
Ramper entre les nids de poules
Robert Laplante
BULLETIN DU LUNDI - L'Action nationale 17 octobre 2005
Cela a eu l’effet d’un véritable séisme, toute la colline parlementaire d’Ottawa en a vibré, le Parlement lui-même en a chambranlé, tout le cabinet de Paul Martin en a tremblé : Jean Charest ne veut pas qu’Ottawa s’ingère dans les affaires municipales !!!
Sa voix a tonné sur les ondes de CJFO Victoriaville ( Presse canadienne, 13 octobre). Notre Premier sous-ministre n’a pas tardé à réagir aux révélations de La Presse du même jour qui nous apprenait, dans un article de Joël-Denis Bellavance , qu’Ottawa « tient mordicus à établir des " relations directes " avec les municipalités… ». Il fallait réagir, il l’a fait. Et puis ? Et puis rien.
Comme d’habitude.
Le gouvernement Martin a beau être minoritaire, il n’y a rien à son épreuve en ces matières. Il continue d’avancer, sans broncher. Ottawa veut des liens directs avec les villes et il va les avoir. L’entente de partage d’une partie de la taxe fédérale sur l’essence avec les municipalités a pavé la voie. En juin dernier, le gouvernement Martin avait conclu avec le Québec une entente qui rapportera aux villes 1,5 milliard de dollars sur cinq ans. Benoît Pelletier s’était alors fendu d’une mise en garde à Ottawa sur le respect des compétences provinciales.
Les révélations de La Presse ont clairement donné la valeur qu’on accorde là-bas, aux émois de notre ministre. Des simagrées, voilà tout ! Les documents cités par le journaliste Bellavance sont limpides : Ottawa ne s’inquiète guère des protestations provinciales et il entend tout mettre en œuvre ( sommet villes-gouvernement central, consultations pré-budgétaires, siège à la « table des décisions » etc.) pour aligner les grands choix urbains sur ses politiques « nationales ». Les villes représentent un enjeu stratégique et un point d’appui essentiel pour toute politique de développement économique.
En ce qui nous concerne, le statut de Montréal est crucial pour l’avenir du Québec. Ce n’est pas pour rien que la ville est dans la mire canadian. Ottawa n’a rien négligé pour la satelliser et la rendre dépendante de Toronto, sa métropole nationale. Il lui faut désormais lui imposer son rôle et sa place de ville régionale parmi les agglomérations-relais (Moncton, Halifax, etc.) qui structureront l’espace économique canadian ordonné autour des grands choix de positionnement «national» dans l’économie globale. Ottawa a besoin d’une politique urbaine et la situation pitoyable d’un grand nombre de municipalités va lui fournir les occasions. C’est une composante essentielle de sa modernisation unitaire et il fera ce qu’il faut pour les choses tombent dans le bon ordre.
En entrevue à La Presse le lendemain ( 14 octobre) Paul Martin n’a pas tardé à préciser le sens et la hiérarchie qui fondent cet ordre : « Je n'ai aucune intention de faire de l'ingérence dans les domaines des provinces, insiste le premier ministre, mais il faut reconnaître qu'il y a des aspects nationaux qui peuvent influencer, qui doivent influencer des choses qui sont dans les domaines des provinces. » Ah ! la nation ! toujours elle. Il y en a encore trop de ces durs de comprenure qui ne réalisent pas qu’il n’y en a qu’une au Canada. Et il faut se rendre à l’évidence que, si nation il y a, intérêt national il faut servir. C’est pourquoi, nous relate La Presse, « M. Martin affirme qu'il respectera toujours les champs de compétence des provinces, mais il faudra que ces dernières reconnaissent que le cloisonnement de ces champs de compétence n'est pas réaliste dans le monde d'aujourd'hui. ». Il faut donc rester pragmatique, on l’aura tous compris, il faut bien servir l’intérêt national et c’est à Ottawa qu’on le sert le mieux, au point de l’incarner.
On a donc de la suite dans les idées dans l’État canadian. Paul Martin tient la même ligne que celle de son ministre d’État aux infrastructures, un certain John Godfrey, qui l’a, lui aussi, redit à La Presse : « le gouvernement fédéral porte un intérêt accru à la vitalité des villes du pays ». Bien sûr, nous avons eu droit aux précautions oratoires ( « C’est une affaire strictement provinciale ») mais l’essentiel est néanmoins affirmé sans fausse pudeur : « si les provinces nous demandent de faire quelque chose, on va le faire ». Et que vont donc faire les provinces dont Ottawa raréfie délibérément les ressources ? Elles vont le demander.
Et Benoît Pelletier va recommencer à déchirer sa chemise tout en salivant devant les milliards qui rouleront dans les ententes. Des pseudo-pragmatiques se mettront alors à pérorer et à réclamer que Québec fasse preuve de réalisme. Et des gogos comme Jean Lapierre et Lucienne Robillard viendront se pavaner dans les rues en démanche pour demander à notre Premier sous-ministre d’être raisonnable et souple. Il en sortira sans doute alors une autre de ces patentes tordues qui sera présentée comme un exemple pâmant de fédéralisme asymétrique. Et le Québec s’accommodera, se consolera en disant qu’au moins il a l’argent. Les pirouettes rhétoriques et les contorsions administratives ne changeront rien à l’affaire cependant, les compétences provinciales ne seront plus qu’un hochet agité pour faire semblant de tenir à quelque chose. La province se laissera inféoder encore un peu plus. A peine, diront les réalistes qui pourront toujours prétendre qu’il vaut mieux s’étendre sur une route bien asphaltée que ramper entre les nids-de-poules.
Le bulldozer canadian est en marche, plus rien ne l’arrêtera, surtout pas les règles auxquelles font semblant de croire les inconditionnels du Canada. Notre Premier sous-ministre peut bien gigoter, tout le monde sait à Ottawa que ce n’est que spectacle pour la province. Aucun empiètement sur les compétences du Québec ne vaudra jamais qu’il dise : assez, c’est assez ! De compromis en contorsions, la capacité de notre gouvernement d’établir nos priorités nationales rétrécit comme une peau de chagrin. Mais les inconditionnels de la soumission provinciale font tout pour ne pas le voir. Habitués de se regarder dans les miroirs déformants du pragmatisme résigné, ils préfèrent encore se convaincre que l’argent fédéral n’est pas notre argent et se balader le nez en l’air sur des voies qu’Ottawa transforme chaque jour davantage en autoroutes à péages. Nous payons de notre autonomie les travaux que la province entreprendra avec le concours d’Ottawa. Les jetons de passage sont peut-être frappés à l’effigie du pragmatisme provincial, ils restent ce qu’ils sont : de la monnaie de singe.

Souveraineté: un débat décisif
Robert Perreault, Ex-député péquiste de Mercier et ancien ministre du gouvernement du Québec
Le Devoir lundi 17 octobre 2005
Nous sommes à la veille du débat entre les candidats aspirants à diriger le Parti québécois qui portera sur la souveraineté du Québec. Le PQ est le seul parti au Québec dont la raison d'être soit notre accession à la souveraineté nationale. Le prochain chef portera un lourd fardeau: sa vision du chemin à parcourir et sa détermination à le parcourir dans le contexte où les différents sondages indiquent que la moitié de la population est favorable à la souveraineté seront déterminantes pour la suite des choses. Pour les militants du parti, mais aussi pour tous les Québécois, ce débat sera donc décisif.
Le dernier congrès du Parti aura malheureusement été un rendez-vous manqué avec l'histoire. La démission de Bernard Landry aura occulté l'incapacité pour les délégués de tirer les leçons des années passées par le PQ aux commandes du gouvernement de la province; des acquis, mais aussi des limites de cet exercice, des échecs des deux référendums, enfin, de l'offensive fédérale tous azimuts pour contrer notre projet. Pourtant la situation politique du Québec commandait une réflexion en profondeur sur la nature et la vigueur du combat politique à mener pour atteindre nos objectifs. Ceux qui pensent ce débat terminé et derrière nous, se trompent; l'exigeante réalité va nous rattraper, le débat est à refaire.
En effet, on ne peut se contenter comme stratégie politique de répéter, pour une troisième fois, la démarche des années passées sous peine de subir un autre échec cuisant. Or c'est malheureusement là où nous mènent les résolutions adoptées lors de ce congrès.
On s'est bien sûr résolu, in extremis, à rappeler, lors des prochaines élections, l'article 1 corrigé de notre programme, le seul article qui compte vraiment au fond. On s'est bien sûr engagé à tenir un référendum au cours de la première partie du mandat, comme si l'enjeu tenait dans la seule date. Mais on s'est également immédiatement précipité pour ajouter qu'un gouvernement du Parti québécois ne ferait une fois élu, aucun geste, sauf ceux absolument nécessaires, pour promouvoir son programme.
La situation a changé
Comme plan de match, c'est plutôt mince. Certains ont sûrement dû rire sous cape devant tant de naïveté. En effet, c'est tout le contraire qu'il faudra dire lors de la prochaine campagne électorale et faire par la suite; à savoir qu'un gouvernement du PQ s'engage, s'il est élu, à ne faire que les gestes, et tous les gestes, qui engageront le Québec dans la voie de sa souveraineté nationale.
Il faut en effet prendre acte que la situation a bien changé. Stéphane Dion a fait adopter par Ottawa le projet de loi C-20 qui vient dicter de nouvelles règles du jeu, les règles canadiennes. Les forces fédéralistes ne seront pas cette fois prises au dépourvu. La légitimité et la légalité de la démarche référendaire et de ses résultats, si le oui l'emporte, seront remises en question. D'où l'importance de nous rappeler que l'accession du Québec à sa souveraineté ne viendra pas naturellement, qu'il s'agit d'un combat.
Ce combat il faut qu'il redevienne au centre, non pas d'une toute virtuelle et future souveraineté, mais bel et bien de notre démarche politique réelle, actuelle, et ce, avant, pendant et après la prochaine élection comme aimait à le dire Jacques Parizeau.
Des réponses attendues
Que se propose de faire le prochain chef du PQ dès le lendemain de la convention de novembre prochain ? Comment entend-il mettre à profit les années devant nous pour mobiliser les forces souverainistes d'ici les prochaines élections ? Comment comprend-il le nouveau rapport de force que nous impose le fédéral ? Est-il prêt à faire les gestes nécessaires pour affirmer la primauté des lois québécoises ?
A-t-il réfléchi à la façon de nous sortir de notre ambiguïté collective qui nous amène à voter pour un gouvernement souverainiste et à lui refuser ensuite la possibilité de réaliser son programme ? Si oui, que propose-t-il pour y parvenir ?
Est-il suffisamment convaincu que cette province est de plus en plus ingouvernable dans le carcan fédéral actuel; l'est-il au point de dire aux Québécois que, faute d'obtenir ce mandat de réaliser la souveraineté, un gouvernement du Parti Québécois démissionnera ? Reconnaît-il qu'une victoire du PQ à une prochaine élection sans mandat clair de la population de faire la souveraineté est le pire piège qui guette notre projet ? Qu'entend-il faire pour éviter ce piège ?
J'espère toujours, avec bien d'autres militants de ce parti, que quelqu'un me fournira des réponses à ces questions et, ce faisant, des raisons d'espérer encore.

Pourquoi je ne voterai pas pour André Boisclair
André Payette, Journaliste, écrivain, ancien président du PQ de Westmount-Saint-Louis
Le Devoir lundi 17 octobre 2005
Lettres: Membre du Parti québécois depuis dix ans, j'ai milité en faveur de l'indépendance du Québec, de la prise du pouvoir aux diverses élections et de la victoire du OUI lors du premier et du second référendum. C'est pourquoi je ne voterai pas en faveur d'André Boisclair à la direction du PQ, pour des raisons de stratégie politique.
Si Boisclair était élu à la tête du parti, le serait-il d'abord à la prochaine élection générale ? Loin d'être sûr. Mais si c'était le cas, pourrions-nous remporter le référendum et par conséquent l'indépendance comme nous le souhaitons. Sans doute pas. Pourquoi ?
Aucun rapport avec son orientation sexuelle avouée. Nous en avons connu d'autres semblables sans avoir à les nommer. Mais à cause de son propre aveu d'usage de cocaïne. Confession louable en effet, mais doublée du refus de répondre à toutes les questions. C'est là que le bât blesse et blesserait davantage.
Pour des actes de moindre gravité, des membres de la classe politique d'ici et d'ailleurs ont dû démissionner de leur poste. C'est le geste qu'on attendait d'eux.
Boisclair a beau dire n'avoir eu jamais de contact avec le crime organisé, il a tout de même commis un ou des actes criminels et eu des contacts avec un ou des fournisseurs dans des circonstances encore inconnues pendant qu'il occupait la fonction de ministre. Il s'agit là d'un acte irresponsable issu d'une erreur de jugement manifeste.
Or, on sait à quel point les fédémaniaques aidés par l'État canadian ont pu tripoter les résultats du dernier référendum de bien des manières depuis le non-respect de la loi québécoise sur les consultations populaires, jusqu'à la citoyenneté instantanée de dernière minute de nouveaux immigrants en passant par les électeurs à distance et les non-résidents.
Si Ottawa décidait de faire intervenir la GRC dans l'affaire Boisclair avant la prochaine élection ou au moment du référendum, on ne sait pas ce qui en résulterait, mais on apprendrait peut-être bien des choses. Et le simple déclenchement connu d'une enquête policière dans une affaire de drogue illicite suffirait à renverser la vapeur favorable à une élection ou à un référendum.
Une intégrité parfaite me paraît être la qualité essentielle au leader d'un parti ayant les visées nationales d'un pays comme le Québec.

Un projet de paradis
André Pratte
La Presse dimanche 16 octobre 2005
Éditorial - Cinq mois après le congrès de juin qui l'a voté, le nouveau programme du Parti québécois a finalement été publié. Ce " Projet de pays " est en réalité un projet de paradis, d'un Québec miraculeusement prospère, vert, solidaire, décentralisé, démocratique, instruit et en santé. En somme, un projet totalement irréaliste.
La déclaration de principes qui ouvre le document révèle un paradoxe. On peut y lire que le Québec " est et sera démocratique ", " est et sera francophone ", " est et sera prospère ", " est et sera solidaire "... D'où l'on ne peut s'empêcher de poser la question: si le Québec est déjà démocratique, pourquoi faudrait-il la souveraineté pour qu'il le demeure? Si le Québec est déjà francophone, pourquoi la souveraineté serait-elle nécessaire pour qu'il continue de l'être? Idem pour la solidarité, la prospérité et le développement durable.
Voilà le talon d'Achille de l'argumentaire souverainiste aujourd'hui. Dans les années 60, on pouvait prétendre que la souveraineté était essentielle pour faire du français la langue commune, pour permettre aux francophones de prendre le contrôle de leur économie, pour faire du gouvernement québécois un État moderne. Toutefois, tous ces objectifs ont été atteints depuis, sous l'impulsion notamment des souverainistes, au sein du Canada. Cela étant, à quoi servira la souveraineté?
On trouve la réponse du Parti québécois dans la vaste série d'engagements que contient la nouvelle mouture du programme: soutenir concrètement la production des artisans de la culture et des arts, réduire les atteintes à l'environnement, favoriser la rétention des immigrants, instaurer un mode de scrutin fondé sur la formule proportionnelle compensatoire, réaliser une décentralisation d'envergure... Une longue liste qui suscite un autre questionnement: la très grande majorité de ces mesures pouvant être mises en place dans l'état actuel des choses, pourquoi le PQ attend-il la souveraineté, lui qui a gouverné le Québec pendant 18 des 30 dernières années?
C'est là qu'arrive la baguette magique du déséquilibre fiscal: la souveraineté permettrait de tout faire parce que pleuvraient sur le Québec les milliards rapatriés d'Ottawa. En matière de politique familiale, " le rapatriement de toutes nos taxes et de tous nos impôts nous permettra de faire les choix les plus responsables quant à l'avenir ". En éducation, le Québec serait en mesure d'" investir massivement dans les écoles publiques ". La décentralisation administrative exige " les ressources financières propres à un État souverain ". Le problème c'est que, comme l'a démontré récemment notre collègue Alain Dubuc (La Presse, 30 septembre et 1er octobre), l'accession à la souveraineté ne ferait pas du tout pleuvoir les dollars sur le Québec. En effet, les surplus dont jouit le gouvernement fédéral ne proviennent pas du Québec, mais des deux seules provinces qui versent plus en impôts à Ottawa qu'elles n'en reçoivent en transferts et en services, l'Ontario et l'Alberta. Après la séparation, il n'y aurait évidemment aucune chance que ces surplus aboutissent au Québec.
De passage jeudi à La Presse, Pauline Marois convenait que le nouveau programme du PQ était passablement jovialiste (c'est notre expression, pas la sienne), mettant cela sur le compte de " l'enthousiasme " des militants. L'enthousiasme des militants, peut-être, mais les leaders souverainistes sont les premiers responsables de la projection de cette image idyllique de la transition et du Québec post-indépendance. Le sociologue souverainiste Stéphane Kelly le déplorait récemment dans nos pages: " Quand un peuple aspire à un idéal élevé, il en assume le coût. Or, les Québécois ne sont pas prêts à souffrir le centième de ce que les Irlandais ont enduré pour s'affranchir. Au lieu de les préparer aux combats réels que suppose l'indépendance, les élites souverainistes taisent les sacrifices qui seraient au rendez-vous. " (La Presse, 8 octobre).
La raison de ce silence saute aux yeux: un peuple n'est prêt à faire de grands sacrifices que s'il se trouve dans une situation intolérable. Ce n'est évidemment pas le cas des Québécois, qui vivent dans un des pays les plus prospères du monde. La seule manière pour les souverainistes de les convaincre de faire le saut, c'est de leur promettre un avenir encore plus radieux que le présent. C'est-à-dire paradisiaque. C'est-à-dire impossible.

« Droit du sol, droit du sang », Boisclair parle à travers son chapeau !
Pierre Dubuc
BULLETIN D'INFORMATION - lundi 17 octobre 2005
« Je suis pour le droit du sol et non pour le droit du sang », a déclaré le candidat André Boisclair lors du débat sur la culture à Trois-Rivières pour justifier son appui à un nationalisme dit « civique » par opposition à un nationalisme soi-disant « ethnique ».
Manifestement, le candidat Boisclair ne sait pas de quoi il parle.
Les expressions « droit du sol » et « droit du sang » font référence aux modalités d'obtention de la citoyenneté d'un pays. Le modèle classique du « droit du sol » est la France. La citoyenneté s'acquiert par la naissance ou la résidence sur le sol du pays. Le modèle classique du « droit du sang » était jusqu'à récemment l'Allemagne. Pour obtenir la citoyenneté allemande, il fallait prouver un lien de filiation avec des ancêtres allemands. Les immigrants turcs étaient toujours considérés comme des « travailleurs invités » (Gastarbeiter), même s'ils habitaient l'Allemagne depuis plusieurs générations. L'Allemagne a remplacé le « droit du sang » pour le « droit du sol » le 1er janvier 2000.
Au Canada, c'est le « droit du sol » qui s'applique. Dans le mouvement souverainiste québécois, il n'a jamais été question de réserver la future citoyenneté québécoise aux seuls descendants des premiers colons français. D'ailleurs, ce serait difficile étant donné que le noyau français d'origine s'est métissé au cours des générations en assimilant sa part d'immigrants irlandais, écossais, italiens, espagnols, portugais et autres. Ceux-ci constituent 11 % des francophones « de souche ».
Ne pas confondre citoyenneté et nationalité
Pourquoi alors introduire la question de la citoyenneté dans le débat sur la nationalité ? Citoyenneté et nationalité sont deux choses différentes. Par exemple, si l'on revient au cas de l'Allemagne, le fait que les immigrants turcs aient obtenu la citoyenneté allemande n'en fait pas pour autant des membres de la nation allemande.
Une nation a certaines caractéristiques propres dont une histoire, une langue, une culture communes. Plusieurs nations et nationalités peuvent coexister sur un même territoire. Le Canada en est un bon exemple !
Pourquoi vouloir confondre citoyenneté et nationalité?
L'idée de substituer la citoyenneté à la nationalité est apparue dans la foulée de la défaite référendaire de 1995 et du matraquage fédéraliste pour culpabiliser les souverainistes pour les propos de Monsieur Parizeau sur les « les votes ethniques ».
Le mouvement souverainiste s'est retrouvé dans les câbles, paralysé, incapable de riposte. Les fédéralistes l'ont vite compris.
Une réponse est sortie des rangs péquistes, sous la forme d'une déclaration de 15 personnes gravitant autour d'André Boisclair parue dans Le Devoir en janvier 2001, titrée « Pour en finir avec l'affaire Michaud. Le temps est venu de remettre en question le nationalisme canadien-français ».
Un « nationalisme nouveau » était né, rapidement qualifié par les médias fédéralistes de « nationalisme civique et inclusif ». Il reposerait, disait la Déclaration, sur la « volonté des individus de la collectivité plutôt que sur les déterminants ethniques » et nous permettrait de « ne plus être prisonniers de la question identitaire ».
Les références historiques, culturelles, identitaires et linguistiques qui avaient jusqu'ici défini la nation québécoise étaient balayées sous le tapis.
La Commission Larose consacra cette approche. Elle se déroba à son mandat premier qui était d'examiner la « situation et l'avenir de la langue française au Québec en fonction de l'évolution des principaux indicateurs, en particulier celui des transferts linguistiques » sous prétexte que cela pourrait conduire à des « dérives sociales » et « confinerait la société québécoise à mettre sous le boisseau sa volonté de construire un projet civique ouvert sur le monde ».
Pendant qu'on recherche l'« anglo nouveau ».
Toujours sans enquête ni sondage, la Commission Larose affirma qu'il existait un « anglophone nouveau », qui serait « désormais partie prenante de l'affirmation du français comme langue de participation à la société québécoise » et manifesterait « une volonté commune d'avancer vers un projet social inclusif, de construire un espace commun de vie et d'abaisser les barrières qui divisent la société québécoise selon l'origine ethnique ».
Cet optimisme jovialiste fut contredit de belle manière, à peine quelques jours après la parution du Rapport Larose, par les résultats d'une enquête de Jack Jedwab du McGill Institute for the Study of Canada.
À partir d'un échantillonnage monstre de 3 200 personnes, M. Jedwab a cherché à savoir si « l'anglo nouveau » existait. Il ne l'a pas trouvé. Au contraire.
90 % des personnes interrogées se sont prononcées en faveur du libre choix en éducation.
75 % ne croient pas que le français soit menacé au Québec.
Les anglos qui parlent français ou qui sont mariés à des francophones ne manifestent pas un plus grand soutien à la cause du français.
Le plus solide appui au libre choix dans l'affichage se retrouve chez les plus jeunes.
... le français recule !
Pendant ce temps, des études sérieuses démontraient des reculs indéniables du français dans les domaines de l'éducation, du travail et des transferts linguistiques.
Le français n'est pas la langue principale de travail pour plus de la moitié des allophones.
Depuis 12 ans, les écoles primaires françaises perdent des effectifs alors que le secteur primaire anglais en gagne.
Depuis 1990, le pourcentage des enfants de la Loi 101 qui se dirigent vers le cégep anglophone après le secondaire est passé de 27,1 % à 41,3 %.
La minorité anglophone qui représente 8,5 % de la population assimile 58 % des allophones.
Le clivage n'est pas ethnique, mais linguistique
André Boisclair et les tenants du « nationalisme civique » ne veulent pas voir ces faits. Ils ne veulent pas relancer le combat linguistique de crainte d'être taxés de « nationalisme ethnique ». En fait, ils capitulent devant le lobby anglophone.
Leur attitude est lourde de conséquences. Sous prétexte d'assurer la participation des communautés culturelles à notre combat, ils les éloignent !
En effet, le chercheur Pierre Serré, spécialiste des comportements électoraux, a démontré que le clivage politique n'est pas ethnique, mais linguistique.
« Les analyses sont on ne peut plus claires : plus que d'être de langue maternelle ou d'origine ethnique française, c'est le fait d'être de langue parlée française à la maison qui explique le vote. C'est l'appartenance active à un groupe et non l'héritage linguistique qu'est la langue maternelle ou l'héritage culturel qui vient avec l'origine ethnique.
Dans la région montréalaise, on comptait déjà chez les francophones, en 1991, 15 % d'individus d'autres origines ethniques que française ou britannique. Ces « néo-francophones » votent à toutes fins utiles comme les francophones. Ils constituent une portion de plus en plus importante de la clientèle du PQ (15 % en 1989). »
Sa conclusion est claire : « L'histoire politique du Québec n'oppose plus l'envahisseur britannique aux colons français, mais un groupe anglophone composé majoritairement d'immigrants anglicisés à un groupe francophone de plus en plus métissé. Le nationalisme québécois n'est pas ethnique, mais linguistique ». (l'aut'jounal, no. 196, février 2001)
Cette analyse démontre le lien indissociable entre la lutte pour le Québec français et la lutte pour l'indépendance nationale. Francisons les allophones, ils voteront pour le Oui !

Mal péquiste, vertu bloquiste
Chantal Hébert
Le Devoir lundi 17 octobre 2005
En entendant les huées pleuvoir sur André Boisclair au débat de Trois-Rivières la semaine dernière, bon nombre d'observateurs se sont dit qu'il fallait décidément une bonne dose de masochisme pour vouloir diriger le Parti québécois. Le moins que l'on puisse dire, c'est que, depuis le début de la course à la succession de Bernard Landry, le PQ s'est montré tout à fait à la hauteur de sa réputation d'être le parti au Canada qui fait la vie la plus dure à ses chefs.
Même la lutte fratricide qui a si longtemps opposé les clans Mulroney et Clark au sein de l'ancien Parti conservateur, même les guerres sans merci entre Jean Chrétien et John Turner d'abord et Paul Martin ensuite n'avaient pas eu l'heur de susciter les débordements publics de hargne qui sont devenus une des marques de commerce de la course à la direction du PQ.
À l'extérieur de la mouvance péquiste, le spectacle de militants huant copieusement le ou les meneurs d'une course à la direction est à peu près inédit. Le seul exemple qui vienne spontanément à l'esprit remonte à la course libérale fédérale de 1990. À l'époque, des partisans de Paul Martin avaient hué Jean Chrétien à l'occasion du seul débat québécois de la campagne. L'événement était survenu dans le feu de l'action de la fin du débat sur les Accords du lac Meech.
Plus que n'importe quel autre incident, cet accrochage avait cimenté l'inimitié qui n'allait jamais se démentir par la suite entre les deux hommes. Des années plus tard, des membres du clan Martin avouaient avoir souvent regretté leur association à une manifestation que Jean Chrétien n'a jamais cessé d'avoir sur le coeur.
En 1990, autour de Meech, le Parti libéral du Canada a vécu une guerre de valeurs plutôt qu'une simple lutte de pouvoir. Le temps d'une saison constitutionnelle, deux visions de la fédération canadienne se sont affrontées avec fracas et acrimonie. Sur des questions fondamentales, il n'y a normalement pas de place pour deux systèmes de valeurs au sein d'une seule et unique formation politique.
En règle générale, au-delà des programmes et des personnalités, les partis sont en effet soudés par un ensemble de valeurs qui leur sont propres. En marge des inévitables différences ponctuelles, c'est autour de ce système que s'articule leur projet de société. Ainsi, l'hiver dernier, Paul Martin avait sonné avec succès le rappel des troupes de son parti derrière le mariage gai en recentrant le débat autour de la Charte des droits.
À cause du penchant social-démocrate du PQ, on a souvent fait un parallèle entre cette formation et le NPD. Il s'agit dans les faits d'une comparaison particulièrement boiteuse. Alors que les néo-démocrates se reconnaissent d'abord entre eux par leur adhésion aux mêmes moyens et à une idéologie commune, au PQ, c'est plutôt la fin, en l'occurrence l'objectif de la souveraineté, qui cimente finalement les militants.
Le fait de militer pour une cause qui passe forcément par le succès électoral, mais qui est plus ambitieuse que la simple prise du pouvoir, a des côtés positifs. On lui doit la recherche par les gouvernements péquistes successifs de politiques souvent plus rassembleuses que la moyenne et une certaine abnégation de la part de leurs chefs.
Dans un parti normal, Jacques Parizeau n'aurait sans doute pas démissionné au lendemain du dernier référendum. Après avoir mené le PQ à un des pires scores de son histoire, Bernard Landry aurait été satisfait d'obtenir bien davantage que la note de passage en juin dernier. Et s'il n'avait pas eu l'objectif de la souveraineté dans sa mire, Gilles Duceppe n'aurait probablement pas hésité à quitter l'opposition permanente à Ottawa pour avoir la chance d'aspirer au pouvoir à Québec. Mais la médaille a un revers.
Tous les partis qui ont une âme ont une aile activiste. Sans elle, aucun d'entre eux ne survivrait aux inévitables traversées du désert. Mais quand aile activiste devient synonyme d'aile radicale, elle se transforme en repoussoir. Les Églises qui s'en remettent à leurs éléments les plus orthodoxes sont rarement celles qui font salle comble le dimanche.
C'est pour préserver l'âme libérale que Paul Martin a fini par se résoudre à envoyer à ses troupes le message qu'aussi vaste que soit devenue la tente du parti, elle ne saurait faire de place à la négation des droits d'une minorité. Dans le même esprit, le NPD a pris ses distances de l'aile pure et dure du mouvement anti-mondialisation et de ses moyens radicaux. À l'inverse, c'est parce que Stephen Harper ne prend pas suffisamment les siennes à l'égard de l'aile religieuse du mouvement conservateur qu'il ne réussit pas à se débarrasser de l'étiquette de conservatisme social qui sape les forces de son parti dans les marchés progressistes du Canada.
Le nationalisme civique dont se revendique André Boisclair fait consensus dans toutes les formations politiques au Québec comme au Canada. Cela inclut le Bloc québécois. Sous l'impulsion de Lucien Bouchard et ensuite de Gilles Duceppe, le Bloc n'a jamais toléré le nationalisme ethnique dans sa culture. Le type de discours qui passe pour de la vertu idéologique dans certains milieux péquistes n'a jamais eu droit de cité chez les bloquistes.
Ce n'est pas par hasard que le Bloc est en voie de devenir le visage le plus rassembleur du mouvement souverainiste et que son chef, s'il y a un autre référendum, a bien des chances d'être de nouveau le personnage central de la campagne du Oui.
Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.

PQ leader's fortunes will decide Duceppe destiny
Chantal Hébert
The Toronto Star October 17, 2005 Monday
But for a stroke of the pen from Justice John Gomery, Gilles Duceppe could be on his way to winning the leadership of the Parti Quebecois this fall.
If Duceppe had known that Gomery would postpone his final report and hence push the ultimate deadline for a federal election into the spring, he might have given the PQ a different answer.
Instead, Duceppe's future now hinges on the performance of the leader the PQ will select next month.
If he or she does not bring the party back to government in the next Quebec election, Duceppe, who has been on Parliament Hill for 15 years, will likely move on. Under that scenario, the upcoming federal campaign could be his last.
But if, on the other hand, the PQ comes back to power and stages the referendum rematch that all its leadership aspirants are promising, the Bloc leader is poised to play a central role in the campaign. Notwithstanding the popularity of PQ front-runner Andre Boisclair, Duceppe is the 1995 player whose star has risen the most consistently over the past decade.
While there would be no shortage of sovereignist figures to man the Yes barricades in the event of another referendum, the shape of the federalist camp is a lot less certain.
In the last referendum, Jean Charest turned out to be the unexpected star of the beleaguered federalist camp. But if he loses an election to the PQ, Charest will be a spent political force. If voters show him the door after only one term, the Quebec Liberal party will follow suit.
If Paul Martin does not secure a majority in the upcoming federal election, he could actually retire before the next Quebec election.
But should there be a referendum on his watch, he would have his work cut out for him. Once the most popular federalist politician in Quebec, Martin has lost much of his francophone audience since he became Prime Minister.
By the time he left office, Jean Chretien had earned grudging respect from some of his staunchest Quebec critics, in large part because of his stance on the Iraq war. But that was before the sponsorship scandal splattered his record. If he campaigned in another referendum, he would do so under a cloud.
Two strong federalist voices have gone silent since the last referendum. Pierre Trudeau and Claude Ryan, the two leaders of the federalist camp in the 1980 referendum, have both passed away. To his death, Ryan remained an articulate advocate of federalism in Quebec.
As for Trudeau, many described the decision to have him sit on the sidelines in 1995 as a major mistake. His presence would certainly have added lustre to the panache-challenged No camp.
As of today, no one has yet stepped forward to fill Trudeau's and Ryan's shoes, leaving the federalist camp with a paucity of elder statesmen.
Looming even larger than the question of who would lead the fight for federalism in a future referendum is the mystery surrounding the possible role of the man who almost tipped the balance for sovereignty in 1995.
Until recently, Lucien Bouchard had never broken his silence on his role in the last referendum episode. In his first post-retirement interview on the topic earlier this month, he described the outcome of the last vote as a heartbreaking moment.
Many federalist strategists take comfort from the fact that Bouchard, whose charisma almost got the better of them in 1995, is no longer around.
But if there is another referendum, some of his former political associates do not rule out the possibility that he could lend the Yes camp a hand.
If he did, his contribution to the campaign could turn out to be as decisive as Trudeau's intervention in the Meech debate.
Chantal Hebert's national affairs column appears Monday, Wednesday and Friday. chebert @ thestar.ca.

Mon pays, c'est le monde
Beaulieu, Carole; Vastel, Michel
L'Actualité, n° Vol: 30 No: 17 - 1 novembre 2005
La nouvelle gouverneure générale du Canada rejette l'idée de la citoyenneté "dans un petit enclos". Québécoise, canadienne, citoyenne du monde, Michaëlle Jean répond à ses détracteurs.
Très droite, presque provocante, la gouverneure générale du Canada s'est levée au milieu de son grand salon. La silhouette est fragile, le sourire un peu triste, les yeux à l'occasion embués. "Des exilés, des métèques, des nomades, le monde n'est fait que de ça, dit-elle. Regardez-moi!" Cela fait déjà une heure que la très honorable Michaëlle Jean répond aux questions des journalistes de L'actualité, et le thème de la négritude revient très souvent. "Je suis une vanyan fanm, une femme vaillante, comme on dit en Haïti."
La chef d'État du Canada est pour un instant redevenue la réfugiée, la descendante d'esclaves, la femme de race noire, fière de sa nomination et blessée par les réactions qu'elle a suscitées. "Je pleure, mais je suis solide."
Michaëlle Jean a grandi à Thetford Mines, où ses parents se sont réfugiés en 1968. Diplômée en littérature, polyglotte, militante des droits de la femme, journaliste - et mariée à un documentariste engagé -, elle apprivoise encore cette fonction qui fait d'elle une "Excellence", même pour ses amis. Parcourant sa résidence officielle, dont les fastes l'émerveillent autant que sa petite fille de six ans, Marie-Éden, elle hésite avant de pousser une porte, ne sachant trop si elle ouvre sur la pièce où elle veut pénétrer.
Marie-Éden est plus audacieuse: elle a déjà emmené ses amis de l'école Franco-Jeunesse dans l'immense salle de bal décorée comme une maison de poupée. Michaëlle Jean veut en faire une salle de contes pour les enfants. L'arrivée d'une jeune mère de famille bouscule un peu les habitudes de l'austère Rideau Hall: pas de rendez-vous tôt le matin pour permettre à Son Excellence d'accompagner la petite à l'école; pas de réceptions le soir avant qu'elle lui ait donné son bain; du temps libre la fin de semaine pour visiter sa mère, à Montréal. Et un cours de dressage, à Sorel, pour Chouka, le fox-terrier de Marie-Éden, afin qu'il ne fasse pas trop de ravages dans le jardin classique où s'affairent les jardiniers.
Installée dans sa nouvelle demeure le mardi 27 septembre, hôtesse le soir même d'une réception rassemblant plusieurs centaines de personnes, la gouverneure générale a dîné avec les membres du gouvernement le mercredi. Le jeudi soir, elle a reçu plus de 200 représentants du corps diplomatique en poste à Ottawa. Et le vendredi, en début d'après-midi, elle donne sa première entrevue. "Crevée", admet-elle, mais manifestement satisfaite de se vider le coeur auprès d'anciens collègues...
Votre solitude est-elle plus grande depuis que vous avez été nommée?
- Je me suis sentie très esseulée. Jean-Daniel [Lafond, son conjoint] s'est senti largué. Il y a eu un moment où j'ai eu l'impression que certains avaient vraiment envie de nous bannir du Québec. Nous étions devenus des personnages à abattre. Nous avons essuyé les pires injures - "renégats", "traîtres", les pires mots ont été utilisés. D'un seul coup, nous qui nous sentions et qui nous sentons encore profondément québécois, parce que le Québec a été le lieu de notre enracinement au Canada, nous avons eu ce sentiment de bannissement. Ça m'a pris tout mon petit change pour rentrer à Montréal, ma ville, ne sachant pas qui je croiserais sur le trottoir, ni ce qui m'attendait: un crachat? Autre chose? Et pour retourner à notre petit chalet de Saint-Didace, dans Lanaudière, région que nous aimons plus que tout, en ignorant comment on serait accueillis.
Heureusement - ce qui a été formidable -, nous avons profondément senti une espèce de respect chez les gens qui venaient à nous. Quand j'allais faire mes courses, à Saint-Gabriel-de-Brandon, les gens me disaient: "Ne lisez pas ça, n'écoutez pas ça, nous, on ne pense pas ça." Et même à Montréal, je suis allée à la pharmacie, chez Jean Coutu, où on trouve de tout, même un ami... J'y ai trouvé plein d'amis! Des dames qui m'embrassaient et qui me disaient: "Surtout, n'ayez pas de peine." Des jeunes aussi, beaucoup de jeunes, qui me disaient: "J'espère que vous ne lisez pas les journaux." Mais oui, je les lis et... j'encaisse!
C'est terrible de se sentir banni d'un lieu auquel on pense appartenir.
Vous avez choisi pour devise Briser les solitudes. De quelles solitudes s'agit-il?
- Les solitudes sont nombreuses, mais en premier lieu, nous vivons dans un pays dont le caractère principal a toujours été cette espèce de rupture, d'affrontement entre deux peuples, deux identités. D'un côté le Québec, de l'autre le reste du Canada, francophones et anglophones, français et anglais.
Quand on est québécoise, on sait cela. Moi, je suis québécoise et francophone, et je sais à quel point nous vivons dans cette espèce de dichotomie et d'affrontement. Pourtant, d'autres voix se sont ajoutées au Québec et au Canada. Cet affrontement nous écarte de toute possibilité de dialogue avec ces voix, parce que nous nous regardons à travers le prisme de cette ligne de séparation des eaux.
Et en même temps, si j'élargis cela à un horizon plus vaste, plus universel, je trouve que le plus grand drame des sociétés est celui des solitudes, c'est-à-dire de l'enfermement, du chacun pour soi, du chacun dans son univers, qui conduit forcément à un sentiment d'impuissance. Toutes ces questions de la pauvreté, du racisme, du sexisme, toutes ces solitudes mises ensemble, tous ces ghettos qui font que les gens n'arrivent plus à se retrouver, à dialoguer, à faire des mises en commun ou à partager, tout cela est un terreau tellement fertile donnant prise à toutes les barbaries. Et je me dis que s'il y a un combat à mener en ce moment dans le monde, c'est de repousser au plus loin ces barbaries.
On vous a reproché d'avoir évacué le Québec et la francophonie de ce discours sur les solitudes...
- Pourtant, ma devise est en français! Il me semble que c'est un attachement... J'aurais pu choisir n'importe quelle langue - certains ont retenu le latin, l'anglais, l'inuktitut, le portugais. Moi, j'ai choisi le français. C'est ma langue.
Et à la base de mes armoiries, il y a un palmier, qui représente le pays de mes origines, et il y a un pin, le pin de mon chalet dans Lanaudière: deux arbres qui symbolisent le Nord et le Sud. Je trouvais que c'était une façon de raccorder ma terre natale et ma terre d'accueil. Je suis une femme d'ici qui a eu une enfance ailleurs...
Certains se sont tout de même sentis trahis par ce discours...
- Leur réaction ne m'appartient pas; à eux de l'assumer. Moi, je sais pourquoi j'ai dit oui à ce qui m'était proposé. Jean-Daniel sait pourquoi il a dit oui à ce qui nous attendait. Mon rapport au Québec, à la culture québécoise, est très net. Je suis québécoise, je suis francophone, j'ai toujours cru à l'importance que le Québec affirme ce qu'il est, son identité, sa culture. Quand on vient d'ailleurs et qu'on s'établit dans un pays, on a envie de le comprendre. Très souvent, des gens venus d'ailleurs connaissent mieux l'histoire du pays d'accueil... Pour prendre racine, il faut comprendre, interroger; il faut aussi aimer. C'est ce qui me permet de dire: je suis québécoise.
Mais il y a aussi mon pays plus vaste, ma citoyenneté plus vaste, qui est canadienne. Est-ce que je deviens moins québécoise parce que j'ai ce sentiment-là? Ça, c'est un truc qui doit être réglé au Québec, ce regard-là qu'ont certains, cette exclusivité de la québécitude dans le nationalisme. Je ne supporte pas une citoyenneté dans un petit enclos. Je suis en Italie, je deviens une Italienne de plus. Je suis en Amérique latine, je deviens une Latino-Américaine. Je suis au Québec, je suis une Québécoise. Et je vis au Canada. Mon pays réel, c'est le Canada. Je ne suis pas indifférente à ce que vivent des citoyens de Terre-Neuve. Je ne considère pas que c'est moins intéressant que ce que vivent des citoyens québécois. Je trouve qu'en ce moment on ne peut pas être sur son quant-à-soi, sur son chacun pour soi, ce n'est pas possible. Bien sûr, il y a des différences, mais autour de soi on peut aussi établir un dialogue. Je n'ai jamais pu me sentir à l'aise dans un sentiment étroit, nationaliste, dans cette pensée unique de l'enfermement. Est-ce légitime d'être québécoise et de penser comme ça? Je pose la question...
Descendante d'esclaves, noire, québécoise, mais citoyenne du monde: prétendez-vous représenter l'homo canadiensis?
- Pas l'homo canadiensis, le monde! Marchez dans la rue, partout, le Canada est un pays qui contient le monde, qui se réinvente au fur et à mesure de l'arrivée d'immigrants qui s'y installent, y mettent de leur couleur, de leur savoir-faire, de leur sensibilité, de leurs préoccupations. Mais, en même temps, qui dit pays dit aussi nécessité d'une certaine cohésion. Autour de quelles valeurs et de quelles institutions se retrouve-t-on? Il y a un certain nombre de choses autour desquelles il est important que le vivre ensemble puisse s'installer.
Les symboles haïtiens sont très présents dans vos armoiries et dans votre discours. Pourquoi?
- Dès ma nomination, j'ai rencontré des spécialistes de l'héraldique qui ont voulu rassembler en quelques symboles l'essentiel de ma vision. Je suis partie d'une chose très émouvante, un cadeau de mon père. Quand l'annonce a été faite de ma nomination, il était au bord de la mer, aux États-Unis. Il pensait beaucoup à moi, en marchant sur la plage, un peu inquiet pour sa fille, heureux aussi, très ému, et il se demandait: que pourrais-je lui rapporter? Et il a trouvé un "dollar de sable". Il sait que je suis très attachée aux coquillages, moi, une insulaire, une fille d'Haïti.
Ce "dollar de sable" [NDLR: oursin plat fossilisé] est un symbole intéressant. D'abord pour sa fragilité: il est tout mince, et il lui a fallu du temps pour se constituer. La rose au milieu, cinq branches rattachées à un même centre, rappelle les cinq doigts d'une main. Je me disais que, dans ce symbole, il y a à la fois l'action et l'unité. De plus, en cette époque de mondialisation, où l'avoir l'emporte souvent sur l'être, il est intéressant de proposer un "dollar de sable", parce que, quand on dit dollar, on pense à la monnaie, à l'avoir.
D'autre part, je me demandais ce qui, de mon histoire, représente quelque chose de précieux, de parlant. Bien sûr, mes ancêtres étaient des esclaves. Pour tous les Haïtiens, l'histoire de l'esclavage est marquante et fondatrice, car la première révolte d'esclaves sur le continent nord-américain est venue d'Haïti. Mes armoiries comportent donc une représentation de ce combat-là pour la liberté, pour accéder à la dignité d'être humain. C'est cette image très puissante du "Marron inconnu", l'esclave en fuite qui souffle dans une conque pour appeler au soulèvement dans toute l'île, pour appeler à l'affranchissement.
On s'est étonné que vous pleuriez et que vous marquiez le rythme des gospels pendant les cérémonies officielles...
- Vous ne pourrez jamais faire de moi, peu importe la fonction que j'occuperai, quelqu'un de l'indifférence. Ce n'est pas possible. Je serai d'abord une femme qui, oui, est sensible, qui parfois pleure. Je crois qu'il est important de redonner de l'humanité à certaines fonctions qui exigent, dit-on, de la solennité. Je trouve que des larmes sont très solennelles. On a aussi noté qu'au moment du gospel j'ai marqué le rythme... Regardez Nelson Mandela. Quand Mandela, dans toute sa solennité, dans tout ce qu'il représente pour l'humanité - pas seulement pour son peuple -, quand il entend le rythme, que fait-il? Son corps est pris par lui, il se permet de le vivre, il marque la cadence. C'est en lui. Quand Michaëlle est devant un choeur de gospel qui vient la chercher, pour toutes les raisons qu'on peut imaginer, car le blues fait partie de toutes les communautés noires d'Amérique, son corps répond. Et il se trouve que la gouverneure générale est aussi cette femme-là...
La gouverneure générale aura-t-elle autant d'influence que la journaliste?
- Je vais avoir la possibilité de traverser ce territoire immense qu'est le Canada, d'aller à la rencontre d'hommes et de femmes qui habitent ce pays et d'aller au-devant de réalités bien concrètes. Ce n'est pas banal d'avoir cette disponibilité-là, d'aller vers des jeunes dans des universités ou des écoles, vers des groupes sociaux, dans des cuisines populaires, de retourner même dans des maisons d'hébergement pour femmes victimes de violence.
Mon plus grand souci est d'en rendre compte. L'idée que j'ai, c'est de trouver des lieux pour témoigner de tous ces échanges avec des citoyens et des façons de le faire. C'est primordial. On peut le faire par des forums. Qu'est-ce qui m'empêche de mettre en présence des gens de l'Île-du-Prince-Édouard et des gens des îles de la Madeleine? Ils vivent dans un environnement semblable, ils ont des problèmes de pêche. Mais à cause d'une frontière, souvent très étanche, on a l'impression que le dialogue n'est pas possible entre eux au sujet de ces problèmes concrets, qui sont des problèmes de survie.
Comment allez-vous faire avancer ces idées-là?
- Quand j'étais au petit écran, il y a des gens qui s'étonnaient d'y voir quelqu'un de différent. Et certains, qui étaient différents aussi, mais pas nécessairement par la couleur, s'associaient à moi. De jeunes Blancs se disaient: "Tiens, ça ressemble au monde auquel j'appartiens." Dans mes rencontres avec de jeunes Amérindiens, cette réaction revient toujours: "Ah? C'est donc possible!"
Si j'ai dit oui à la proposition qui m'a été faite de devenir gouverneure générale, c'est parce que je voulais que l'impossible soit possible. Je voulais que cette idée-là puisse s'inscrire dans l'histoire et dans la mémoire de ce pays. Je trouve absolument fabuleuse cette étincelle d'espoir qui naît quand des enfants se mettent à rêver et se disent: "Ah! Pourquoi pas moi? Pourquoi pas quelqu'un comme moi?" Ce n'est pas banal! C'est la même chose quand je vois un jeune Cri se lancer en journalisme parce qu'il m'a vue arriver, avec une équipe de Blancs, qu'il associe au pouvoir, au Sud et à ce monde dans lequel on ne lui fait pas de place, et qu'il se dit: "Oui, pourquoi pas moi?" Si on perd espoir, si on n'a pas de moments qui puissent allumer l'espoir, c'est foutu.
Vos rencontres avec le chef du gouvernement sont-elles importantes?
- Je trouve formidable que la fonction de gouverneur général, du fait qu'elle ne soit pas partisane, épouse la personnalité de qui l'occupe. Ce qui est extraordinaire, c'est que, par exemple, on me demande quelle est ma vision, et l'institution se met au service de cette vision.
D'autre part, ce que la fonction permet, dans les échanges ponctuels et réguliers avec le chef du gouvernement, c'est de pouvoir conseiller, prévenir, faire des mises en garde, informer. C'est évident que, par la suite, je ne suis pas là pour promettre des subventions, décider des moyens, proposer des lois et des règlements. Mais je fais confiance à ma capacité de sentir les choses, de les entendre et d'en rendre ensuite compte à la population elle-même et au chef du gouvernement.
Mes rapports avec Paul Martin sont cordiaux. C'est un homme que je n'avais jamais rencontré avant qu'il me convoque pour me faire part de sa proposition et voir si cela avait des résonances en moi. J'ai pris le temps d'y réfléchir. Cela dit, je ne suis pas du sérail politique, je ne suis pas non plus du sérail de la fonction publique. Et je ne serai jamais de ce sérail. Je suis d'abord une citoyenne, et c'est ce qui m'importe. Par contre, je suis quelqu'un qui, dans la vie, a travaillé à faire reculer l'indifférence. Alors, que pensez-vous que sera mon action auprès du premier ministre?
Je me dis aussi que voilà une fonction dans laquelle on peut introduire une grande part d'imagination, de créativité, d'inventivité. Le cynisme à l'égard de la politique, c'est quoi? C'est parce qu'on a l'impression qu'il n'y a plus de place pour la créativité et l'invention. C'est comme si tout était conclu d'avance. J'aimerais donc humaniser cette fonction.
Si vous pouviez demander à tous les Canadiens de faire un geste, cette année, que leur diriez-vous?
- Je leur demanderais de laisser tomber certains a priori dans leur façon de se regarder les uns les autres. Je pense que, quelque part, nous avons le regard un peu bouché...
Quelle a été la réaction la plus extraordinaire à votre nomination?
- La plus extraordinaire, ç'a été celle d'un chauffeur de taxi, bien sûr d'origine haïtienne, au pire moment de la campagne de dénigrement. Beaucoup de gens s'imaginaient que j'allais démissionner, parce que la pression était insoutenable. Mais je suis vanyan fanm, comme on dit en créole, une femme vaillante. Je pleure, mais je suis solide. La vie m'a enseigné cela.
L'homme m'a regardée et m'a dit: "Je travaille très fort pour aider mes enfants, je travaille jour et nuit. Mais c'est comme si ce qui vous arrive donnait une valeur à ce que je suis et à ce que je fais." Puis il a ajouté: "Il ne faut surtout pas lâcher, parce que mes enfants, depuis votre nomination, n'ont plus la même perception de l'avenir."
Et le pire moment?
- Ce qui m'a fait le plus mal, c'est de voir, entre autres, les 30 années de travail en cinéma de Jean-Daniel Lafond détournées de leur sens et manipulées. Moi, j'étais capable de supporter la pression; j'avais dit oui. Jean-Daniel aussi avait dit oui, mais de voir comment on s'est attaqué à ses films, en les détournant de leur sens... De voir aussi comment cela a été répercuté par quantité de gens qui n'avaient jamais vu ses films... Je vous avoue que cela m'a fait très peur.
John Saul, le conjoint de votre prédécesseure, organisait des conférences. Que fera M. Lafond?
- Jean-Daniel s'intéresse à l'initiative "Parole citoyenne", de l'ONF, qui se promène dans tout le Canada et qui permet à des gens d'un bout à l'autre du pays de discuter de questions très concrètes concernant la société [citoyen.onf.ca]. Il est cinéaste et ça le captive de voir que des gens qui pensaient ne rien avoir en commun puissent dialoguer et échanger leurs idées sur des actions qu'ils ont menées dans leur patelin, leur collectivité. Il va beaucoup porter attention au dialogue des citoyens.

Négociations à Paris: «Ça joue dur» sur la diversité culturelle, reconnaît Liza Frulla
Michel Dolbec
Le Devoir lundi 17 octobre 2005
Les Américains tenteront aujourd'hui d'ouvrir une bataille d'amendements pour diminuer la portée de la convention
pc Paris - Même s'ils semblent avoir perdu cette bataille, les États-Unis multiplient les manoeuvres de dernière minute pour contrer l'adoption par l'UNESCO de la convention sur la Diversité culturelle.
«C'est très très difficile. Ça va passer, mais ça joue très dur», a résumé hier la ministre canadienne du Patrimoine, Liza Frulla, surprise, «comme tout le monde», par l'agressivité des Américains.
«La pression est énorme. C'est pire que ce qu'on prévoyait», a-t-elle ajouté, en dénonçant les attaques de la presse américaine de droite, le Wall Street Journal, en particulier, qui vient de comparer les Canadiens à des «kapos de la culture», une allusion aux gardiens des camps nazis.
Réunie au siège de l'organisation, la Conférence générale de l'UNESCO se penche aujourd'hui sur le projet de «convention sur la diversité des contenus culturels et des expression artistiques». Le texte sera soumis au vote jeudi. Selon Mme Frulla, il est assuré de recevoir l'appui de plus de 155 pays (sur 191 membres).
Ce «consensus historique» n'a pas découragé les Américains. Ceux-ci ont lancé ces derniers jours une vaste offensive diplomatique pour tenter d'y faire obstacle, une «offensive venue directement de la Maison-Blanche», note Mme Frulla, et dont la secrétaire d'État, Condoleezza Rice, a pris la tête.
À l'UNESCO, on prévoit que les Américains tenteront aujourd'hui d'ouvrir une bataille d'amendements (ils en auraient préparé près d'une trentaine) pour diminuer la portée de la convention. Cet ultime coup de force, cependant, n'a guère de chance de réussir.
«Leur stratégie est d'édulcorer le texte pour, au bout du compte, ne pas le signer, lance Liza Frulla. Mais notre position est immuable. Le texte est ce qu'il est. Il n'est pas question de changer une virgule. Non seulement le consensus demeure très fort, mais le sentiment maintenant, c'est que "enough is enough" [assez, c'est assez].»
Pendant le week-end, Liza Frulla a multiplié les contacts bilatéraux avec les alliés du Canada (comme la France, le Brésil, l'Afrique du Sud et le Mexique), dont l'appui demeure «indéfectible».
La question est maintenant de savoir comment réagiront les Américains devant une défaite apparemment inévitable. À Paris, certaines rumeurs vont jusqu'à prédire qu'ils pourraient claquer la porte de l'UNESCO, eux qui viennent juste d'y revenir après une vingtaine d'années d'absence.
«Tout est possible, il y a plein de rumeurs, signale la ministre. Il peuvent claquer la porte une deuxième fois, mais le message qu'ils enverraient au monde, ça serait "It's our way or no way [c'est ça ou rien]". Mais ce n'est pas rien de claquer la porte devant 150 ou 155 pays.»

La convention sur la diversité culturelle en débat à l'Unesco
Nicole Vulser
Le Monde lundi 17 octobre 2005
Le texte doit être débattu, lundi 17 octobre, à la commission culture. Il suscite un large consensus, mais un vif rejet de la part des Etats-Unis
LA CULTURE et la diplomatie n'ont jamais été si liées. Lundi 17 octobre, le projet de convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles sera examiné par la commission culture de l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco), avant son éventuelle adoption par la 33e conférence générale de cette organisation, jeudi 20 octobre. Cette adoption, par une très large majorité des 191 Etats membres, semblait acquise vendredi, mais les Américains paraissaient prêts à un ultime coup de force pour tenter, lundi, par une bataille d'amendements, de vider ce texte de sa substance.
Piloté par les Français - Jacques Chirac en a fait une priorité - et les Canadiens, ce texte de 35 articles élaboré depuis deux ans constitue un enjeu politique, commercial et culturel majeur. Il s'agit ni plus ni moins d'essayer de contrer le raz de marée culturel américain dans le monde, se plaît à rappeler le ministre français de la culture et de la communication, Renaud Donnedieu de Vabres : 85 % des tickets de cinéma vendus donnent accès à un film hollywoodien.
Dans son premier article, ce texte vise " à protéger et à promouvoir la diversité des expressions culturelles », " à reconnaître la nature spécifique des activités, biens et services culturels en tant que porteurs d'identité, de valeurs et de sens ». Concrètement, il " réaffirme le droit souverain des Etats de conserver, d'adopter et de mettre en oeuvre les politiques et mesures qu'ils jugent appropriées pour la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles sur leur territoire ». Ce socle juridique nouveau permettrait aux Etats d'échapper au droit commun du commerce international pour mener en toute autonomie leur politique culturelle.
" UN DROIT SUPRANATIONAL »
L'article 20, le plus litigieux, précise les relations avec les autres instruments juridiques existants. " Ce texte a la même valeur juridique que les traités bilatéraux ou l'Organisation mondiale du commerce », précise-t-on dans l'entourage de M. Donnedieu de Vabres. " C'est un droit supranational qui sera opposable dans les négociations des experts à l'OMC », ajoute-t-on. En cas de différend, une procédure de conciliation est prévue.
C'est peu dire que les Etats-Unis sont vent debout contre ce projet : ce sont les seuls, parmi 53 Etats du dernier conseil exécutif, à avoir voté, fin septembre, contre la proposition canadienne d'adopter cette convention lors de cette cession. Andrew Koss, chef adjoint de la délégation américaine à l'Unesco, estime que le commerce international est du ressort de l'OMC et la culture de celui de l'Unesco.
Condoleezza Rice a adressé le 4 octobre une lettre à tous les ministres des affaires étrangères des pays membres de l'Unesco, les enjoignant de prolonger la discussion sur le projet de convention. La secrétaire d'Etat américaine y exprimait son inquiétude de voir les " formulations ambiguës » du projet bloquer tout progrès dans la libéralisation des échanges. " Cette convention pourrait aussi être utilisée par certains gouvernements afin de justifier des restrictions à la libre circulation des informations et d'interdire des points de vue et des pratiques culturelles minoritaires », ajoutait-elle.
" Les Américains vont tout faire pour tenter de détricoter ce texte, alors même qu'ils ne le ratifieront jamais, comme le protocole de Kyoto ou certains traités d'armement », souligne Pascal Rogard, directeur de la Société des auteurs compositeurs dramatiques (SACD). Mais les Etats-Unis - revenus dans le giron de l'Unesco après une absence de dix-neuf ans - sont bien seuls.
Yvon Charbonneau, ambassadeur du Canada auprès de l'Unesco, est très confiant : " Leurs amendements sont non négociables, nous avons déjà atteint un large consensus », dit-il. Line Beauchamp, ministre de la culture du Québec, affiche un " optimisme prudent » et parie elle aussi sur " l'existence d'un très large consensus tant politique que dans la société civile ».
La marge de manoeuvre pour l'offensive américaine est étroite : il n'y a pas de droit de veto et l'adoption du texte requiert une majorité des deux tiers des Etats membres, qui ne fait guère de doute. La bataille pourrait se jouer dans une deuxième phase, au moment de la ratification : Washington pourrait tenter de peser de tout son poids pour rallier à sa cause certains pays plutôt réticents comme Israël, l'Australie ou la Nouvelle-Zélande._

L'Unesco persiste et signe
Vincent NOCE
Libération lundi 17 octobre 2005
Aujourd'hui à l'Unesco l'exception culturelle acquiert force de loi. Appuyés par des ministres de la Culture venus en nombre pour l'occasion, les délégués doivent adopter une convention internationale incitant les Etats à soutenir l'art et la culture dans toutes leurs manifestations, «par une multiplicité de moyens».
«Porteurs d'identité, de valeur et de sens», les «activités, biens et services culturels» sont ainsi censés échapper aux négociations commerciales, d'où ire des Etats-Unis qui ont tout fait pour empêcher l'adoption. Mais se sont retrouvés seuls, lâchés même par l'Australie ou le Japon. La Grande-Bretagne, qui préside l'Union, joue la solidarité européenne. Les Américains le prennent d'autant plus mal que la procédure fait figure de précédent. C'est en effet la première fois que l'Union européenne accorde un mandat à la Commission pour participer à un débat de cet ordre.
Menace. Les Etats-Unis se voient aussi privés de moyens d'affaiblir le texte : révélé par Libération en juin, au terme de deux ans de négociations, il avait été fixé comme intouchable jusqu'au vote d'aujourd'hui par la conférence générale. Il y a une dizaine de jours, Condoleezza Rice a écrit à ses homologues en réclamant un report du vote et en menaçant l'Unesco de rupture. Embarrassé, le directeur général de l'Unesco, Koïchiro Matsuura, a suggéré aux délégués de prendre le temps de la réflexion, s'attirant une réplique sans ambiguïté de la France (lire ci-contre). «On ne touchera pas à une virgule de ce texte», nous a aussi déclaré à son arrivée à Paris la ministre canadienne du Patrimoine, Liza Farulla. Condoleezza Rice accuse la nouvelle convention de légitimer les «violations des droits de l'homme» et «l'écrasement des minorités», sous couvert de politique culturelle et linguistique. Au nom de l'Europe, les Britanniques font remarquer que la convention stipule explicitement le refus de toute atteinte aux libertés. Plus sérieusement, la secrétaire d'Etat s'en prend à une politique «protectionniste», assurant que la convention risque de «faire capoter les progrès vers une libéralisation mondiale du commerce sous l'égide de l'OMC».
«Coalition énorme». Les Américains font valoir que les films français sont diffusés aux Etats-Unis. «Mais les Choristes ont été interdits aux moins de 13 ans, à cause de la scène de la gifle», souffle un responsable français, y voyant la démonstration que «tout ceci est un vrai débat de société».
Les présidents du Sri Lanka et d'Allemagne ont dénoncé à la tribune «l'impérialisme américain». Liza Farulla résume le sentiment général en déplorant «l'agressivité de Condoleezza Rice et la violence de ses propos». Elle se félicite de la «coalition énorme» qui fait face aux Etats-Unis. S'ils se retrouvent désavoués par des pays anglophones, qui sont des alliés proches, c'est peut-être que ceux-ci se sentent les premiers menacés. «Nous couchons avec un éléphant», plaisante la ministre, qui n'a pas oublié que, en 1998, les Etats-Unis ont voulu empêcher son pays d'accorder des aides à la presse magazine.
La convention a été appuyée par une mobilisation des ministres de la Culture, des artistes et aussi des associations, réunis en réseau international à l'initiative du Québec et de la France. Pour l'Unesco, sortant d'un long affaiblissement, c'est une nouvelle chance. Certains font un parallèle avec la déclaration de Rio en faveur de l'environnement. La convention n'a néanmoins rien de contraignant. D'autres se demandent si l'Unesco dispose des moyens de mettre en place la juridiction appelée à trancher les différends.
Confusion. Les juristes ont aussi rivalisé d'efforts pour préciser la vague notion de «diversité culturelle». Les Américains ont ainsi expliqué en coulisse que cette convention permettrait aussi bien au Brésil d'interdire les importations de café colombien ou au Japon de riz thaïlandais, au nom de la défense d'un «bien culturel» porteur d'identité. Et les Français de bouter la frite belge hors des frontières ? Pour risible que l'argument paraisse, il prend source dans une certaine confusion entretenue par l'Unesco, qui rêve d'une autre convention protégeant le «patrimoine immatériel», vaste continent informe qui pourrait aller des chants corses au... maïs mexicain.
Loin d'être à bout de ressources, les Américains cherchent toujours à faire inscrire la culture dans les accords bilatéraux. Ils ont agi ainsi envers la Corée du sud, le Chili ou le Maroc en échange de faveurs commerciales, non sans résistances. Les Français sont intervenus auprès du Maroc pour qu'il tienne bon. La culture, c'est aussi la guerre._

Un solide engagement
James H. Williams, ministre conseiller aux Affaires publiques à l'ambassade des États-Unis à Ottawa.
La Presse lundi 17 octobre 2005
Les États-Unis ont longtemps été un ardent défenseur de la diversité culturelle
Le texte de l'ex-ministre Louise Beaudoin dans les pages de La Presse du 24 septembre à propos de la convention de l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (UNESCO) visant à protéger et à promouvoir la diversité culturelle est très révélateur. Mais, peut-être pas pour les raisons qu'on pense.
L'évocation de l'" hyper-puissance ", de l'" hyper-langue " et de l'" hyper-culture " semble être un appel aux armes. Mais ces " hyper-concepts " deviennent problématiques lorsqu'on les examine minutieusement. Contrairement à ce qu'en pense l'opinion publique, l'hyper-puissance n'a pas de langue officielle. Selon le dernier recensement, près d'une personne sur cinq, c'est-à-dire 47 millions d'habitants âgés de cinq ans ou plus, parle une langue autre que l'anglais à la maison. Le nombre de personnes qui parlent la seconde langue la plus importante de l'hyper-puissance, " cual es el idioma de Cervantes y de Octavio Paz ", s'est accru de 62 p. 100 entre 1990 et 2000. Il y a des études qui indiquent que l'État de la Floride se rapproche de l'Ontario pour ce qui est d'être la deuxième plus grande entité francophone en Amérique du Nord, la quatrième étant certainement l'État de New York. Vaste pays aux cultures diverses, les États-Unis bénéficient d'une économie et d'une société très développées et diversifiées. Il serait réducteur et absurde de le décrire comme un monolithe culturel.
Une seule cause
Tout comme attribuer tous les problèmes de ce monde à une seule cause, que ce soit le président George W. Bush ou le présumé unilatéralisme de la politique étrangère des États-Unis. Ce point de vue ne tient inévitablement pas compte de certains faits cruciaux. Les critiques à l'égard du refus des États-Unis de signer le protocole de Kyoto, par exemple, reconnaissent rarement les progrès importants qu'ont réalisés les États-Unis dans le contrôle des émissions de gaz à effet de serre (GES).
Le gouvernement américain a affecté 20 milliards de dollars à des programmes en matière de changement climatique depuis 2001 et versera une somme supplémentaire de 5,5 milliards de dollars en 2006, soit plus que tout autre pays du monde et presque autant que tous les autres pays réunis. Les États-Unis ont l'ambition de réduire de 18 p. 100 l'intensité des GES de son économie (quantité de GES émis par unité d'activité économique) d'ici 2012. Les objectifs annuels relativement à l'intensité sont atteints. Sur une période de 10 ans, ces réductions d'intensité empêcheront la dispersion dans l'atmosphère de 500 millions de tonnes métriques d'émissions équivalentes de dioxyde de carbone. Au cours de la période 2000-2003, les États-Unis sont passés d'une hausse de leurs émissions à une réduction de leurs émissions agrégées. Ces progrès dans le domaine des changements climatiques sont beaucoup plus remarquables que ceux réalisés par de nombreux signataires du protocole de Kyoto.
Bien que nos opinions diffèrent en ce qui a trait au protocole de Kyoto, nous sommes tous d'accord pour dire que les changements climatiques constituent un grave problème. Malgré ses faiblesses, le protocole de Kyoto a permis de canaliser l'attention et les actions autour de cette question mondiale sérieuse.
Patrimoine culturel
Or, l'on ne peut pas en dire autant de la convention de l'UNESCO sur la diversité culturelle. Les États-Unis ont longtemps été un ardent défenseur de la diversité culturelle. Le fonds de l'Ambassadeur des États-Unis pour la préservation culturelle est l'un des moyens par lequel on peut préserver le patrimoine culturel. Seulement en 2005, les États-Unis ont collaboré avec des partenaires internationaux sur plus de 87 projets de préservation de la culture à l'échelle mondiale. L'un des points saillants de ma carrière diplomatique a été d'élaborer et de financer un tel projet qui visait à préserver l'unique patrimoine kongo-espagnol de la collectivité afro-colombienne de San Basilio de Palenque, en Colombie.
Toutefois, la convention sur la diversité culturelle ne vise pas à préserver ni à protéger les patrimoines culturels les plus fragiles du monde. Comme Mme Beaudoin le signale clairement, la convention porte plutôt sur des questions telles que la " subvention de la production d'émissions ", " l'établissement des quotas " et " l'industrie audiovisuelle ". Étant donné que la convention est maintenant rédigée, elle suscite non seulement des préoccupations relatives au protectionnisme à un moment où nous essayons tous d'élargir le régime de libre-échange global dans le cadre du cycle de Doha, mais aussi des préoccupations en matière de droits de la personne. Le texte ouvre la porte à des abus par ceux qui s'opposent à la liberté d'expression, y compris la mauvaise utilisation de la convention afin de justifier une interdiction ou une restriction sur l'importation et la distribution des livres, des journaux, des revues et même des sites Internet.
Le gouvernement des États-Unis et sa représentation à l'UNESCO ont clairement affirmé le solide engagement du gouvernement américain à appuyer une convention sur la diversité culturelle qui favorise un vrai dialogue entre les civilisations, les pays et les cultures. Cependant, la convention, telle que rédigée en ce moment, n'est pas un document que nous devrions nous empresser de signer. Nous devrions plutôt unir nos efforts afin de traiter les principales failles de la convention, y compris sa relation avec d'autres accords internationaux.

U.S. Stands Alone on Unesco Cultural Issue
ALAN RIDING
The New York Times October 13, 2005 Thursday
Two years ago, in an uncharacteristic nod toward multilateralism, the Bush administration ended a 19-year-long American boycott of Unesco. Today, the United States risks total isolation in the 191-member organization as the sole country opposing a new convention on cultural diversity.
Until recently, differences had focused on obscure diplomatic phrases. But in the countdown to a final vote next week, negotiations have grown increasingly bitter, with the dispute now assuming political significance and even raising questions about the future role of the United States at Unesco.
The convention's supporters argue that the treaty will protect and promote cultural diversity in the face of cultural globalization, but the United States believes it is intended to restrict exports of American audiovisual products, particularly Hollywood movies and television programs.
Next Thursday, when the convention is finally to be put to a vote at the headquarters of the United Nations Educational, Scientific and Cultural Organization in Paris, everything suggests that the United States will be the only country to vote against it.
In fact, the United States has already stood alone. On three recent procedural votes related to the convention, its position was successively defeated by 54 to 1, 53 to 1 and 158 to 1.
Last-minute lobbying is still under way to avoid a one-against-all outcome, with the 25-nation European Union, whose current president is Britain, urging the United States to join the consensus. Embarrassed to be at loggerheads with Washington, Britain insists that the convention poses none of the dangers identified by the Bush administration.
But Washington is not convinced. Last week, Secretary of State Condoleezza Rice wrote to member governments expressing ''deep concern'' about the convention, calling for postponement of its adoption and warning that it ''will only undermine Unesco's image and sow confusion and conflict rather than cooperation.''
Sponsored by France and Canada, two countries that have long used subsidies and quotas to help their movie, television and radio industries to hold back American popular culture, the convention was inspired by a desire to shield culture from international agreements to liberalize trade.
But the final draft falls short of original intentions. Indeed, without ''teeth'' to enforce its principles, many experts expect the convention to have little impact on what is already a globalized market for cultural products, one in which India's Bollywood, Japanese animation movies and Brazilian and Mexican television soap operas have a place alongside Hollywood blockbusters.
The United States nonetheless believes that the final draft is open to misunderstandings that could allow governments to control culture, even through censorship, and to block the free flow of ideas and information, its euphemism for Hollywood's exports.
In one sense, of course, another negative American vote next week will change little. The convention will be adopted and, once ratified by 30 countries, will go into effect. The United States will not sign it and, as with the Kyoto Protocol climate treaty and the treaty creating the International Criminal Court, will probably remain a critical -- and perhaps obstructionist -- outsider.
More worrisome to some Unesco officials, however, is the political damage caused by a convention that, years hence, may join many other international treaties in oblivion. In their view, the convention's principal significance is as a symbol of how the United States and some of its closest allies view the world differently -- and not only on culture.
Given the relative weakness of the final draft, there are even some who argue that the convention needs American opposition: without it, there might be little reason to proclaim victory over cultural homogeneity a l'Americaine.
The key question now is whether, finding itself isolated, the United States will retaliate by, say, cutting its monetary contribution to the organization, which is 22 percent of Unesco's budget. Unesco is not without friends in Washington, where its educational programs enjoy support. But Congressional critics of the United Nations, who opposed the American return to Unesco, may feel vindicated.

Another Unesco Fiasco
The Wall Street Journal October 14, 2005
Next week, during Unesco's "General Conference" jamboree in Paris, an international treaty is expected to be adopted that will "protect" the planet's "cultural diversity." Who could oppose something that sounds so noble? Not much diversity on that point: 190 governments love the idea, leaving only one -- dubbed "arrogant," "misinformed," "obstructionist" -- in dissent. No prize for guessing to whom we're referring.
America's honeymoon at the U.N.'s culture arm didn't last long. Two years ago, Laura Bush raised the Stars and Stripes at the United Nations Education, Scientific and Cultural Organization after a 19-year boycott prompted by rampant -- even by U.N. standards -- corruption and anti-Americanism. The U.S. came back into the fold, picking up the tab for nearly a quarter of the agency's budget. But then came the "Convention on the Protection and Promotion of the Diversity of Cultural Expressions."
The fine print of this treaty hardly clarifies matters. Suffice it to say that, among other things, Unesco members are seeking legal cover to block, or undermine competition from, a variety of U.S. imports -- from books and magazines to TV shows and movies. In many cases protecting diversity will mean nothing more lofty or original than insulating domestic industries from competition or boosting censorship. Phrases such as "regulatory measures" and "public financial assistance" translate as trade barriers and government subsidies -- all kosher when it comes to "nurturing and supporting" artists.
France championed this bit of international lawmaking, with the main supporting role played by Canada's prickly cultural capos. Once 30 nations ratify the treaty, France will have an official U.N. seal of approval to keep subsidizing its film industry, and Canada will have permission to block American magazine imports. China and other repressive countries are enthusiastic: The "convention" could easily justify pulling satellite television channels off the air or closing down newspapers in the name of -- to use a wonderfully Orwellian term invented by Chinese delegates -- "cultural security."
The commercial twist is key, however. France wants the treaty in hand for December's World Trade Organization meeting in Hong Kong, which will likely reopen talks on freeing up trade in audiovisual products. Since 1995, the EU, at French insistence, has "opted out" of WTO cultural free-trade commitments. "Works of art and the spirit must not be considered to be goods," the French culture minister says, which might come as news to anyone who spends very real money on DVDs or film tickets. At any rate, the French are eager to use the Unesco treaty to dissuade other countries from signing bilateral deals with the U.S. that liberalize trade in movies and CDs.
Hollywood's interests are firmly on the side of free trade, so whatever happens next week, this fight will rage on. In voting against this treaty, Washington also wants to put a marker down for the coming battle over a possible Unesco bioethics convention, which may affect the way that pharmaceuticals are developed and traded, all in the name of "culture" and "diversity."
The doublespeak employed here is a powerful weapon in the rhetorical arsenal of the antiglobalization crowd -- not all that different from the anti-American crowd. Last month, when the European Union proposed to open trade in wine with the U.S., the European Parliament invoked culture and diversity to denounce the deal (and thus leave the Europeans with less of both). No to "McDonald's-type Chardonnay," wailed a French MP.
The irony is that open borders and trade are what have made the world an ever-more diverse place. Witness the sudden revival of the Gaelic language in a prospering Ireland that can afford to take a renewed interest in its roots. Or the global popularity of African music, or Indian food, or Brazilian film. The biggest export market for French films, by the way, is the U.S., where many Americans apparently remain blissfully unaware that the Gauls are assaulting their culture.
If Unesco and its self-righteous delegates were honest with themselves, their latest creation would be called the "Convention on Cultural Non-Diversity."

Tout-État ou zéro-État?
Michel Wieviorka, directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales à Paris.
La Presse samedi 15 octobre 2005
La social-démocratie a un urgent besoin d'être relancée sur des bases nouvelles
L'Europe occidentale a connu à partir de la fin des années 70 diverses tentatives plus ou moins réussies de purge néolibérale visant à en finir avec l'économie administrée, à réduire l'État providence, à diminuer l'emploi protégé. La fin du communisme " réel ", en Europe centrale et en Union soviétique, a également pris l'allure d'un traitement néolibéral, encore plus brutal, mettant fin à des systèmes socio-économiques centralisés et gérés par des Partis-États tout puissants. Les politiques des années 80 et 90 ont développé la concurrence, le libre-marché et la dérégulation vers un État minimal, tandis que des idéologues vantaient les mérites de la " mondialisation heureuse " et du capitalisme débridé.
Nous entendons moins ce genre de discours, et l'heure est bien davantage à l'inquiétude: après les années du tout-État, puis celles du zéro-État, l'Europe est-elle encore capable d'imagination sociale et politique? Elle a été pendant un siècle et demi un laboratoire où ont été inventés l'État providence et des politiques sociales et économiques soucieuses d'égalité, de solidarité et d'efficacité: peut-elle retrouver une dynamique qui en ferait, à nouveau, un phare pour le monde entier?
Les variantes les plus efficaces des modèles aujourd'hui à bout de souffle ont été social-démocrates, et elles ont de beaux restes, par exemple en Scandinavie. Mais elles sont malmenées. Au Royaume-Uni, Tony Blair a modernisé le pays et réformé l'État, mais à bien des égards, sa " Troisième Voie " s'est écartée du travaillisme classique- et peut-être même, plus largement, de l'action et de la pensée de gauche. En Allemagne, l'arrivée aux affaires d'Angela Merkel, même si Gerhard Schröder a évité la débâcle, témoigne d'une usure en profondeur de la social-démocratie. En France, le débat fait rage. À gauche, les réformistes parlent de moderniser l'État, tandis que les " républicains " et autres " souverainistes " ayant voté NON au Traité constitutionnel pour l'Europe croient possible de maintenir le modèle social classique et de fermer le pays aux vents de la globalisation; à droite, le néolibéralisme pourtant limité de Nicolas Sarkozy s'oppose à la défense toute verbale du " modèle social français " par le premier ministre Dominique de Villepin.
Choix insupportable
En fait, les forces de l'argent continuent de pousser dans le sens du néolibéralisme, tandis que d'autres, défensives, souvent catégorielles ou corporatistes, et parfois aussi nationalistes, y résistent au nom de formules héritées du passé et qu'il s'agit de conserver telles quelles ou de retrouver- ce qui est irréaliste. Mais n'est-il pas possible de refuser ce choix insupportable entre la poursuite de tendances ravageuses socialement, et le retour à des modèles éculés?
Cela voudrait dire: relancer la social-démocratie sur des bases nouvelles. Mais aujourd'hui, elle ne peut plus assurer la remontée de demandes provenant d'un puissant mouvement ouvrier- les syndicats sont bien trop faibles. Son expression majeure, l'État providence, implique un sens de la solidarité et de la responsabilité collective que démentent l'individualisme contemporain et le scepticisme qui se généralise quant à la capacité des personnels politiques de le faire vivre. De plus, l'État-nation, cadre classique des modèles d'intégration sociale et des politiques économiques, est malmené par la mondialisation. La réponse social-démocrate au dilemme des temps actuels est à la fois souhaitable, et presque impossible, du moins dans ses modalités traditionnelles.
Une vision du futur à inventer
La question, et pas seulement pour l'Europe, est finalement simple à formuler, sinon à résoudre: comment réinventer une vision du futur ouverte au monde, sensible aux exigences de respect et de reconnaissance des personnes singulières, et éventuellement de leurs identités culturelles particulières, tout en prenant en compte de manière responsable et solidaire des demandes sociales élargies, incluant non seulement le refus de subir de plein fouet les violences de la globalisation, mais aussi l'accès, pourtant sans cesse plus coûteux, à la santé ou à l'éducation?
Deux pentes aussi catastrophiques l'une que l'autre sont à éviter: celle de l'absence de politique qu'implique le néolibéralisme, et celle de l'anti-politique que véhicule la référence incantatoire au maintien de formules à bien des égards obsolètes. Jusqu'à quand les sociétés occidentales vont-elles continuer ainsi à osciller, entre la brutalité égoïste des mesures néo-libérales, et les appels paralysants et contre-productifs au maintien des systèmes inadaptés hérités du passé?
