le cabinet détient toujours le contrôle des nominations à la tête de la SAQ, un important employeur et un gros acheteur. Voilà pourquoi, bleu ou rouge à Québec, rien n'a changé à cet égard.

Certes, le gouvernement de Jean Charest a montré qu'il n'avait pas peur de secouer le modèle québécois et de réduire le rôle de l'État. L'étude sur la SAQ, faite pour l'Institut économique de Montréal, lui fournit les raisons et les données voulues pour privatiser la SAQ. Toutefois son auteur, Valentin Petkantchin, reconnaît aussi qu'en Alberta, si la privatisation a haussé le nombre des emplois, les employés y sont moins bien rémunérés que dans une société d'État.

Autant dire qu'un gouvernement qui voudra privatiser la SAQ -- ou son équivalent ailleurs -- devra faire face à des syndiqués qui vont défendre farouchement leur statut d'emploi et leur niveau de rémunération. Plus encore, cadres, fournisseurs, consultants, publicitaires et autres milieux liés au système actuel ne verraient pas venir d'un meilleur oeil une telle privatisation, qui les mettrait à la merci de nouveaux propriétaires. Il y a là une résistance sociale qui explique sans doute pourquoi, dans les sondages, autant de Québécois s'opposent à ce changement.

À vrai dire, il y a plus urgent à la SAQ. Vendre parfois de la piquette à un comptoir d'État plutôt qu'à une tablette privée n'est pas moins néfaste pour la santé publique. Inciter à la consommation d'alcool au nom du trésor public plutôt que du profit privé n'est guère plus responsable socialement. La modération a peut-être meilleur goût, mais cette vertu n'est guère à l'honneur dans cette société d'État, toujours en quête de croissance à tout prix.

La vieille génération avait plus de sens critique et d'humour, elle qui chantait : «Tempérance, tempérance, vertu des Canadiens français...»

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.




Michaëlle Jean et les felquistes

René Boulanger Écrivain
Texte à paraître dans le journal Le Québécois, vol. 5 # 4 (octobre 2005)

Dans les milieux indépendantistes, plusieurs réactions à la fois de lassitude et d’admiration se sont manifestées à la suite du « bon coup » de Paul Martin qui a sollicité Michaëlle Jean pour le poste de Gouverneur Général. Paul Martin ne cache pas qu’il veut ainsi faire progresser le camp fédéraliste au Québec prenant le risque comme avec le revirement de Jean Lapierre de s’aliéner une partie de l’électorat anglophone. Michaëlle Jean est un simple pion dans un jeu d’échecs mais Paul Martin doit miser là-dessus parce qu’il n’a plus grand-chose à offrir au peuple québécois. La promesse d’un nouveau style, voire d’un nouveau fédéralisme, ne s’est jamais concrétisée et pour peu que le mouvement indépendantiste retrouve un peu d’élan, l’édifice bureaucratique canadien risque bien de s’effondrer d’un seul coup. Mais il reste la campagne d’images, il peut encore repeindre la façade lézardée. À cause de la faiblesse des indépendantistes au niveau du contrôle des organes d’information, il peut encore retarder l’échéance.

Incapables de riposte, les indépendantistes se contentent d’encaisser le coup. Il faut bien admettre que Michaëlle Jean, à la figure angélique, au charme enjôleur est une figure inattaquable. D’abord, elle n’a jamais fait de politique, peut-on lui reprocher d’avoir changé de camp, d’avoir tourné le dos aux siens? D’autant plus que le prestige de la fonction a permis de domestiquer toute la mouvance intellectuelle québécoise autour des prix du Gouverneur Général. Quel récipiendaire de ce prix, tout indépendantiste soit-il, peut reprocher à cette amante des Arts, d’occuper le poste qui permet d’attribuer ce prix si convoité? Bref, face à cette nouvelle représentante de la monarchie, du colonialisme archaïque, les intellectuels québécois sont déculottés. S’ils s’étaient tenus debout dans les dernières années face à cette politique de domestication, Paul Martin ne pavoiserait pas autant. Il reste que Michaëlle Jean a fait un choix en toute connaissance de cause. Elle a beau être animatrice de Radio-Canada, elle baigne depuis des lustres dans l’atmosphère indépendantiste qui caractérise le milieu intellectuel qu’elle fréquente. Elle sait ce qu’elle fait et contre qui elle le fait. Elle n’est pas apolitique, elle sait qu’elle est au cœur d’un lutte politique cruciale et historique et que le camp qu’elle favorise désormais n’aura de cesse d’affaiblir, voire de détruire le mouvement indépendantiste dans une stratégie de mise au pas de la nation québécoise.

Ceux qui aimaient Michaëlle Jean ont bien raison d’être déçus. Et je suis un de ceux-là. Mais je me console vite parce que je sais que l’image de ce nouveau couple royal qu’elle fait avec le cinéaste Jean-Daniel Lafond sera bientôt écorchée au Canada anglais et que nous risquons d’assister à une superbe dégringolade qui risque d’être étonnante dans ses conséquences politiques.

Déjà Odile Tremblay, la chroniqueuse cinéma du Devoir, qui connaît bien Michaëlle et Jean-Daniel décrit bien l’impossible situation qu’ils risquent de vivre : « Or Jean-Daniel Lafond est ce documentariste qui a consacré un film à Pierre Perreault, un autre à Jacques Ferron, un autre encore aux felquistes Pierres Vallières et Charles Gagnon : des êtres purs attelés à un rêve d’indépendance. Son nationalisme, Jean-Daniel l’a exprimé à la radio, à travers ses films, ses écrits. Difficile de l’imaginer dans le rôle du prince consort fédéraliste qui retiendra sa langue. Il aime tant parler et le fait si bien… »

Bref, le mari de la Gouverneure Générale est un pur indépendantiste qu’une enquête de sécurité n’a pu ignorer. Paul Martin, sachant la chose, a cru jouer un coup de maître en le ralliant, le temps d’un mandat protocolaire. Sauf que Jean-Daniel Lafond n’est pas une Belinda Stronach ou un Jean Lapierre. Il ne frayait pas avec des politiciens de pacotille mais avec de purs révolutionnaires. Ceux-là même qui ont provoqué le pouvoir d’Ottawa jusqu’à instaurer la loi martiale et l’occupation militaire du Québec. Le Canada anglais ne semble pas avoir remarqué encore qu’il ait fait un film sur le FLQ, avec comme scénariste Francis Simard, l’un des membres les plus en vue de la cellule qui a enlevé le ministre Pierre Laporte lors de la célèbre Crise d’octobre. Jean-Daniel Lafond l’a probablement connu lors d’un lancement des éditions VLB qui appartenaient dans les années 90 à Jacques Lanctôt, autre membre très connu du FLQ, qui avait enlevé le consul britannique James Richard Cross, déclenchant ainsi l’engrenage des événements d’octobre. C’est à l’un de ces lancements que j’ai connu Jean-Daniel Lafond. Je ne doutais pas qu’il fût indépendantiste, tous les intellectuels québécois, le sont à différents degrés.

Après la parution de mon premier roman, sachant que je travaillais aussi comme scénariste, il m’a proposé de travailler avec lui sur un film. Je ne suis allé qu’une fois à son appartement de la Petite Bourgogne mais la visite fut mémorable. Michaëlle Jean travaillait dans le salon-bureau, elle avait ce sourire si avenant qui la caractérise, et ce jour-là, elle révélait une grâce que l’écran télé ne peut rendre. Bref, elle est encore mieux dans la vie comme dirait la tribune populaire. Elle se retire pour nous laisser travailler et Jean-Daniel avant d’attaquer le sujet, me fait une petite visite des lieux. Il est très fier de sa nouvelle bibliothèque. Il me confie que c’est Jacques Rose qui a fait les dernières rénovations chez lui. Jacques Rose, le deuxième felquiste sur les lieux du drame qui a vu la mort du ministre Pierre Laporte. Comme quoi Jean-Daniel Lafond ne se tient pas avec n’importe qui! Qui aurait dit que la future Gouverneure Générale du Canada ait accueilli dans ses murs l’un des révolutionnaires les plus recherchés avec son frère Paul par toutes les polices canadiennes. Je ne suis pas certain qu’elle se sentait à l’aise avec toutes les fréquentations de son mari mais en même temps je présume qu’elle a assez de grandeur pour ne pas désavouer cette période de leur vie commune. Toujours est-il que c’est Jacques Rose, l’habile menuisier qui avait conçu la cache de la rue Queen Mary qui lui a refait son bureau avec sa précieuse bibliothèque. Jean-Daniel Lafond en était si fier qu’il me confie que Jacques Rose, qui n’avait pas perdu la main pour les cachettes mystérieuses, avait fait un double-fond au cas où Jean-Daniel voudrait y cacher des armes. Évidemment, Jean-Daniel en était ravi même s’il doutait d’avoir un jour à se servir de ce double-fond. Mais enfin, ça met tout de même du piquant dans la vie.

Pourquoi je dis tout ça, en sachant que toute la presse anglophone va s’emparer de cette histoire et se mettre à charcuter le couple princier? Parce qu’il le faut, simplement. Paul Martin avait besoin de la pureté et de la naïveté pour l’immoler sur l’autel de l’unité canadienne. Un bel ange nous a été enlevé et sera demain livré aux vautours. Nous devons démasquer la combine de Paul Martin et pour ce faire, nous servir de la vérité qui est parfois si cruelle.

Mais elle n’était pas cruelle avant ce jour, elle était même sympathique. Nous savions que là-haut dans la tour de Radio-Canada, derrière son interdit de parole, une superbe conscience, héritière des grandes littératures de son pays, voyait notre combat et attendait son heure pour venir nous rejoindre. Au lieu de cela, elle se retrouvera seule à lutter contre une mer démontée et nous ne pourrons rien pour elle, sauf attendre que la vague la repousse sur nos rivages. Je pense qu’il faudra alors la recueillir et lui ouvrir à nouveau les bras. Car la haine de notre liberté que révélera la campagne anti-québécoise qu’elle aura suscitée suffira peut-être autant que tous les lacs Meech à nous souder ensemble dans un même et seul destin, nous les Québécois de la séculaire résistance.

Mais peut-être que je me trompe, que Paul Martin dans l’espoir d’arrêter la marche de l’indépendance réussira à imposer son choix de Michaëlle Jean comme Gouverneure Générale et commandant en chef des forces armées canadiennes. Alors, c’est bien vrai qu’il aura réussi un bon coup. Mais j’ai comme un doute! J’ai l’impression que dans cette histoire, à double-fond, le dernier mot appartiendra à d’illustres revenants politiques que sont les militants du FLQ. Je suis sûr que Paul Martin ne l’attendait pas celle-là.




Diversité culturelle: Condoleezza Rice entre dans la bagarre

Christian Rioux
Le Devoir mardi 11 octobre 2005

Dans une lettre, la secrétaire d'État américaine enjoint à ses homologues de reporter l'adoption du projet de convention de l'UNESCO

Paris -- Dans un ultime effort, la secrétaire d'État américaine Condoleezza Rice vient de mettre tout son poids dans la balance pour tenter de repousser l'adoption par l'UNESCO d'une convention protégeant la diversité culturelle. Condoleezza Rice, qui sera à Paris vendredi, a adressé personnellement une lettre à tous les ministres des Affaires étrangères des pays membres de l'UNESCO leur enjoignant de prolonger la discussion sur le projet de convention dont l'adoption semblait pratiquement acquise depuis quelques jours.

Dans sa lettre, dont Le Devoir a obtenu copie, Condoleezza Rice exprime son inquiétude de voir les «formulations ambiguës» du projet de convention (destiné à permettre aux pays de protéger leurs industries culturelles) bloquer tout progrès dans la libéralisation des échanges. «Nous croyons que cette convention pourrait aussi être utilisée par certains gouvernements afin de justifier des restrictions à la libre circulation des informations et interdire des points de vue et des pratiques culturelles minoritaires», écrit la secrétaire d'État.

Afin d'éviter ces «abus par des forces opposées à la liberté d'expression et au libre-échange», Condoleezza Rice propose de repousser l'adoption du projet, prévue au plus tard avant la fin de la 33e Conférence générale de l'Unesco qui se tient actuellement à Paris, soit le 21 octobre.

Le ministère des Affaires étrangères français, Philippe Douste-Blazy, n'était pas en mesure de préciser si la visite de Condoleezza Rice à Paris vendredi, après une mission en Asie centrale, avait un lien avec cette Conférence qui rassemble 2000 personnes et ne se réunit que tous les deux ans. Mais, selon plusieurs participants, la diplomatie américaine a récemment multiplié les pressions auprès des pays membres.

Hier matin, une rencontre ad hoc a réuni le chef de la délégation américaine et les représentants d'une vingtaine de pays. Le porte-parole américain a repris les arguments de Condoleezza Rice et a soutenu que le travail sur cette convention avait été bâclé. Selon lui, la convention couvre un champ trop large et pourrait s'appliquer aussi bien aux livres qu'aux vins.

Le porte-parole canadien Arthur Wilczynski a répondu que le texte actuel du projet de convention tenait déjà largement compte de ces inquiétudes. La plupart des participants, dont le représentant des 25 pays membres de l'Union européenne, ont exprimé sensiblement le même point de vue. Tout en acceptant le texte actuel, certaines délégations n'excluent pas de signer le projet en y adjoignant une déclaration interprétative exprimant certaines réserves. Le représentant du Pakistan a proposé une rencontre ad hoc entre les États-Unis et l'Union européenne pour résoudre le différend. On ne savait pas hier si cette rencontre aurait lieu.

Un consensus

Pour l'instant, ces efforts ne semblent pas avoir ébranlé le consensus qui se dégage depuis plusieurs semaines. La majorité des 191 États membres semblent d'accord pour donner à la convention le même poids que les traités commerciaux de l'OMC. C'est par une majorité écrasante de 53 sur 54 membres présents que le comité exécutif de l'Unesco avait décidé la semaine dernière de proposer le texte à l'assemblée plénière.

L'intervention de Condoleezza Rice «va mettre du piquant, mais elle ne changera rien, dit l'ambassadeur du Canada auprès de cet organisme des Nations unies, Yvon Charbonneau. [...] Les gens sont conscients que si on entrouvre la porte, tout le monde voudra y entrer». Le ministre fédéral de la Francophonie, Jacques Saada, qui est intervenu hier devant une commission, considère que «les dés sont jetés». L'intervention de Condoleezza Rice pourra tout au plus inciter quelques pays à s'abstenir, dit-il, lors du vote final.

«On sait que les hauts fonctionnaires américains déploient beaucoup d'énergie», dit Robert Pilon, vice-président exécutif de la Coalition canadienne pour la diversité culturelle. Ils font pression sur les responsables du commerce international des pays membres dans l'espoir de les convaincre de faire pencher la balance en faveur du commerce plutôt que de la culture, dit-il. «S'ils font intervenir Condoleezza Rice, c'est qu'ils n'ont pas jeté l'éponge.»

Selon lui, ces interventions visent aussi à faire en sorte que, même si le projet de convention est adopté la semaine prochaine, plusieurs pays ne le ratifient pas. La convention n'entrera en effet en vigueur que si elle est ratifiée par au moins 30 pays. Pour lui donner un véritable poids politique, il faudrait qu'elle le soit par un nombre encore plus grand.

Or, contrairement au Canada où il suffit d'avoir l'accord du Conseil des ministres, les processus de ratification de tels traités sont souvent complexes. Dans de nombreux pays, la convention devra être soumise à une commission, au Parlement et parfois au Sénat. Même si les pays européens parlent d'une seule voix à l'UNESCO, chacun devra la ratifier séparément. M. Pilon estime que, si les États-Unis sont intervenus tardivement dans le débat à l'UNESCO, ils ne rateront pas le bateau pour l'étape de la ratification.

«Les Américains sentent la soupe chaude», dit un diplomate canadien. Mais, les représentants canadiens et québécois refusent de sabler le champagne avant le vote en comité plénier la semaine prochaine. D'ici là, la ministre canadienne du Patrimoine (Liza Frulla) accompagnée de ses collègues de la culture québécoise (Line Beauchamp) et ontarienne (Madeleine Meilleur) doivent prononcer vendredi un discours commun.

«Elles donneront le même message du Canada», dit Yvon Charbonneau. Une affirmation qui fait grincer des dents quelques fonctionnaires québécois.

Correspondant du Devoir à Paris




Pearson never compromised on who spoke for Canada

Tom Kent
The Globe and Mail Tuesday, October 11, 2005

The important message of Allan Gotlieb's article last Wednesday, concerning who speaks for Canada abroad, was regrettably weakened by a degree of invented history. Mr. Gotlieb, a former undersecretary of state for external affairs, has, to some extent, either a vivid imagination or an inaccurate informant.

It is true that soon after Quebec education minister Paul Gerin-Lajoie's 1965 assertion of provincial treaty-making power, there was a meeting between then prime minister Lester Pearson and Quebec premier Jean Lesage. It is not true that just two other ministers were present on both sides. There were none. Mr. Lesage did not want Mr. Gerin-Lajoie inflaming the discussion. Mr. Pearson was, therefore, accompanied by three officials (Gordon Robertson, clerk of the Privy Council; Marcel Cadieux, undersecretary of state for external affairs, and me, policy secretary to the prime minister).

The meeting was not in a railway car but at the Queen Elizabeth hotel in Montreal, beginning over dinner on May 8 and continuing in the following morning.

Mr. Gotlieb asserts in his article that Mr. Pearson made a "tentative agreement" whereby the federal government would transfer to provinces much of its power to make treaties with other countries. He did not. What the Gotlieb article describes as an agreement was, in fact, the viewpoint that Mr. Lesage was about to put before his cabinet. The meeting was designed to give us, in Ottawa, advance notice of his intentions.

The Quebec premier used such a technique on several occasions. Nationalist sentiment, even within his cabinet (then including René Lévesque), was strong enough for him to feel that, as he put it, his political life was "a struggle to control a bear." The technique helped him to propound a position strong enough to please the nationalists internally while keeping the temperature of federal-provincial relations as low as possible.

Mr. Pearson, diplomat in those relations as well as externally, co-operated by undertaking to convey the proposed Quebec position to the federal cabinet. But Mr. Lesage was under no illusion that it would be accepted. Mr. Pearson's position was clear. As expressed in his Memoirs (volume 3, page 259) it was "that the federal government could not abandon its sole right to conduct relations with other states on behalf of the whole country. If we did abandon this right, there would be an end to our confederation."

What Mr. Pearson did agree to at the meeting was what has since become the practice. Ottawa should consult more closely with the provinces, on external relations of concern to them, than had hitherto been the practice.

The Paul Martin (Senior) of that time rarely voiced a firm view, but Mr. Gotlieb is no doubt right that, on this occasion, he did so in cabinet committee. It is myth-making, however, to claim that he thereby blocked a surrender agreement that Mr. Pearson was seeking to have ratified. There was no such agreement. Neither party thought there was.

Mr. Gotlieb may have reasons for raising the Paul Martin name. But no one should be mistaken: In Lester Pearson, there never was a more skilled champion of a strong federal government on the necessary base of principled relations with all provinces.

Tom Kent served as principal assistant to prime minister Lester Pearson.




Madrid bloque le nouveau statut catalan

Patrick Bèle
Le Figaro mardi 11 octobre 2005

Espagne - José Luis Zapatero peine à trouver une majorité pour amender le texte adopté à Barcelone afin de le rendre constitutionnel.

SERONT-CE les lendemains qui déchantent en Catalogne ? Après l'euphorie du Parlement catalan lors de l'adoption à une très large majorité (120 voix sur 135) d'un nouveau statut pour la Catalogne, le 30 septembre dernier, l'avenir du texte semble se compliquer, alors qu'il doit être approuvé par le Parlement espagnol. Même le gouverneur de la Banque centrale espagnole s'est mis de la partie, affirmant qu'«un changement de statut de cette nature pourrait compromettre les chances de croissance de l'économie et affecter le bien-être de l'ensemble des Espagnols.»

Ce statut prévoit d'assurer une très large autonomie à la Catalogne vis-à-vis de Madrid. Dans son préambule, il affirme notamment que «la Catalogne est une nation».

De nombreux articles jugés inconstitutionnels

Malgré les avertissements du Conseil consultatif sur l'inconstitutionnalité de nombreux articles du statut, seul le Parti populaire avait voté contre le texte, le Parti socialiste catalan (PSC) et les partis nationalistes de droite comme de gauche unissant leurs voix.

Désormais, la bataille se joue à Madrid. Car le texte doit être approuvé par les Cortes. Dans la capitale espagnole, les cartes et les joueurs ne sont plus les mêmes. On trouve d'abord le président du gouvernement, le socialiste José Luis Zapatero. Il a fait du règlement des problèmes basque et catalan l'un des axes essentiels de son mandat, depuis qu'il a été élu au lendemain des attentats de Madrid du 11 mars 2004.

Sous les protestations véhémentes du Parti populaire, il a établi des relations discrètes avec des représentants d'ETA, l'organisation terroriste basque. Il a reçu les chefs des partis nationalistes catalans à la Moncloa (le siège du président du gouvernement). Mais il ne peut se montrer favorable à un texte qui s'écarterait trop de la loi fondamentale espagnole.

Des dizaines d'amendements seront nécessaires

Deuxième acteur : le Parti socialiste espagnol (PSOE). Si sa section catalane, au pouvoir à Barcelone, a été à l'initiative du texte, le PSOE a immédiatement exprimé son opposition au projet de statut tel qu'il avait été adopté au Parlement catalan. Il veut donc l'amender largement. «Des dizaines d'amendements seront nécessaires pour le rendre conforme à la Constitution espagnole», a déclaré le porte-parole du parti.

Le Parti populaire est le troisième acteur du jeu en cours. Exprimant son opposition au nouveau statut, il n'en est pas moins courtisé par le PSOE pour trouver un accord sur des amendements transformant en profondeur le projet. Le PP ne veut pas en entendre parler.

Le destin du texte est probablement entre les mains des élus nationalistes basques et catalans au Parlement madrilène. Sans eux, le PSOE ne dispose pas de majorité. Voteront-ils des amendements modifiant un texte approuvé par leur parti en Catalogne ?

Situation surréaliste donc, où on cherche à Madrid des appuis chez ceux qui se sont opposés à Barcelone et inversement. Mais Dali n'était-il pas catalan...




Un mal et un mot

Guy Taillefer
Le Devoir mardi 11 octobre 2005

Recherche définition universelle et légale du terrorisme. Les Nations unies planchent depuis 30 ans sur la question, sans résultat. À quand un vaccin contre une realpolitik qui fait l'impasse sur la protection des populations civiles?

Écartelé entre ses clochers nationaux, le grand sommet de l'ONU qui a célébré à la mi-septembre son 60e anniversaire a singulièrement manqué de hauteur. Cela aura particulièrement sauté aux yeux devant l'incapacité de ses États-membres à s'entendre sur une définition commune du terrorisme qui aurait été fondée pour l'essentiel, en vertu de la proposition soumise par le secrétaire général Kofi Annan, sur la protection des civils.

Pourquoi une définition du terrorisme ? Pour en délégitimer le recours; pour que la résistance du Hamas ne rende pas pour autant acceptables les attentats suicide à Tel-Aviv; pour faire en sorte que le président Vladimir Poutine ne puisse plus se présenter impunément à la tribune de l'ONU en qualifiant le terrorisme de «successeur idéologique du nazisme» pendant que l'armée russe terrorise les Tchétchènes; pour que la «guerre contre le terrorisme» de George W. Bush ne soit pas un outil du jeu politique et une menace aux libertés fondamentales; pour qu'on ne puisse plus dire qu'il y a des «bons» et des «mauvais» terroristes; pour tenter d'en finir avec ce qui est à la fois le faux-fuyant et le noeud gordien du problème et qui consiste à affirmer que «le terroriste des uns est le résistant des autres».

Comment, en effet, combattre la terreur politique tout en reconnaissant que les aspirations d'un peuple ne s'expriment pas toujours en complet-cravate ?

Il existe déjà une douzaine de conventions et de traités sur le terrorisme. Et une flopée de législations antiterroristes nationales ont été adoptées dans la foulée des attentats du onze septembre. Dans ce contexte et au regard du droit international, il devient important de dégager une définition universelle. L'absence d'un consensus complique la coordination de la lutte antiterroriste en matière d'extradition et de partage de l'information. Sans définition, il sera en outre plus difficile de conclure une convention globale -- et parapluie -- sur le terrorisme, que l'ONU veut voir adopter d'ici à septembre 2006.

La proposition mort-née présentée par M. Annan au sommet de septembre dernier proposait que le terrorisme soit défini comme «tout acte [...] destiné à causer la mort ou des dommages corporels graves à des civils ou à des non-combattants [...] dans le but d'intimider une population ou de contraindre un gouvernement ou une organisation internationale à accomplir ou à s'abstenir d'accomplir un acte quelconque».

On s'entend généralement pour dire que le terrorisme est l'usage de la violence contre des civils à des fins politiques. Mais quel que soit le projet de définition, le monde bute systématiquement sur son acception légale. Son application au conflit israélo-palestinien, pour ne nommer que celui-là, l'illustre de façon patente. S'il est terroriste de s'attaquer aux civils israéliens, comment prétendre qu'il puisse l'être moins pour le gouvernement d'Ariel Sharon de «riposter» militairement contre les villes palestiniennes ? Le résultat mauvais de cette impasse est que le terrorisme se conçoit concrètement comme la violence commise par ceux qu'un État désapprouve.

Aussi, dans ce débat, les États membres de l'ONU sont-ils juge et partie. Pour qu'une éventuelle définition soit crédible, il faudra donc qu'en parallèle le droit international évolue sensiblement dans la lutte contre les crimes contre l'humanité commis par des gouvernements.

Il n'y a pas de terreur justifiée, moralement, quelle que soit le drapeau qu'on brandit. Naïf ? La voix de la morale -- la simple conscience que la vie humaine mérite plus de respect -- a rarement au final une influence politique réelle, sauf pour être instrumentalisée. Un petit consensus autour d'une définition élémentaire du terrorisme signalerait utilement que cette conscience progresse.