Dix ans après le référendum de 1995: Un appui ferme à la souveraineté

Gilles Gagné : Professeur au département de sociologie de l'Université Laval
Simon Langlois : Professeur au département de sociologie de l'Université Laval
Le Devoir jeudi 20 octobre 2005

L'étude des sondages menés sur la souveraineté du Québec depuis dix ans révèle que le niveau de l'appui ferme au OUI dépasse aujourd'hui largement la barre des 50 % après avoir connu un creux de 35 % à la fin de 2002. D'un côté, les souverainistes qui avaient sanctionné le gouvernement péquiste gestionnaire du début des années 2000 en sanctionnant le projet d'indépendance n'ont plus de raisons de le faire. De l'autre, le renouvellement des générations d'électeurs ajoute à cette remontée de l'appui la voix d'une jeunesse qui opte assez massivement pour la seule société dont elle soit l'avenir.

Un bref retour en arrière s'impose. Dans notre ouvrage Les Raisons fortes - Nature et signification de l'appui à la souveraineté du Québec, nous avons avancé que le mouvement souverainiste (tel que manifesté par le vote référendaire) était désormais porté par un groupement très large de personnes appartenant à la classe moyenne francophone active sur le marché du travail et formée de jeunes et de personnes d'âge médian.

Nous avons montré que ce groupe d'électeurs (le «groupe porteur») s'était fortement mobilisé en faveur du OUI au cours du mois qui a précédé le vote d'octobre 1995, en particulier les femmes de ce groupe, dont l'appui à la souveraineté à la fin de la campagne n'était plus significativement inférieur à celui des hommes du même groupe.

C'est la classe moyenne francophone, avons-nous soutenu alors, qui a voté OUI à 71 % et qui a donné au camp du OUI les deux tiers des voix que celui-ci a recueillies, le très haut niveau d'appui de ce groupe se combinant à son poids démographique (plus ou moins 45 % des électeurs) pour produire ce résultat.

De l'appui à la crise de confiance

L'appui au mouvement souverainiste, tel qu'il se montre dans la proportion de OUI fermes que recueillent les sondages, s'est maintenu à un niveau élevé au cours des cinq années qui ont suivi la consultation populaire.

Puis, après une grève des infirmières (1999) qui a acquis une importance symbolique parce que ces syndiquées refusaient de faire les frais de l'«assainissement des finances» et après la démission de Lucien Bouchard en 2001, une démission qui avait des airs de... démission, le mouvement souverainiste a connu une grave crise de confiance qui s'est étendue jusqu'au début de l'année 2003. L'appui donné au OUI dans les sondages a fortement diminué jusqu'à un creux d'environ un tiers des électeurs en sa faveur. Or ce déclin a été surtout observé dans le groupement même des électeurs qui s'étaient mobilisés en 1995 en faveur de l'option souverainiste. Nous en avions conclu que cet appui de la classe moyenne à la souveraineté était lié à une conception de la société selon laquelle l'État ne devait être au service de l'économie qu'en vue d'être maître d'oeuvre de la justice sociale.

Nous avions aussi observé un déclin significatif de dernière heure de l'appui donné au OUI au sein d'un autre groupe d'électeurs, formé celui-là de seniors (personnes âgées de 55 ans et plus) et composé en majorité de personnes inactives sur le marché du travail. Les écarts entre les groupes d'âges observés en 1995 dans le résultat du vote référendaire traduisaient en fait des différences importantes entre générations, différences fort intéressantes dans le cas des électeurs francophones.

Les seniors de ce groupe linguistique formaient en effet un groupement de personnes socialisées essentiellement dans l'espace canadien-français et encore attachées au Canada alors que les générations plus jeunes, socialisées quant à elles sur le plan politique dans l'espace de la société québécoise, se montraient plus disposées à faire de cette société leur «pays» et à y inscrire leurs aspirations.

C'est sur cette dimension «générationnelle» du sentiment souverainiste que nous voudrions maintenant revenir pour éclairer l'évolution récente des intentions mesurées par les sondages.

Une option qui a retrouvé ses appuis

L'appui à la souveraineté du Québec est donc de nouveau en hausse au sein de la population québécoise et les intentions de voter OUI à un troisième référendum qui poserait une question semblable à celle de 1995 sont même à un niveau très supérieur à celui qui avait été observé dans les sondages il y a dix ans. L'appui ferme donné au OUI (c'est-à-dire sans répartition des discrets et des indécis) tournerait entre 52 et 54 % du total des électeurs alors qu'il avait atteint un sommet de 46,1 % dans les sondages de la maison Léger Marketing quelques jours avant le vote du 31 octobre 1995.

La variation de l'appui global à la souveraineté et la variation de l'appui des électeurs du groupe porteur sont deux choses fort différentes, deux choses qui n'ont ni le même rythme, ni la même logique sociale, et qui vont fréquemment dans le sens contraire l'une par rapport à l'autre.

Le fait le plus marquant dans ce retour en popularité de l'option souverainiste en 2005 est donc précisément le regain de ferveur dans le groupement d'électeurs qui avaient retiré leur appui à partir de 2001, le même qui s'était mobilisé assez massivement derrière cette option en 1995. C'est là le premier phénomène à noter.

Les personnes actives, francophones, jeunes et d'âge moyen forment un groupe relativement homogène représentant 45 % des électeurs: entre les sondages d'octobre 1995 et ceux de l'ensemble de l'année 2002, la variation à la baisse de leur humeur souverainiste représente plus de 80 % de la baisse enregistrée pour l'ensemble de la société. Cette partie de l'électorat peut mettre à l'occasion en suspens les urgences quotidiennes pour se prêter à la discussion du bien commun, pour peu que la question en jeu paraisse définir le cadre général de la vie privée ou qu'elle paraisse liée aux conditions politiques de la liberté.

Les membres de ce groupement prennent en compte un projet collectif s'ils y trouvent un sens et s'ils le jugent désirable par quelque côté. Ils peuvent donc se mobiliser pour faire advenir un «possible» où ils ont de bonnes raisons de se reconnaître ou pour sanctionner un «gouvernement souverainiste» si ses politiques lui semblent néfastes, comme cela fut le cas lorsque la lutte contre le déficit de la «province» prit le pas sur l'effort de sortir le Québec de ce statut politique.

Le fait que ce soit le groupe social de loin le plus favorable à la souveraineté (et celui sur lequel repose de manière décisive sa réalisation) qui soit aussi celui dont les membres sont les plus prompts à moduler l'expression de leur accord nous paraît indiquer que les convictions idéologiques et les intérêts économiques sont, dans ce groupe, les dimensions d'un jugement politique assez souple plutôt que des déterminants unilatéraux de l'opinion.

De nouvelles générations pour le OUI

Pour compléter l'examen des variations des appuis depuis dix ans, on doit cependant aussi prêter attention aux effets de génération. La population des électeurs est en effet en profond changement: les électeurs âgés - plus souvent fédéralistes - décèdent alors que de nouveaux électeurs arrivent à l'autre extrémité de l'échelle des âges, jeunes et plus souvent souverainistes.

En 2005, le Québec compte 912 000 nouveaux électeurs, tous nés entre 1978 et 1987 et donc trop jeunes pour avoir voté lors du dernier référendum, nouveaux électeurs auxquels s'ajoutent les immigrants installés au Québec depuis 1995.

Pendant la même période, les cohortes de seniors et de personnes âgées qui avaient voté en majorité pour le NON au dernier référendum sur la souveraineté ont été en partie remplacées par de nouvelles cohortes. La thèse des dying federalists, quoique très politiquement incorrecte, n'en est pas moins une banalité sociologique. On estime à environ 600 000 le nombre de personnes décédées entre 1995 et 2005, dont 85 % avaient plus de 60 ans. Pour l'ensemble de la population, on sait que le OUI ne rejoignait qu'une personne sur trois dans ces tranches d'âges, les francophones âgés étant presque aussi attachés à l'ancienne minorité nationale canadienne-française, et avec d'aussi bonnes raisons, que les anglophones ne l'étaient au Canada tout court.

Deux questions se posent donc ici. D'abord, comment les nouveaux électeurs de 2005 se comparent-ils aux jeunes électeurs de 1995? Ensuite, sachant que les électeurs les plus âgés ont voté en forte majorité pour le NON lors du dernier référendum, comment cet «effet d'âge» se combine-t-il avec l'«effet de génération» dans les sondages dont nous disposons maintenant?

À ces questions qui concernent les changements générationnels s'en ajoute une troisième qui contribue à les éclairer: comment se maintiennent, dans les sondages de 2005, les convictions exprimées en 1995 dans les différents groupes d'âges? Pour le dire de cette manière, les gens qui ont voté OUI en 1995 entendent-ils le faire de nouveau lors d'un prochain référendum?

Trois constats ressortent d'une analyse par cohortes basée sur les indicateurs disponibles (voir le tableau). Tout d'abord, l'appui donné au OUI est plus fort chez les 18-24 ans de 2005 que dans le même groupe d'âges en 1995. Ensuite, il apparaît que les seniors qui étaient proches de la retraite en 1995 (55-64 ans) ont maintenu leurs intentions dix ans plus tard. Ce résultat est important. Il signifie que l'âge élevé (disons plus de 60 ans) n'est pas en soi lié à un niveau plus faible d'appui au OUI (ou, plus exactement, que le niveau d'appui dépend plus fortement des générations politiques que de l'âge).

Enfin, les électeurs d'âge médian conservent le niveau d'appui exprimé en 1995, ce qui revient en gros à dire qu'il n'y a pas, en 2005, de défection dans les intentions de vote chez ceux qui avaient entre 18 et 54 ans en 1995.

Par ailleurs, il y a aussi des changements chez les allophones: si, après avoir regroupé tous les sondages de 2004-05, nous isolons les allophones de 64 ans et moins qui sont actifs, nous voyons que leur niveau d'appui à la souveraineté s'établit alors à 27 %. Ce résultat (très robuste parce qu'il fait la moyenne sur une longue période) ne laisse pas d'étonner.

En résumé, la hausse de l'appui au OUI observable dans les sondages de 2005 est largement un effet de génération. L'appui donné au OUI dans les intentions de vote par âge mesurées avant le dernier référendum s'est maintenu à peu près au même niveau dix ans plus tard. L'augmentation des intentions de vote au total s'explique donc par l'arrivée de nouvelles générations de jeunes aux convictions souverainistes plus marquées et par une fidélité générale au OUI qui a pour effet d'augmenter l'appui à la souveraineté dans les nouvelles cohortes de seniors.

Il ressort de l'analyse par types d'électeurs et par générations deux constats. Tout d'abord, d'une génération de jeunes à une autre, l'appui donné au projet de René Lévesque s'amplifie. Ensuite, l'analyse des dix dernières années donne à penser que le niveau d'appui d'une classe d'âges, s'il varie au fil des conjonctures, se maintient au fil de la vie.

En somme, loin d'être moribond comme le donne une lecture trop rapide de la situation, le mouvement souverainiste québécois est au contraire une force tranquille, ces deux tendances se conjuguant dans la poursuite de son développement. Ce mouvement politique étant plus large que le parti qui en a été jusqu'ici le principal canal institutionnel, c'est une erreur de croire que si celui-ci tousse, c'est que celui-là a le rhume.

* Les résultats de cette étude seront présentés dans le cadre du symposium «Le référendum de 1995: 10 ans plus tard» organisé par Le Devoir et The Gazette, qui se déroule aujourd'hui et demain à l'Université du Québec à Montréal. L'étude sera publiée dans L'Annuaire du Québec 2006, une publication de l'Institut du Nouveau Monde (Éditions Fides), et sa version complète est disponible dès maintenant à www.inm.qc.ca.

Simon Langlois : Auteurs de l'ouvrage, Les Raisons fortes - Nature et signification de l'appui à la souveraineté du Québec (Presses de l'Université de Montréal, 2002)*




Pauline Marois s'en prend à André Boisclair:
"POUR RÉALISER LA SOUVERAINETÉ, IL FAUT ÊTRE INATTAQUABLE"

Lessard, Denis; Chouinard, Tommy
La Presse jeudi 20 octobre 2005

Québec - L'affrontement tant attendu entre les candidats Pauline Marois et André Boisclair n'a finalement pas eu lieu. Jouant de prudence, André Boisclair n'a pas cru bon de s'en prendre à sa rivale au quatrième débat de la course au leadership portant sur la souveraineté.

Mais dans ses conclusions, intervenant après M. Boisclair, Mme Marois a décidé de décocher un jab imprévu vers son adversaire. " Pour réaliser la souveraineté, il faut être inattaquable " a-t-elle laissé tomber devant 1300 militants réunis dans un théâtre du centre-ville.

Toute la soirée, tous deux avaient choisi de ne pas croiser le fer, évitant même de s'interpeller, dans un débat qui devait être le tournant de la campagne puisqu'il promettait enfin un affrontement entre les deux candidats qui mènent la course.

C'est un autre candidat, Gilbert Paquette, qui a choisi de chercher noise à M. Boisclair pour le forcer à revenir sur une déclaration récente. " Le Parti québécois est prêt pour réaliser la souveraineté, affirme désormais M. Boisclair, qui avait dit le contraire lors d'un débat télévisé en tout début de campagne ", a-t-il remarqué. " J'avais dit cela quand le parti avait 62 000 membres, il en compte maintenant 137 000 ", a expliqué M. Boisclair. Un attentisme qui rappelle " l'affirmationnisme " de Pierre Marc Johnson, a répliqué M. Paquette.

Mais ce sont des échanges plutôt ternes qu'ont tenus hier les neuf candidats.

En avance dans la course, M. Boisclair a opté pour la carte de la prudence et s'est contenté de sorties passionnées. Il a été chaudement applaudi quand il a souligné que le mouvement en faveur de la souveraineté lui paraissait déjà irréversible, prenant à témoin les gens qui " attendent dehors " parce que l'auditorium était bondé.

Puis, pour bien souligner son assurance, il a choisi d'attaquer les adversaires libéraux plutôt que ses adversaires. " Je ne veux pas finir la soirée sans geste militant ", a-t-il dit, demandant à Jean Charest " s'il allait encore accepter l'argent sale " au prochain référendum et respecter le résultat.

Tout de suite après, Mme Marois a porté son coup inattendu à un adversaire muselé. " Pour réaliser la souveraineté, on doit être inattaquable " a-t-elle lancé, allusion directe aux frasques passées de M. Boisclair.

Plus tôt, elle avait souligné l'importance pour les péquistes de se choisir un chef " rassurant " pour la population.

Relancé à ce sujet par les journalistes, M. Boisclair a souligné qu'il avait admis ses torts passés, mais qu'il était désormais un " fier citoyen " en pleine possession de ses moyens ".

Lors de son point de presse, Pauline Marois a dû s'expliquer sur son choix de ne pas attaquer son rival lors du face-à-face. " Je n'en ai pas profité parce que j'avais moi-même des choses à dire. Et encore fallait-il qu'il y ait matière pour le faire. À part énoncer quelques éléments déjà connus du programme, j'ai l'impression qu'il ne disait pas des choses nouvelles ", a-t-elle expliqué.

Lorsqu'on lui a demandé de préciser sa déclaration selon laquelle un chef doit être inattaquable, elle a répondu qu'un chef doit avoir une " force morale ". Elle s'est défendue d'avoir visé directement André Boisclair.

Plus tard en point de presse, c'est Louis Bernard qui, comme en désespoir de cause, a déclenché une attaque vigoureuse contre M. Boisclair qui appuie sans nuance le programme du parti. " Je suis en total désaccord avec André Boisclair, il ne sait pas comment ça marche ", a lancé, belliqueux, l'ancien mandarin. Selon lui, le PQ ne doit pas adopter une déclaration d'indépendance après une victoire référendaire.

Durant le débat, le plus décapant a été encore Ghislain Lebel dans ses échanges avec deux autres candidats marginaux. " Le contrat social, c'est comme le basilic: tu en mets dans toutes les recettes et c'est bon pareil. Quand cela fait 25 ans que tu paquètes tes salles de congrès, tu finis par ne plus avoir d'idées neuves et c'est ça qui nous arrive! " a constaté l'ex-député bloquiste.

Ce quatrième débat, le premier à donner lieu à une confrontation directe entre André Boisclair et Pauline Marois, devait être un tournant de la campagne. Mais cet engagement fut même le moins percutant de tous les échanges d'hier soir.

Pauline Marois a vite sauté sur la glace, soutenant qu'elle avait " un plan de match précis " pour réaliser la souveraineté. Elle a rappelé à son collègue que la victoire des souverainiste passait par " une coalition gauche-droite". " Je suis membre d'un parti progressiste et social démocrate, c'est pour ca que je vais me battre ", a-t-elle lancé à M. Boisclair.

Elle a promis au lendemain d'un référendum gagnant de faire adopter une " constitution initiale provisoire " pour permettre au Québec de poser les premiers jalons de la souveraineté tout en appliquant temporairement les lois fédérales.

Plus concret, André Boisclair a souligné qu'il y avait loin de la coupe aux lèvres avant le référendum, et que la victoire souverainiste passait par des élections gagnées.

Se voulant rassembleur, M. Boisclair a demandé que " tous les souverainistes se serrent la main " avant le référendum, " qu'on enlève les chandails de nos équipes et qu'on agrandisse la glace. Pendant ce temps, je ne serai pas là pour peinturer la bande aux couleurs de mon équipe ", a-t-il promis aux militants de l'UFP et d'Option citoyenne.

Pour Louis Bernard, il faut " combattre la peur, et pour dire ce qu'on fera le lendemain du référendum, il faut avoir les idées claires. Et le Parti québécois n'a pas les idées claires. " Selon lui, dire que le Québec peut être souverain au lendemain d'un référendum- comme le soutient le programme péquiste-, " c'est faire preuve d'ignorance ". Bien des choses restent à régler au lendemain de la consultation, a-t-il souligné.

Pour Richard Legendre, au contraire, " cela prend un déclaration d'indépendance nationale au lendemain d'un Oui, il faut que le référendum soit décisionnel ". Louis Bernard a insisté pour dire que c'était impossible, mais Richard Legendre s'en est sorti en soutenant que Jacques Parizeau l'avait écrit dans le passé.

Puis Pierre Dubuc, autre candidat marginal, s'est moqué un peu de M. Bernard: " Tu dis ne pouvoir faire la souveraineté sans les listes de pensionnés, le fédéral ne te les donnera pas. "

Quant à Richard Legendre, il a répliqué aux attaques passées de M. Boisclair qui n'avait pas l'intention de tirer plus vite que son ombre pour tenir un référendum: " André, ceux qui voient l'urgence de la souveraineté ne sont pas des personnages de bande dessinée. Et Pauline, il ne faut pas attendre les conditions gagnantes. "




Landry's surprising sortie

Josée Legault
The Gazette (Montreal) October 20, 2005 Thursday

As the issue of Boisclair's cocaine use fails to go away, the former PQ premier has taken steps to distance himself from the front-runner

The tectonic plates of destiny are shifting in the Parti Quebecois leadership race. Only last week, many thought Andre Boisclair had it in the bag. Today, that's not so certain.

The latest in this campaign's twists and turns is the surprising sortie of former PQ leader Bernard Landry. He said Boisclair's use of cocaine when he was a cabinet minister would have been "an extremely serious thing for me." Landry said he would have launched a formal investigation and taken any required action, if he had been premier at the time.

But that's theoretical, he added, because Boisclair's problem allegedly goes back to when Lucien Bouchard was premier.

At first glance, such a strong statement, which won't do Boisclair any good, seems to contradict the fact Landry, most of his entourage and the PQ establishment are behind Boisclair - although Landry, being the former leader, understandably refuses to take sides publicly.

But at second glance, Landry's move is quite logical. As an experienced politician, he knows he had the option of staying out of this issue all together. So it's no accident he chose to speak out at this time, using the strong words that he did.

Given Boisclair's difficulty in dealing clearly with this controversy, Landry took a couple of careful steps away from Boisclair without renouncing him.

It's called self-preservation. Landry cannot afford to be tied to Boisclair so closely anymore, especially if Boisclair loses the race to Marois.

Landry must protect his credibility for the future. Whether he still harbours the hope of heading the PQ again or not - and who knows if he does - he obviously intends to remain vocal on political issues.

But Landry went a bit too far. In his attempt to distance himself from Boisclair by saying that, as premier, he would have had the coke thing investigated, he added that when he was in government, he hadn't even heard rumours about Boisclair.

The fact is when Boisclair was minister, rumours about the cocaine were heard by the media and by most politicians in Quebec City. That's why, by the way, the cocaine story could have been leaked to La Presse's Denis Lessard last June by just about anybody.

How is anyone to believe that Landry, who was second-in-command of the Bouchard government and who had ears almost everywhere in the National Assembly, knew nothing about these persistent rumours?

On Sept. 20, even longtime PQ MNA Francois Gendron, referring to the period from 1996 to 2001, said: "Most of my colleagues knew about the rumours. They went around for a long time." People in authority finally dealt with the situation, he added.

And Landry knew nothing?

One thing is sure: Landry's sortie confirms that the fact Boisclair used an illegal substance while he was a minister isn't going away. Boisclair's continued lack of clarity is partly to blame.

That's why he still must answer some crucial questions: When did he start and when did he stop using cocaine? How often did he use it? And from whom did he purchase it? PQ members have a right to know this before they vote.

They don't deserve the consequences their party would suffer if they hear it in the media after Boisclair becomes their leader, if he does.

Lucien Bouchard, the former premier who knows all of this - including what was done to "deal with the situation" - remains silent.

Bouchard probably was too busy preparing Pour un Quebec lucide, a 10-page manifesto he co-signed with 11 others - a majority of whom are prominent business or opinion leaders with a federalist, right-of-centre bent. (An excerpt of this paper appears above on this page.)

Bouchard, of course, is now a citizen free to say what he wants and associate with whom he wants. After all, his nationalism was flexible enough to encompass the Meech Lake Accord and his economics were conservative enough for him to co-sign a document that calls substantial hikes in electricity rates and tuition fees.

But it would be nice if amid all of his very important activities, Bouchard would find the time to inform his former party of what happened with Boisclair when he was his boss. Is this a tempest in a teapot, or is it an "extremely serious" thing, as Landry said?

Especially since Boisclair has so far declined all requests to do just that.




Le beau-père

Lysiane Gagnon
La Presse jeudi 20 octobre 2005

Le prochain chef du PQ n'est pas encore élu que déjà Bernard Landry est installé dans le rôle de la belle-mère, ou plutôt du beau-père, suivant l'exemple de Jacques Parizeau qui ne s'est jamais privé de critiquer ses successeurs.

M. Landry n'a pas mâché ses mots en commentant la désormais célèbre affaire de la cocaïne: " Un acte extrêmement grave pour un ministre ", dit-il, et d'ajouter que s'il avait eu vent d'un pareil comportement du temps qu'il était premier ministre, il aurait sévi. Et vlan sur André Boisclair (et accessoirement sur Lucien Bouchard qui, lui, ne semble pas avoir réagi aussi fortement)!

Quant à Pauline Marois, il réfute l'idée que le fait d'être une femme lui nuise. C'est plutôt, dit-il, une question de " capacités ". Le croc-en-jambe est pour le moins inélégant. Et d'une injustice caractérisée, car si l'on parle de capacité à gouverner, Mme Marois l'emporte haut la main sur les autres candidats.

M. Boisclair n'avait guère le choix, il a été obligé de souscrire à l'opinion de son ancien chef et d'affirmer que si l'un de ses ministres s'adonnait à la coke sous son règne, il interviendrait sévèrement lui aussi... (mais disons qu'il serait drôlement mal placé pour refuser le pardon au ministre fautif).

Il reste que cette remarque de M. Landry est à double tranchant, car si l'ancien premier ministre, loin de banaliser les comportements passés d'André Boisclair, a insisté sur la gravité de la chose, il a en même temps affirmé que c'est " sous Bouchard " que cela se passait. Cela pourrait donc confirmer les déclarations de M. Boisclair, qui dit avoir renoncé à la coke depuis " plusieurs années ".

L'ANGLAIS EN PREMIERE ANNÉE. On ne le répétera jamais assez, ce n'est pas le moment où l'on commence à apprendre l'anglais qui compte, c'est la qualité des cours et la qualité des enseignants.

Le gouvernement Charest aurait pu laisser tomber sa promesse d'imposer l'enseignement de l'anglais en première année à travers la province, tout comme il a laissé tomber sa promesse de baisser les impôts. Il aurait au moins pu se contenter de procéder graduellement, et d'implanter ici et là des projets-pilotes, histoire de voir si l'enseignement précoce de l'anglais risque de nuire à l'apprentissage de la lecture et de l'écriture dans la langue maternelle.

La prudence aurait été de mise, dans un contexte où la qualité du français parlé laisse à désirer, et où nombre d'enfants n'ont pas au foyer les outils culturels nécessaires à l'apprentissage simultané de deux langues.

Le gouvernement a ignoré un autre problème de taille, et celui-là va lui sauter à la face dès septembre: avec ces deux années supplémentaires (l'enseignement de l'anglais ne débute actuellement qu'en 3e année), les commissions scolaires vont manquer d'enseignants qualifiés. Il en manquerait, dit-on, 645! La tâche incombera donc, dans bien des écoles, à des titulaires de classe qui n'ont aucune formation en la matière.

En fait, l'idéal serait de recruter des enseignants de langue maternelle anglaise. Qu'attendent les commissions scolaires et les syndicats pour instaurer un système d'échange d'enseignants entre les deux réseaux?

LE PC EN CHUTE LIBRE. Le chef conservateur Stephen Harper n'est pas loin de la porte. Un récent sondage du Strategic Counsel, effectué pour CTV et le Globe and Mail, place son parti à 13 points derrière les Libéraux. En Ontario, la province-clé où le PC doit absolument gagner du terrain s'il veut entrevoir le pouvoir, sa cote a baissé à 30 %, 20 points derrière le PLC. Au Québec par contre, les libéraux ont perdu six points depuis le mois d'août (mais il y a belle lurette qu'ils sont résignés à une maigre récolte dans la province bloquiste).

Si Paul Martin recueille moins d'opinions défavorables qu'en mai dernier, c'est exactement le contraire pour M. Harper. Il avait pourtant passé l'été dernier à sillonner le pays en tenue sport, histoire de se refaire une image de leader plus convivial.

Si rien de majeur ne vient changer la donne, Paul Martin est en route vers un gouvernement majoritaire... au printemps prochain. Le PC est trop faible pour essayer de renverser le gouvernement cet automne, d'autant plus que la rumeur veut que le rapport Gomery blanchira complètement Paul Martin et son entourage, ôtant du coup à l'opposition le prétexte nécessaire pour justifier un tel renversement. Et déjà, le NPD a commencé à négocier son appui au gouvernement... Alors les jeux sont presque faits.




Le manifeste de Bouchard réjouit Charest

Antoine Robitaille
Le Devoir jeudi 20 octobre 2005

Québec - Le premier ministre Jean Charest s'est trouvé ragaillardi par le manifeste Pour un Québec lucide, signé entre autres par deux personnalités péquistes, Lucien Bouchard et Joseph Facal. Mais dans le monde syndical, on y a vu le constat d'un «fan club de droite autour de La Presse et de Paul Desmarais».

«Ça vient nous donner un élan», s'est réjoui Jean Charest hier après la publication du manifeste. Il rivalisait de formules pour qualifier son sentiment à l'endroit du document, allant jusqu'à affirmer que «cette contribution très importante au débat public» était de la «musique à [ses] oreilles». Selon lui, les signataires du texte font des constats qu'il répète «depuis plusieurs années», et ils ont compris «qu'il faut se libérer du statu quo».

Selon M. Charest, ce document est «une claque» pour le Parti québécois. «Ça ne peut pas être autrement», estime-t-il, compte tenu du fait que le PQ se situe à l'autre bout du spectre politique; à preuve, des candidats à la chefferie organisent «des rencontres secrètes avec des syndicats», a-t-il dit en évoquant les informations selon lesquelles Pauline Marois courtiserait la gauche syndicale du PQ.

Du côté syndical, justement, on fulminait hier. D'abord, la présidente de la CSN, Claudette Carbonneau, invite à regarder qui sont les signataires de ce document «terriblement alarmiste», estimant que toute cette opération provient d'un «fan club autour du journal La Presse, de Paul Desmarais, autour des gens qui ont soutenu le projet du CHUM». Tout en saluant le fait que ces citoyens se préoccupent du Québec, elle trouve que des mesures proposées transpire un «manque total» d'imagination: elle y voit du pur «copier-coller» du rapport de Jacques Ménard sur les soins de santé.

Mme Carbonneau en a aussi contre l'usage que le groupe a fait du mot «lucidité», qui serait «insultant pour les gens ordinaires et pour le peuple québécois». «Ils ne sont pas plus propriétaires de la lucidité que d'autres!», a renchéri Réjean Parent, président de la CSQ.

Pour revenir à Jean Charest, l'événement d'hier était d'autant plus jouissif pour lui qu'il prenait des airs de revanche. «En 1998, au moment où je défendais ces idées-là, Lucien Bouchard prenait l'avis contraire», a-t-il rappelé. «Et Mario Dumont m'accusait, moi, de vouloir démanteler le modèle québécois en 1998!»

Pour ce qui est des moyens proposés dans le manifeste pour faire face aux problèmes du Québec, M. Charest les trouve intéressants, mais il a refusé de se prononcer clairement pour ou contre les uns ou les autres, sauf en ce qui concerne les partenariats public-privé, qu'il privilégie. Il s'est contenté de se déclarer impatient de tenir les débats que ces «durs constats» imposent. À propos d'une éventuelle hausse des droits de scolarité universitaires, M. Charest a répété sa promesse de 2003 selon laquelle il maintiendrait le gel jusqu'à la fin du mandat. Mais après une prochaine victoire électorale, il faudrait aborder la question. «Ayons un débat là-dessus», a-t-il affirmé. Au sujet de la hausse des tarifs d'électricité, proposée dans le manifeste, le premier ministre s'est montré vague: «Le gouvernement précédent les avait gelés, ce qui n'avait pas de sens. Et on a permis à la Régie de l'énergie de faire son travail.» Il n'a pas fermé la porte à des hausses supplémentaires.

Proche du PQ

Insistant pour dire que le Parti québécois est une coalition de plusieurs courants, la chef intérimaire du Parti québécois, Louise Harel, a souligné que l'ex-chef Bernard Landry, dans un récent document, avait posé le même type de diagnostic que celui du fameux manifeste, notamment sur la démographie et les économies émergentes. À Ottawa, le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, s'est montré plus enthousiaste que sa collègue Harel, y voyant un texte «intéressant» et une saine invitation à un débat public tout en déplorant le fait que le manifeste soit muet sur les questions de l'environnement ou du développement régional.

En entretien au Devoir, le candidat à la direction André Boisclair a affirmé que le texte propose un «constat lucide» qui se rapproche de celui qui a conduit les militants du PQ à prôner un réinvestissement massif en éducation.

Dumont veut des candidatures

À Québec hier, on se bousculait littéralement au portillon pour commenter le manifeste. Le chef de l'Action démocratique du Québec, Mario Dumont, et le premier ministre Charest avaient réservé la même salle de presse à la même heure. M. Dumont a finalement parlé en premier, affirmant qu'il est «facile» de rédiger des manifestes mais difficile de faire en sorte que des principes l'emportent sur la scène politique. Il a par conséquent invité ses signataires - dont certains qu'il avait déjà approchés - à plonger dans la mêlée et à se présenter sous les couleurs de l'ADQ aux prochaines élections.

Avec Alec Castonguay




La claque

Michel David
Le Devoir jeudi 20 octobre 2005

Le premier ministre Jean Charest n'a pas pu résister au plaisir de déposer officiellement à l'Assemblée nationale le manifeste Pour un Québec lucide.

Il a parlé d'une «claque» pour le PQ, mais à voir la longueur des visages sur les banquettes de l'opposition, on avait plutôt l'impression de gens qui venaient de recevoir un coup de poing en pleine figure. Louise Harel, qui n'en mène déjà pas large dans son rôle de chef intérimaire, trouvait visiblement son point de presse bien long.

Il est vrai que ce manifeste peut être interprété comme un blâme à l'endroit du gouvernement actuel, qui n'a pas su donner suite à la profonde révision du rôle de l'État qu'il avait entreprise, mais rien n'aurait pu altérer la bonne humeur de M. Charest en voyant la signature de Lucien Bouchard sur ce rapport.

Il faut le comprendre. Pendant la campagne de 1998, l'ancien chef du PQ n'avait cessé de dénoncer avec toute l'enflure verbale dont il était capable le «vent glacé de droite» qui allait souffler sur le Québec si les libéraux prenaient le pouvoir.

Avec le recul, on peut se demander comment un homme dont le gouvernement avait fermé des hôpitaux et décrété des mises à la retraite massives dans les secteurs public et parapublic a pu tenir de tels propos sans provoquer un immense éclat de rire, mais c'était encore à une époque où il pouvait dire à peu près n'importe quoi.

À entendre M. Bouchard, M. Charest n'était qu'une sorte de clone de Mike Harris, qui avait déjà déclenché depuis trois ans sa «révolution du bon sens». Pourtant, bien des choses qu'il proposait à son arrivée au PLQ sont aujourd'hui reprises par le groupe de 12 personnalités dont M. Bouchard s'est fait le porte-parole.

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Depuis la démission de Bernard Landry, M. Bouchard s'était bien gardé d'intervenir d'une manière ou d'une autre dans la course au leadership du PQ, mais on ne peut s'empêcher d'apprécier le timing de la publication de ce texte, qui suggère d'engager le Québec dans une voie diamétralement opposée à celle définie par les délégués au congrès de juin dernier.

À l'exception de Louis Bernard et Ghislain Lebel, qui n'approuvent pas ce virage à gauche, tous les candidats ont appuyé avec enthousiasme le nouveau «programme de pays».

Au moment où le PQ reprend à son compte le discours des syndicats, auxquels il a même consenti un statut particulier au sein de ses instances, certains des membres les plus éminents de la société civile les pointent comme les grands obstacles aux changements qui s'imposent.

Alors que les négociations pour le renouvellement des conventions collectives dans le secteur public entrent dans une phase décisive, on peut lire dans le manifeste que l'action syndicale se limite trop souvent à une «protection à courte vue des intérêts de ses membres». Claudette Carbonneau peut bien y voir une opération montée de toutes pièces par le «fan club de La Presse et de Paul Desmarais», le manifeste n'en constitue pas moins un solide coup de pouce au gouvernement Charest dans la bataille de l'opinion publique.

Le plus ironique est qu'au lendemain de la défaite d'avril 2003, les principaux candidats à la succession de Bernard Landry étaient également d'avis que le PQ devait réorienter son discours dans le sens préconisé par le groupe des douze.

Alors que la course aurait pu être l'occasion de faire évoluer le PQ dans cette direction, ils se sont retrouvés dans l'obligation de faire une profession de foi dans la social-démocratie revue et corrigée par le congrès, sans voir la possibilité d'en changer un iota. On disait de François Mitterrand qu'il n'était pas socialiste mais qu'il avait appris à le parler. Au PQ aussi, il y a des gens bilingues.

Louise Harel rappelait hier que le PQ est une coalition sans laquelle il sera impossible de réaliser la souveraineté, mais le spectre de cette coalition a sensiblement rétréci à la faveur de la «saison des idées».

Dans une belle démonstration de souplesse dialectique, André Boisclair a trouvé le moyen de voir dans le manifeste des douze un constat lucide qui rejoindrait celui que les militants péquistes eux-mêmes auraient fait. Comprenne qui pourra.

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Mario Dumont se trompe s'il s'imagine que les malheurs de son parti lors des dernières élections sont dus à la seule difficulté de faire défendre sur le terrain des idées qui bousculent les habitudes des uns et les intérêts des autres. Il faut également savoir faire le tri entre les bonnes et les mauvaises idées pour éviter qu'elles ne soient toutes rejetées en vrac.

Il a cependant raison de dire qu'il est plus facile de rédiger un manifeste que d'en appliquer concrètement les recommandations. Le ministre des Finances, Michel Audet, était intarissable quand il a loué la «profondeur d'analyse et l'équilibre» du document. Dès qu'on lui a demandé s'il était d'avis qu'il fallait augmenter les tarifs d'électricité et les droits de scolarité universitaires, il est soudainement devenu moins loquace.

En 1998, Jean Charest avait déjà envisagé de dégeler les frais de scolarité, mais il s'était rapidement ravisé. En 2003, les libéraux ont plutôt promis de maintenir le gel pour toute la durée de leur mandat. La prochaine fois, ils n'auront plus grand-chose à perdre auprès des étudiants, direz-vous.

Ce n'est pas la première fois qu'on recommande au gouvernement Charest d'augmenter les tarifs d'Hydro-Québec pour rembourser la dette. Le président du mouvement Desjardins, Alban D'Amours, avait déjà fait cette suggestion, mais il est un peu délicat d'augmenter encore le fardeau des contribuables-les-plus-taxés-en-Amérique-du-Nord. Les tablettes des bibliothèques débordent de manifestes d'une grande profondeur d'analyse qu'on a oubliés là.

mdavid@ledevoir.com




Lucidité

Gérard Bérubé
Le Devoir jeudi 20 octobre 2005

Une douzaine de personnes ont signé le manifeste Pour un Québec lucide. Un manifeste issu de nulle part que s'est empressé d'appuyer le premier ministre. Le spectre, trop étroit, souffre pourtant de l'absence d'autres têtes bien formées. Des Bernard Landry, des Henri-Paul Rousseau, des Henri Massé, des... Les enjeux soulevés sont pourtant bien réels, mais le prisme étant, ici, trop petit, il ne peut qu'apporter une vision trop réductrice des remèdes à prescrire. Surtout, on dit souhaiter un débat ouvert, éclairé, alors que l'on a proposé, hier, une réflexion déjà teintée, orientée vers des solutions faisant appel au secteur privé et à la soi-disant capacité de payer de la classe moyenne.

Hier, c'était le déficit budgétaire; aujourd'hui, c'est la dette publique. Il y a une quinzaine d'années, on invitait les Québécois à retirer leurs lunettes roses. Il y avait une lutte à mener, celle contre les déficits. Les Québécois dépensaient davantage que la richesse qu'ils créaient, disait-on. Aujourd'hui, on invite encore les Québécois à se défaire de leur vision teintée de rose. Car ils ne pourront plus créer la richesse dont ils ont besoin pour couvrir leurs dépenses, avertit-on. Surtout, toujours cette menace de huissiers frappant à la porte!

Et toujours cet accent sur le rémunérateur, sur les grands arbitrages de l'État, et non sur le dénominateur, sur ce qui a été fait et pourrait être fait pour créer de la richesse.

La trame est connue. C'est la même qu'il y a 15 ans, mais, à l'époque, la crainte venait de l'ALENA et du Mexique. Cette trame est formée d'une population vieillissante, d'une économie souffrant d'une évolution démographique défavorable soumise aux aléas de la mondialisation et d'une concurrence débridée livrée aujourd'hui par deux grandes puissances économiques: la Chine et l'Inde. Quant aux solutions... D'où le manifeste.

Dans le document d'une dizaine de pages, les douze signataires ne font qu'évoquer le déséquilibre fiscal pour convenir qu'il existe, qu'il faut rétablir la situation au plus tôt. On va même jusqu'à reconnaître que «cela aidera à résoudre partiellement qu'un seul des problèmes mentionnés, celui des finances publiques au Québec». Ce serait tout de même un gros pas de fait que celui de régler ainsi le problème des finances publiques du Québec. Mais les signataires ne veulent pas s'attarder à cette question de déséquilibre.

Ils préfèrent plutôt regarder du côté d'Hydro-Québec. On avance donc l'idée d'augmenter les tarifs d'électricité (lire: abolir le tarif patrimonial de 2,79 ¢ le KWh dont bénéficie chaque Québécois) pour transformer une partie de ces revenus additionnels en réduction de la dette publique. «L'arithmétique est incontournable: avec une dette de 120 milliards, chaque augmentation d'un point des taux ajoutera, à terme, 1,2 milliard au service de la dette», peut-on lire dans le document. Selon les auteurs, cette marge de manoeuvre ainsi libérée par un prix du KWh passant de 2,79 ¢ à 6,1 ¢ (sans les frais de transport et de distribution) permettrait au gouvernement québécois de faire face aux dépenses de santé croissantes.

Dans la foulée, on ne dit mot du rapport du Comité de travail sur la pérennité du système de santé et des services sociaux, présidé par L. Jacques Ménard, qui se veut plus alarmiste encore et qui suggère, notamment, la mise sur pied d'une caisse-santé, par souci d'équité intergénérationnelle.

Donc, des tarifs d'électricité multipliés par deux et l'instauration d'une taxe-vieillesse... À cela il faut ajouter l'importance, pour le gouvernement, de participer «à une corvée essentielle pour la prospérité future du Québec, soit un investissement massif en éducation et en formation». Évidemment, le niveau d'investissement requis dépassant les capacités financières de l'État québécois, «un esprit de lucidité et de responsabilité mènera à l'abandon du gel des droits de scolarité». Pour dorer la pilule, le dégel serait accompagné de la mise en place d'un régime qui permettrait que les jeunes, une fois sur le marché du travail, ne seraient tenus de rembourser leur prêt étudiant qu'en fonction de leurs ressources financières.

À cela se greffe une réforme de la taxation devant être entreprise pour que le Québec s'en remette davantage à la taxe à la consommation. Et puisque l'État manque de moyens, ne pas faire appel au secteur privé, «c'est se priver de ressources précieuses, en particulier pour le financement des infrastructures».

Donc, des tarifs d'électricité multipliés par deux, l'instauration d'une taxe-vieillesse, un rééquilibrage de la fiscalité accordant plus de poids aux taxes à la consommation et, forcément, une tarification pour les usagers et utilisateurs des services et infrastructures public confiés au secteur privé.

Pour clore le tout, «le Québec pourrait aussi envisager la création d'un régime de revenu minimum garanti. Ce régime prendrait la forme d'un transfert direct à chaque citoyen et se substituerait à plusieurs des programmes de redistribution existants, notamment les faibles tarifs d'électricité et le gel des droits de scolarité évoqués plus haut».

Voilà pour le débat, ou la réflexion, c'est selon.