La guerre des cartes

Vincent Marissal
La Presse jeudi 13 octobre 2005

On avait tout faux: on croyait qu'André Boisclair serait soulagé de ne plus entendre parler de cocaïne, mais en fait, c'est probablement ce qui lui est arrivé de mieux dans cette course.

Aussi absurde que cela puisse paraître, le Parti québécois a connu sa meilleure période de vente de cartes de membre dans la semaine du 18 septembre, soit... au plus fort de l'affaire de la consommation de cocaïne du favori. Ce fut aussi la meilleure semaine de recrutement pour André Boisclair, ce qui lui a permis de lancer véritablement sa campagne.

C'est à se demander où en serait le PQ aujourd'hui, à la veille de la fin de la période de recrutement (demain à minuit), si cette histoire n'avait pas fait les manchettes et fait parler tout le Québec. Au cours d'un entretien récent, Pauline Marois blaguait d'ailleurs en disant qu'elle a chargé son équipe de trouver quelque chose, n'importe quoi, de répréhensible qu'elle aurait pu faire dans le passé.

Cela dit, les dirigeants du Parti québécois auraient probablement souhaité un coup de publicité différent pour attirer l'attention des Québécois parce que le constat, au moment de fermer les portes aux nouveaux membres, est inquiétant. La première course à la direction du Parti québécois en 20 ans n'aura pas réussi à générer l'enthousiasme voulu par les leaders souverainistes, le nombre de membres en règle passant de 70 000 en août à un peu plus de 100 000 aujourd'hui. C'est peu pour un parti qui dit avoir le vent dans les voiles et qui en aura bien besoin s'il veut gagner les prochaines élections et, éventuellement, un prochain référendum. De toute évidence, la souveraineté est, en ce moment, plus populaire que le PQ.

Un gain d'environ 30 000 membres, il n'y a pas de quoi pavoiser, mais bon, il va falloir faire avec parce que seuls les militants dûment enregistrés au PQ auront droit de vote les 13, 14 et 15 novembre pour élire le prochain chef. À partir de samedi matin, la balle est dans le camp des organisateurs qui devront " faire sortir ce vote ", un vote, il faut le rappeler, qui se fera par téléphone.

L'équipe Boisclair dit avoir un avantage dans le nombre de nouvelles cartes vendues, ce que concèdent les clans de Pauline Marois et de Richard Legendre. Mais rien n'est joué, ajoutent-ils, parce que l'effectif d'André Boisclair est plus mou. " Boisclair a recruté beaucoup de nouveaux membres dans les universités et les cégeps, mais faire voter ces gens-là, c'est autre chose, dit un organisateur du clan Legendre. Quand tu essayes de joindre un cégépien au téléphone, tu tombes sur ses parents qui ne l'ont pas vu depuis trois jours... "

C'est mince, mais Pauline Marois et Richard Legendre s'accrochent à ce qu'ils peuvent. L'autre espoir, même si leur équipe respective ne le dit pas trop fort, c'est qu'une nouvelle révélation embarrassante vienne, cette fois, couler le meneur.

Selon un sondage interne parmi les membres du PQ (celui que l'équipe Legendre n'a pas voulu divulguer il y a quelques jours), l'ancien tennisman est troisième, près de Pauline Marois et à plus de 15 % (ce qui lui assurerait de survivre au premier tour).

Richard Legendre, qui avait décidé d'attaquer directement M. Boisclair lors du dernier débat, tente maintenant de se positionner comme le plus souverainiste des trois meneurs en jouant à " Mon référendum est plus vite que le tien ".

La culture, l'objet du débat d'hier soir, a d'ailleurs souffert de cette obsession de la stratégie souverainiste. On devait parler de politique culturelle, mais on a surtout parlé de la culture politique du PQ, celle des référendums.

Plus sûr de lui, André Boisclair n'a pas glissé hier soir, à Trois-Rivières. Au contraire, l'accalmie des derniers jours sur les nuages du passé a semblé lui faire du bien et il a donné sa meilleure performance. Plus solide dans ses réponses (ou dans son absence de réponse), plus relax aussi. Ça manque encore de substance, mais il n'a pas fait de gaffe, ce qui est le principal but pour le meneur d'une course.

Pauline Marois, elle, visiblement ragaillardie par l'appui massif d'un important groupe de femmes, mardi, a montré une vigueur qu'elle aurait intérêt à faire éclater plus souvent. Elle a notamment rappelé que le premier objectif du PQ sera de battre les libéraux de Jean Charest aux prochaines élections.

Au contraire de Mme Marois, la modératrice des débats, Lyne Marcoux, aurait plutôt intérêt à garder le couvercle sur ses émotions. C'est elle, finalement, qui a volé le show, hier soir, en fermant le micro (et le clapet) à un Jean-Claude St-André courroucé.

Vincent.marissal@lapresse.ca




Pauline a un je-ne-sais-quoi

Josée Boileau
Le Devoir jeudi 13 octobre 2005

Sous toutes les coutures, et bien malgré elle, Pauline Marois est un symbole sur deux pattes. Preuve que l'ambition et le pouvoir sont de genre masculin et que les partis en font toujours bien peu pour insérer les femmes dans la joute politique.

On croira que l'imposant bagage professionnel de Pauline Marois lui est particulier, mais il est en fait représentatif de ce que bien des femmes vivent : pour avancer professionnellement, non seulement elles doivent en faire plus, elles sont condamnées à réussir. Le véritable enjeu des programmes de discrimination positive, il y a quelques années, le démontrait bien : à compétence supérieure, pourriez-vous prendre la femme, s'il vous plaît ?

Mais la compétence n'est pas tout, surtout pas en politique, où les réseaux et l'image jouent un rôle essentiel. Ici encore, Mme Marois concentre sur sa personne un malaise tout féminin : celui de l'ambition. «J'ai plus l'impression que c'est le pouvoir qu'elle veut», critiquait cette semaine une dame interviewée par Radio-Canada. Ce blâme est répandu. De fait, une femme ne peut toujours pas, dans l'imaginaire populaire, vouloir le pouvoir. Seules quelques opiniâtres comme Andrée Boucher arrivent parfois, et au prix de quels quolibets, à faire mentir ce constat.

On dira que les femmes fortes ne manquent pas dans les gouvernements. Mais il y a une différence entre un poste qu'on détient par la grâce d'un premier ministre et le fait de détenir soi-même le contrôle suprême. Y accéder n'est toutefois pas une question de degré dans l'engagement : il faut jouer du coude. Et durement. Or les Paul Martin au féminin restent impensables. La femme forte ne peut pas être déloyale à son chef : nul ne lui donnera même les moyens financiers ou organisationnels pour ce faire. Elle est donc condamnée à l'attente.

Ce qui ramène la politicienne à ses seules compétences, qui ont évidemment besoin de temps pour être reconnues. Nouveau piège : à l'heure de la reconnaissance, que dira-t-on ? Qu'il faut du sang neuf ! Or de jeunes loups à la Robert Bourassa, Mario Dumont, Jean Charest ou André Boisclair n'ont pas de pendant féminin. On ne leur reconnaîtrait aucune crédibilité.

Dès lors, que peut faire une politicienne aguerrie ? Faire appel à son réseau, souvent composé de femmes. Mais quel est le poids d'une centaine de femmes d'expérience ? Bien faible quand on entend qu'avec cette sortie publique, Pauline Marois joue ses dernières cartes. D'autres ronchonnent : on ne va quand même pas nous demander de voter Pauline juste parce que c'est une femme...

En fait, le véritable problème est ailleurs : pour sortir Mme Marois de ce symbolisme paralysant, il aurait fallu que d'autres militantes soient de la course. Nulle ne l'a fait. Pourquoi ? La réponse se trouve dans un ouvrage paru il y a deux ans, Égalité hommes-femmes ? Le militantisme au Québec : le PQ et le PLQ, fruit d'une enquête exhaustive dirigée par la professeure Évelyne Tardy.

Dans les deux partis, note Mme Tardy, les hommes intéressés à se présenter trouvent important d'avoir l'appui de collègues. Mais pour les femmes, «cet appui est primordial». Ce qu'une militante péquiste traduit très concrètement : «Au parti, les femmes m'ont dit : "Tu devrais y aller." Mais personne ne m'a dit : "Viens-t-en; je te soutiendrai."» Or ces mots que les femmes rêvent d'entendre sont presque toujours dirigés vers des hommes qui, paradoxalement, n'en ont pas besoin...

On dira que c'est aux femmes d'en finir avec leurs problèmes d'estime de soi. Mais les travaux de Mme Tardy montrent aussi que leur sort en politique reste objectivement plus difficile. Exemple récent : un jeune whip adjoint comme Stéphane Bédard aurait-il pu bafouer un ordre de son chef de parti si Louise Harel, pourtant pilier du parti, n'avait pas été une femme ? Et, surtout, quelle jeune députée aurait pu se permettre de jouer les Stéphane Bédard ?

jboileau@ledevoir.ca




Le petit Richard

Michel David
Le Devoir jeudi 13 octobre 2005

Les biographies autorisées sont parfois plus assassines que celles qui sont écrites sans le consentement du principal intéressé. Surtout quand l'auteur confond biographie et hagiographie.

À quelques mois des élections municipales de 1994, la journaliste Anne Richer avait publié chez Stanké un portrait particulièrement sirupeux de Pierre Bourque. On y apprenait que, petit garçon, «Pierre fait preuve de bonnes manières, il est courtois, respectueux comme un enfant bien élevé. À l'école, il se plie, docile à la discipline. Il reçoit les enseignements de ses maîtres avec sérieux».

Son éditeur avait été le premier à reconnaître que Mme Richer aurait pu faire un petit effort pour lui trouver un ou deux défauts, mais M. Bourque s'était tout de suite reconnu dans cette perfection absolue.

Deux ans plus tôt, une biographie autorisée de Jacques Parizeau, signée Laurence Richard, avait été publiée en pleine campagne référendaire sur l'entente de Charlottetown. Comme le petit Pierre, le petit Jacques avait des manières exemplaires. De surcroît, en digne fils de la bourgeoisie, il connaissait le nom des maîtresses des présidents du Conseil de la IIIe République française avant même de savoir qui était le premier ministre du Canada.

La «biographie» de Richard Legendre qui vient d'être publiée aux Éditions des Intouchables, sous la plume d'un stagiaire en relations de presse du nom de Meeker Guerrier, est de la même eau. Imaginez les sarcasmes si André Boisclair avait approuvé un panégyrique coiffé du titre «L'Humilité d'un gagnant» !

Certes, M. Legendre a été un bon joueur de tennis, même s'il a plafonné au 215e rang au classement mondial, et il a connu un incontestable succès d'affaires à Tennis Canada. On ne peut cependant pas dire qu'il ait fait un tabac depuis son entrée en politique. Cela viendra peut-être un jour, mais il est un peu tôt pour sortir l'encensoir.

***

De telles biographies fourmillent de ces expressions qui donnent au lecteur l'impression qu'on le prend pour un imbécile : «Le pouvoir ne l'intéresse pas. Ce qu'il veut, c'est prendre des décisions qui auront un impact positif sur le Québec.» M. Legendre n'est pas le seul de son espèce. Il est même étonnant de constater à quel point le monde politique fourmille de gens qui n'aiment pas le pouvoir.

Bien entendu, comme le petit Pierre et le petit Jacques, le petit Richard a travaillé dur au collège, et «l'éthique de travail développée à cette époque lui est encore utile aujourd'hui». Et devinez quoi ? «Depuis qu'il possède une conscience politique, le Québec lui tient à coeur.»

À son arrivée à Québec, M. Legendre a découvert que la vie de ministre laisse moins de temps à la réflexion qu'à l'improvisation. Imaginez, malgré son grand désir que ses paroles soient «signifiantes et pleines de sens», il lui est même arrivé de demander à un de ses «camarades de travail» de rédiger ses discours. Misère !

Sans le savoir, son biographe a peut-être mis le doigt sur ce qui a été son principal problème à l'Assemblée nationale, aussi bien au pouvoir que dans l'opposition. Il avait déjà le même à l'époque où il courait les tournois de tennis : «Les experts disent de Richard Legendre qu'il possède un talent certain mais qu'il n'arrive pas à développer un style personnel qui lui permettrait de décontenancer ses adversaires [...]. Malgré ses efforts, il n'arrive pas à percer.»

Si cela peut le consoler, on a dit la même chose d'André Boisclair pendant des années. Tout le monde avait beau vanter sa belle image et ses talents de communicateur, il n'arrivait pas à faire impression sur l'opinion publique. À défaut de changer d'orientation sexuelle, M. Legendre devrait peut-être se découvrir une «erreur de jeunesse».

Il faut reconnaître à M. Guerrier un certain don pour suggérer le contraire de ce qu'il écrit. «Il est vrai que si François Legault s'était présenté, [M. Legendre] n'aurait pas pris part à la course. Est-ce à dire qu'il est un "second" ? Non, pas du tout.»

***

L'idée de cette plaquette -- 49 pages, si on exclut les discours de M. Legendre reproduits en annexe -- vient de l'impayable éditeur des Intouchables, Michel Brûlé, qui appuie sa candidature. Il n'y a là rien d'étonnant : M. Brûlé fait flèche de tout bois, peu importe la qualité.

Il aurait sans doute été un peu délicat pour M. Legendre de qualifier de torchon un texte qui le porte aux nues, mais il est tout de même un peu inquiétant qu'un homme qui aspire à devenir premier ministre du Québec se dise satisfait de ce brouillon dans lequel un parcours certainement intéressant est noyé dans des considérations aussi niaises.

Les adjoints de M. Legendre ont fait de gros efforts pour le vendre aux journalistes. C'en était presque insultant. On peut comprendre qu'à ce stade de la course, il n'a plus grand-chose à perdre, mais il devrait penser à l'avenir.

Remarquez, le ridicule ne tue pas nécessairement, même en politique. Après tout, le roman fleur bleue de Mme Richer n'a pas empêché le petit Pierre d'être élu maire de Montréal en novembre 1994, deux mois après que le petit Jacques fut lui-même devenu premier ministre du Québec. Il faut dire que Jean Doré avait déjà deux mandats dans le corps, tout comme les libéraux de Daniel Johnson. Il semble toutefois que l'heure du petit Richard n'ait pas encore sonné, si jamais elle sonne un jour.

mdavid@ledevoir.com




Le PQ renonce aux médias souverainistes

Robert Dutrisac
Le Devoir jeudi 13 octobre 2005

S'il est élu, le parti entend plutôt créer un réseau de télévision et de radio «national»

Québec -- La direction du Parti québécois a fait disparaître de son nouveau programme la mention, votée lors du congrès national du parti en juin dernier, selon laquelle «un gouvernement du Parti québécois formera des médias souverainistes».

Cette mention jugée indésirable, inscrite dans la version préliminaire du nouveau programme datée du 23 juin, a été remplacée en octobre par la formulation suivante : «Le Parti québécois entend créer un réseau de télévision et de radio national.»

Plusieurs députés péquistes et des membres de la direction du PQ trouvaient inacceptable qu'on suggère que le gouvernement du Québec puisse créer -- et donc contrôler -- des médias souverainistes, autant de petites Pravda mobilisées pour la cause. «Un gouvernement ne peut pas former de médias souverainistes. C'est contraire à la Charte [des droits et des libertés de la personne] et ça contrevient à la liberté d'expression», estime le député de Mercier, Daniel Turp, porte-parole en matière de culture et de communications.

La direction du parti ne peut pas s'arroger le pouvoir de modifier comme bon lui semble le programme adopté par les membres. Elle ne peut procéder à des changements que pour des raisons de concordance et de correction linguistique ou en cas d'erreur manifeste. Le porte-parole du parti, Joël Simard-Ménard, a expliqué hier que la mention sur les médias souverainistes faisait bel et bien partie d'une proposition adoptée lors de la plénière du congrès national mais qu'elle s'y retrouvait par erreur. Cette mention avait auparavant été rejetée lors de l'atelier qui portait sur le premier enjeu du programme -- «Proposer un projet de pays» -- et qui s'était déroulé la veille de la plénière, a-t-il soutenu. À la plénière, les membres ne pouvaient que voter pour ou contre les propositions, sans pouvoir les amender, mais ils avaient toutefois le loisir de les scinder. Ils auraient donc voté -- les yeux fermés, en quelque sorte -- pour une proposition-fleuve qui contenait, entre autres, cette volonté d'un gouvernement péquiste de se doter de ses propres médias pour promouvoir la souveraineté.

En atelier

C'est le Comité national des jeunes (CNJ) qui a proposé cette idée de créer des médias souverainistes à même les fonds publics au moment où les militants discutaient en atelier d'un amendement présenté par Marc Laviolette, du SPQ libre (Syndicalistes et progressistes pour le Québec libre). Hier, le président du CNJ, Claude Villeneuve, ne semblait pas tenir à cette idée et se disait satisfait de la formulation actuelle.

C'est l'amendement de M. Laviolette, visant la création d'un réseau de télévision et de radio national, qui se retrouve dans la dernière version du programme. Joint hier, M. Laviolette a souligné que, d'après les notes qu'il avait prises pendant l'atelier, son amendement avait été adopté tandis que celui du CNJ avait été battu.

On retrouve dans le programme deux références à un réseau national de radio et de télévision. Dans le chapitre 1, qui porte sur la réalisation de la souveraineté, on propose donc de créer ce réseau national au lendemain des élections. Dans le chapitre 2, qui traite de la promotion de l'identité, de la langue et de la culture, le PQ se fixe comme objectif de créer une radio publique nationale, de donner à Télé-Québec un mandat d'information régionale, nationale et internationale avec les moyens financiers appropriés et de lancer «le plus rapidement possible» une chaîne télévisuelle d'information continue.

Modifications

Par ailleurs, la direction du PQ s'est permis de modifier une formule qui se retrouvait un peu partout dans le programme. Au lieu de la formulation «un gouvernement du Parti québécois fera», on a préféré une tournure moins contraignante : «le Parti québécois entend» faire, créer, etc. Le programme ne lie plus directement un futur gouvernement du PQ : ce sera à la plate-forme électorale de le faire, a-t-on indiqué.

Autre changement effectué par la direction du parti, mais il s'agit dans ce cas de corriger une erreur manifeste : on a biffé le passage contenu dans la version préliminaire de juin où il est prévu d'étendre aux cégeps les dispositions de la loi 101 sur la langue d'enseignement qui visent les niveaux primaire et secondaire. Cette proposition, défendue notamment par Yves Michaud et Mario Beaulieu, a été battue lors du congrès.

La version du programme péquiste rendue publique la semaine dernière se veut presque finale, a-t-on signalé. Le programme sera officiellement adopté par la Conférence des présidents du PQ en décembre, donc après la course à la direction du parti.




Critique du « nationalisme civique » de André Boisclair

Pierre Dubuc
BULLETIN D'INFORMATION jeudi 13 octobre 2005

Au débat sur la culture à Trois-Rivières, le candidat André Boisclair a réaffirmé son adhésion à un « nationalisme civique » par opposition à un « nationalisme ethnique ». Nous croyons qu'il est pertinent de faire circuler ce texte que j'ai signé et qui a été publié dans Les Grands textes indépendantistes (tome II) (Hexagone) sous la direction de Mme Andrée Ferretti.

En janvier 2001, 15 personnes se présentant comme des jeunes de moins de 35 ans et gravitant autour d'André Boisclair faisaient paraître dans Le Devoir un texte intitulé « Pour en finir avec l'affaire Michaud. Le temps est venu de remettre en question le nationalisme canadien-français ».

Dénationaliser la question nationale

Se présentant comme des « modernistes », les signataires opposent à la « nation ethnique » ce qu'ils appellent la « nation politique animée par l'idée que la nation est fondée sur l'association démocratique des citoyens dans un État donné ». Ce « nationalisme nouveau », rapidement qualifié par les médias de « nationalisme civique et inclusif », reposerait sur la « volonté des individus de la collectivité plutôt que sur les déterminants ethniques » et nous permettrait de « ne plus être prisonniers de la question identitaire ».

Une telle approche, qui repose « avant tout sur la Charte des droits et libertés de la personne du Québec », permettrait un « dialogue ouvert » de tous les citoyens, « peu importe leur origine ». On pourrait ainsi, affirment nos « modernistes », « dé-ethniser » le débat et mettre de côté « l'attitude de victime et chasser l'intolérance » envers les autres Québécois.

La négation de la nation québécoise

Le « nouveau nationalisme », sous des allures de « modernisme », englobe dans sa « nation politique » tous les individus résidant sur le territoire de la province de Québec, « peu importe leur origine ». Il nie, par le fait même, l'existence de la nation québécoise, dissimule le caractère oppresseur de la minorité anglophone et bafoue les droits des autres minorités ethniques et de la nation autochtone. En fait, en donnant un statut quasi constitutionnel à la Charte des droits et libertés, ce « nouveau nationalisme » élimine les droits collectifs au nom des droits individuels, dans la plus pure tradition trudeauiste et néolibérale.

Nos « modernistes » attaquent la nation québécoise de tous les côtés à la fois. En présentant leur « nation politique » comme un simple conglomérat d'individus habitant le territoire québécois, ils ne considèrent que le moment présent. Ils coupent la nation québécoise de ses racines historiques. Ils refusent de la reconnaître comme une communauté historiquement constituée puisant ses origines en Nouvelle-France et ayant assimilé au cours des siècles des gens de différentes origines. Une nation, faudrait-il leur rappeler, n'est pas un phénomène éphémère, mais bien le résultat de relations durables et régulières résultant d'une vie commune de génération en génération. (ns)

Une langue détachée de sa culture

La langue française n'est pas reconnue par nos « modernistes » comme le produit de siècles de relations durables des francophones en terre d'Amérique. Ils l'introduisent quasi honteusement, par la porte d'en arrière, comme « partie intégrante du contrat social qui lie les Québécois, peu importe leur origine » !

Mais de quel « contrat social » parlent-ils ? De la loi 101 ? Faut-il leur rappeler que les anglophones ont contesté et contestent encore toutes les dispositions de la loi 101 devant les tribunaux au nom de la Charte des droits et libertés conçue par Trudeau précisément à cet effet ?

Sur la base d'une telle conception, on peut se demander ce qui empêcherait la « collectivité » de nos « modernistes », de modifier le « contrat social » et d'intégrer l'anglais sur le même pied que le français ! ? En fait, nos « modernistes » ont tout simplement acheté le nouveau concept de « langue d'usage public » élaboré par le Conseil de la langue française pour camoufler le recul du français sur l'île de Montréal.

Cette conception de la langue présentée comme relevant d'un « contrat social » la dissocie complètement de la culture nationale qui est, rappelons-le, l'expression de l'esprit d'un peuple. Leur conception de la langue et de la culture est a-historique et a-nationale. Comment, sur la base d'une telle conception, justifier une opposition à la domination culturelle américaine et défendre la spécificité culturelle québécoise contre la mondialisation ? Le « nouveau nationalisme » est bel et bien le cheval de Troie de l'asservissement culturel.

Une porte ouverte à la domination économique étrangère

Le « nouveau nationalisme » évite soigneusement les questions économiques. Ses adeptes sont de chauds partisans du libre-échange, de l'ouverture tous azimuts aux marchés internationaux.

La libéralisation des échanges constitue la politique clef de la mondialisation. C'est la destruction du marché national, la ruine des producteurs locaux, la domination des multinationales étrangères, principalement américaines.

On comprend pourquoi nos « modernistes » évitent soigneusement de se prononcer sur le nationalisme des années 1960 et 1970 où il était affirmé avec raison qu'il ne pouvait y avoir d'indépendance politique sans indépendance économique.

Bientôt, la nation « montréalaise »

Le seul élément de la nation que les « modernistes » semblent de prime abord vouloir conserver, c'est le territoire. Mais de quel territoire s'agit-il exactement ? L'ensemble du Québec ou simplement le territoire de l'île de Montréal où se retrouve l'essentiel de la population non francophone pour lequel le concept de « nation politique » a été taillé sur mesure ?

Leurs conceptions les mèneront inéluctablement à couper le Québec en deux : d'une part, Montréal territoire du soi-disant « nationalisme civique et inclusif » et, d'autre part, le reste de la province, lieu honni du « nationalisme ethnique ». Mais, après tout, n'est-il pas à la mode de dire que les nations sont aujourd'hui dépassées et seront remplacées, dans le cadre de la mondialisation, par les cités ? !

Évidemment, nulle part ne trouve-t-on mention du droit à l'autodétermination de la nation québécoise dans les conceptions de nos « modernistes ». Le droit des peuples est remplacé par les droits individuels, par « la volonté des individus de la collectivité, plutôt que sur les déterminants ethniques ». Si on définit la nation comme la « volonté des individus » qui la composent, qu'est-ce qui empêche que cette « collectivité » soit le Canada plutôt que le Québec ?

Le cheval de Troie de la mondialisation

Ces idées doivent être combattues sur la base d'un véritable programme démocratique intégrant bien sûr la Charte des droits et libertés, mais également une Charte des droits collectifs de la nation québécoise, de la nation autochtone et des différentes minorités nationales qu'on retrouve sur le territoire du Québec. Enfin, ces droits individuels et collectifs doivent reposer sur un véritable programme d'émancipation sociale et de libération économique. Il ne peut exister de véritable démocratie sociale et nationale dans le contexte de la dictature du marché. Il n'y a pas de véritable démocratie sans démocratie économique.

Sous des allures de « modernisme », le « nouveau nationalisme » ne peut mener qu'à l'autodestruction de la nation québécoise.




Pour en finir avec l'affaire Michaud

Collectif
Le Devoir mardi 9 janvier 2001

Le temps est venu de remettre en question le nationalisme canadien-français

Nous dénonçons, par l'entremise de cette lettre d'opinion, les propos tenus par M. Yves Michaud le 5 décembre 2000 lors d'une entrevue sur les ondes de CKAC ainsi que le 13 décembre 2000 lors des audiences montréalaises des états généraux sur la langue. Les affirmations de M. Michaud portant notamment sur les nouveaux arrivants et plus spécifiquement sur la communauté juive québécoise doivent être rejetées. Elles relèvent d'un nationalisme dépassé et ethnocentrique. En ce sens, elles sont l'antithèse du Québec dans lequel nous voulons vivre, fondé sur le respect, l'inclusion et l'ouverture.

Dans une société comme la nôtre, démocratique et tolérante, des propos aussi choquants se doivent d'être condamnés. Les commentaires démagogiques de M. Michaud sont inquiétants et, malheureusement, il semble bien qu'ils soient devenus la marque de commerce d'une certaine élite en mal de visibilité. Ils ont cependant l'avantage de mettre au grand jour un abcès que nous désirons crever.

En fait, nous pensons que le temps est venu de remettre en question le nationalisme canadien-français. Celui-ci agit encore aujourd'hui en tant qu'élément déterminant des débats au Québec, les colorant de considérations ethniques faites au nom de la défense des intérêts de la majorité québécoise qui, elle, est d'origine canadienne-française.

Bien que la réalité canadienne-française existe, qu'elle soit un déterminant et une référence culturelle importante pour plusieurs individus qui habitent le Québec, elle ne peut plus et ne doit plus être le moteur des débats politiques au Québec.

Le nationalisme canadien-français présuppose une appartenance à des traditions culturelles et l'adoption d'une vision de l'histoire qui précède la Révolution Tranquille. Ce nationalisme a un caractère artificiel et a été alimenté par les élites politique, cléricale et médiatique des années trente, quarante et cinquante. Ce nationalisme est aujourd'hui défensif et revanchard. Il a trop souvent tendance à imputer à l'autre, aux anglophones, aux nouveaux arrivants ou encore à ceux qui ne sont pas de religion catholique, les difficultés auxquelles la majorité canadienne-française - soit les "de souche" - est confrontée. Bien que ce nationalisme se cache sous un couvert d'humanisme chrétien, son visage intolérant ressort inexorablement dans les moments de crise.

À la conception de la nation ethnique nous voulons opposer celle de la nation politique. Contrairement à la première, qui est basée sur une communauté de provenance, la nation politique est animée par l'idée que la nation est fondée sur l'association démocratique des citoyens dans un État donné.

La nation politique n'est pas comprise comme le partage d'un ensemble de traits communs, ethniques et religieux, mais comme les réalisations et les aspirations des citoyens qui exercent activement leurs droits démocratiques de participation et de communication dans un État de droit. Dans le cas du Québec, elle est assise sur la reconnaissance de l'égalité juridique des citoyens qui habitent le territoire et se concrétise tous les jours par la volonté démocratique des Québécois de vivre ensemble.

Son dynamisme repose sur les idées, les initiatives et la volonté des individus de la collectivité, plutôt que sur les déterminants ethniques ou religieux qui caractérisent ces mêmes individus. Enfin, ajoutons que cette façon de concevoir la nation au Québec n'est aucunement en contradiction avec la préservation et la valorisation de la langue française, laquelle, selon nous, fait partie intégrante du contrat social qui lie les Québécois, peu importe leur origine.

C'est pourquoi, il est important d'explorer ce nouvel horizon d'interprétation du développement de la nation québécoise. Cela nous permettra, nous l'espérons, de ne plus être prisonniers de la question identitaire dans le cadre de nos échanges et débats collectifs.

Dans cette optique, nous privilégions un dialogue ouvert entre l'ensemble des habitants du territoire québécois afin de permettre l'émergence d'une nouvelle culture politique. Cela permettra à tous les citoyens, peu importe leur origine, de discuter sur un pied d'égalité des intérêts et de l'avenir du Québec.

L'éthique de ce nouveau dialogue repose avant tout sur la Charte des droits et libertés de la personne du Québec, laquelle, rappelons-le, a valeur de loi quasi constitutionnelle. Cette charte, qui a été adoptée à l'unanimité par l'Assemblée nationale il y a de cela 25 ans, est le document de référence juridique qui permet, en toute équité, la liberté d'expression ainsi que le respect d'autrui. À cet effet, les débats collectifs au Québec devraient être guidés par les principes qui sont contenus dans cette charte ainsi que par un désir de respecter la diversité culturelle, plutôt que par une volonté de préservation unique de la nation canadienne-française.

C'est aussi à partir de la Charte que nous "dé-ethniciserons" la politique québécoise; que nous réfléchirons, en fonction des intérêts de tous les Québécois et non seulement de la majorité canadienne-française, sur ce qui constitue réellement l'intérêt national du Québec.

Le fait d'invoquer la Charte est selon nous une façon de rebâtir des ponts avec la tradition démocratique et républicaine qui a marqué notre histoire. Dans les faits, si nous voulons continuer à bâtir le Québec moderne et contribuer au renforcement de notre démocratie, l'une des plus vieilles d'Occident, nous devons mettre de côté, une fois pour toutes, cette attitude de victime et chasser l'intolérance, maintenant incarnée par les nationalistes canadiens-français, envers les autres Québécois.

Daniel Baril, Mathieu Boivin, Ani Castonguay, Isabelle Charron, Aude Clotteau, Nikolas Ducharme, Henri-Robert Durandisse, Frederico Fonseca, Alessandro Gasparini, Pascal Jean-Baptiste, Audrey Mc Kinnon, Antonella Simoncelli, Jean Sébastien Talbot, Marc Therrien, Vicky Trépanier. Les 15 signataires de ce texte ont moins de 35 ans.




Language dominates 3rd debate: Boisclair, Marois accused of being soft on English

PHILIP AUTHIER
The Gazette (Montreal) October 13, 2005 Thursday

A Parti Quebecois leadership debate on culture veered into the hot issue of language last night, with hardline language hawks systematically blasting leading candidates Andre Boisclair and Pauline Marois for failing to crack down on English while they were in power.

But the duo stood their ground even as a rowdy crowd of Pequistes cheered on the hawks and booed the leaders. At one point, Lyne Marcoux, the chairperson of the debate, ordered hardliner candidate Jean Claude St-Andre's microphone shut off because he would not stop haranguing them and kept veering off topic. In the end, Boisclair and Marois both had to make strong pitches for moderation.

"Some say we should defend our plan on the basis of a kind of ethnic nationalism," Boisclair said at one point. "I am in favour of a nationalism that is derived from the soil. I am opposed to a nationalism that is derived from blood.

"All Quebecers who live here, regardless of where they come from, will be founders of this country and this is a principle I will fight for and I will make no compromise on this."

Marois also had a strong answer, reminding St-Andre that differences can be a beautiful thing and people from other countries should have an equal chance to learn French in Quebec.

She bluntly told him later he should remember who the real enemy is.

"The adversary is not Richard (Legendre), it's not me," Marois said. "The adversaries are Jean Charest in front of us and the federalists, and I will pour all my energies into beating them, into beating Jean Charest, into beating the federalists because I want to make Quebec independent."

It was clear from the outset the hawks had come spoiling for a fight. Off the top, St-Andre was on the attack.

"Let's be frank, French is threatened in Quebec," he said.

He accused Marois and Boisclair of "caving in," and not respecting the PQ's 1994 promise to abolish Bill 86, the law restoring bilingual signs outdoors.

He said when Boisclair was immigration minister, he cut funding to programs for immigrants to learn French. The French Language Charter, he said, has been hacked at so much it is nothing more than a "corpse."

After the debate, Boisclair was again asked about his use of cocaine, specifically how he procured it. Boisclair didn't answer the question.

The debate marks the midway point in the campaign to replace Bernard Landry and the pressure is on. It was the third of seven debates the PQ is sponsoring in the lead up to the November leadership vote and once again drew a capacity crowd of 1,000 people to the ornate J.-Antonio Thompson theatre on main street Trois Rivieres.

pauthier@thegazette.canwest.com




The perils of Pauline

Don MacPherson
The Gazette (Montreal) October 13, 2005 Thursday

Marois is clearly the most experienced PQ leadership candidate and she's had the best campaign - so why is she running a distant second?

Going into last night's third candidates' forum for the Parti Quebecois leadership race, with a month left until the vote, Pauline Marois had run the best campaign of the bunch.

She had made the most effective use of the first two party forums, as well as a couple of television debates. She used them to emphasize the variety of her experience and achievements and to show a confident grasp of a broad range of issues.

Marois is the most qualified of the nine candidates, having served competently in every major portfolio except justice in the PQ government between 1994 and 2003, and having been elected to the National Assembly five times in six tries since 1981.

And unlike Andre Boisclair, who has been conspicuously absent from events attended by sovereignist hardliners, Marois seems both willing and able to talk to anyone in the PQ. (Boisclair did not show up at either a book launch three weeks ago at which Jacques Parizeau was present, nor at a leadership debate on language organized by the Societe St. Jean Baptiste de Montreal last week. Both events were attended by almost all the other candidates.)

And, oh yes, Marois is a woman seeking the leadership of a party that traditionally is on the wrong side of a gender gap - women have tended to favour the Liberals and the federalist side. (Recent polls suggest, however, that the social conflict associated with the Charest government has closed that gap.)

So why is Marois not only running second to Boisclair in the race, but, by all appearances, a rather distant second?

In a CROP survey Sept. 15-25 for La Presse, 60 per cent of declared PQ voters chose Boisclair as the PQ leader with the best chance of winning the next Quebec election, to only 21 per cent for Marois.

Of her 43 fellow PQ MNAs, only five have endorsed her for the leadership. (Incidentally, it's telling that only 14 of Boisclair's former caucus colleagues are backing him, even though, as the consensus front-runner, he could be handing out cabinet posts in a few years.)

Marois conceded this week she faces an uphill battle during the month remaining before the vote Nov. 13-15.

This week, Marois tried to answer the 39-year-old Boisclair's apparent appeal to young voters with a show of support by women.

A letter of support for her signed by more than 100 female personalities was made public. Feminist icon Lise Payette, for whom Marois worked when Payette was a minister in the Levesque government, endorsed Marois in her newspaper column. A rally for female supporters was held in Montreal, and another such event is planned for Quebec City.

But there is not much time left for all these networked women to work the phones on Marois's behalf, because the deadline for signing up new party members before the vote is tomorrow.

Besides, Marois's appeal to feminine solidarity might fall on deaf ears.

In the late-September CROP-La Presse poll, Marois was only slightly more popular among female Quebecers (20 per cent of whom preferred her) than men (18 per cent) - and much less popular among women than Boisclair (45 per cent). And of the 15 other female PQ MNAs, only three support Marois.

Several explanations have been offered for Marois's lack of support, including the perception she is aristocratic, aloof and not a team player. Her ambitious, early open campaigning for former leader Bernard Landry's job also might have hurt her.

There is the question of sexism. Despite the increasing prominence of female politicians such as Marois, politics is still a man's game. Generally speaking, a Canadian party chooses a woman as its leader only when it has no hope of winning the next election, as if to get that out of the way. Remember Kim Campbell?

And Marois's main political strength is also her biggest weakness. She is experienced, but she has also been well-known for so long (she first ran for the PQ leadership 20 years ago) that even the prospect of her becoming Quebec's first female premier is apparently not enough to make her a novelty to those who want change in politics for its own sake.

dmacpher@thegazette.canwest.com




La politique Star Académie

Katia Gagnon
La Presse jeudi 13 octobre 2005

Comment une fille de garagiste, social-démocrate convaincue, marraine des garderies à 5 $, en est-elle venue à avoir une image hautaine de grande dame? Comment une politicienne de 56 ans, de 12 ans la cadette de Bernard Landry, en est-elle venue à incarner la vieille garde du Parti québécois? Parce qu'elle est une femme, répondent plusieurs. C'est en partie vrai. Mais dans un Québec où la politique est devenue une nouvelle version de Star Académie, Pauline Marois arrive surtout à un très mauvais moment.

Oui, il y a sans conteste un " double standard " à l'endroit des femmes en politique. Jacques Parizeau, le prototype du grand bourgeois, était adulé au Parti québécois. A contrario, tout le monde reproche à Mme Marois ses toilettes silencieuses, ses bijoux et ses fourrures. Si Gilles Duceppe, 58 ans, était entré dans la course, personne ne lui aurait reproché son âge, alors qu'elle est sans ménagement étiquetée comme une has been. Et si un homme avait ouvertement réclamé une course au leadership, l'image de Brutus ne lui aurait pas autant collé à la peau.

Bref, être une femme lui nuit, c'est manifeste. Mais ses déboires ne tiennent pas qu'à cela. Car si les militants péquistes étaient des machos finis, ils voteraient néanmoins bien davantage pour une femme que pour un homosexuel.

Non, la mauvaise fortune de Pauline tient aussi à cet élément volatil qu'est l'air du temps. Elle est au mauvais endroit, au mauvais moment. Retournons aux sondages d'il y a deux ans: près de 40 % des Québécois considéraient alors qu'elle serait la meilleure candidate pour remplacer M. Landry. Depuis, que s'est-il passé? La réponse tient en deux mots: André Boisclair. Qui a réussi à glisser sous le tapis son inexpérience ministérielle, sa détestable arrogance, en plus de sa consommation de cocaïne. Pourquoi? Parce qu'il incarne un désir de renouveau plus fort que tout le reste.

En politique, parfois, on assiste à une sorte d'osmose inexplicable entre un individu et les circonstances du moment. C'est ce qui se passe avec M. Boisclair. La politique québécoise est devenue une sorte de Star Académie, où les jeunes premiers tiennent la vedette, et c'est lui que le public veut à tout prix sauver.

Bien sûr, il n'y a aucune comparaison possible au plan de la stature politique entre Lucien Bouchard et André Boisclair. Cependant, le caractère irrationnel de l'engouement que ces deux hommes ont provoqué peut, lui, se comparer. Dans le documentaire réalisé par Radio-Canada sur le référendum de 1995, John Parisella, un stratège libéral, racontait à quel point le camp du NON avait été déstabilisé devant l'ampleur de la boucharmanie. Bien sûr, l'emballement pour Lucien Bouchard s'expliquait plus aisément. Mais l'étincelle illogique, qui transforme un certain enthousiasme en une véritable tocade, s'est aussi allumée pour André Boisclair.

Et le camp Marois est manifestement aussi désemparé que le NON en 1995. On en est réduit à brandir l'étendard du féminisme pour rallier des militantes à la cause. Les images du rassemblement de mardi étaient d'ailleurs un peu tristounettes: des femmes d'un certain âge venues appuyer la candidate " des femmes ". Or, ce discours féministe un peu passéiste a assez peu de résonance chez les jeunes femmes. Qui a envie de se faire faire la morale à Star Académie?




Sexisme soft?

Lysiane Gagnon
La Presse jeudi 13 octobre 2005

Le fait que la campagne de Pauline Marois accuse un tel retard est presque un phénomène- un phénomène qui en dit plus long sur notre société que sur Mme Marois elle-même. Car enfin, de tous les candidats en lice, force est de constater qu'elle est de loin la plus qualifiée.

Une formation impeccable - un bac en travail social et une maîtrise en Business Administration des HEC. Une bonne expérience de travail dans la " vraie vie ", en dehors de la politique. Une expérience politique hors du commun: 11 ministères en 24 ans de carrière ininterrompue, dont les trois plus importants (Éducation, Santé et Finances). On peut lui reprocher telle ou telle décision, mais elle n'a jamais commis de gaffe majeure dans l'exercice de ses fonctions; en plus, elle a élevé quatre enfants, ce qui n'est pas rien.

Elle n'a guère de talents oratoires, mais les autres candidats non plus. Elle a des failles, mais les autres aussi en ont, et de bien pires.

Elle serait, dit-on, " dépassée ", et il est vrai qu'on l'a beaucoup vue, ce qui pourrait créer un effet d'usure. Mais elle a tout de même 12 ans de moins que Bernard Landry et deux ans de moins que Gilles Duceppe! Dans quelle société une personne de 56 ans serait-elle considérée " trop vieille " pour être chef de gouvernement? Au contraire, c'est un âge idéal, où l'on allie vigueur et maturité.

Quant à la " nouveauté ", une denrée dont les Québécois semblent ces temps-ci maladivement friands, elle l'incarne au moins autant qu'André Boisclair, puisqu'elle est la première femme à viser le poste de premier ministre du Québec!

Malgré cela, sa campagne ne lève pas. Seuls cinq députés péquistes lui ont donné leur appui. Richard Legendre, qui n'a rien d'étincelant, en a récolté deux fois plus! Elle semble plus populaire chez les cousins du Bloc, où neuf députés, dont Maka Kotto et Pierre Paquette, soutiennent sa candidature.

À l'extérieur des partis- comme pour confirmer son image de politicienne dépassée-, ses appuis proviennent très souvent de personnalités intéressantes certes, mais qui sont plus ou moins à la retraite, ou dont l'heure de gloire est passée. Autour de la candidate en danger, c'est le ralliement des " ex "... D'ex-députés comme Lise Payette, Jacques Brassard, Guy Joron, Joseph Facal; l'ex-présidente du PQ, l'ex-présidente de la Fédération des infirmières, l'ex-présidente de la CEQ, l'ex-présidente du comité exécutif de Montréal... sans parler de la revenante du syndicalisme des années 30, Madeleine Parent, et de quelques écrivaines féministes qui ne sont pas de la première jeunesse.

Il n'est pas normal qu'en 2005, on doive agiter le drapeau du féminisme pour promouvoir la candidature d'une femme qui est, indépendamment de son sexe, la plus compétente des candidats en lice.

Mais il y a des raisons de croire que Mme Marois pourrait être victime d'un sexisme " soft ", et qu'on la juge à partir de critères différents que ceux que l'on applique à ses adversaires masculins. C'est le syndrome classique du double standard.

Mme Marois manifeste-t-elle de l'intérêt pour le leadership? On l'étiquette " ambitieuse ", un mot péjoratif seulement lorsqu'il s'applique aux femmes. Comme si l'ambition, normale et louable chez un politicien masculin, devenait une tare honteuse chez une femme.

Joue-t-elle des coudes pour évincer Bernard Landry? C'est la désapprobation générale... alors que le monde politique est rempli de " putschistes " dont on admire la ténacité, de Jacques Parizeau, qui a renversé Pierre Marc Johnson, à Paul Martin, qui a passé dix ans à comploter contre Jean Chétien.

On lui tient rigueur d'être " une riche bourgeoise ". Pourtant, elle vient d'un milieu assez modeste (c'est plutôt André Boisclair qui serait le bourgeois du groupe), et si elle est riche, c'est essentiellement parce que son mari, il y a des décennies, a fait fortune dans l'immobilier. Au fait, a-t-on déjà reproché à François Legault d'être multimillionnaire?

Personne ne critique les complets élégants d'André Boisclair, mais pendant des années, on a fait couler beaucoup d'encre sur les tailleurs de Mme Marois, sur ses bijoux et ses écharpes, comme s'il s'agissait d'ostentation, alors que c'est l'a b c de la mode: tous les stylistes vous le diront, une femme un peu corpulente a intérêt à porter des accessoires voyants. Il n'y avait pas là de quoi fouetter un chat, mais chez une femme en vue, n'importe quoi, même les détails les plus insignifiants, peut susciter des commentaires mesquins...




À la veille de la session parlementaire à Québec: Un bilan de rendez-vous manqués

Denis Lessard
La Presse jeudi 13 octobre 2005

Québec - " Stratégie " plutôt que " politique ", le plan du gouvernement Charest en matière de développement économique doit être rendu public aujourd'hui par le ministre Claude Béchard.

Si on se fie aux explications données il y a deux semaines aux députés libéraux, il n'y aura aucun engagement financier de la part du gouvernement, ce qui explique le changement d'étiquette du document d'une centaine de pages, L'Avantage québécois.

À la veille de la session parlementaire, bien des engagements du gouvernement Charest sont restés lettre morte. Avec son document, le ministre Béchard se trouve à marcher dans les platebandes de son collègue Pierre Corbeil. En ciblant les objectifs du Québec d'ici 2010 en matière de recherche et de développement, de création d'emploi et d'investissement, M. Béchard aura aussi un volet important sur la production d'énergie, hydroélectrique comme éolienne, ce qui tire le tapis sous les pieds de M. Corbeil.

Le titulaire des Ressources naturelles promet depuis des mois le dépôt d'une politique énergétique qui devait, par exemple, encadrer la décision de Québec de refuser le projet du Suroît, il y a plus d'un an. Or, le texte proposé par son ministère au cabinet de M. Charest était " vert foncé ", et suscita bien des réticences au gouvernement. De plus, on ne faisait pas suffisamment de place au gaz naturel au goût du cabinet du premier ministre, confieront des sources proche de ces discussions. Après des semaines d'échanges de versions entre le ministère de M. Corbeil et le bureau de M. Charest, on ignore toujours ce qui restera du document qui comptait plus de 100 pages cet été.

Autres orientations qui n'ont pas abouti, la politique de conciliation travail-famille promise par le ministre Béchard tout de suite après les élections de 2003, et celle touchant les relations internationales. Promise pour le printemps 2005, puis pour l'automne, elle glisse tout doucement vers 2006.

La restructuration du gouvernement ne fait plus recette: on a recyclé un ancien mandarin pour poursuivre l'examen amorcé des organismes gouvernementaux, un exercice qui avait accouché d'une souris le printemps dernier. Pour les partenariats public-privé, Monique Jérôme-Forget a nommé Pierre Lefebvre à une commission qui est restée une coquille vide.

Québec reste muet sur l'avenir de Télé-Québec, six mois après avoir reçu un rapport commandé par la ministre Line Beauchamp.

Avec les autochtones, on piétine: non seulement le projet Eastmain 1-A est compromis avec la défaite de Ted Moses aux élections il y a un mois, mais on n'a pas avancé sur l'engagement de mettre en place un processus de consultation permanent avec les Premières nations.

Aux Relations avec les citoyens, en 2004, Michèle Courchesne avait promis une refonte de la Loi sur la protection du consommateur qu'on attend toujours. Sur le mode de scrutin, une commission parlementaire sondera les citoyens sur une formule mort-née, le ministre responsable Benoît Pelletier n'étant pas d'accord avec les orientations de son prédécesseur Jacques Dupuis.

Le projet de revue en profondeur de l'enseignement collégial avait débouché sur des changements bien timides que n'a pas avalisés à l'Éducation Jean-Marc Fournier, le successeur de Pierre Reid.

Il y a un an, le Forum des générations accouchait de quatre comités de réflexion. Celui sur la santé, présidé par Jacques Ménard, proposait la mise en place d'une assurance vieillesse, projet vite écarté par le ministre Philippe Couillard. Les autres comités, sur l'éducation notamment, n'ont pas respecté leur échéance de juin 2005.

C'est sans parler d'autres promesses clairement mises au rancart. Plus personne à Québec ne parle des promesses sur l'abolition du no-fault pour l'assurance automobile, et, il y a deux semaines, le titulaire des Finances, Michel Audet, a carrément évacué la promesse de réduire de 1 milliard par année les impôts des Québécois.




Le Québec a-t-il perdu la mémoire?

Gérard Bouchard, Professeur, département des sciences humaines, Université du Québec à Chicoutimi
Le Devoir jeudi 13 octobre 2005

Une idée qui s'est répandue récemment au Québec, c'est que la Révolution tranquille, avec ses ruptures irréfléchies, trop radicales, avec toutes ses dérives aussi, aurait sacrifié le passé canadien-français. Ceci expliquerait que la mémoire se porte si mal aujourd'hui.

Une deuxième idée, qui lui est associée de près, c'est que ce passé est désormais difficilement récupérable (notamment aux fins de la pensée nationale) à cause du pluralisme ethnique maintenant de rigueur; à la limite, le rappel de ce passé pourrait même être frappé d'illégitimité. Par ces deux voies, le récit canadien-français serait compromis, si bien que tout un passé de quatre siècles serait en quelque sorte devenu orphelin. Ce malaise peut être une importante source d'inhibition. Et il aggrave du fait qu'il vient s'ajouter à celui, lancinant, de la mémoire honteuse née de la supposée Grande Noirceur.

J'aimerais dire pourquoi il faut rejeter ces propositions.

Une mémoire mal en point ?

D'abord, personne n'a jamais démontré que la mémoire au Québec se porte plus mal aujourd'hui qu'avant la Révolution tranquille. J'affirme même le contraire. Il faut relire Groulx, par exemple, pour s'en rendre compte. Il n'a cessé de déplorer l'absence de manuels, d'instruments de recherche et de périodiques, la pauvreté de l'enseignement, la rareté des chercheurs, l'ignorance généralisée, etc.

On affirme aujourd'hui que la mémoire nationale était alors plus soudée, plus unanime; je crois qu'au contraire, elle était plus divisée qu'aujourd'hui. Reportons-nous à Groulx encore une fois : il a toujours été durement contesté en son temps par les Roy, Lanctot, Maheux et autres, auxquels se sont ajoutés plus tard deux de ses plus proches disciples. Dans les années 1920, il a même failli perdre son poste à l'Université de Montréal à cause de son nationalisme.

En regard, la situation actuelle serait plutôt opulente avec ses nombreux fonds d'archives, ses musées, ses sites historiques, ses centres de recherche, ses départements universitaires, ses revues spécialisées, ses nombreux manuels, ses instruments de large diffusion, ses téléfeuilletons, ses reconstitutions cinématographiques à grand budget.

Qu'est-ce qui a changé ?

Ce qui a changé et qu'on ne dit pas assez, c'est la façon d'écrire l'histoire, et en particulier l'histoire nationale. En se constituant en science, l'histoire s'est interdit l'émotion, le parti pris, le militantisme, le pouvoir de dégager des leçons dites idéologiques ou partisanes, sans parler des effets de rhétorique dont elle était jadis friande. Le grand Michelet, aujourd'hui, serait une voix égarée. En conséquence, de grands lieux de mémoire québécoise sont aujourd'hui désertés ou presque : par exemple, la Conquête de 1760 et la Confédération (les fameuses Rébellions ne sont pas très fréquentées non plus).

En d'autres mots, en se réformant, la discipline s'est coupée du sens de l'histoire, elle se tient en retrait des remous de l'actuel et de la politique; l'historien ne peut plus être le chantre de la nation. D'où le paradoxe : une grande abondance du côté des moyens, un empêchement du côté de la parole. La situation s'est inversée.

Je soutiens qu'elle peut être retournée. L'historien conserve le droit de faire des choix, pourvu que ceux-ci soient déclarés et articulés à une démarche qui reste rigoureuse et ouverte à la critique. Il ne peut plus militer, mais il peut démontrer en mettant à profit toute la richesse des moyens dont il dispose. Il peut aussi prolonger les conclusions de ses enquêtes, en enrichir le présent.

Mais où trouve-t-on aujourd'hui ce souci d'articuler méthodiquement les questions et les hypothèses d'enquête à des préoccupations de l'actuel ?

Je sais : depuis quelques décennies, dans nos salles de classe et dans nos colloques, nous allons répétant à satiété que l'historien part de l'actuel; j'objecte qu'il n'y revient pas assez, ce qui en fait maintenant presque un marginal dans le monde intellectuel.

Une mémoire illégitime ?

L'éthique pluraliste qui s'est heureusement imposée récemment dans la plupart des nations d'Occident condamne toute expression d'ethnicisme (violation des droits d'un groupe ethnique par un autre au nom d'une prétendue supériorité). Pour plusieurs, le nationalisme québécois devrait se priver de recourir au passé canadien-français par crainte d'ethnicisme, justement. Cette position repose sur l'idée qu'en toute légitimité, le groupe majoritaire ne peut imposer sa singularité mémorielle aux autres composantes de la nation.

Il y a ici un gros malentendu. D'abord, de quel type de mémoire parle-t-on ? De rappels partisans, militants ? Ou de reconstitutions scientifiques qui mettent en valeur des idéaux à résonance universelle, qui sont à la base même de l'humanisme et de toute société démocratique ?

Sous ce rapport-là, le passé canadien-français ne manque pas de matériaux, il me semble : la culture minoritaire qui entend perpétuer et affirmer sa différence, l'ancienne colonie engagée dans une longue lutte d'émancipation politique, la collectivité des Amériques qui cherche à renégocier son rapport au monde ancien, la société inégale en butte à une coalition de pouvoirs et de richesses, la nation homogène qui élargit ses cadres pour faire place à l'altérité, la petite nation qui veut faire sa place dans la mondialisation, etc.

Le passé en souffrance ?

Ou plutôt le présent ?

Je demande : dans la mesure où le nationalisme québécois (souverainiste ou non) est nourri de ces thématiques, pourquoi devrait-il s'interdire le recours au passé ? Quel est donc le fondement du malaise ? Dans les thématiques que je viens d'esquisser, où sont les relents d'ethnicisme, les motifs d'empêchement, l'illégitimité ? Et où voit-on, dans tout cela, l'appauvrissement mémoriel, la mise au rancart du passé canadien-français ? En quoi ce dernier se trouverait-il dénaturé ou trahi ?

Je vois là, au contraire, un horizon exaltant et des conditions sans précédent pour enfin tirer ce passé du ghetto qui le menace en l'enrichissant de toutes les expériences (positives et négatives) que notre société a vécues depuis un demi-siècle, en faisant pleinement ressortir ce qu'il y a d'authentiquement universel dans ce parcours singulier, en intégrant véritablement le discours sur le passé à la réflexion vivante sur le présent (à commencer par la réflexion sur la souveraineté du Québec), en mêlant aux vieilles interrogations familières celles que portent les nouveaux Québécois -- celles que portent aussi ces anciens Québécois qui n'ont pas eu souvent l'occasion de prendre la parole par le passé.

La pluralité du Québec actuel n'abolit nullement sa singularité historique. Finalement, ce qui me paraît faire problème ici, c'est moins le regard sur le passé qu'une vision du présent et de l'avenir.




Maurice Séguin appartient désormais au passé

Sébastien Parent, Chercheur associé à la chaire Hector-Fabre d'histoire, Université du Québec à Montréal*
Le Devoir jeudi 13 octobre 2005

Maurice Séguin appartient à cette génération d'historiens d'après-guerre qui a transformé la pratique de l'histoire universitaire. Son héritage, dont on mesure encore assez mal la portée, est intéressant pour quiconque s'intéresse à l'évolution d'une pratique scientifique. Sous cet angle, Séguin devient cet homme de science qui fut, en son temps, précurseur de méthodes historiques que certains reconnaissent toujours comme pertinentes alors que d'autres en minimisent la portée. [...]

Pour certains historiographes, l'approche historique de Séguin a été marginalisée parce qu'elle ne pouvait pas rivaliser avec la nouvelle histoire telle qu'elle se présentait au cours des années 70. La naissance et l'expansion de cette histoire essentiellement sociale, une approche marginale au Québec jusque dans les années 60 mais qui, depuis presque 30 ans, fait office de norme, ont sonné le glas de l'histoire politique et nationale, notamment parce qu'elle permettait de ratisser large, très large même. Comme l'a écrit Gérard Bouchard, «histoire sociale, histoire totale».

C'est là la position de l'historien Paul-André Linteau qui, en 1983, présente son directeur de thèse, qu'il associe à l'histoire traditionnelle, comme un des membres de la première de quatre générations d'historiens «professionnels» québécois. Linteau écrit, au nom de ses pairs contemporains, que ceux-ci ont «été marqués par l'influence d'aînés qui appartiennent plutôt à la deuxième ou à la troisième génération, mentionnées plus tôt, et qui nous ont orientés vers des préoccupations assez différentes de celles de la première». Dans ces conditions, conclut Linteau, «[à] Montréal, Michel Brunet et Maurice Séguin, contrairement à l'impression qu'on peut alors en avoir de l'extérieur, n'ont à peu près aucune influence intellectuelle sur les étudiants qui arrivent à l'université à partir de 1965». Des historiens comme Jean-Pierre Wallot et Louise Dechêne, ou encore Fernand Harvey et René Durocher, auraient donc mieux guidé et inspiré les nouveaux historiens.

Cette montée de l'histoire sociale et économique au détriment d'une histoire politique et nationale inquiétait déjà Séguin, qui a senti assez tôt la marginalisation de son approche historique. Comme le rappelle Jean Lamarre, dans les années 60, Séguin était à la fois heureux que l'État québécois se modernise en s'inspirant de son appel à une relocalisation de la nation en fonction du territoire -- l'une de ses thèses fortes -- mais tout aussi inquiet et maussade d'assister «[...] au succès de l'histoire économique et sociale conjugué au déclin de l'histoire politique, à la montée du marxisme et au rejet pur et simple de la fonction sociale que les générations antérieures accordaient à l'historiographie».

Une vraie rupture ?

Les observateurs n'abondent évidemment pas tous dans le sens de ces historiographes de la rupture, certains préférant la relativiser. Cette perspective est celle que partagent entre autres Jacques Beauchemin et Gilles Bourque. Pour ces sociologues, il existe en effet, entre l'histoire néonationaliste et la nouvelle histoire, un même projet historiographique qui consiste à vider de son contenu mémoriel l'histoire universitaire. Ce projet aurait été entamé sous l'égide des néonationalistes pour être poussé à son paroxysme avec les contributions des nouveaux historiens.

L'historien Jean-Marie Fecteau arrive aussi à cette conclusion mais ne rejette pas l'idée d'une rupture sur le plan politique entre l'histoire des néonationalistes et celle des nouveaux historiens. [...] Pour Fecteau, il est bien révolu le temps où l'historien se faisait un devoir d'envahir la sphère publique pour défendre l'oppression subie par les Canadiens français. Il revient dorénavant aux politiciens le soin de protéger la nation, aux sociologues celui de la définir et de la comprendre. Pour sa part, l'historien s'occupe à d'autres obligations plus pressantes que lui commande la nouvelle histoire. D'où cette idée de la permanence d'une rupture entre Séguin et les nouveaux historiens.

Serait-ce aussi une rupture face à la mémoire ?

Le discours de l'universitaire contemporain est situé en périphérie du discours historique tenu par l'homme de la rue, lequel s'en tient essentiellement à la mémoire collective pour se représenter le passé. [...] Cette mémoire collective n'est pas l'objet d'une définition statique et s'abreuve à plusieurs sources. Elle fait généralement référence aux événements historiques qui ont suffisamment marqué la conscience populaire et qui ont été récupérés dans le discours public. La plupart du temps, il s'agit de traumatismes qu'il importe de célébrer afin d'éviter qu'ils se reproduisent.

Il faut aussi retenir que cette mémoire n'est pas histoire, qu'elle ne poursuit pas les mêmes objectifs et qu'elle est surtout émotive, partiale, sélective et donc largement subjective. Enfin, la mémoire collective survit au discours de l'historien [...]. La marginalisation des thèses de Séguin s'expliquerait donc aussi par l'intérêt de l'historien pour cette mémoire nationale. [...]

D'après notre lecture, l'oeuvre historienne de Maurice Séguin se voulait une entreprise de confrontation de la mémoire canadienne-française en montrant les incidences économiques et politiques de cette survivance tant célébrée dans l'historiographie canadienne-française. La survivance canadienne-française, centrale dans la mémoire nationale d'avant 1960, n'était plus un fruit chéri de la Providence mais plutôt un état assurant à long terme l'infériorité à la fois économique et politique des Canadiens français. [...]

Cette attitude de l'affrontement mémoriel s'est rapidement transformée en un désintéressement global de la mémoire canadienne-française. Avec la fin des années 60 et davantage après 1970, un rapport singulier à la mémoire prend forme. Inspirés des différents courants historiographiques internationaux, ces nouveaux historiens perçoivent dorénavant la mémoire collective comme un objet d'étude parmi d'autres, récupérant ainsi une partie de l'approche française des Annales. [...]

La nouvelle histoire n'insiste pas trop sur l'exception canadienne-française en Amérique; on trouvera difficilement dans ce discours des arguments visant à isoler l'expérience continentale du Québec, une composante essentielle du discours mémoriel.

Un retour à la mémoire nationale

Depuis les années 90, on assiste à une volonté de revoir le rapport de l'histoire à la mémoire nationale, non pas dans l'optique d'un retour intégral à la dictature de la nation mais surtout parce qu'une histoire écrite sans son concours reste incomplète. On tente plutôt de revoir le passé en fonction d'une réalité : l'existence historique d'une conscience historique canadienne-française. [...]

Quand certains jeunes chercheurs plaident pour une histoire qui tienne compte autant des idées que des structures, c'est parce qu'ils renoncent à la conception d'une histoire du Québec qui ne soit qu'un amalgame de courbes économiques et démographiques sans conscience de son identité. Pour eux, le Québec se comprend aussi dans ce qui en fait une société différente en Amérique. Ils ont alors le sentiment que l'histoire du Québec peut aussi être «sensible» au destin du groupe canadien-français sans nécessairement sombrer dans une histoire traumatisante.

Cette perspective du rapport à la mémoire est éclairante pour comprendre la présence et la pertinence des travaux de Séguin depuis 50 ans. Populaires au moment d'affronter la mémoire collective telle qu'elle se présentait encore souvent dans les années 50 et 60, les thèses de Séguin deviennent désuètes lorsque cette mémoire est secondarisée, dans les années 80.

Par contre, la dernière décennie du XXe siècle a marqué le retour d'un intérêt pour une conscience historique canadienne-française longtemps inféodée à la mémoire. Les historiens québécois ne sont pas épargnés par cette vague et sont nombreux à y voir un potentiel.

Précisons-le, il ne s'agit pas pour ces historiens de revenir à une forme d'histoire tragique dans laquelle les erreurs du passé imposeraient des diktats. Il s'agirait plutôt pour plusieurs d'identifier, au-delà des structures sociales et économiques, une conscience historique qui vaut la peine d'être étudiée ou à tout le moins considérée.

Le rapport à la mémoire préconisé par Séguin avait l'heureux avantage de reconnaître derrière les déterminismes économiques cette idée selon laquelle le Québec avait évolué de manière distincte en Amérique. Cette conscience particulariste n'est pas morte avec la Révolution tranquille, comme on se plaît à le penser souvent, et bien des études récentes tendent à montrer qu'elle est toujours bien vivante. [...]

* Le colloque «L'historien Maurice Séguin (1918-1984) et la société québécoise», organisé par la chaire Hector-Fabre d'histoire du Québec, a lieu aujourd'hui et demain à l'Université du Québec à Montréal.




Ottawa veut établir des relations directes avec les villes

Joël-Denis Bellavance
La Presse jeudi 13 octobre 2005

Ottawa - Le gouvernement Martin tient mordicus à établir des " relations directes " avec les municipalités, malgré la farouche opposition de certaines provinces.

Le ministre des Finances, Ralph Goodale, en a jeté les premières bases en janvier, en invitant pour la première fois les dirigeants de la Fédération canadienne des municipalités (FCM) à le rencontrer pour discuter de leurs priorités budgétaires.

Des documents obtenus par La Presse en vertu de la Loi sur l'accès à l'information démontrent que le gouvernement Martin souhaite élargir encore davantage ces relations. Dans ces documents, on évoque l'idée de tenir des sommets entre le gouvernement fédéral et les municipalités.

Affrontements en vue En somme, le gouvernement Martin souhaite que les municipalités " aient un siège à la table des décisions ", même si cela risque de provoquer des affrontements entre Ottawa et les provinces, en particulier avec le Québec.

" En ce qui a trait à la promesse d'un siège à la table, c'est une démarche visant à construire des relations avec le monde municipal. Cette démarche sera lancée par le premier ministre lui-même de concert avec des ministres influents. Le premier ministre pourrait vous confier la tâche d'avoir des relations permanentes avec la Fédération canadienne des municipalités, en commençant par vos consultations pré-budgétaires ", peut-on lire dans une note de service 16 janvier 2004 adressée au ministre Ralph Goodale.

Dans les documents obtenus par La Presse, le gouvernement Martin veut éviter de devenir un simple " guichet automatique " pour les municipalités. Il souhaite avoir son mot à dire sur les infrastructures à financer. Il tient aussi à ce qu'Ottawa " obtienne la reconnaissance qui lui est due et la visibilité ".

Les villes, une priorité pour Paul Martin

Depuis son arrivée au pouvoir, le gouvernement Martin a fait du dossier des villes une de ses priorités. Il a d'ailleurs conclu une entente avec plusieurs provinces afin de transférer une partie de la taxe fédérale sur l'essence aux municipalités. Les villes, grandes et petites, pourront utiliser les 5 milliards de dollars promis dans le cadre de cette entente pour financer des projets d'infrastructures.

L'entente conclue en juin avec le Québec a pris des mois de négociations. En vertu de cet accord, les villes du Québec se partageront 1,151 milliard, au cours des cinq prochaines années, pour financer les transports en commun, des routes ou des réseaux d'eau potable, entre autres projets.

Mise en garde

Au moment de la signature de l'entente, à Montréal, le ministre québécois des Affaires intergouvernementales, Benoît Pelletier, avait fait une sévère mise en garde au gouvernement Martin.

" Les affaires municipales relèvent de la compétence exclusive du Québec, et ce, quelle que soit l'expression par laquelle on les désigne, a affirmé le ministre en présence de Paul Martin. Le Québec s'oppose à toute intervention directe de la part du gouvernement fédéral auprès des municipalités. "

M. Pelletier avait aussi profité de son discours pour rappeler les dossiers en litige entre Ottawa et Québec. Il avait cité le déséquilibre fiscal, la place du Québec dans les institutions internationales, notamment à l'UNESCO, et les services de garde.

Dans une récente entrevue accordée à La Presse, le ministre d'État aux infrastructures, John Godfrey, a affirmé qu'Ottawa ne veut pas dicter aux provinces ses priorités dans les affaires municipales. Toutefois, il n'a pas caché que le gouvernement fédéral porte un intérêt accru à la vitalité des villes du pays.

Il a même indiqué qu'Ottawa serait prêt à prendre la responsabilité des affaires municipales si tel était le souhait des provinces. " C'est une affaire strictement provinciale. Mais si les provinces nous demandent de faire quelque chose, on va le faire ", a-t-il dit.




Charest ne veut pas voir d'ingérence fédérale

Presse Canadienne
La Presse jeudi 13 octobre 2005

Victoriaville - Le premier ministre du Québec, Jean Charest, avertit Ottawa qu'il ne le laissera pas s'ingérer dans le monde municipal.

Le quotidien La Presse affirme ce matin que le gouvernement de Paul Martin se propose de tenir des sommets sur une base fédérale-municipale et d'établir des liens directs avec les municipalités.

En entrevue à la station CFJO de Victoriaville, ce matin, M. Charest a rappelé que le domaine municipal est de juridiction provinciale et que Québec ne fera jamais de compromis sur cette question.

Jean Charest estime que l'entente conclue entre Québec et Ottawa sur le partage de la taxe sur l'essence avec les municipalités est une excellente nouvelle mais il répète qu'il ne peut laisser un palier additionnel de gouvernement se mêler de la gestion des affaires municipales.




Québec dit non à la privatisation de la SAQ

Jocelyne Richer
Le Soleil jeudi 13 octobre 2005

PC - Malgré la perspective de revenus plus importants dans les coffres de l'État, le gouvernement Charest n'a aucunement l'intention de privatiser la Société des alcools du Québec (SAQ).

"Ce n'est pas un chantier que je veux ouvrir pour le moment", a affirmé hier le ministre des Finances, Michel Audet, en entrevue à la Presse canadienne.

La question de savoir s'il vaut mieux privatiser la SAQ ou laisser dans les mains de l'État le monopole de la vente d'alcool revient périodiquement hanter chaque gouvernement.

La semaine dernière, l'Institut économique de Montréal (IEM) en est venu à la conclusion, à partir de l'exemple de l'Alberta, que le Québec devait lui aussi privatiser la vente d'alcool.

L'auteur de l'étude menée par l'IEM rejette notamment l'idée voulant que le monopole d'État aide à diminuer la consommation d'alcool, de même qu'à freiner la contrebande. De plus, l'Alberta a démontré depuis une dizaine d'années que la privatisation pouvait accroître les revenus pour l'État.

Mais le ministre des Finances ne juge pas opportun de lancer un débat sur cette question, même s'il fait partie d'un gouvernement partisan des partenariats public-privé et de la réduction de la taille de l'État. "Privatiser à tout prix n'est pas notre priorité", assure-t-il.

Il n'y a même pas d'étude menée actuellement ou de groupe de travail mandaté présentement par le gouvernement pour analyser les avantages et inconvénients d'une privatisation.

Pour justifier le statu quo, M. Audet fait valoir que la population est satisfaite du service offert par la SAQ sur tout le territoire du Québec. "On ne peut pas dire qu'on ressent beaucoup de pression actuellement pour modifier le statut et les règles du jeu de la SAQ", ajoute-t-il.

Quant à savoir s'il est normal, en 2005, que l'État se mêle du commerce de la consommation d'alcool, alors qu'il ne le fait pas pour d'autres produits, "il n'y a pas d'idéologie de base là-dedans".

L'important, à ses yeux, consiste à se demander: "Est-ce qu'on en a pour notre argent ? Est-ce qu'on a le meilleur rendement pour notre argent ?" À ces questions, il répond "qu'il y a place à l'amélioration", malgré les 545 millions $ de dividendes engrangés l'an dernier.

Pour satisfaire le gouvernement, la SAQ devra donc certainement réduire ses frais d'exploitation et ses coûts de gestion d'inventaire, de même qu'assurer une meilleure présentation des produits québécois sur ses tablettes, plaide le ministre.

Prudent, M. Audet ne veut pas se casser les dents, comme d'autres l'ont fait avant lui.

Il rappelle qu'il était sous-ministre associé au ministère de l'Industrie et du Commerce, en 1983, quand le ministre péquiste Rodrigue Biron avait tenté de privatiser le commerce de l'alcool.

"Cela a été un échec et cela a laissé des séquelles énormes. Il y a eu une tentative et cela a été raté. On ne recommencera pas à faire les erreurs des autres. Avant de se lancer là-dedans, il faut y réfléchir à deux fois", dit M. Audet.

Plus tard, le gouvernement de Robert Bourassa avait lui aussi jonglé avec l'idée de privatiser la SAQ.




Les PME ne sont plus les principales créatrices d'emplois

Martin Jolicoeur
Les Affaires samedi 15 octobre 2005

Depuis cinq ans, la grande entreprise a créé plus de la moitié des emplois au Québec

On s'en doutait depuis des années. C'est maintenant confirmé : les PME ont perdu depuis 2000 leur domination au chapitre de la création d'emplois au Québec.

Une étude que vient de publier la Banque Scotia révèle que la majorité (56 %) des quelque 204 000 emplois créés dans la province entre 2000 et 2004 l'ont été par la grande entreprise (500 employés et plus).

Durant cette même période, les entreprises de taille moyenne (de 50 à 499 employés) ont créé 19 % des emplois, et les petites entreprises (1 à 49), 25 %. Au total donc, seulement 44 % des emplois créés en cinq ans au Québec l'ont été dans des PME.

Il s'agit d'un revirement important par rapport à ce qu'indiquaient toutes les études depuis 20 ans, confirment les spécialistes de l'entrepreneuriat consultés par le journal LES AFFAIRES. Depuis le début des années 80, entre 70 % et 80 % des emplois créés au Québec étaient plutôt le fait des PME.

Aron Gampel, économiste en chef adjoint au Service des études économiques de la Banque Scotia, voit dans cette contre-performance des petites entreprises le résultat de l'intense concurrence à laquelle a été confronté le secteur manufacturier au Québec depuis cinq ans.

Une concurrence qui, combinée à une hausse rapide de la valeur du dollar canadien, a donné lieu à plusieurs fermetures et fusions d'entreprises, particulièrement dans le secteur manufacturier. En cinq ans, confirme cette étude, le secteur manufacturier a été responsable de la plus grande part (11 %) des pertes d'emplois au Québec, ex aequo avec le secteur des finances et des assurances (- 11 %).

Les spécialistes surpris

Dans l'ensemble du Canada, la part des PME s'est maintenue à un niveau comparable à celui des années antérieures, avec 48 % des 927 000 emplois créés entre 2000 et 2004. Quant à elles, les grandes entreprises auraient contribué pour 52 % des nouveaux emplois (480 000).

Cette perte de poids des PME surprend l'ensemble des spécialistes de l'entrepreneuriat au Québec, mais ils ne contestent pas l'étude. "Cela est surprenant, mais tout à fait possible", dit Pierre-André Julien, professeur de l'Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) et titulaire de la Chaire Bell pour des PME de classe mondiale.

S'appuyant sur des études italiennes, il explique qu'en période de prospérité, la part des PME dans l'emploi tend à diminuer au profit de la grande entreprise, qui aurait le pouvoir de recruter même les plus convaincus des travailleurs autonomes.

"Serait-ce là une part de l'explication ? Je serais tenté de le croire", dit M. Julien, qui insiste sur la nature cyclique de ces mouvements.

Nathaly Riverin, directrice canadienne du Global Entrepreneurship Monitor (GEM), une veille mondiale sur l'entrepreneuriat, explique que ces chiffres viennent appuyer ce que le GEM avait cru déceler depuis des années. D'année en année, les études du GEM constatent une baisse du taux de l'entrepreneuriat au Québec, particulièrement en comparaison avec l'Ontario et les provinces de l'Ouest.

Mme Riverin cite des raisons d'ordre économique, social, culturel et démographique pour expliquer cette situation. Entre autres, la difficulté du Québec à retenir ses immigrants dans la province expliquerait une large part du recul entrepreneurial qui y est observé ces dernières années.

Pour sa part, Pierre Emmanuel Paradis, économiste à la Fédération canadienne de l'entreprise indépendante (FCEI), doute que nous assistions à une vague de fond, à un changement fondamental de la structure économique du Québec.

Il attribue les résultats de l'étude Scotia à une performance absolument hors de l'ordinaire de la grande entreprise en 2004. "Sur une plus longue période, je ne crois pas que la structure de l'emploi au Québec changera de façon aussi profonde."

Y a-t-il péril en la demeure ?

Mais le fait que la grande entreprise prenne une part plus importante dans la création d'emplois au Québec ne constitue pas en soi une mauvaise nouvelle, selon les spécialistes. Ce qui l'est davantage, dit Mme Riverin, c'est le risque que le Québec perde de ce fait la dynamique de création de jeunes entreprises qui la caractérisait depuis le début des années 1980.

"Il n'y a pas de mal lorsque l'économie de la province performe, comme c'est le cas depuis 1996. Mais les choses sont passablement différentes en période de crise", dit M. Julien. Car moins de PME créatrices d'emplois est synonyme d'un tissu industriel plus fragile qui pourrait avoir du mal à prendre la relève, advenant une vague de délocalisation dans des pays offrant de bas salaires, explique-t-il.

martin.jolicoeur@transcontinental.ca




Dimwitted Nod to 'Diversity'

George F. Will
The Washington Post October 12, 2005 Wednesday

Louise Oliver never did anything to injure George W. Bush, yet in 2003 he named her ambassador to UNESCO in Paris. For that presidential cruelty we, although not she, should be thankful.

Not even the delights of Paris can compensate for the tiresome work of tempering the excesses to which the United Nations Educational, Scientific and Cultural Organization is prone. Just now UNESCO is reverting to the sort of mischief tinged with anti-Americanism that caused President Ronald Reagan to withdraw the United States from the organization in 1984. Fortunately, Oliver is alert to the defects of the proposed Convention on the Protection and Promotion of the Diversity of Cultural Expressions, negotiation of which culminates in the next few days.

It is not a good idea badly executed; it is a pernicious idea executed about as you would expect it to be by people capable of conceiving it. And capable of using words such as "interculturality," and of creating an International Fund for Cultural Diversity to finance UNESCO whims. The pernicious idea is that 191 governments can be trusted to sensibly define and prudently cultivate the proper content of culture and artistic expression.

Not even democratic governments should be trusted to do that. And as for unsavory governments, why should they be encouraged to engage in cultural fine-tuning?

UNESCO, which Oliver says was supposed to be "the intellectual balance to the Marshall Plan," was born of the sunny postwar faith that, whatever their cultural differences, all people want essentially the same things. Therefore wars must arise from misunderstandings. As the American poet Archibald MacLeish wrote for the preamble of UNESCO's constitution, "Since wars begin in the minds of men, it is in the minds of men that the defenses of peace must be constructed." So UNESCO responded to Sept. 11 by sonorously declaring that "intercultural dialogue is the best guarantee of peace."

All bromides are banal, but not all banalities are harmless. The convention on diversity is an attempt to legitimize cultural protectionism, and to cloak it in Orwellian rhetoric praising what the convention actually imperils -- the autonomy of culture left free to flower and evolve without the supervision of governments.

In the convention's windy preamble -- the entire document is clotted with the D words, "diversity" and "dialogue" -- the ninth, 10th and 18th paragraphs suggest the document's surreptitious point. The 18th says that "cultural activities, goods and services have both an economic and a cultural nature" so they must not be treated "as solely having commercial value." The 10th emphasizes "the importance of culture for social cohesion." The ninth recognizes "the need to take measures to protect the diversity of cultural expressions including its content."

Translation: Nations can "protect" their "cultural expressions" against diversity arising from cultural imports that can be stigmatized as threats to social cohesion, and can use means that would be forbidden were the movement of cultural goods and services covered by the World Trade Organization's rules governing the movement of other goods and services. Meaning: Nations such as France and Canada can interfere with imports of U.S. films, television programming, music and publications.

Oliver says that in the 1990s, as the liberalization of world trade increased, so did some nations' interest in a "cultural exception" to allow interference with the free flow of cultural goods and services. Under President Jacques Chirac, France, whose vanity about the glory of its culture is not matched by confidence in the power of that culture to thrive unless protected, has been especially interested in removing cultural goods and services from inclusion in the regime of free trade.

By elsewhere defining cultural goods and services as crucially unlike goods and services that are "solely" economic, the convention implicitly establishes that cultural protectionism is not inhibited by standard free-trade agreements. And, worse, it leaves latitude for individual nations to declare some goods -- wine, coffee, textiles -- as cultural "expressions," hence eligible for protectionist measures.

Hollywood films earn 65 percent of the French box office -- and 90 percent in the rest of Europe. Canada has fretted about Canadians reading U.S. magazines that absorb Canadian advertising dollars. China and many African and Latin American countries think as France does. But Mexico, Brazil and Venezuela are exporters of soap operas.

Oliver says nations should have the right to "protect" culture if to protect means to nurture it, but not if to protect means to shield it behind barriers to competition from cultural imports. UNESCO's cultural protectionists think she does not play well with others -- proof that Bush picked the right ambassador.

georgewill@washpost.com