Une souveraineté en quête de son identité

Antoine Robitaille
Le Devoir samedi 15 et dimanche 16 octobre 2005

Le Québec des chartes des droits serait de moins en moins une «nation»

«Si ça continue, la question nationale risque de se vider de son sens.» C'est le sociologue Jacques Beauchemin, un souverainiste, qui s'inquiète ainsi. L'idée même de «nation» existera-t-elle encore longtemps? En effet, le Québec, totalement postmoderne, est devenu une «société des identités» (pour reprendre le titre de son dernier livre, publié chez Athéna) en raison entre autres de la primauté des droits individuels et des chartes. «Les sondages signalent une occasion historique pour la souveraineté, mais ça pourrait bien être la dernière.»

Société des identités ? Oui, explique-t-il : lorsqu'on se présente sur la place publique aujourd'hui, c'est d'abord comme femme, homme, jeune, homosexuel, immigrant, Noir, «orphelin de Duplessis», islamiste pro-charia, etc. «Si tu veux obtenir quelque chose dans notre monde, deviens une identité !», raille Beauchemin, enchaînant avec un exemple récent et presque caricatural : les «papas lésés en cour», les Fathers-4-Justice, qui promeuvent leur identité jusque sur le pont Jacques-Cartier.

Le phénomène est omniprésent. Songeons aux récents battages autour des personnages André Boisclair, Pauline Marois et Michaëlle Jean. Comment s'est-on porté à la défense du candidat Boisclair dans les pages du Devoir ? «C'est ma génération que vous attaquez !», s'est indignée Louise-Caroline Bergeron. Elle prenait le soin de préciser ceci : «Je ne m'identifie ni comme péquiste ni comme souverainiste mais comme étant de la génération d'André Boisclair... » Autrement dit, l'identité nationale et même péquiste se trouvait reléguée au second rang. L'identité «jeune» primait.

Quant à la campagne de Pauline Marois, seule la revendication de son identité «femme» a réussi à lui donner un peu de souffle. Au reste, avec la nomination de Michaëlle Jean au poste de gouverneure générale, on a atteint l'orgie identitaire, note Beauchemin : Haïtienne, Québécoise réfugiée politique, souverainiste, représentante du nouveau Canada, etc. Ce fut un méli-mélo inouï qui a déclenché dans l'espace public des querelles typiques de notre époque : «mon identité contre la tienne». (Pensons à l'intervention de Dany Laferrière.)

Tout ce que les identités attendent de l'État, de la loi et du droit, soutient Beauchemin, «c'est la reconnaissance de leurs revendications», qui n'ont souvent aucun lien avec la notion de bien commun. La voilà, la raison pour laquelle il faudrait sauver l'idée de nation : elle crée un «monde commun», permet d'organiser la solidarité. «La naissance de la démocratie est intimement liée à l'émergence de l'idée de nation», rappelle pour sa part le philosophe Daniel Jacques.

Souveraineté «dénationalisée»

Dans le contexte de la «société des identités», l'idée de souveraineté se trouve de plus en plus «dénationalisée», déplore le jeune (25 ans) militant péquiste Mathieu Bock-Côté, qui fait partie d'un groupe ayant investi la revue L'Action nationale, fondée en 1933, pour «rénover intellectuellement la pensée nationaliste».

Après la fameuse phrase de 1995 de Jacques Parizeau sur des «votes ethniques», le mouvement souverainiste a développé, selon lui, une «mauvaise conscience» perverse et tenté de procéder à un «nettoyage civique» de son option. Le mouvement souverainiste, au dire de Bock-Côté, «en reniant la définition de la nation qu'il plaçait auparavant au centre de son projet -- une nation qu'on reconnaissait en tant que communauté de mémoire et de culture --, est en train de délégitimer sa propre option. S'il s'agit de vivre dans une société multiculturelle dont la charte des droits est la référence fondatrice, le Canada fait très bien l'affaire».

Mathieu Bock-Côté, qui a été rédacteur de discours pour Bernard Landry, raconte avoir compris, dans les officines du pouvoir péquiste, à quel point on méprisait désormais, après l'affaire Michaud entre autres, «tout ce qui se trouve avant l'apparition du "nationalisme civique et pluraliste"». Selon lui, André Boisclair est le champion de cette position «dénationalisée». Mercredi, lors de la tribune à Trois-Rivières, le candidat a d'ailleurs fait une ardente sortie en faveur du «nationalisme civique». Bock-Côté ne plaide certes pas pour l'ethnicisme mais déplore que, tant chez Boisclair que chez plusieurs autres jeunes péquistes comme la députée Elsie Lefebvre, de Laurier-Dorion, et ses collègues surnommés «les mousquetaires», on n'ose même plus affirmer que la souveraineté est «rattachée à la survie de la langue et du peuple québécois».

Parler de mémoire, d'histoire, n'est-ce pas exclure, limiter le projet aux seuls Québécois de souche ? Jacques Beauchemin proteste : non, «il est possible d'appeler tout le monde à se rallier à une mémoire nationale». La république française a depuis longtemps favorisé ce type de «ralliement». Dans un passage sur le sujet, le philosophe Edgar Morin a même tenu à réhabiliter l'expression «nos ancêtres les Gaulois» : «Fils d'immigré, écrit-il, c'est [...] à travers l'histoire de France que s'est effectué en moi un processus d'identification mentale. Je me suis identifié à la personne France, j'ai souffert de ses souffrances historiques, j'ai joui de ses victoires, j'ai adoré ses héros, j'ai assimilé cette substance qui me permettait d'être en elle, à elle, parce qu'elle intégrait à soi non seulement ce qui est divers et étranger mais ce qui est universel.»

Postnationalisme

Selon d'autres observateurs, la nation serait loin d'être en voie de disparition au Québec. Bien au contraire, dit Jocelyn Létourneau, historien de l'Université Laval : «Une majorité de penseurs québécois en restent dépendants». En fait, «si tu n'es pas nationaliste au Québec, tu te trouves dans un "nowhere" ou tu es un traître». Il est selon lui urgent de faire advenir une pensée postnationaliste (un autre «post» !), comme il s'en explique dans le dernier numéro de la revue française Cités, consacré au Québec (www.revue-cites.net).

Pour nommer la société québécoise, Jocelyn Létourneau soutient qu'on devrait même trouver un autre terme moins chargé que «nation». «Pourquoi ne pas se contenter de "société" ?» «Nation» est à son sens aussi simpliste que «classe sociale» chez les marxistes. «Les gens l'utilisent sans jamais s'interroger sur ce que ça veut dire.» Et cette notion, en plus de gommer la complexité québécoise, impose un destin nécessaire. Dans le cas québécois, elle nous fait croire que «la souveraineté est le seul accomplissement normal». Aux yeux de Létourneau, la «fixation nationale» empêche les péquistes en pleine course à la direction de discuter de nombreux problèmes, par exemple le vieillissement de la population ou le fossé grandissant entre Montréal et le... ROQ (rest of Québec).

Jocelyn Létourneau a collaboré au dernier numéro de la revue Les Cahiers du 27 juin (le 27 juin 1975, date de l'adoption de la Charte des droits et libertés de la personne du Québec), dont le rédacteur en chef est un autre Jocelyn de l'Université Laval, Maclure, et philosophe celui-là. Disciple de Charles Taylor et plutôt enthousiaste à l'égard de la «société des identités», il a publié Récits identitaires - Le Québec à l'épreuve du pluralisme (Québec-Amérique, 2000).

Lui aussi considère la question nationale comme étant par trop centrale dans l'espace public québécois. Dans l'éditorial de leur dernier numéro (dont un extrait a été publié dans nos pages en juillet), Maclure et les membres du comité affirmaient que «le PQ met la charrue devant les boeufs en s'engageant à tenir un nouveau référendum sur la souveraineté le plus rapidement possible». Selon eux, seule une volonté populaire «plus large et plus interculturelle» devrait nous conduire à un autre référendum. Et si jamais cette volonté se présentait, sa pertinence devrait s'incarner «dans des problèmes très concrets aux yeux des citoyens. Cette fenêtre historique pourrait s'ouvrir dans cinq ans, 25 ans, 100 ans... »




Souveraineté du Québec - L'échec comme fiction

Carl Bergeron, Étudiant en littérature à l'Université de Montréal
Le Devoir samedi 15 et dimanche 16 octobre 2005

Il y a dix ans, le 30 octobre 1995, les Québécois, pour la seconde fois de leur histoire, rejetaient le projet d'indépendance nationale. Conformément à un réflexe dénégatoire dont on ne doit pas s'étonner, plusieurs ont crié à la «victoire morale» plutôt qu'à la défaite. Il s'agissait d'une deuxième victoire, en quelque sorte, puisque le mot avait déjà été avancé par René Lévesque pour qualifier les résultats du référendum de 1980.

J'ai l'air de me moquer, mais il n'en est rien : je ne fais que constater. Notre histoire politique est en elle-même une tragicomédie; bien plus tragique que comique, toutefois. C'est peut-être à cette dichotomie, qu'on applique en général à la mimesis de la fiction, qu'il nous faut recourir pour penser ce qu'est devenu le projet québécois.

Usure

Depuis 1982, en passant par Meech et Charlottetown, et encore davantage depuis 1995, le Québec est en marge du réel. En 2005, sa signature manquante, au bas de la Constitution rapatriée, n'est plus chargée de la signification neuve, explosive et révoltante qu'elle avait en 1982. Elle s'est vidée de son sens, témoignage accablant de notre lâche accommodement à ne plus être l'auteur d'une histoire qui oriente pourtant notre destin. D'autres décident pour nous, cependant que, depuis plus de 20 ans, nous ne sommes ni du côté du Canada ni de celui de l'indépendance.

Cette usure, cette fatigue que nous ressentons par rapport à nous-mêmes mine nos facultés vitales; elle détache la pensée de l'action, et la volonté de la lucidité. Ainsi, des écrivains indépendantistes, pourtant intelligents, se font violence et vont à Rideau Hall recevoir un prix des mains de la gardienne d'une constitution qui insulte leur peuple. La duplicité s'inscrit naturellement dans leur conscience, moins comme une tare que comme une habileté, nécessaire pour voir en fiction une reconnaissance là où le réel dit la confirmation insolente de leur échec.

On lit la réalité à travers une lunette salie par deux décennies d'impasse constitutionnelle, écran de fumée qui a acquis, avec le temps, semble-t-il, des propriétés hallucinogènes. Par exemple, de défaite et de victoire morale, le référendum de 1995 est devenu, aux yeux d'une majorité de souverainistes et contre toute logique, un progrès historique. Quantitativement, certes : le vote est passé de 40 à 49 %. Mais sur le plan politique, le Québec est plus isolé et plus démuni que jamais : nous sommes acculés au mur de l'histoire, si nous ne sommes pas déjà passés au travers. On ne joue pas impunément ses jokers sans affaiblir son jeu.

La vérité qu'on ne veut pas voir en face, c'est que le PQ s'apprête à porter à sa tête un chef faible qui, poursuivant la stratégie étapiste traditionnelle, ne prendra pas acte de la position et de la force véritables du Québec. Pressé d'en finir (plus avec le Québec qu'avec le Canada), il voudra jouer dans la précipitation un troisième joker qui n'existe pas, sinon dans son imagination.

Le souvenir contre le réel

Une bonne façon de jauger chez un groupe la tangibilité de son rapport au réel est d'étudier le regard qu'il pose sur son propre passé. Le Bloc québécois annonçait récemment la tenue d'une fête pour souligner l'anniversaire du référendum de 1995. Sous le titre «Allons fêter !», on nous invite à rejoindre chanteurs, musiciens et autres amuseurs pour célébrer, je suppose, la victoire morale d'il y a dix ans.

Il ne s'agit pas, ici, de dénigrer les bonnes intentions de compatriotes mais plutôt de comprendre en quoi cette fête participe d'une mentalité aliénante, malheureusement consensuelle chez les souverainistes, et qu'il faut combattre avec la dernière énergie.

L'affiche révèle tout : «Faisons un voeu : un nouveau pays pour le monde», est-il écrit par-dessus l'image d'un gâteau d'anniversaire à dix bougies. De fait, on comprend que le rêve est encore la part motrice de ce mouvement, et c'est ce qui devrait nous inquiéter le plus. L'appel au sort divinatoire (le voeu), jumelé à une imagerie infantile (le gâteau, les bougies), trahit un manque total d'autorité et d'assurance que ne sont pas sans ressentir viscéralement les fédéralistes qui refusent de faire du Québec la référence souveraine de leur vie collective.

Si nous ne vivions pas dans le refus acharné du réel, ce ne serait pas à la fête et au bruit qu'on s'adonnerait en ce dixième anniversaire mais au deuil et au silence. Non le deuil démissionnaire devant la fatalité mais le deuil méditatif, qui rumine les causes de l'échec et ravive l'honneur et l'orgueil blessés. Celui qui pousse au calcul furieux, à l'offensive, plutôt qu'à la complaisance.

Or le Québec s'est bien promis, depuis que le curé est mort avec Duplessis, de ne plus jamais avoir honte. C'est une réaction compensatoire qui, au mépris de tout contact avec la chair rugueuse de la réalité, nous condamne à un idéal débile de fierté perpétuelle, troublante manifestation de ce qui n'est peut-être que l'excroissance laïque d'un vieux fond provincial inchangé. C'est bien ce qui nous permet de ne pas voir nos défaites pour ce qu'elles sont : des défaites; et le jeu politique avec Ottawa pour ce qu'il est : une guerre sans merci qui ne pourra pas être rejouée et dans laquelle on porte une immense responsabilité historique.

La fin de l'histoire

Le Québec et, par conséquent, le Canada sont probablement en train de vivre les années les plus graves de leur histoire. Le zèle délirant des Canadiens anglais pour leur multiculturalisme écartelé, héritage trudeauiste né d'une machiavélique charte des droits enchâssée dans une constitution infamante, laquelle reconnaît et exacerbe toutes les différences sauf la québécoise, devrait nous servir d'alarme. Eux aussi veulent en découdre avec leur histoire, essentiellement basée sur la confrontation de nos deux peuples comme forces historiques.

Le processus de néantisation du peuple québécois est enclenché : le but plus ou moins avoué est de réduire notre nation au statut de communauté culturelle. Le vent de l'époque est de leur côté. Le Canada croit vraiment qu'il est investi d'une mission d'inclusion systématique et que le monde entier le regarde dans un mélange d'admiration et d'excitation. La résistance québécoise ne sera pas tolérée. La fuite en avant les aspire.

On s'est beaucoup moqué de Paul Martin qui s'est exclamé, dans un engouement caricatural : «Le Canada est le premier pays postmoderne.» Il ne s'agissait pas d'une boutade. Il était très sérieux, dangereusement sérieux.

Notre histoire politique, dis-je, est une tragicomédie. Mais le vrai drame est que l'impasse actuelle, de part et d'autre entretenue dans le même refus du réel, nous conduit tout droit au cauchemar d'une vaste comédie où toute la part tragique de ce que nous sommes, la plus importante parce que la plus liée à notre mémoire, la plus garante de notre hypothétique grandeur, serait à toutes fins utiles gommée.




L'exception

Michel David
Le Devoir samedi 15 et dimanche 16 octobre 2005

Pauline Marois a sans doute raison de se croire victime des mêmes préjugés qui handicapent les femmes dans bien d'autres domaines que la politique. Malgré les progrès des dernières décennies, il faudrait être de mauvaise foi ou totalement inconscient pour soutenir que l'égalité des chances entre les sexes est chose faite aujourd'hui.

Sans vouloir m'improviser spécialiste de la sociologie comparée, je ne crois pas me tromper en affirmant que le statut de la femme demeure également perfectible dans des pays comme la Grande-Bretagne ou Israël. Pourtant, des femmes y ont été élues première ministre.

Cela a été l'exception, me direz-vous. Précisément. Margaret Thatcher et Golda Meir étaient des femmes d'exception. Ce qui ne signifie pas qu'elles n'avaient ni défauts ni détracteurs.

Le drame de Mme Marois est d'être simplement une femme remarquable alors qu'elle devrait être exceptionnelle pour s'imposer d'emblée comme successeur naturel de Bernard Landry. En 1995, M. Landry lui-même avait au moins eu la consolation de s'effacer derrière un homme dont les circonstances avaient fait un géant, tandis que M. Boisclair est d'une stature très moyenne.

Mercredi soir à Trois-Rivières, elle était ravie de souligner le thème du festival de la poésie qui venait de s'y terminer : «Le futur a des yeux de femmes». Vingt ans après une première tentative de devenir chef du PQ, elle est cependant bien placée pour savoir que le «double standard» fait encore partie du présent.

***

Personne ne songerait à nier la compétence dans la gestion des affaires publiques qu'elle a acquise au fil des ans et des ministères qu'elle a occupés. La mise sur pied du réseau des garderies est digne de figurer parmi les grandes réalisations à caractère social de l'histoire du Québec moderne.

Mme Marois peut légitimement faire valoir une expérience du gouvernement beaucoup plus longue et variée que celle de René Lévesque, Jacques Parizeau ou Lucien Bouchard quand ils ont été élus premier ministre. Si on compare sa feuille de route à la sienne, André Boisclair fait figure de pee-wee.

Depuis le début de la campagne, elle n'a manqué aucune occasion de souligner son expérience ministérielle, au point d'en devenir un peu agaçante. «Quand j'étais aux Finances [...]», «Quand j'étais à la Santé [...]», «Quand j'étais à l'Éducation [...]». Après quatre mois de cette litanie, sa campagne ne lève toujours pas.

Si elle en est maintenant réduite à jouer la carte de la victimisation, c'est parce que la compétence est une chose qui semble aller de soi pour un aspirant au poste de chef du gouvernement, même si l'histoire récente démontre que l'habit ne fait pas nécessairement le moine.

Le problème de Mme Marois est qu'elle ne fait rêver personne, comme l'ont fait jadis René Lévesque ou Lucien Bouchard. Jacques Parizeau donnait peut-être des cauchemars à bien des gens, mais il faisait au moins rêver les militants péquistes.

Qu'une femme devienne chef du gouvernement serait sans aucun doute le reflet d'une évolution réjouissante de la société québécoise, comme le serait l'élection d'un premier ministre noir ou homosexuel, mais cela ne constitue pas un rêve en soi, sauf pour la principale intéressée.

Pour des raisons que j'avoue m'expliquer assez mal, André Boisclair semble faire rêver une partie significative de la population. Il incarne à ses yeux le Québec du XXIe siècle, culturellement métissé et ouvert sur le monde, auquel aspire la jeune génération, qui ne se reconnaît pas dans le discours péquiste, jugé encore trop passéiste et que même des gens plus âgés ne peuvent plus souffrir.

Des militants péquistes de longue date, que la rhétorique branchée de M. Boisclair n'inspire pas particulièrement, peuvent néanmoins voir en lui une assurance que le parti auquel ils ont consacré les meilleures années de leur vie n'aura pas été celui de leur seule génération.

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La frustration que ressent Mme Marois aujourd'hui, des hommes l'ont connue il y a 35 ans lorsqu'un jeune député de 36 ans, Robert Bourassa, lui aussi diplômé d'Harvard mais sans la moindre expérience ministérielle, avait remporté haut la main la course à la succession de Jean Lesage contre des poids lourds comme Pierre Laporte et Claude Wagner. Des hommes peut-être remarquables mais sans quoi que ce soit d'exceptionnel.

M. Bourassa n'avait pas le charisme d'André Boisclair, mais ce jeune économiste succédant à des générations d'avocats incarnait à sa façon le rêve d'un Québec qui allait enfin entrer dans la modernité économique. Paradoxalement, c'est en misant sur son expérience qu'il a effectué un retour spectaculaire en 1985. Mme Marois arrive peut-être simplement à un mauvais moment.

Son incapacité à frapper l'imaginaire de la population constituerait peut-être un moindre mal si Mme Marois arrivait à toucher le coeur des militants péquistes par la détermination de sa démarche vers la souveraineté, mais son parcours a été pour le moins sinueux depuis la défaite du 14 avril 2003.

En août 2003, elle proposait la «souveraineté continue» et la tenue de référendums sectoriels de manière à donner au Québec «une plus grande autonomie politique».

En août 2004, Mme Marois s'opposait à la confection d'un budget de l'an 1 d'un Québec souverain. Elle était plutôt d'avis que le PQ devait se présenter aux prochaines élections générales «comme le parti le plus apte à gouverner dans l'état actuel des choses».

En février 2005, elle appuyait l'idée d'un référendum d'initiative populaire sur la souveraineté, mise en avant par quatre jeunes députés péquistes. À l'époque, elle estimait que le PQ devrait s'engager à tenir un référendum «le plus tôt possible», mais pas nécessairement au cours du prochain mandat.

Le plan en trois points qu'elle a rendu public le mois dernier prévoit maintenant la tenue d'un référendum dans un délai de six mois à un an après les élections «à la condition qu'il soit gagnant».

Ce cheminement peut sembler un peu déroutant, mais Mme Marois aura l'occasion de s'en expliquer mercredi soir à Québec, où les neuf candidats sont justement conviés à un débat sur la souveraineté. Peut-être aura-t-elle une nouvelle proposition à faire ?

mdavid@ledevoir.com




Ah! ce bon vieux PQ...

Mario Roy
La Presse samedi 15 octobre 2005

Au débat sur la culture, prévu au chemin de croix des neuf aspirants au leadership du Parti québécois, il n'a à peu près pas été question de... culture. On a essentiellement parlé de langue et de souveraineté, en tournant avec mille précautions autour du fait ethnique, cette épine toujours plantée au pied du PQ.

Il s'agissait, mercredi, du dernier événement important de la course avant la clôture, hier soir, de la campagne d'adhésion au parti.

Dans ce cadre, les considérations de l'un et l'autre sur la culture se sont limitées aux plus plates banalités. Ainsi, la culture est une grande chose, dans laquelle il faut massivement investir les fonds publics de façon à assurer l'épanouissement national et la diversité universelle, tout en luttant contre la mondialisation capitaliste, l'intrusion fédérale et l'impérialisme américain...

Pouvait-il en être autrement?

La formule alambiquée de ces assemblées, imposée par le nombre exorbitant et la stature variable des impétrants, n'est pas faite pour permettre des débats d'une très grande subtilité. Mais au-delà de cette contrainte technique, existe une réalité un peu étrange: la culture n'a jamais beaucoup excité le Parti québécois, sinon pour la puissance qu'elle peut avoir en tant qu'instrument de lutte nationale.

De sorte que, depuis l'entrée du PQ sur la scène électorale, en 1970, on tient généralement pour acquis que, dans le jeu de l'alternance au pouvoir, les gouvernements péquistes n'ont guère fait plus, ni mieux, que les libéraux en cette matière.

Ainsi, au débat de mercredi, la culture a encore une fois été instrumentalisée au profit des enjeux linguistique et constitutionnel. Ces vieux chevaux de trait sont revenus sur la piste, exactement en l'état dans lequel ils se trouvaient il y a 35 ans, piaffant aux mêmes mots, aux mêmes images, aux mêmes peurs. Aux mêmes sincères idéaux aussi, à n'en pas douter: le militant péquiste de base est un être profondément idéaliste, cela non plus n'a pas changé.

Ah! ce bon vieux PQ...

La minute de vérité est venue sous la forme d'une question du public: que faut-il faire pour promouvoir le fait français sur Internet?

Par le jeu du hasard, c'est Richard Legendre qui a hérité de la colle. Après quelques secondes d'automatisme oratoire (Nous devrons nous assurer que le français, blablabla...), Legendre s'est brusquement arrêté, a ensuite gardé le silence (pendant 16 secondes?), puis a candidement avoué qu'il n'avait aucune réponse à donner à cette question.

Cet aveu l'honore.

Parce que, de fait, il n'existe pas de réponse à cette question.

Ni l'État, fut-il souverain et péquiste, ni l'entreprise, fut-elle capitaliste et américaine, ne peuvent rien y faire. La présence relative d'une langue sur Internet dépend de millions de décisions individuelles, prises chaque jour indépendamment l'une de l'autre, sans possibilité de contrôle, aux quatre coins du monde...

Dans le contexte un peu folklorique que nous venons de voir, cette question aura eu l'effet d'une sorte de choc du futur, causant la stupeur non seulement du candidat Legendre, mais aussi de l'assemblée entière, qui a vu un gouffre s'ouvrir.

Puis se refermer aussitôt.




Le mystère de l'image
La course à la direction du Parti québécois déconcerte les experts

Clairandrée Cauchy
Le Devoir samedi 15 et dimanche 16 octobre 2005

L'image du premier est sortie ravigorée des révélations-chocs sur son passé; celle de la deuxième, pourtant teintée de compétence, n'arrive pas à séduire l'opinion publique. La perception populaire d'André Boisclair et de Pauline Marois s'avère une énigme pour les spécialistes.

Aussi difficile à comprendre soit-elle, l'image n'en est pas moins décisive dans cette course au leadership. «Les gens ont beau être plus instruits, la vie politique est beaucoup plus complexe qu'avant. Les gens se rabattent sur des éléments très simples pour s'y retrouver. On reste dans le rapport affectif», croit le politologue Jean-Herman Guay, de l'Université de Sherbrooke.

Dans cette relation émotive, la compétente et expérimentée Pauline Marois arrive difficilement à toucher le coeur des Québécois. «La raison et la logique de l'argumentaire échouent en partie», note M. Guay.

C'est que ce parti quadragénaire craint par-dessus tout de s'éteindre avec la génération qui l'a mis au monde. En préférant M. Boisclair, les péquistes tentent «de conjurer cette crainte que le PQ soit le parti d'une génération. Ils ont l'impression que Boisclair peut assurer ce passage de flambeau», poursuit M. Guay, qui avait donné un électrochoc aux militants péquistes en leur soumettant ce problème en 2003.

Ex-conseiller des gouvernements Bouchard et Parizeau, Jean-François Lisée pointe lui aussi en direction du «facteur générationnel». «L'opinion québécoise a décidé qu'elle voulait changer de génération de leaders», observe-t-il en notant que cette tendance s'observait aussi en 2003, lorsque les électeurs ont viré un gouvernement dont ils étaient néanmoins «satisfaits».

L'image de «nouveau jeune premier» projetée initialement par André Boisclair collait parfaitement à cette volonté des Québécois, poursuit M. Lisée. «Mais cela ne suffit pas.» Or, depuis le début de la campagne, cette image s'est «épaissie», selon le terme de l'ancien conseiller politique, à la faveur des révélations sur sa consommation de cocaïne et de sa performance au cours des débats, où il est attaqué de toutes parts. «Il semblait auparavant un peu trop télégénique. Avec cette affaire-là, il est devenu plus humain. Son image s'est épaissie de vulnérabilité.» Il a aussi réussi à se présenter comme un «chef potentiel au-dessus de la mêlée, qui résiste aux attaques et se replie sur ses principes».

Spécialiste en communication politique à l'Université Laval, Anne-Marie Gingras voit pour sa part chez André Boisclair un personnage teinté d'une «ambiguïté» qui le sert relativement bien. «Il livre des messages compris différemment par différentes personnes. Il peut ainsi rejoindre un éventail plus large de la population. Des gens vont l'aimer parce qu'il a l'air rigoureux sur le plan des finances publiques et d'autres parce qu'il est humain», fait-elle valoir en soulignant que Robert Bourassa jouait très bien cette carte de l'ambiguïté.

La réaction publique aux révélations sur l'usage de la coke a laissé les observateurs de la politique perplexes. Un sondage CROP dont la moitié des répondants ont été interrogés juste après ces reportages montrait Boisclair au sommet de sa popularité. «Le public est à un autre niveau que les médias et les analystes. Plusieurs ont pu se dire: c'est fini pour lui. Même moi, j'ai pensé cela», note le vice-président de CROP, Claude Gauthier.

Après la commission Gomery et la corruption qu'elle a mise au jour, M. et Mme. Tout-le-monde sont peu impressionnés par l'idée qu'un candidat ait commis un acte criminel, certes nuisible pour lui-même mais pas pour la société en général, analyse M. Gauthier.

Les experts, confondus dans un premier temps, s'entendent pour dire qu'il a bénéficié du rôle de victime dans lequel la situation l'a placé.

«Le public n'aime pas les journalistes. Il a compris que les journalistes étaient les seuls à monter au front pour chercher des informations, parfois d'une manière qui semblait agressive», observe Anne-Marie Gingras, qui avoue se poser les mêmes questions sur la nature de sa consommation.

Mme Gingras et M. Lisée rappellent tous deux le courant de sympathie du public à l'égard de Bernard Landry après la sortie du documentaire À hauteur d'homme, qui le montrait harcelé par les médias lors des points de presse quotidiens.

L'épisode où une chroniqueuse de La Presse remet en question la valeur du diplôme de M. Boisclair, alors que les avocats de ce dernier ont forcé le journal à se rétracter, est venu renforcer son image de victime. «Cela a augmenté la dose d'anticorps du public contre les critiques de Boisclair», croit Jean-François Lisée.

Vice-président chez Cossette, Patrick Beauduin ne s'étonne cependant pas du tout de la tangente prise par l'opinion publique. «Dès le moment où il y a une vague de sympathie pour une nouvelle jeunesse, il est certain que, plus vous l'attaquez, plus vous renforcez ceux qui l'ont choisie. "Vous voyez, c'est encore cette politique de vieux", se disent-ils.»

Maintes fois mentionnée dans les médias, l'arrogance du candidat ne semble pas être retenue contre lui. «C'est une analyse de spécialistes. Objectivement, quand on voit les sondages auprès du grand public, cela ne sort pas beaucoup. Pour l'homme de la rue, il est tout jeune, tout fringant, chemise col ouvert», fait valoir M. Beauduin. Anne-Marie Gingras pense même que cela joue en sa faveur: «Les gens la considère comme naturelle. Elle est comprise comme de la fierté bien placée.»

L'ancien conseiller libéral John Parisella souligne lui aussi que ce style abrasif auquel font référence plusieurs médias n'est pas nécessairement néfaste dans la population: «On qualifiait aussi Pierre Elliott Trudeau d'arrogant.»

Quant à l'homosexualité d'André Boisclair, la plupart des analystes s'entendent pour dire qu'il s'agit d'un facteur neutre dans la perception qu'ont les Québécois de sa candidature, du moins c'est ce qui transpire des sondages.

Seconde dans la course en 1985, ayant déclaré forfait avant même le départ en 2001, Pauline Marois reste l'éternelle deuxième, du moins pour le moment.

«Pauline Marois a eu une grande difficulté à projeter la réalité de ce qu'elle est», constate Jean-François Lisée, qui l'a côtoyée de près lorsqu'elle était ministre. «C'est quelqu'un de gauche et de consensuelle. Il semble que son image, pour un certain nombre de personnes dans le public et dans le parti, c'est celle d'une grande bourgeoise, personnellement ambitieuse. C'est assez rare en politique que la perception soit aussi éloignée de la réalité.»

L'ex-ministre, qui a réussi à créer un consensus autour des commissions scolaires linguistiques, passe maintenant pour une «looner» parce qu'elle n'a pas recueilli suffisamment d'appuis lorsqu'elle a réclamé une course au leadership. «C'est une dichotomie qui m'apparaît injuste. [...] Son image de femme consensuelle est passée inaperçue», note M. Lisée.

Il ne croit cependant pas à un «facteur femme» significatif. «Cela reste à la marge. [...] ll y a aussi dans la société québécoise une volonté de voir une première femme première ministre. Il y a un réservoir de soutien disponible pour la femme qui réussira à l'harnacher.»

John Parisella est moins catégorique. Les étiquettes d'«ambitieuse» et de «bourgeoise» posent selon lui clairement la question du sexisme. «On pouvait faire le même commentaire [à propos du caractère bourgeois] sur Trudeau, Parizeau et Mulroney.»

«Je suis perplexe, je ne comprends pas pourquoi sa campagne n'a pas levé. [....] Elle est l'exemple même d'une personne pour qui on peut voter sur la base des compétences et non du sexe», affirme M. Parisella. L'attrait pour une nouvelle génération de politiciens semble être l'explication la plus plausible à ses yeux.

C'est aussi l'avis de Patrick Beauduin de chez Cossette. «La personne qui se lance trop tôt se fatigue plus vite en chemin. [...] C'est déjà une vieille candidate. Cela fait déjà un an et demi qu'elle s'est déclarée», note le publicitaire, constatant par ailleurs que le fait d'être une femme constitue aussi un handicap dans la perception de la population. «On reproche à une femme d'avoir trop d'ambition, alors que l'homme à côté qui a exactement la même ambition, ce n'est pas un problème. [...] L'histoire de l'argent, c'est la même chose. On dit d'un homme riche qu'il est indépendant de fortune, il ne risque pas de se faire corrompre. Une femme riche, elle est arriviste, son mari l'a aidée.»

Plus fondamentalement, Anne-Marie Gingras pense que le sexe de Pauline Marois joue pour beaucoup dans ses problèmes d'image. «Plus les femmes s'approchent du pouvoir, plus la féminité est difficilement conciliable avec la force. [...] Le mélange de compétence, d'expérience, de force et d'audace est difficile à cristalliser en une seule personne», souligne-t-elle.

Incarnant aisément la compétence, Pauline Marois a plus de difficultés à représenter l'audace, ce qui est pourtant un mot clé de sa campagne. «C'est comme si elle n'était pas assez énergique. Mais en même temps, lorsqu'elle l'est, ce n'est pas retenu par les journalistes.»

Elle a aussi beaucoup de difficultés à modifier son image, malgré un changement de garde-robe et la mise au rancart de ses bijoux. «Une fois que l'image est inscrite dans l'espace public, on a de la difficulté à la changer, même si la personne change», ajoute Mme Gingras, rappelant que l'apparence physique est beaucoup plus importante pour la femme sur la place publique.

Il reste maintenant à voir si la dernière semaine, où Mme Marois a été sous les projecteurs et où les doubles règles à l'égard des femmes en politique ont été ressassées dans les médias, changera la donne.




L'économie dans la course au PQ

Claude Picher
La Presse samedi 15 octobre 2005

Les neuf candidats à la direction du Parti québécois ont déjà participé à trois débats publics, et il leur en reste encore quatre autres au cours des prochaines semaines.

La formule retenue par les organisateurs attache un thème particulier à chaque débat. Ainsi, à Québec, mercredi, les candidats discuteront de " souveraineté et leadership ". Le thème de l'économie a déjà été abordé au deuxième débat, mais le sujet a également refait surface dans les deux autres, et on peut certainement s'attendre à ce qu'il revienne souvent sur le tapis.

Après trois débats, une constatation se dégage: on ne peut que regretter le départ de Bernard Landry qui, en matière d'économie et de finances, éclipsait facilement les neuf candidats à sa succession. Non seulement M. Landry s'est-il avéré un excellent ministre des Finances, mais il est parfaitement à l'aise dans tous les grands dossiers économiques de l'heure, et cette maîtrise du sujet en fait un communicateur hors pair. Bon, mais il n'est plus là...

Oublions les candidats marginaux dont certains, c'est le moins qu'on puisse dire, manquent singulièrement de culture économique. Pour le candidat Jean-Claude Saint-André, il semble qu'il suffit de taxer davantage les entreprises pour régler tous les problèmes. Mais l'intervention la plus inconséquente des débats provient du candidat Pierre Dubuc, qui demande à Ottawa de forcer l'Alberta à partager ses pétrodollars. Beau programme pour un indépendantiste. Si le Québec veut un jour profiter des retombées du pétrole albertain (ce qui est loin d'être évident, les ressources naturelles étant de compétence provinciale), il devra forcément rester à l'intérieur du Canada!

Intéressons-nous plutôt aux quatre principaux candidats.

De ce groupe, un nom se détache nettemet du peloton. Pauline Marois s'appuie sue une expérience unique. Elle a dirigé tous les grands ministères: Santé, Éducation, Finances. Son passage aux Finances n'a pas été facile. Elle prenait la relève de nul autre que Bernard Landry, qui avait réussi à présenter le premier budget équilibré en trois décennies.

Mme Marois a réussi à s'en tirer plutôt bien. Dès son premier budget, en mars 2001, elle maintient le déficit zéro. Surtout, entrevoyant un ralentissement économique à l'horizon, elle met de côté une réserve pour éventualités de 950 millions. Sage décision, dont elle aura d'ailleurs à se féliciter l'automne suivant, quand le ralentissement sera plus important que prévu. La réserve lui permet de boucler l'exercice sans replonger les finances publiques dans le rouge. Après les attentants terroristes du 11 septembre, la ministre prend une décision importante. Le 1er novembre, elle dépose, avec cinq mois d'avance sur l'échéancier normal, son budget pour l'exercice 2002-03. Elle n'avait pas besoin de la faire, son budget de 2001 s'étendant jusquà la fin de l'exercice, c'est-à-dire en mars 2002. Mais dans le climat de fébrilité qui suivait les attentats, elle a voulu envoyer un message clair: malgré les événements, on ne revient pas sur le déficit zéro. Enfin, en mars 2002, juste avant les élections, elle dépose ce qu'elle présenté comme un " budget ", ce qui est impossible: il ne peut y avoir qu'un budget par exercice. En réalité, il s'agissait d'un catalague de promesses électorales évaluées à 400 millions et que son successeur, le libéral Yves Séguin, s'empressera de jeter à la poubelle.

La longue carrière de Mme Marois est émaillée de nombreuses déclarations qui ne laissent aucun doute: elle est partisane d'une intervention soutenue et importante de l'États dans l'économie. Cela ne l'empêche pas d'avoir des côtés pragmatiques. Aux Finances, elle a tenté d'accélérer la réduction de la taxe sur le capital. Dans les semaines qui ont suivi les attentats du World Trade Center, elle a permis aux petites entreprises québécoises de reporter leurs acomptes provisionnels pour les aider à traverser une période difficile.

Les feuilles de route d'André Boisclair et de Richard Legendre sont beaucoup moins impressionnantes.

Élu pour la première fois en 1989, M. Boisclair accède au Cabinet en 1996, mais butinera pendant six ans dans des portefeuilles secondaires (relations avec les citoyens, RIO, solidarité sociale) avant d'être promu aux Affaires municipales et à l'Environnement; il n'occupera ces fonctions que 15 mois. Dans ses rares interventions publiques sur l'économie, le candidat se réclame d'un " interventionnsime intelligent ", qui laisse plus de place à l'inititiative privée, à l'innovation et à l'investissement.

En politique, le plus haut poste occupé par Richard Legendre est celui de ministre de la Jeunesse, du Tourisme, du Loisir et du Sport, de novembre 2001 à avril 2003. À côté de Mme Marois et même d'André Boisclair, c'est mince. Sur le plan écnomique et financier, le discours du candidat Legendre est essentiellement centré sur la nécessité, pour le Québec, de récuper les impôts qu'il envoie à Ottawa. Il en a même fait le leitmotiv de sa campagne, mais son argumentation repose sur des bases fragiles.

Enfin, même s'il n'a jamais fait de politique active, Louis Bernard a une très vaste expérience de l'appareil gouvernemental et a piloté de nombreux dossiers délicats. Après une brillante carrière dans la haute fonction publique, il sera vice-président principal de la Banque Laurentienne pendant 11 ans. Il cumule donc une connaissance unique du secteur public et du secteur privé. Dans les années 80, Louis Bernard a publié L'Art de gouverner, ouvrage où il se montre favorable au dégraissage de l'État et partisan de gains de productivité dans la fonction publique.




Des cibles ne font pas une politique

Jean-Robert Sansfaçon
Le Devoir samedi 15 et dimanche 16 octobre 2005

Après deux années et demie au pouvoir, le gouvernement Charest accouche enfin d'une politique de développement économique, intitulée L'avantage québécois. L'objectif premier, y lit-on, est de faire croître le niveau de vie des Québécois plus rapidement que celui des autres Canadiens. Noble but s'il en est! Mais encore?

Le ministre du Développement économique, de l'Innovation et de l'Exportation, Claude Béchard, est certes un homme consciencieux, mais à lire la politique économique qu'il vient de présenter, on ne peut pas conclure qu'il est un homme d'inspiration en cette matière. À l'évidence, le document ministériel est l'oeuvre d'une équipe de technocrates plus habiles à produire des synthèses de programmes existants qu'à insuffler une orientation susceptible de mobiliser les partenaires économiques.

L'avantage québécois, ce sont 28 cibles à atteindre d'ici cinq ans, «aussi ambitieuses que réalistes», précise le document. Des exemples : assurer un environnement fiscal concurrentiel, réduire les formalités administratives, atteindre 3 % du PIB en RD, accroître le nombre de diplômés, augmenter le taux d'emploi, encourager la création d'entreprises et les exportations, accroître la production d'énergie, renforcer les pôles urbains régionaux, développer la transformation des ressources forestières... et ainsi de suite.

Comment y parvenir ? En misant sur les «avantages québécois» que sont un environnement d'affaires compétitif, des conditions économiques favorables, une main-d'oeuvre compétente, des secteurs clés bien implantés, etc.

Fort bien, et puis ? Le gouvernement a-t-il une stratégie pour atteindre ses cibles ? Selon lui, qu'est-ce qui incitera les entreprises à investir au Québec plutôt qu'ailleurs ? Qu'est-ce qui poussera les jeunes à étudier plus longtemps et la main-d'oeuvre ultraspécialisée à s'enraciner chez nous au lieu de déménager ? Et les sociétés multinationales, pourquoi confieraient-elles des mandats de recherche plus ambitieux à leurs filiales québécoises ?

À cela, on ne répond pas. Pire encore, dans cette politique, on ne perçoit aucune vision du développement économique. Comme s'il suffisait de circonscrire des problèmes, de pointer des cibles et de faire correspondre le tout à des programmes existants pour appeler cela une politique économique.

Une telle politique exige qu'on ait une conception claire du rôle des agents économiques, à commencer par l'État. En se faisant élire, ce gouvernement a laissé croire qu'il avait une telle conception originale et contemporaine des mécanismes qui créent la richesse dans le monde capitaliste qui est le nôtre. Une fois au pouvoir, les libéraux ont entrepris de gouverner en lion, mais à cause d'un mauvais choix de priorités et d'approche, ils ont frappé le mur de la désapprobation populaire et ont figé sur place.

Deux ans plus tard, voilà qu'on nous présente un catalogue sans âme et sans audace. Le Canada et surtout le Québec éprouvent de graves problèmes de productivité avec, pour conséquence, un niveau de vie inférieur à celui de nos voisins. Tout le monde sait qu'il faut un environnement compétitif pour gagner la guerre économique. Ce qui importe, c'est de savoir comment un gouvernement «libéral» comment celui de Jean Charest entend s'y prendre pour créer un tel environnement. C'est à cela qu'il aurait fallu répondre. Malheureusement, l'absence de formation économique ou de vision politique du développement aura empêché le ministre Béchard de prendre la place qui aurait dû être la sienne dans la conception de ce document d'orientation.

j-rsansfacon@ledevoir.com





Paul Martin en entrevue au Soleil

Question référendaire - "La bataille n'est pas encore commencée"

Raymond Giroux
Le Soleil samedi 15 octobre 2005

Les sondages donnent le Oui et le Non nez à nez. Le Bloc québécois devance les libéraux fédéraux, le PQ a le dessus sur le parti de Jean Charest et promet un référendum.

Pour le premier ministre Paul Martin, toutefois, "la bataille n'est pas encore commencée". Le moment venu, "le gouvernement canadien va travailler très fort pour que le pays reste uni, absolument", a-t-il affirmé en entrevue éditoriale au SOLEIL, hier.

Mais concrètement, quant aux 54 circonscriptions qui ont voté pour le Bloc québécois en juin 2004 et qui retourneront aux urnes au début d'avril prochain, selon le calendrier actuel, "on va essayer" , lance prudemment M. Martin.

Sur la question référendaire, M. Martin se dit convaincu que le moment venu, "les Québécois vont dire "jamais de la vie"" à la rupture du pays, pour la simple et bonne raison que "tout va bien".

"Lorsqu'on commencera ce débat, dit-il, il faudra le faire non dans le monde d'hier, mais dans le monde d'aujourd'hui et de demain. C'est un monde très différent. Le Québec est une réussite, une société progressiste. Le monde change, le Canada aussi."

Nous faisons "partie d'un partenariat avec une entité beaucoup plus grande", dit-il en empruntant un mot de l'ancien vocabulaire souverainiste. "Je ne peux pas accepter que les Québécois vont vouloir se limiter à un horizon qui va signifier un repli sur soi-même.

"Les Québécois ont un attachement pour le Canada et savent fort bien que faire partie d'une entité plus grande qui partage les mêmes valeurs que nous est très important", a-t-il ajouté.

"Que les Québécois écoutent les Cowboys fringants et les anglophones des autres provinces écoutent Diana Krall ne veut pas dire qu'on ne partage pas les mêmes valeurs, lance-t-il. Les tripes, l'émotion, c'est très important" dans ce débat.

Sur la question des relations actuelles de son gouvernement avec le Québec de Jean Charest, M. Martin se défend bien d'avoir adopté l'attitude rigide de la haute fonction publique fédérale et de ses prédécesseurs, notamment Jean Chrétien.

"Cela n'a jamais été mon opinion et ce n'est pas mon opinion aujourd'hui, a-t-il répliqué. On a réglé beaucoup de choses avec le Québec, comme les congés parentaux et l'entente sur les municipalités.

"Chacun va lutter pour sa vision, dit-il en évoquant les relations entre les gouvernements. S'il y a des champs de compétence provinciaux, prévient cependant le premier ministre, il y a aussi l'intérêt national" dont il faut tenir compte.

"Mais cela ne veut pas dire qu'on ne peut pas travailler ensemble" , ajoute-t-il en donnant comme exemple la rencontre à sa demande des premiers ministres du Québec, de l'Ontario et de la Colombie-Britannique sur le dossier du bois d'oeuvre, hier.

"On veut établir le plan de match ensemble, a-t-il dit. On doit travailler ensemble, et je ne parle pas aux Américains sans avoir parlé aux provinces propriétaires de ces ressources."

Pour M. Martin, il doit "absolument" y avoir des consultations avec les provinces, même s'il admet que ce ne fut pas toujours le cas. Mais "le Canada ne peut pas parler avec deux voix" sur la scène internationale, maintient-il en soutenant totalement le ministre des Affaires étrangères, Pierre Pettigrew, dans ce débat qui oppose Ottawa et Québec.

Le premier ministre se défend bien de s'immiscer dans les affaires des provinces. Ainsi, s'il rencontre les recteurs des universités depuis 10 ans, c'est que "le gouvernement canadien fournit le gros de l'argent pour la recherche et le développement" dans ces établissements, explique-t-il.

"Je n'étais pas là pour leur dire de ne plus enseigner l'histoire ou de commencer à enseigner le latin, j'ai parlé de recherche et développement", dit-il avant de confirmer que tout argent supplémentaire pour les prêts et bourses sera versé directement au Québec, comme cela fonctionne depuis 40 ans.

Sur le dossier toujours en attente des garderies, M. Martin a dit qu'il était prêt à signer sur-le-champ l'entente que le gouvernement Charest refuse de parapher. "Je suis à Québec, et j'ai une plume qui marche, s'écrie-t-il.

"Nous, on pense que ce que le Québec a fait est un modèle pour le reste du Canada, dit-il, mais on n'impose pas quoi que ce soit. Nos objectifs sont tirés du Québec", soutient le premier ministre en niant fermement l'existence de toute norme nationale dans ce secteur.

RGiroux@lesoleil.com




Télévision - Un curieux oubli

André Lavoie
Le Devoir samedi 15 et dimanche 16 octobre 2005

Nos livres d'histoire n'ont pas été très bavards sur le phénomène. On a même cru que cette pratique était le propre de nos voisins américains, rehaussant ainsi l'aura de respectabilité du Canada. Pourtant, avant même la fondation du pays, l'esclavage existait chez les peuples autochtones et, une fois la surprise passée, les colons et les explorateurs français n'ont rien fait pour y mettre fin. Marquise Lepage, la réalisatrice du bouleversant Des marelles et des petites filles, brise le silence.

Sa surprise concernant ce chapitre peu connu de notre histoire, elle la partage dans son dernier documentaire, Le Rouge et le Noir... au service du Blanc ! (L'esclavage en Nouvelle-France), diffusé sur les ondes de Télé-Québec. Mélangeant commentaires pertinents et scènes de fiction, elle propose un survol de ce pan de notre passé, occulté par certains historiens et l'élite religieuse.

Par contre, pour l'historien Marcel Trudel, c'est pourtant un juste retour des choses, une douce revanche.

Au début des années 1960, il avait rédigé un ouvrage qui avait soulevé un malaise profond : L'Esclavage au Canada français. Comme l'Église catholique avait encore la main haute à l'époque, Trudel fut menacé d'excommunication et son livre ne s'est pas transformé en lecture obligatoire dans les écoles. Marquise Lepage lui donne ici la parole. C'est ainsi que l'on apprend que Madeleine de Verchères, Marguerite d'Youville ou Frontenac possédaient des esclaves...

Soucieuse d'équilibre, la cinéaste a survolé près de 300 ans d'histoire en montrant à quel point la vie dans les colonies explique en partie le phénomène de l'esclavagisme. Déjà pratiqué par les nations autochtones, qui soumettaient leurs prisonniers de guerre à l'esclavage, ceux-ci sont devenus une marchandise pour les Français assoiffés de main-d'oeuvre.

Avec la Conquête en 1760, l'esclavage autochtone va progressivement disparaître à cause de la diminution du commerce des fourrures et l'arrivée massive d'esclaves noirs venant des colonies britanniques. Supportant mieux les maladies des Blancs, moins portés à s'enfuir puisque totalement déracinés, les esclaves noirs, plus coûteux, sont mieux considérés que les esclaves autochtones. Mais ce n'est pas le paradis pour autant.

La cinéaste présente aussi la vie de quelques esclaves qui n'ont pas courbé l'échine. Des femmes comme Marguerite Duplessis-Faber, Marie-Josephe Angélique ou Marie-Madeleine Renarde (tous les esclaves recevaient des noms européens, question de faire oublier leurs origines amérindiennes ou africaines) ressemblent parfois à des héroïnes de roman, malgré le fait que les seules traces de leur existence se retrouvent dans les annales judiciaires.

Plus qu'une bonne introduction sur un sujet longtemps tabou, ce documentaire modifie notre perception du passé. Car ce silence, bien plus que l'oeuvre d'un complot de curés, trouve peut-être sa source dans cette névrose qui date de la Conquête. Comme si les Canadiens français voulaient s'élever, sur le plan moral, devant les Britanniques...

Les Grands Documentaires : Le Rouge et le Noir... au service du Blanc ! (L'esclavage en Nouvelle-France), de Marquise Lepage, à Télé-Québec le jeudi 20 octobre à 20h.