Bozo les culottes ne s'inclinera pas

Raymond Lévesque, Auteur-compositeur
Le Devoir mardi 25 octobre 2005



Je suis indépendantiste depuis toujours. Quand on m'a proposé le prix du Gouverneur général, j'ai accepté, car j'ai vu là, de la part du Canada anglais, un hommage rendu à mon oeuvre. Je lui en sais gré.

Mais, depuis, des choses se sont produites qui changent la situation et qui me conduisent aujourd'hui à refuser ce prix.

- Dans son discours inaugural, la nouvelle gouverneure générale a renié l'idée des deux nations au Canada. C'est grave. Toute notre histoire est là.

- La gouverneure générale s'est d'abord présentée à nous comme commandante en chef de l'armée canadienne, titre qu'elle a mis en avant pour renoncer à sa double nationalité.

Le Canada a envoyé son armée au Québec en 1970 et a emprisonné plus de 450 de nos compatriotes sans mandat, sans porter d'accusations, sans faire d'excuses. Ayant écrit la chanson Bozo les culottes, je trouve incorrect de ma part à l'endroit des gens ayant souffert des mesures de guerre d'accepter un prix des mains de la commandante en chef et de m'incliner devant elle.

- Le référendum de 1995 a été volé ! Le gouvernement du Canada a violé les lois du Québec et le droit du peuple québécois de disposer de lui-même.

En refusant ce prix, je reste fidèle au Québec, à son peuple, à ses lois et à son avenir.




Raymond Lévesque refuse le prix du Gouverneur général

Philippe Mercure
La Presse mardi 25 octobre 2005

Raymond Lévesque refusera le prix du Gouverneur général qu'on s'apprête à lui décerner. Dans une lettre que La Presse a obtenue, l'auteur-compositeur indépendantiste affirme que " Bozo les culottes ne s'inclinera pas devant la gouverneure générale du Canada " (Voir encadré).

L'auteur de Bozo les culottes- mais aussi de Quand les hommes vivront d'amour- explique qu'il décline la distinction et la bourse de 15 000 $ qui lui est associée pour rester " fidèle au Québec, à son peuple, à ses lois et à son avenir ".

M. Lévesque s'était pourtant montré ému, il y a trois semaines, en apprenant qu'il figurait sur la liste des lauréats du prix du Gouverneur général pour les arts de la scène. " Je reconnais aussi le grand coeur du comité d'évaluation qui m'a accordé ce prix même s'ils savent très bien que je suis souverainiste ", avait-il confié.

Il avait cependant dit s'inquiéter de la réaction de Michaëlle Jean. Alors que celle-ci était encore journaliste, M. Lévesque lui avait déclaré qu'il trouvait " antidémocratique " le fait que des immigrants installés au Québec depuis six mois puissent voter au référendum sur la souveraineté. " Elle n'avait pas aimé cela et j'ai bien peur qu'elle me fasse une grimace lors du gala ", avait-il lancé en septembre.

Aujourd'hui, M. Lévesque explique sa volte-face par le fait que Michaëlle Jean a " renié l'idée de deux nations au Canada " lors de son discours inaugural. Il lui reproche aussi de s'être présentée aux Québécois comme " la commandante en chef de l'armée canadienne ". Une armée, plaide M. Lévesque, qui a " emprisonné plus de 450 de nos compatriotes " au cours de la crise d'Octobre en 1970.

En tant qu'auteur de Bozo les culottes- une chanson qui raconte l'histoire d'un de ces prisonniers-, M. Lévesque écrit qu'il ne pouvait aller s'incliner devant la commandante en chef de l'armée. Il justifie finalement son refus par le fait que le gouvernement fédéral a " volé " le référendum de 1995.

Les prix du Gouverneur général pour les arts de la scène sont décernés depuis 1992 à des artistes qui se sont distingués par leur contribution à la culture canadienne. En plus de Raymond Lévesque, la cuvée 2005 des lauréats comprend Peter Boneham, Jackie Burroughs, Marcel Dubé, Oliver Jones et Moses Znaimer.

Dans son communiqué, le Conseil des arts décrit Raymond Lévesque comme " un pionnier de la chanson québécoise et un artiste engagé ", qualifiant son oeuvre Quand les hommes vivront d'amour" d'une des plus belles chansons françaises du siècle ".

Joint hier à son domicile par La Presse, M. Lévesque a refusé de commenter davantage sa décision. L'attaché de presse de Mme Jean n'a pas rappelé La Presse.

BOZO LES CULOTTES NE S'INCLINERA PAS DEVANT LA GOUVERNEURE GÉNÉRALE

Voici le texte intégral de la lettre que Raymond Lévesque a écrite pour expliquer son refus du prix du Gouverneur général.

Je suis indépendantiste depuis toujours. Quand on m'a proposé le prix du gouverneur général, j'ai accepté car j'ai vu là, de la part du Canada anglais, un hommage rendu à mon oeuvre. Je lui en sais gré.

Mais, depuis, des choses se sont produites qui changent la situation, et qui me conduisent aujourd'hui à refuser ce prix.

a) Dans son discours inaugural, la nouvelle gouverneure générale a renié l'idée des deux nations au Canada. C'est grave. Toute notre histoire est là.

b) La gouverneure générale s'est d'abord présentée à nous comme commandante en chef de l'armée canadienne, titre qu'elle a mis de l'avant pour renoncer à sa double nationalité. Le Canada a envoyé son armée au Québec en 1970 et emprisonné plus de 450 de nos compatriotes sans mandat, sans porter d'accusations, sans faire d'excuses. Ayant écrit la chanson Bozo les culottes, je trouve incorrect de ma part à l'endroit des gens ayant souffert des mesures de guerre d'accepter un prix des mains de la commandante en chef et de m'incliner devant elle.

c) Le référendum de 1995 a été volé! Le gouvernement du Canada a violé les lois du Québec et le droit du peuple québécois de disposer de lui-même.

En refusant ce prix, je reste fidèle au Québec, à son peuple, à ses lois et à son avenir.

Raymond Lévesque, auteur-compositeur

PRIX DU GOUVERNEUR GÉNÉRAL - HISTORIQUE DES CONTROVERSES

Si les prix du Gouverneur général pour les arts de la scène ont été inaugurés en 1992, les prix littéraires, eux, sont décernés depuis 1936. Historique des controverses les entourant.

  • 1968 : Hubert Aquin refuse son prix pour des raisons politiques, tandis que Fernand Dumont remet la somme attachée au sien au Parti québécois. Leonard Cohen refuse également son prix, expliquant qu'il a " consulté sa poésie et qu'elle lui a donné ce conseil ".
  • 1970: Fernand Ouellette refuse pour des raisons politiques.
  • 1973 : Roland Giguère refuse pour des raisons politiques.
  • 1974 : Victor-Lévy Beaulieu et Nicole Brossard acceptent leur prix en déclarant se sentir en pays étranger.
  • 1977 : Michel Garneau refuse pour des raisons politiques.
  • 1978 : Gilbert Langevin remet sa bourse à un organisme de défense des prisonniers politiques du Québec.




    Raymond Lévesque fait un pied-de-nez à Michaëlle Jean
    Il refuse le Prix du Gouverneur général

    Jean-Philippe Pineault
    Le Journal de Montréal mardi 25 octobre 2005

    L'auteur-compositeur Raymond Lévesque a refusé le Prix du Gouverneur général parce que Michaëlle Jean n'a pas reconnu «l'identité québécoise» lors de son assermentation en septembre.

    «Je ne pouvais pas m'incliner devant une femme qui nous provoque de cette façon», a confié hier l'auteur de Quand les hommes vivront d'amour dans une entrevue exclusive au Journal de Montréal.

    Ayant d'abord accepté les honneurs, l'artiste de 77 ans s'est ravisé cette semaine, après s'être penché sur le discours de Mme Jean. (Il explique sa décision dans une lettre que vous pouvez lire ici)

    «Au début, j'étais heureux que les Anglais reconnaissent mon oeuvre, a-t-il indiqué hier. Mais les paroles de la gouverneure générale sont trop graves pour que j'accepte la médaille maintenant.»

    «Avec le mépris qu'ils nous portent, ç'aurait été également trop humiliant de me rendre à la cérémonie de remise», a-t-il dit dans sa maison de Longueuil, sur la Rive-Sud.

    En tournant le dos à la distinction, M. Lévesque a du même coup laissé tomber une bourse de 15 000 $ qui accompagnait la décoration.

    Chef des armées

    Le populaire auteur, qui s'est joint au RIN dans les années 1960, a également avalé de travers que la nouvelle gouverneure générale se soit présentée au peuple comme chef de l'armée canadienne.

    «Le Canada a envoyé son armée au Québec en 1970 et a emprisonné plus de 450 de nos compatriotes sans mandat, sans porter d'accusations et sans faire d'excuses», écrit-il d'ailleurs dans une missive publiée aujourd'hui dans nos pages.

    Des opportunistes

    Interrogé sur la venue de Michaëlle Jean à Rideau Hall, Raymond Lévesque ne mâche pas ses mots.

    Il n'accepte d'ailleurs pas que son conjoint, Jean-Daniel Lafond, se frotte maintenant «aux fédéralistes», après avoir été souverainiste.

    «C'est honteux, scandaleux et pitoyable, tonne-t-il. Ce sont tout simplement des opportunistes.»

    jppineault@journalmtl.com




    Raymond Lévesque, un fier patriote !

    Patrick Bourgeois, René Boulanger et Pierre-Luc Bégin
    Le Québécois mardi 25 octobre 2005

    L'équipe du journal Le Québécois salue la décision de monsieur Raymond Lévesque de refuser le prix du gouverneur général du Canada rattaché aux arts de la scène.

    Les motifs que M. Lévesque invoque, le sacrifice qu'il consent, trouvent en nous un écho. Nous reconnaissons le militant, le chantre de notre résistance. Son évocation de la loi des mesures de guerre nous rappelle comment la parole fut séquestrée à certains moments de notre lutte. L'incarcération de Gaston Miron, de Gérald Godin, de Pauline Julien, l'interprète de Bozo Les Culottes, n'a jamais fait l'objet d'excuses de la part du gouvernement d'Ottawa. Et c'est tout à l'honneur de Monsieur Lévesque de nous le rappeler.

    Monsieur Lévesque a appelé à la lutte pour l'indépendance, jadis. Aujourd'hui, il nous redonne le courage des grands combats. Nous répondons : Présents!

    Mais ceci étant dit, il est impératif que le mouvement indépendantiste fasse preuve de solidarité envers M. Lévesque. Le Québécois invite toutes les organisations indépendantistes à réfléchir à un moyen en mesure de dédommager M. Lévesque pour le sacrifice auquel il consent. Que tous sachent que Le Québécois est prêt à contribuer de façon importante à cette opération, peu importe le moment où elle s'articulera.

    Merci, M. Lévesque de redonner l'exemple à nouveau. Ce qui est en cause, c'est la liberté d'un peuple et vous nous redonnez l'espoir en ce matin d'octobre. Considérez que les militants de l'indépendance sont vos fils et vos filles. Vive l'indépendance!




    Raymond Lévesque refuse le Prix du Gouverneur général

    Stéphane Baillargeon
    Le Devoir mardi 25 octobre 2005

    Raymond Lévesque fait volte-face. L'auteur de Quand les hommes vivront d'amour refuse maintenant, pour des questions politiques, le Prix du Gouverneur général pour les arts de la scène, une récompense qu'il acceptait pourtant avec plaisir il y a trois semaines à peine.

    Il devient le premier artiste honoré à balayer les lauriers fédéraux, mis en place en 1992. Par contre, depuis un demi-siècle, d'autres créateurs québécois ont déjà refusé un Prix littéraire du Gouverneur général pour des raisons politiques.

    L'auteur-compositeur-interprète explique son geste en rappelant de récentes déclarations de Michaëlle Jean. «Dans son discours inaugural, la nouvelle gouverneure générale a renié l'idée des deux nations au Canada. C'est grave. Toute notre histoire est là», écrit-il dans une courte lettre parvenue au Devoir.

    Il invoque aussi la position de Mme Jean comme chef des forces armées du Canada, celles-là mêmes qui ont appliqué les mesures de guerre au Québec il y a 35 ans. «La gouverneure générale s'est d'abord présentée à nous comme commandante en chef de l'armée canadienne, titre qu'elle a mis en avant pour renoncer à sa double nationalité, poursuit la missive de l'artiste indépendantiste. Le Canada a envoyé son armée au Québec en 1970 et a emprisonné plus de 450 de nos compatriotes sans mandat, sans porter d'accusations, sans faire d'excuses. Ayant écrit la chanson Bozo les culottes, je trouve incorrect de ma part à l'endroit des gens ayant souffert des mesures de guerre d'accepter un prix des mains de la commandante en chef et de m'incliner devant elle.»

    Raymond Lévesque évoque aussi une troisième raison en rapport avec l'histoire plus récente. «Le référendum de 1995 a été volé ! Le gouvernement du Canada a violé les lois du Québec et le droit du peuple québécois à disposer de lui-même, écrit-il finalement avant de conclure par une profession de foi : «En refusant ce prix, je reste fidèle au Québec, à son peuple, à ses lois et à son avenir.»

    Cela dit, l'artiste ne croit pas être tourné en ridicule pour avoir retourné sa chemise, même temporairement, ou pour cette apparente vacillation de ses principes. Il reconnaît toutefois avoir été qualifié de traître par certains amis indépendantistes.

    «Tout le monde a le droit de changer d'idée, dit-il en entrevue téléphonique au Devoir. [...] Il n'y a pas de déshonneur là-dedans, et je n'ai pas viré mon chapeau de bord. C'est d'ailleurs un très bon sujet, puisque la gouverneure générale elle-même et son mari ont carrément changé de chapeau, eux», ajoute-t-il en rappelant les soupçons de sympathies souverainistes passées qui pèsent sinon sur le couple vice-royal, au moins sur le cinéaste Jean-Daniel Lafond, mari de Michaëlle Jean.

    Le chansonnier ajoute ne pas avoir subi de pressions pour changer d'idée. «J'en ai discuté avec des amis, dit-il simplement. Je me suis rendu compte qu'en tant que souverainiste je ne pouvais pas poser un geste comme celui-là et me déshonorer.»

    Mais alors pourquoi l'avoir accepté en tout premier lieu ? La nouvelle gouverneure générale avait déjà prononcé des discours officiels quand M. Lévesque a été présenté à la presse comme lauréat d'un des Prix 2005, récompense assortie d'une bourse de 15 000 $. «J'avais accepté ce prix offert pour ma carrière, répond-il alors, reprenant le discours livré le 30 septembre aux médias montréalais. J'ai 60 ans de métier. Je me disais que j'aurais accepté un prix belge si la Belgique m'en avait offert un et que je pouvais donc accepter un prix du Canada.»

    Le lauréat boudeur de la récompense a été effectivement très gentiment encensé par l'institution canadienne. Dans le document justificatif diffusé le mois dernier, la Fondation des prix du Gouverneur général pour les arts de la scène explique que «depuis près de 60 ans, l'artiste engagé se distingue par une oeuvre qui témoigne d'une profonde humanité et dont les mots expriment avec poésie toute l'intelligence du coeur, une grande conscience sociale et politique, la fougue de la révolte et, toujours, un rêve inassouvissable de fraternité».

    Les Prix du Gouverneur général pour les arts de la scène honorent les artistes canadiens «qui ont enrichi nos vies en réalisant leurs rêves». Créés en 1992, ces récompenses viennent souligner l'oeuvre d'artistes qui, tout au long de leur carrière, ont apporté «une contribution inoubliable à la vie culturelle du Canada». Jusqu'à six prix sont décernés chaque année à des artistes professionnels oeuvrant dans le théâtre, la danse, la musique classique et l'opéra, la musique populaire, le cinéma ou la radiotélédiffusion. Les mises en candidature sont effectuées par des professionnels des arts de la scène au Canada ainsi que par des membres de l'auditoire des arts de la scène. Il a été impossible d'obtenir un commentaire de la Fondation qui administre les récompenses.




    Le conseil des aînés

    Michel David
    Le Devoir mardi 25 octobre 2005

    En 1995, Lucien Bouchard avait au moins patienté jusqu'à ce que le PQ reprenne le pouvoir avant d'entreprendre sa partie de bras de fer avec Jacques Parizeau pour imposer le concept de «partenariat».

    Cette fois-ci, Gilles Duceppe n'a même pas attendu qu'il se choisisse un nouveau chef pour lui faire la leçon. Le discours qu'il a prononcé vendredi, à la clôture du colloque organisé par Le Devoir et The Gazette pour souligner le 10e anniversaire du référendum, ne laissait guère de doute : le chef du Bloc québécois s'octroie un droit de regard, sinon un droit de veto sur les orientations et la stratégie du camp souverainiste d'ici au prochain référendum.

    À peine deux jours après que M. Bouchard eut publié un manifeste qui répudie ouvertement la vision social-démocrate du programme adopté au congrès de juin, partagée par la majorité des candidats au leadership, le chef du Bloc québécois a pris ses distances avec tout le chapitre portant sur l'accession à la souveraineté.

    Cela en dit long sur le respect que les «seniors» ont pour ceux qui se disputent la direction du PQ. Le prochain chef risque de trouver très lourde la présence de tous ces elder statesmen qui vont prétendre lui dire où se situe l'intérêt supérieur du Québec et de la «cause».

    Durant tout le temps qu'il était en politique, Lucien Bouchard répétait à qui voulait l'entendre qu'il n'était pas un vrai politicien. «Je déteste le mot, je déteste la profession», disait-il. Dimanche, sur les ondes de TVA, il a plutôt dit qu'il regrettait «tout le temps» sa démission de janvier 2001, même s'il résistait à la tentation d'un retour.

    Avec Jacques Parizeau et Bernard Landry, qui regrettent également leur départ, M. Bouchard forme un dangereux trio de frustrés. Si on y ajoute M. Duceppe qui, en d'autres circonstances, aurait bien voulu devenir à son tour chef du PQ, il y a de quoi devenir franchement paranoïaque.

    ***

    M. Landry, dont le «devoir de réserve» a encore connu des ratés la semaine dernière, s'apprête à partir pour la France et le Moyen-Orient, d'où il ne reviendra que le 13 novembre, soit deux jours avant que son successeur ne soit choisi. En principe, il ne devrait plus intervenir d'ici à la fin de la course, à moins que quelqu'un ne lui mette un micro sous le nez, à Paris ou à Tel-Aviv.

    En revanche, on annonce le retour prochain de M. Parizeau. Après les interventions de MM. Bouchard et Duceppe, pourra-t-il résister à la tentation de mettre son grain de sel ? Il y a dans le programme adopté en juin des choses qui lui déplaisent au plus haut point. Si tous les autres donnent leur point de vue, pourquoi s'en priverait-il ?

    L'élection du nouveau chef ne mettra pas fin au débat. De passage au Devoir hier, le candidat de l'aile «pure et dure», Jean-Claude Saint-André, disciple de M. Parizeau, a clairement indiqué que, peu importe les résultats du vote des membres, il entendait continuer à plaider en faveur de «gestes de rupture» illégaux avant même la tenue d'un référendum.

    Si ce courant reprend suffisamment de force au sein du PQ, M. Duceppe, qui insistait vendredi sur la nécessité que la démarche vers la souveraineté soit irréprochable sur le plan démocratique, pourra difficilement demeurer silencieux. Tout comme M. Parizeau accepterait mal un retour en force du concept de partenariat, qu'il avait accepté à contrecoeur en 1995.

    Si le prochain chef n'a pas le poids suffisant pour imposer son point de vue, le débat se fera au-dessus de sa tête, sous la direction d'un conseil des aînés qui exercera une sorte de tutelle. L'effet dans l'opinion publique serait désastreux. Après André Boisclair, Pauline Marois promettait la semaine dernière d'exercer «un leadership de type collégial», mais la population veut un chef qui dirige. Tant mieux s'il est bien entouré, mais il ne doit y avoir aucun doute sur l'identité de celui qui décide.

    ***

    Au passage du relais d'une génération à une autre, il risque de s'ajouter une autre difficulté, si M. Boisclair est élu chef. En dehors des cercles péquistes, la course au leadership a un caractère un peu virtuel. En principe, les prochaines élections ne viendront que dans deux ans, de sorte qu'on n'a pas à se poser trop de questions.

    Ce sera une tout autre histoire dans le secret de l'isoloir. Selon un sondage de Léger Marketing réalisé le mois dernier, 53 % des Québécois refuseraient de voter pour un candidat qui aurait consommé des drogues dures, y compris de la cocaïne. Plus le prochain chef sera perçu comme vulnérable, moins le conseil des aînés lui témoignera de respect.

    Il est toujours frappant de constater à quel point le PQ et le PLQ ont une culture différente. Tandis que ses prédécesseurs sont toujours un boulet pour le chef du PQ, celui du PLQ peut toujours compter sur son aide.

    Jusqu'au débat sur l'emplacement du CHUM, Daniel Johnson n'avait manqué aucune occasion de donner un coup de main à Jean Charest, qui l'avait pourtant remplacé. Claude Ryan, qui ne faisait pas partie des admirateurs de M. Charest, avait accepté de lui servir de caution intellectuelle et de rédiger, à se demande, un essai sur les «valeurs libérales» auxquelles l'actuel premier ministre n'avait pas semblé particulièrement sensible jusque-là.

    Lucien Bouchard semblait devoir être l'exception à la règle au PQ. Plusieurs espéraient le voir reprendre du service à l'occasion du prochain référendum. Bernard Landry envisageait même de le nommer président du comité du oui. Avec son manifeste Pour un Québec lucide, il risque maintenant d'apparaître comme facteur de division. Aux yeux de ceux qui voient dans la souveraineté le moyen de construire une société de gauche, il est désormais perçu comme un ennemi.




    Québec, société distincte

    Michel Corbeil
    Le Soleil mardi 25 octobre 2005

    Les francophones de la grande région de Québec continuent de nager à contre-courant. Il n'y a qu'ici que la souveraineté a reculé auprès de cet électorat par rapport au référendum de 1995.

    Cette constatation provient d'une enquête conduite par les sociologues Simon Langlois et Gilles Gagné, de l'Université Laval. Leur recherche a été réalisée pour le compte de l'Institut du Nouveau Monde. Leurs conclusions s'appuient sur l'analyse de 37 sondages : quatre enquêtes d'opinion effectuées avant le plébiscite de 1995 et 33 autres entre 1999 et 2005.

    La semaine dernière, les universitaires ont dévoilé les grandes lignes de leur réflexion. "Les jeunes appuient la souveraineté et les souverainistes le demeurent en vieillissant", ont-ils titré. La tendance est moins vraie dans la région de la capitale.

    Les chercheurs rappellent que le mouvement indépendantiste compte lourdement sur la classe moyenne francophone, âgée entre 18 et 55 ans. Ces électeurs ont donné les deux tiers des voix recueillies par le camp du Oui, en 1995.

    MM. Langlois et Gagné rapportent que "l'appui au Oui est partout comparable" à 1995, "sauf en Outaouais où il est en hausse et dans la région de Québec où il est cette fois en baisse. (...) La classe moyenne francophone qui est active sur le marché du travail y hésite plus qu'ailleurs à donner un fort taux d'appui au mouvement souverainiste".

    Dans la grande région de Québec, Rive-Sud comprise, 58,8 % des francophones répondaient, en 1995, aux sondeurs qu'ils voteraient pour la souveraineté. Dix ans plus tard, soulignent les deux sociologues, ce pourcentage a été ramené à 50 %.

    En comparaison, le soutien atteint 62 % chez les francophones de Montréal et culmine à 71 % dans la banlieue montréalaise. En Outaouais, ce type d'électeurs avait l'intention de voter Oui dans une proportion de 33 %, en 1995 ; ils sont maintenant 45 % à vouloir le faire.

    Les deux universitaires rappellent que des observateurs ont parlé de "l'énigme de Québec" en analysant les résultats du plébiscite de 1995. "Certains ont avancé que l'option souverainiste l'aurait emporté si la région de la capitale avait voté comme les francophones du reste du Québec", notent-ils.

    MM. Langlois et Gagné avancent deux explications à la différence qui refait surface dans la région. "La ville de Québec a perdu depuis une quinzaine d'années une partie non négligeable de ses jeunes diplômés en début de carrière." Il s'agit d'une clientèle fortement indépendantiste.

    L'autre raison possible a trait à la conception de l'État. "Les travailleurs de la région sentiraient moins qu'en région le besoin d'un État fort pour assurer leur développement." Et ils seraient "moins sensibles" que les Montréalais à la nécessité d'une intervention gouvernementale pour protéger le français.

    Jeunes en colère

    Joint à son bureau, M. Gagné a ajouté qu'il examine avec son collègue une autre hypothèse qui ne s'est pas retrouvée dans leur analyse. "Nous assistons dans la ville même de Québec à une mutation du monde du travail."

    En dehors de la fonction publique et de l'enseignement universitaire, il y a "beaucoup de travail précaire. (...) La colère des jeunes hommes, qui ne trouvent pas leurs marques dans le monde du travail", a noté Simon Langlois, est "un phénomène de classe particulier à Québec".

    Un phénomène qui semble avoir une résonance politique. M. Langlois a noté que cette catégorie se distinguait déjà par un fort appui à l'Action démocratique du Québec et à l'ex-animateur de CHOI, Jeff Fillion. "Tout se passe comme si c'était dans ce groupe qu'on trouvait un déclin de l'appui souverainiste."

    Depuis plus d'un an, les sondages publiés par LE SOLEIL ont confirmé à répétition les difficultés du Parti québécois dans Québec et Beauce-Appalaches. L'ADQ de Mario Dumont compte un élu dans les circonscriptions de la capitale et trois sur la Rive-Sud de Québec. "La force de l'ADQ et la faiblesse du Oui vont ensemble", a poursuivi le chercheur.

    Le PQ s'est penché à plusieurs reprises sur "l'énigme de Québec". Simon Langlois a prévenu que "si le mouvement souverainiste ne parvient pas à remobiliser (l'électorat stratégique francophone dans la région), cela affectera le résultat global. En 1995, 25 000 voix de plus à Québec et le Oui l'emportait."

    MCorbeil@lesoleil.com




    Duceppe plans to carve the Bloc into a new image

    Daniel Leblanc
    The Globe and Mail Tuesday, October 25, 2005

    Leader reaches out to ethnic voters conservatives with his vision of independence, DANIEL LEBLANC reports from Ottawa

    Ottawa ONT - Gilles Duceppe works in Ottawa, but his real job is in Quebec.

    The Bloc Québécois Leader is best known for his performances during Question Period in the House of Commons, but he will ultimately be judged on his ability to reshape the sovereigntist movement and broaden its appeal to immigrants and conservative Quebeckers.

    Ten years after then-premier Jacques Parizeau of the Parti Québécois blamed "money and the ethnic vote" for his narrow referendum defeat, the image remains that sovereigntists are an exclusive movement made up of old-stock Quebeckers.

    Another referendum is not expected any time soon, as the Liberals are in office in Quebec City and the next election isn't expected until 2008. But Mr. Duceppe insists now is not the time to be passive.

    "We're not in a waiting mode," he said in an interview. "We're getting ready."

    Mr. Duceppe, 58, is travelling across the country and meeting foreign representatives in Ottawa. If he can't convince people that separation is good for Quebec, he at least wants to sell the message that it wouldn't be the end of the world.

    He is also recruiting visible minorities to be Bloc candidates. He has MPs of African, aboriginal and Asian descent, and a Haitian-born candidate is set to run in the next election.

    Mr. Duceppe's stump speech always ends by saying all Quebeckers, regardless of their origins, are invited to play a part in the province's future. "There has been an evolution in the ethnic communities," he said. "I won't say that we [separatists] are now in the majority, but there has been immense progress."

    Mr. Duceppe also says that an independent Quebec would not necessarily be socialist, a message geared to voters who do not support the Bloc's left-leaning policies on issues such as employment insurance and the environment.

    "We have to present our point of view, but we can't make the mistake of saying that because this is where we come from, if Quebec becomes a country, this orientation that we intend on taking will be there ad vitam aeternam [for all eternity]," he said.

    "I can't issue a decree stating that Quebec will be right-wing, left-wing or in the centre. That will be up to the population to decide."

    Despite his efforts to renew the Bloc, a party many felt was irrelevant a few years ago, Mr. Duceppe still faces questions about its relevance. He still hears jokes about Bloc MPs staying in Ottawa to collect their gold-plated federal pensions. The taunts were loudest earlier this year when Mr. Duceppe decided against seeking the PQ leadership.

    "Maybe he's decided that he'd like to be comfortable, spend the rest of his life in Ottawa instead of fighting the real war," said federal Transport Minister Jean Lapierre, a former Bloc MP who has gone back to the Liberals.

    Robert Bernier, a professor at the École Nationale d'Administration Publique in Montreal, called the Bloc "a manifestation of the permanent opposition to the federal government in Quebec."

    "It lives off the impression that Ottawa doesn't give back a fair share of the bounty," Prof. Bernier said. "Things don't change."

    He said the party -- which was created after the failure of the Meech Lake accord in 1990, when disenchanted Liberal and Conservative MPs united under former Tory minister Lucien Bouchard -- would be on its deathbed were it not for the sponsorship scandal, which "gave a second life to the Bloc."

    He said the Bloc is capitalizing on the lack of credible alternatives in Quebec and a dissatisfaction with the federalist system.

    "The Bloc is favoured by the weaknesses of the Liberal Party and the Conservative Party in Quebec," he said.

    Former Prime Minister Jean Chrétien was proud of his three straight majorities in 1993, 1997 and 2000, including the last one in which the federal Liberals won more votes than the Bloc in Quebec. But the Bloc boasts that it has won more seats than any other party in Quebec in the past four federal elections. It now has 54 of the province's 75 seats, matching its first landslide in 1993.

    It says it has had an impact on Parliament, helping to pass issues opposed by the Conservative Party such as same-sex marriage and the Kyoto accord. The Bloc says its opposition to the war in Iraq helped to keep Canada out of the U.S.-led coalition.

    It has occasionally had a direct impact on federal policies, such as the recent government promise to create a new agency to monitor gas prices at the pump, an idea that has long been advocated by the Bloc.

    Still, the Bloc has had little impact in improving the employment insurance system and solving the "fiscal imbalance" in which Ottawa accumulates surpluses and some provinces struggle to pay their bills. These two issues are expected to be at the centre of the next election in Quebec, and Mr. Duceppe never misses an opportunity to argue that the only solution to these problems is independence.

    Even though he is the most prominent separatist politician in Quebec, Mr. Duceppe still needs the PQ to come to power to achieve his goals.

    Ever the sports fan, Mr. Duceppe recently compared himself to a blocker that clears the way for a running back with the football in his hands.

    "I'm blocking to open up the way for all of the sovereigntist movement," he told a Montreal newspaper.

    Bloc Quebecois voting

    In the past four federal elections, the Bloc has won more seats than any other party in Quebec.

    Elected members

    1993: 54
    1997: 44
    2000: 38
    2004: 54

    Percentage of popular vote
    1993: 14%
    1997: 11%
    2000: 11%
    2004: 12%




    Les candidats au PQ débattent sur la «lucidité»

    SRC
    mardi 25 octobre 2005

    Huit des neufs candidats à la direction du Parti québécois se sont retrouvés pour un débat, lundi, à Montréal, devant des étudiants de l'École nationale d'administration publique. Seul André Boisclair était absent.

    La question de la réduction de la dette, soulevée la semaine dernière par le manifeste Pour un Québec lucide, a dominé la joute oratoire. Sur cette question, tous les candidats ont pris leur distance du document présenté par 12 personnalités, dont leurs anciens collègues Lucien Bouchard et Joseph Facal.

    Jean-Claude Saint-André et Pierre Dubuc ont parlé d'un « faux problème », estimant plutôt que le Québec ne taxe pas assez ses riches.

    Selon M. Dubuc, la question de la dette est utilisée « pour démolir la fonction publique » et sert d'épouvantail pour promouvoir les privatisations et les partenariats public-privé.

    Moins catégoriques, la plupart des autres aspirants reconnaissent qu'il faut diminuer le montant de la dette. Pour Richard Legendre, la solution est simple: la souveraineté permettra de mettre la main sur un magot fédéral de 2,5 milliards de dollars par an.

    De son côté, l'ancien haut fonctionnaire Louis Bernard croit que ce serait une erreur de réduire les programmes pour rembourser la dette. Au contraire, dit-il, il faut investir davantage dans les stimulants économiques.

    « Soit on augmente notre capacité de rembourser, soit on baisse le niveau de la dette, balise-t-il. Je pense que c'est plus important à l'heure actuelle d'augmenter notre capacité de rembourser la dette. »

    Ancienne ministre des Finances, Pauline Marois mise sur la souveraineté et l'augmentation du nombre des immigrants pour réduire la dette, un problème qu'elle dit en voie de résolution.

    « En 1998, la dette totale du Québec représentait 52,2 % de notre produit intérieur brut (PIB), rappelle-t-elle. En 2005, elle représente 43,7 %. Si nous améliorons notre situation économique, la valeur de la dette par rapport au PIB sera réduite. »

    Elle estime qu'en établissant un plafond et en la réservant pour des dépenses d'investissement, la dette baisserait à 39,8 % du PIB d'ici cinq ans.

    Mme Marois a aussi critiqué le manifeste Pour un Québec lucide pour sa « vision pessimiste », notamment parce qu'il tient pour acquis « qu'on ne corrigera pas la situation démographique », ce qu'elle contredit.

    Seul Ghislain Lebel s'est prononcé en faveur d'un remboursement à court terme de la dette pour ne pas laisser totalement le fardeau aux générations qui suivent.

    Marois en a marre des raëliens

    Par ailleurs, Mme Marois en a « ras-le-bol » d'être suivie pas à pas par les membres du mouvement raëlien, depuis qu'elle a qualifié le chef de la secte, le Français Claude Vorilhon, de « fou à lier » lors de son passage à l'émission Tout le monde en parle, en septembre 2004.

    Depuis qu'elle a tenus ces propos, les raëliens exigent des excuses de la candidate. Ils ont réclamé des sanctions contre elle au président de l'Assemblée nationale et ils ont manifesté devant son bureau de circonscription pendant des semaines. Certains se sont même présentés à deux des débats de la campagne à la direction du PQ.

    Lundi, les raëliens a émis un communiqué affirmant que Mme Marois se disait « désolée du mal qu'ils subissent au Québec ». La candidate se serait montrée navrée de ce qu'elle avait dit à Tout le monde en parle.

    Mme Marois, qui a rencontré deux membres de la secte qui s'étaient infiltrés dans une assemblée partisane péquiste, nie qu'elle ait retiré ses propos de l'émission. « Je leur ai simplement dit que si mes commentaires leur avaient causé un préjudice, ce n'était pas souhaité », a-t-elle précisé.




    Cinq ans trop tard

    Lysiane Gagnon
    La Presse mardi 25 octobre 2005

    Le manifeste Pour un Québec lucide aurait été plus convaincant s'il n'avait pas eu Lucien Bouchard comme figure de proue. Car enfin, l'incongruité saute aux yeux: pourquoi M. Bouchard n'a-t-il pas réalisé ce qu'il prêche aujourd'hui lorsqu'il était au pouvoir?

    Comme premier ministre, M. Bouchard a eu tout le loisir de faire, à tout le moins d'amorcer, les réformes que ce manifeste décrit comme terriblement urgentes: augmentation des tarifs d'Hydro, dégel des droits de scolarité, amélioration des cours de langue seconde, diminution du décrochage scolaire, réforme fiscale et réduction de la dette publique... Les mêmes problèmes existaient alors que M. Bouchard dirigeait le gouvernement, et il jouissait en plus d'un atout dont l'actuel premier ministre est privé, soit le respect de la population et des médias; il aurait donc pu agir plus facilement.

    Et que dire des contorsions idéologiques! Celui qui pilote aujourd'hui un projet de société de centre-droite qui ferait les beaux jours de l'ADQ et qui correspond presque mot pour mot à ce que Jean Charest voudrait faire s'il n'était pas entravé par la tradition libérale de son parti et par sa propre impopularité, est le même homme qui, il n'y a pas dix ans, et avec des trémolos dans la voix, mettait les Québécois en garde contre " le vent de droite " venant de l'Ontario, et accusait Jean Charest de " ne pas aimer le Québec " parce que ce dernier avait osé remettre en question le sacro-saint " modèle québécois "!

    Le grand maestro du camp du OUI, pour qui la souveraineté était la " baguette magique " qui mènerait le Québec au paradis, soutient aujourd'hui que la souveraineté ne changerait rien aux maux dont souffre le Québec. Il est vrai que Lucien Bouchard est un expert en virages, mais le rythme auquel il les accumule est assez étourdissant.

    On dira qu'il s'est passé dix ans depuis le dernier référendum. Soit. Mais les contradictions de Lucien Bouchard peuvent aussi s'étaler sur de très courtes périodes. Ainsi, l'homme qui implore aujourd'hui les Québécois de réduire leur train de vie est le même qui, il y a deux semaines, prenait les rênes d'un autre de ces projets de grandeur qui risque de grever les finances publiques- ce méga-projet de la Société du Havre, qui prévoit notamment le déménagement du casino au sein d'un coûteux " centre de divertissement " et le réaménagement de toute la zone entourant l'autoroute Bonaventure, avec tunnel sous le fleuve et tutti quanti.

    Il y a dans ce manifeste des phrases (signées Bouchard, j'en mettrais ma main au feu) qui font bondir.

    Exemple: après avoir reproché leur immobilisme aux syndicats du secteur public, on sort le violon pour louer " le modèle responsable et coopératif " qui a caractérisé le syndicalisme québécois " au cours des deux dernières décennies " (sic). Sous-entendu: sous le règne de Bouchard, régnaient l'entraide et l'harmonie!

    La vérité, c'est que si les chefs syndicaux s'entendaient comme larrons en foire avec M. Bouchard, c'est parce que ce dernier leur donnait ce qu'ils voulaient. Non seulement, d'un sommet à l'autre, leur permettait-il de participer au gouvernement comme s'ils avaient été élus, mais M. Bouchard allait faire à la CSN, contre les objections de son ministre de la Santé, une concession aussi énorme qu'odieuse en étendant aux employés du réseau de la santé le droit aux retraites dorées prématurées. De cette saignée, qui a privé les hôpitaux des infirmières et des techniciens les plus expérimentés, la population fait encore les frais.

    Il y a plusieurs orientations fort pertinentes, dans ce manifeste. Mais le ton et l'approche provoquent un certain malaise. Je ne retrouve pas la société que je connais dans cette description des Québécois comme des têtes de linotte qui profitent de la vie et s'endettent sans penser à l'avenir de leurs enfants.

    Le texte laisse croire que seuls les syndicats sont responsables du marasme actuel, comme si le patronat n'avait rien à se reprocher. Dans un bel élan d'angélisme, on demande à " chaque individu, chaque groupe " de renoncer au réflexe de " protéger ses intérêts "... comme s'il était possible de créer des consensus entre des classes sociales dont les intérêts sont divergents. C'est aux gouvernements élus de trancher entre ces intérêts conflictuels. Et c'est précisément pourquoi il est regrettable que le beau programme de gouvernement de Lucien Bouchard arrive cinq ans trop tard.




    Qui veut du lait australien?

    Jean-Robert Sansfaçon
    Le Devoir mardi 25 octobre 2005

    Entre 1000 et 2000 producteurs de lait, d'oeufs et de volaille ont manifesté dimanche dernier pour défendre le régime de «gestion de l'offre» menacé par les négociations qui reprendront bientôt à l'OMC. Sans doute que le libre-échange entraînerait une baisse du prix des produits agricoles à court terme, mais le coût collectif à payer à long terme serait beaucoup plus élevé.

    Après quatre années de négociations souvent mouvementées, les 148 pays membres de l'OMC qui participent au cycle de Doha, dont un des thèmes prioritaires est le commerce agricole, ne sont toujours pas parvenus à trouver un terrain d'entente. Les pays du Sud refusent de se soumettre aux exigences des pays du Nord qui voudraient exporter sans entraves leurs produits, mais qui refusent d'abolir les subventions qui faussent les règles du jeu.

    Au Canada, les producteurs de certaines denrées, comme le lait, les oeufs et la volaille, sont peu subventionnés, mais profitent d'un marché fermé bien protégé de la concurrence étrangère. Grâce à un mécanisme centralisé de gestion de l'offre, les quantités produites sont fixées en tenant compte de la demande afin d'éviter toute surproduction et des chutes de prix dramatiques pour les producteurs.

    La formule a ses inconvénients puisqu'elle exige l'établissement de quotas de production artificiels qui deviennent échangeables à fort prix sur le marché secondaire, ce qui fait grimper la valeur des fermes. Il va sans dire que la seule idée de voir disparaître ces quotas millionnaires suffit à faire descendre les agriculteurs dans la rue... Mais la gestion de l'offre a aussi ses avantages en ce qu'elle permet de répondre à la demande des consommateurs sans fluctuation des prix et sans risque de surplus encombrants.

    À titre de pays exportateur de ressources, le Canada tient un double discours dans l'actuel cycle de négociations qui doit reprendre en décembre. D'un côté, Ottawa souhaite avoir accès aux marchés prometteurs des pays en développement, de l'autre, il doit protéger les secteurs de son agriculture qui seraient menacés par l'ouverture des frontières.

    À l'heure actuelle, les règles commerciales permettent l'entrée au pays sans droits de douane d'une proportion minime de 5 % du marché interne du lait, des oeufs et de la volaille. Au-delà de ce pourcentage, les tarifs douaniers s'appliquent et peuvent atteindre 300 %, sur le beurre notamment.

    Le Canada n'est pas le seul pays à agir ainsi. Partout dans le monde, l'agriculture est subventionnée et protégée. Il va donc de soi qu'une ouverture des frontières plus grande entraînerait une forte concurrence et des prix plus bas. Malheureusement, elle aurait aussi pour conséquence d'accélérer la concentration de la propriété agricole et un mode de production intensif dont on connaît les dangers. L'agriculture, ce n'est pas seulement une industrie qui produit des biens consommables, c'est aussi une façon d'occuper le territoire. Puis qui dit qu'une telle ouverture de la part du Canada conduirait des gouvernements comme ceux des États-Unis et d'Europe à mettre fin à leurs subventions ?

    À cause des coûts plus élevés qu'entraîne le maintien de fermes de taille raisonnable sous un climat rigoureux comme le nôtre, le système de gestion de l'offre répond bien à nos besoins tout en assurant des revenus décents aux agriculteurs. Accepter la disparition de ce régime au profit d'un libre-échange des biens signerait l'abandon de milliers de fermes et la consolidation de milliers d'autres au sein d'entreprises de grande taille dont nous ferions tous les frais. Rien ne justifie une telle désarticulation du monde agricole déjà fortement affecté par un modernisme anarchique dont l'industrie porcine est un triste exemple.




    Le chômeur danois

    Claude Picher
    La Presse mardi 25 octobre 2005

    Plusieurs d'entre vous, chers lecteurs, ont dû sursauter en lisant la chronique de mon collègue Pierre Foglia, dans La Presse de samedi. On y apprenait qu'au Danemark, un chômeur peut recevoir jusqu'à 20 000 euros par année. Aux taux de change actuels, cela représente 28 400 $CAN. Foglia ajoutait qu'il était bien prêt à payer plus de taxes, si cela pouvait permettre au Québec d'offrir à ses citoyens une aussi bonne protection sociale qu'au Danemark.

    Le chiffre de 20 000 euros est parfaitement exact. Il mériterait cependant d'être replacé dans son contexte.

    Il n'y a aucune doute que le Danemark offre à ses chômeurs le programme d'aide financière le plus généreux de l'Union européenne. Après seulement six mois de travail, vous pouvez avoir accès aux 20 000 euros dont nous venons de parler, et la période d'admissibilité aux prestations peut atteindre quatre ans. Mais cette largesse a un prix élevé. Les allocations de chômage, au Danemark, coûtent 1000 euros par habitant, comparativement à 640 en Finlande, le deuxième pays le plus généreux, 630 en Suède, 600 en Allemagne, 430 en France, 190 au Royaume-Uni, 110 en Italie. La moyenne européenne est de 390 euros.

    Au Canada, la prestation d'assurance emploi peut atteindre 413 $ par semaine, ce qui équivaut à 21 500 $ par année. L'écart avec le Danemark n'est pas abyssal, mais ce n'est pas tout. Le traitement fiscal des prestations n'est pas le même dans les deux pays. Au Danemark, les prestations sont imposables (sauf pour certaines charges sociales). Ainsi, selon les chiffres de 2004 tels que compilés par l'Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), un chômeur danois qui reçoit 20 000 euros en prestations devra payer 7000 euros en impôts, ce qui lui laisse 13 000 euros, ou 18 500 $CAN. Au Canada, un chômeur peut être appelé à rembourser ses prestations, en tout ou en partie, s'il recommence à travailler au cours de la même année; les remboursements commencent lorsque ses revenus totaux dépassent 48 800 $. Une fois les impôts passés, le chômeur danois n'a plus grand-chose à envier à son vis-à-vis canadien.

    Ce n'est pas tout. À partir de 1994, le Danemark a entamé une remise en question fondamentale de ses programmes sociaux, notamment en ce qui concerne le marché du travail. On a introduit ce que les bureaucrates ont appelé la " flexi-sécurité ": une intervention minimale de l'État, ce qui assure une plus grande souplesse du marché du travail, assortie d'un solide filet de sécurité.

    Vrai, le chômeur danois reçoit 20 000 euros par année, mais les critères d'admissibilité ont été durcis. Pour toucher son allocation, le chômeur doit obligatoirement participer de façon active à la recherche d'un emploi ou à un programme de formation. Sinon, son allocation est amputée. Un chômeur qui refuse une offre d'emploi raisonnable peut même perdre la totalité de son allocation.

    Toujours pour accroître la flexibilité du marché du travail, le Danemark n'a pas de salaire minimum garanti. Un employeur peut recruter et licencier plus facilement que dans la plupart des autres pays européens, ce qui explique peut-être un taux de roulement de la main-d'oeuvre exceptionnellement élevé: le magazine Le Point rapportait récemment que 30 % des Danois changent d'emploi chaque année. Un sur trois, c'est énorme. En outre, les emplois à temps partiel représentent 21 % de l'emploi total, ce qui est sensiblement plus élevé que la moyenne européenne. En fait, sur les 15 pays membres (d'avant la récente extension), le Danemark n'est dépassé à ce chapitre que par trois autres pays, les Pays-Bas, le Royaume-Uni et la Suède, qui ont tous trois introduit des réformes semblables à la " flexi-sécurité " danoise.

    Est-ce ce modèle que l'on veut importer au Québec?

    Parlons maintenant du coût de la vie. Pour la plupart des ménages, le logement est le principal poste de dépenses. Un coup d'oeil sur le prix des maisons fournit donc une bonne idée du coût de la vie. Certes, si on compare Copenhague à Londres ou Paris, le coût du logement au Danemark demeure relativement raisonnable. N'empêche: hier, en voguant sur Internet, j'ai trouvé au centre-ville de Copenhague un appartement de deux chambres à coucher, 1500 pieds carrés de superficie habitable, pour la modique somme de 325 000 euros (462 000 $CAN). En furetant davantage, j'ai découvert qu'en s'éloignant du centre-ville et en acceptant des logements un peu plus modestes, on peut trouver de petits appartements de deux chambres pour environ 220 000 $. J'en ai même trouvé un à 181 000 $. Une maison unifamiliale de trois chambres, à l'extérieur de la région métropolitaine de Copenhague, va chercher dans les 620 000 $. Sur un tel marché, on ne va pas très loin avec 20 000 euros.

    Il peut être amusant de comparer les deux pays sur les plans des politiques fiscales, des choix budgétaires ou des programmes sociaux. Mais dans la vraie vie, cela ne sert pas à grand-chose. Les exportations totales du Canada au Danemark n'atteignent qu'un maigre total de 274 millions, comparativement à 326 milliards pour les États-Unis.

    Autrement dit, les Américains achètent, en sept heures, autant que les Danois en une année complète. Les États-Unis sont non seulement les principaux clients, mais aussi les premiers fournisseurs, les premiers investisseurs et, surtout, les plus importants concurrents des entreprises canadiennes. C'est bien beau de s'intéresser à ce qui se passe au Danemark, mais ce n'est pas cela qui influencera vraiment notre capacité à créer de la richesse.




    Leftist party would best be patient

    Don MacPherson
    The Gazette (Montreal) October 25, 2005 Tuesday

    Apparently, the left is doing so well in Quebec provincial politics that it can do without the support of federalists.

    On the weekend, Francoise David's Option citoyenne cleared the way for union with another small left-wing party, the Union des forces progressistes, by endorsing sovereignty. Thus it abandoned federalist progressives.

    Or is it the federalists who gave up on Option citoyenne first? A year ago, the movement barely survived its founding convention, and did so only by putting off taking a position on sovereignty to avoid another of the ideological splits that characterize left-wing politics.

    The movement's co-ordinating committee had proposed to endorse sovereignty as a necessary means to achieve the movement's social objectives. But many members objected, arguing that the sovereignist label would obscure the movement's social program and drive away non-sovereignists, especially non-francophones. So the committee retreated, withdrawing the proposal, prompting a walkout by some sovereignists.

    On the weekend, however, there was no sign of a federalist presence in the OC, and by a vote of 96 per cent, the 300 members at the meeting in Quebec City voted to endorse sovereignty.

    David, the former president of the Federation des femmes du Quebec, took pains to insist that social justice, not sovereignty, remains the OC's priority. It remains, however, that the single party that is to replace the OC and the UFP in January will be sovereignist.

    An eventual sovereignty referendum would have divided progressives anyway by forcing them to choose sides.

    But even after the union of the OC and the UFP, the left will still not present a united electoral front. In addition to the new party, which will be sovereignist as well as progressive, there remains the Parti Quebecois, which still considers itself progressive as well as sovereignist.

    The PQ might not look very progressive in the next election behind the leadership of Andre Boisclair. Pauline Marois is trying to bring fringe left-wing candidates in the PQ leadership race into a "collegial leadership," to use their code phrase, to stop Boisclair. And while this probably won't be enough to defeat Boisclair, it might reinforce doubts that he is a progressive.

    Still, the new left-wing party will face two major obstacles in the next election.

    One is that Quebec electoral law makes it difficult for new parties to break through. The financing restrictions require parties to raise funds in relatively small donations from voters, and forbid them from accepting money from, say, unions. And the constituency voting system makes it hard for small parties to win seats.

    On the latter point, the Charest government has promised to introduce a form of proportional representation. But it would not come into effect until after the next election, and the proposed changes wouldn't help small parties anyway.

    The other major obstacle facing the new left-wing party will be the PQ. Even with Boisclair as leader, the PQ will remain the only nominally progressive party with a realistic chance of replacing the Liberals in power.

    In the last general election, many progressive voters who usually support the PQ abstained from voting or cast ballots for left-wing candidates out of dissatisfaction with the PQ government after two terms. The PQ lost four seats in which its margin of defeat was less than the number of votes received by left-wing candidates.

    But in the next election, the priority for most progressive voters will be to defeat the fiscally conservative Charest government. And the PQ will be sure to warn them against the danger of splitting the left-wing vote between itself and the new party.

    If the latter has a future, it's a distant one. Before it wins any seats, it might have to wait for another election in which progressive voters have grown dissatisfied with a PQ government, or until the voting system is changed by the introduction of province-wide proportional representation.

    It might be a long wait. And without the prospect of imminent electoral success to hold it together, it might be hard for the new party to avoid splitting apart over ideological questions.

    dmacpher@thegazette.canwest.com




    Few lessons learned in 10 years

    Andrew Cohen
    Ottawa Citizen October 25, 2005

    On Oct. 30, 1995, Canada came closer to breaking up than at any time in its history. The Conscription Crises, the October crises, the Quebec Referendum of 1980, and the Constitutional Wars were not the near-death experience that the referendum was 10 years ago.

    Canada barely survived. The margin was less than one per cent of the Quebec popular vote, some 54,000 votes out of some five million cast. Had the result gone the other way, the peaceable kingdom would have fallen into an abyss of anxiety, chaos and even violence.

    How can we be so sure of that kind of outcome? Are we not reasonable, moderate people who would have found a way out, as we always have?

    If you believe Breaking Point : Canada’s Referendum, the provocative documentary broadcast on the CBC last month, you’d think not. Had Jacques Parizeau ultimately met Jean Chrétien on the Plains of Abraham in a post-referendum battle, neither would have been left standing. Nor would Canada.

    What is so chilling, a decade later, is to listen to the protagonists reflect dispassionately on what might have been.

    From Ottawa, we learn anew how unprepared the federal government was for a victoryof the YES forces; it simply had no "Plan B". Mr. Chretien admits, with some humility, that he didn’t forewee the rise of Lucien Bouchard ("a messiah," he calls him) and didn’t know how to stop him.

    The program reveals the strategic duplicity of the federalist argument as support for the NO side collapsed. If the YES side should win, Mr. Chretien warned during the campaign, it would mean the end of Canada. After the referendum, we now learn, he was going to argue that the question was unclear, which it was, and that it didn’t necessarily mean that Quebecers had voted to leave Canada after all.

    From Quebec City, we learn how the government was ready to pursue sovereignty on the strength of a majority vote. While Lucien Bouchard wanted a margin of two or three points, Mr. Parizeau would have been satisfied with the smallest of majorities.

    Oh, how lovely it is to see Mr. Parizeau again. His pomposity and self-assurance is rare among his earnest successors. We miss him so. With his guttural chuckle, formless jowls and idiomatic English, Mr. Parizeau remains forever the mischievous boulevardier.

    But 10 years ago, let us remember, he was also a zealot and a bigot. He dreamed of becoming the first president of the Republic of Quebec. That his mandate to secede would have come from a misleading question, that his majority would have been razor-thin, that "no" ballots would be disqualified, wouldn’t bother him much.

    Had "negotiations" with Canada failed, as they would have, Mr. Parizeau was ready to issue a unilateral declaration of independence and seek diplomatic recognition from France and others. They would have offered it, although the Americans would not have, but that would have been enough for our wily Mr. Parizeau.

    It was then, in th last days of October, that Canada goes into a kind of suspended animation. Mr. Chrétien breaks down in caucus. Money flees Quebec, as do Canada’s fighter jets (lest they be seized by Mr. Parizeau).

    English politicians discuss unseating Mr. Chrétien if the separatists win. A federalist rally in Montreal draws 100,000 supporters, many from outside Quebec.

    Many remember that campain in autumn decade ago as th most agonizing, enervating and dreadful days in the recent life of our country.

    Breaking point captures this. But it raises other questions: whether the federalist rally helped or hurt the NO side (polls suggest that Quebecers resented it); why the federalist campaign silenced two great champions of Canada, Pierre Trudeau and Brian Mulroney; how thousands of NO ballots were rejected because they were alledgedly spoiled.

    Today, little has changed, There has been no constitutional reform. Support for sovereignty remains strong, and the window of opportunity for accommodating Quebec after the referendum has closed.

    History may well see the referendum as another step - perhaps the penultimate one - in the dismantling of Canada. The signs are ominous : the sustained popularity of the Bloc Québécois a dozen years after its first election; the ebbing support of Liberals and Conservatives in Quebec: the resurgence of the Parti Québécois amid the unpopularity of Jean Charest’s liberals; the shifting loyalties of immigrants in Quebec; the rise of a more confident West; and most disturbing, the ennui of English Canadians, many of whom will bid Quebec farewell with a sigh, a shrug and a wave.

    No one should be surprised if the next television documentary on the next referendum - which is likely before this decade is out – has as different ending.




    Leçon de maturité

    Pierre-Paul Noreau
    Le Soleil mardi 25 octobre 2005

    Éditorial - Le fédéralisme est-il un système politique suffisamment souple pour permettre aux Québécois d'évoluer heureux et à l'aise dans l'ensemble canadien ? Les libéraux, tant à Québec qu'à Ottawa, ont toujours intérêt à en faire une preuve éloquente le plus souvent possible. Or, comme les occasions de pavoiser sont rares par rapport aux situations de confrontation entre les deux paliers, il est plutôt pathétique de constater que le partenariat fructueux ayant conduit à la brillante victoire enregistrée la semaine dernière à l'UNESCO a été presque complètement oublié au profit des coups de gueule entre les ministres Jean Lapierre et Benoît Pelletier.

    Le gouvernement de Jean Charest avait une occasion de marquer des points sur le dossier de la place du Québec à l'international ; il a plutôt eu droit aux admonestations outrées du grand frère. Et même si la victoire est beaucoup plus significative que l'algarade entre les ministres du Transport et des Affaires intergouvernementales, c'est la petite attaque aussi vicieuse que percutante du premier à l'endroit du second qui a finalement alimenté la chronique.

    On peut toujours reprocher à la convention sur la diversité culturelle de ne donner qu'une protection minimale aux identités nationales et aux industries culturelles qui en découlent, il reste que les représentants de 148 pays ont souscrit avec enthousiasme à l'argumentaire développé conjointement par le Québec, le Canada et la France. Ils ont opté pour ce premier rempart, et ce, malgré la lourde offensive menée par les Américains, inquiets pour leur domination du marché culturel mondial.

    Lisa Frulla, ministre du Patrimoine canadien et sa collègue Line Beauchamp, ministre québécoise de la Culture, ont en ce sens donné une leçon de maturité et de politique pratique à leurs collègues masculins de la Chambre des communes et de l'Assemblée nationale. Trop à leurs affaires pour gaspiller de précieuses énergies au pugilat, les deux complices sont revenues enchantées d'avoir partagé tribune, micro et victoire.

    Pendant ce temps, le matamore Lapierre donnait une correction à l'obstiné Pelletier. Édifiant, et surtout très constructif. Une autre de ces belles pages du fédéralisme coopératif prônée par MM. Charest et Martin.

    Mais qu'en est-il sur le fond ? Les Canadiens, y compris les Québécois, ne veulent pas que le Canada tienne deux discours lorsque ses représentants s'expriment sur la scène internationale. De quoi aurions-nous l'air ?

    Qui se préoccupe en fait qu'il n'y ait qu'un ministre fédéral au lutrin ou qu'il y ait également un ministre provincial qui lui succède pour compléter le message ? Personne, dans la mesure où le propos continue d'être cohérent, tout en conciliant au mieux les contradictions inhérentes à la diversité de la société canadienne. Il ne faut d'ailleurs pas exagérer sur le symbolisme de la présence du Québec au microphone ; ce qui fait la différence, c'est que le gouvernement soit systématiquement consulté et ses préoccupations, considérées.

    Même les gouvernements du Parti québécois, chatouilleux du respect des compétences, n'ont jamais contesté que les Affaires extérieures relèvent d'Ottawa. Bien sûr, ils ont revendiqué que leurs doléances soient prises en compte et exprimées par leur voix à l'extérieur des frontières dans les dossiers relevant de leurs champs d'activités exclusifs. Mais Ottawa a eu et va continuer d'avoir le dernier mot sur les prises de position à l'international. Aussi, tant que le système fédéral est en place, les deux niveaux de gouvernement ont-ils grand intérêt à discuter franchement et à mettre l'essentiel de leurs efforts à trouver le meilleur terrain d'entente possible. Un bel exemple de coopération vient de leur être donné.

    PPNoreau@lesoleil.com




    Masterful capture of a young Trudeau

    GRAHAM FRASER
    The Toronto Star 25.10.2005

    OTTAWA - In the late 1930s, the authorities in Quebec were overtly sympathetic to the European dictators. The church saw Italy's Benito Mussolini as a figure of authority and stability, and applauded Spain's Francisco Franco as he waged a civil war to overthrow the Republican government.

    Frank Scott, a constitutional law professor at McGill, organized a rally to show support for the Spanish democracy and for the Mackenzie-Papineau brigade of Canadian volunteers heading over to oppose Franco's fascist forces. Police broke up the rally, which a 19-year-old Pierre Trudeau attended.

    In the two-part mini-series that begins on CBC tonight, Trudeau II: Maverick in the Making, co-authors Wayne Grigsby and Guy Fournier show the future prime minister introducing himself to Scott, a man who would have a big influence on his intellectual development.

    Stephen Clarkson, who wrote a biography of Trudeau, is intrigued by the idea of the young Trudeau approaching Scott.

    "Trudeau might have been too shy," he said. "He certainly went to (rallies) at that age but he wouldn't have been comfortable in English-speaking society yet. It's fun to speculate."

    Grigsby, who is both co-author and co-producer of the mini-series, knows they were both at the rally, but is not certain if they actually met there. But that first encounter certainly works dramatically.

    What is remarkable about Trudeau II is how the emotional core of this infinitely complex man is presented.

    Trudeau's father, Charles, was a high-roller who made his money owning gas stations. He lived hard and played hard, and died when Pierre was 14. His mother, Grace Elliott, was a refined, cultured English Montrealer.

    Tobie Pelletier, the actor who plays the teenaged Trudeau, has the blend of sensitivity and stubbornness, vulnerability and strength that marked this young man who was both French and English, religious and anti-clerical, intellectual and sensual.

    And Stéphane Demers is uncanny as Trudeau from 28 to 49, conveying not only his sensuality and cerebral distance, but also that mix of straight-faced sarcasm and intellectual provocation that made René Lévesque say Trudeau had a gift for making people want to punch him in the nose.

    The most intriguing idea at the heart of the two-part series is that Trudeau was anchored, inspired and shaped by Scott more than anyone else.

    Trudeau did connect with Scott, and they worked together again and again in the 1940s, 1950s and 1960s. Trudeau drew enormously from Scott's thinking and writings about civil liberties and constitutional rights. Years afterward, Trudeau said that if it were not for Scott, Canada would not have a Charter of Rights and Freedoms.

    But Scott was not the only influence; Trudeau also sought out French-Canadian nationalist André Laurendeau and took his advice to go to Harvard and study economics, because there were so few French-Canadian economists. In fact, some have argued that Scott's real achievement was in pulling Trudeau away from the circle of nationalists where he met many of his close friends in the early 1940s campaign against conscription.

    Inevitably, any fictionalized biography of a figure like Trudeau renders some equally complex figures around him as simpler and less complicated.

    Some of the snapshots, like that of Jean Marchand, seem just right. But Scott was a richer, more contradictory figure than the stolid, reassuring mentor that appears on screen. He was as sensual, as outrageous and contrarian as Trudeau.

    Similarly, Gérard Pelletier was much more than just a sidekick. In many ways, he was as worldly, sensitive, refined and sophisticated as Trudeau.

    But these are minor quibbles. The one shadow on the fine production is that it is only in English. That is disappointing for co-author Fournier; he says he had wanted to tell Quebec about the real Trudeau, the Trudeau he knew, and dispel some of the myths.

    His partner Grigsby is quietly angry that Telefilm changed the rules for funding bilingual productions and Radio-Canada bailed out.

    "I think it's a tragedy," he said. "But talking about Trudeau is a taboo in certain circles in Quebec. It's as if they say, `Let's not go there. We'd have to address our feelings about him, and we don't want to.'"

    Graham Fraser is the Star's national affairs writer. He covered the Trudeau years in Ottawa.




    Revanchards?

    Serge Truffaut
    Le Devoir mardi 25 octobre 2005

    ÉDITORIAL - Ces jours-ci, l'administration Bush est sur le qui-vive comme jamais elle ne l'a été depuis les attentats du 11 septembre. La cause de cet émoi est simple à décrire: cette semaine, le procureur fédéral Patrick Fitzgerald chargé d'enquêter sur le dévoilement de l'identité d'un agent de la CIA (il s'agit de Valerie Plame) va rendre publics les résultats de son travail et recommander vraisemblablement un certain nombre de mises en accusation. Des noms qui circulent fréquemment, il faut retenir ceux de Karl Rove, éminence grise de Bush, et de Lewis Libby, directeur de cabinet du vice-président Dick Cheney.

    Certains que Rove et Libby seront épinglés, sous une forme ou une autre, par le procureur, les démocrates ont d'ores et déjà élaboré une offensive tous azimuts. L'objectif? Démontrer que le Parti républicain est corrompu jusqu'à la moelle et que la Maison-Blanche est foncièrement malhonnête. Non seulement ça, mais aussi qu'elle est habitée par le sentiment de revanche. Ce qui nous ramène à l'affaire traitée par Fitzgerald.

    Selon des procureurs au courant de ses faits et gestes, en remontant le fil des événements qui ont débouché sur le dévoilement de l'agent, ce dernier a fini par se retrouver, pour ainsi dire, dans le bureau de Cheney. Tout part de là, tout finit là. Car ce sont surtout les membres de la vice-présidence, Cheney au premier chef, qui ont piloté le dossier baptisé armes de destruction massive en Irak.

    Il faut rappeler qu'après les événements du 11 septembre Cheney fut le premier à monter au front pour convaincre le Congrès ainsi que le peuple américain que Saddam Hussein disposait d'engins représentant une menace imminente pour la sécurité du pays. Et qu'il y avait donc lieu de partir en guerre. Pour ce faire, le vice-président s'est attelé à superviser la collection de preuves incriminant le régime Hussein en faisant pression sur la CIA à l'égard de laquelle il a toujours cultivé une certaine suspicion.

    Cheney, Libby, sans oublier l'ex-numéro deux du Pentagone, Paul Wolfowitz, ont donc littéralement doublé des analystes de la CIA allant jusqu'à «inventer» des menaces, dont la tentative d'acquisition par Hussein d'uranium du Niger. Mais voilà qu'au terme d'une mission dans ce pays, l'ambassadeur Joseph Wilson a signé un rapport assurant que tout cela n'était que foutaises. Il se trouve que la femme de ce diplomate est l'agent de la CIA.

    À Washington, beaucoup ont le sentiment que Cheney, Libby, Rove ont voulu se venger de Wilson. Que Fitzgerald confirme cela en accompagnant le tout de mises en accusation, et l'administration Bush sera alors tétanisée.