
Dix ans après le référendum de 1995
- Contre la trudeauisation du projet national
Éric Bédard, Historien, TELUQ-UQAM, rédacteur en chef de la revue Argument et porte-parole de la coalition «Jeune souverainiste» lors du référendum de 1995
Le Devoir vendredi 28 octobre 2005
Des raisons de voter OUI dix ans après le référendum de 1995, il y en a beaucoup: déséquilibre fiscal, invasion accrue des champs de compétence du Québec, bill sur la clarté, programme des commandites, non-reconnaissance du Québec sur la scène internationale, etc. Ces arguments conjoncturels ne doivent cependant pas voiler l'essentiel: la victoire apparemment définitive de la vision trudeauiste du Canada.
Depuis 1995, plus question de relancer les discussions sur une éventuelle reconnaissance du Québec comme «société distincte», plus question de reconnaître la dualité canadienne, plus question de réparer le coup de force de 1982. Le «cas» du Québec est réglé. S'il en est ainsi, c'est qu'une vision purement contractualiste de la société qui fait fi de la mémoire et de l'histoire, qui fait de l'individu abstrait, désincarné, le centre de toutes les préoccupations politiques, l'a définitivement emporté.
Quoi qu'en aient dit certains théoriciens du néo-nationalisme québécois des années 60, il s'est trouvé au Canada anglais un certain nombre d'interlocuteurs pour recevoir favorablement les revendications «historiques» du Québec. Je pense évidemment à Lester B. Pearson et à tous ces Canadiens anglais qui, de bonne foi, ont poussé à la roue durant les travaux de la commission Laurendeau-Dunton afin de trouver une solution à la «question du Québec». Je pense à certains conservateurs qui, comme George Grant, estimaient que les deux nationalismes canadiens pourraient fournir une assise forte à un Canada qui refusait de s'américaniser. Je pense enfin à toute une gauche canadienne-anglaise ouverte à la quête d'autonomie des Québécois.
Cette ouverture des Canadiens anglais aux revendications historiques des Québécois n'a rien d'étonnant puisque, à cette époque, ceux-ci se considéraient, eux aussi, comme les héritiers d'une histoire. Leurs ancêtres loyalistes n'avaient-ils pas, eux aussi, refusé le républicanisme américain ? Ces ancêtres n'avaient-ils pas, eux aussi, choisi la continuité au sein de l'empire à la rupture moderniste des Américains ? N'étaient-ils pas, eux aussi, restés fidèles à des valeurs qui précédaient l'«âge du progrès», pour reprendre les termes de Grant ?
Trudeau et la fin de l'ouverture
L'arrivée au pouvoir de Pierre Elliott Trudeau a mis fin à cette ouverture. Ce dernier, on le sait, n'avait que le plus profond mépris pour les revendications de ce Canada français traditionnel qu'il associait, comme bon nombre des «progressistes» de sa génération, au clérico-nationalisme obscurantiste de l'ère Duplessis.
Dans son cas cependant, le rejet de l'héritage canadien-français a pris la forme d'un combat féroce contre toutes formes d'attachement à une communauté de culture et de mémoire. À ses yeux, ces communautés fondées par l'histoire étaient de purs construits dont tiraient profit des politiciens populistes et démagogues comme Duplessis. L'unanimisme qu'elles cherchaient constamment à créer sapait les bases mêmes de la démocratie libérale et restreignait les libertés de la personne.
Le Canada, tel que le concevait Trudeau, n'avait pas été fondé par des communautés nationales, ni même par des provinces ou des colonies britanniques relativement autonomes, mais bien par des personnes qui étaient venues au Canada pour conquérir de nouveaux espaces, fonder une société nouvelle, refaire leur vie et ainsi rompre avec un lourd passé.
Cette vision trudeauiste du Canada, on le sait, s'est incarnée par l'enchâssement d'une charte des droits et libertés dans la Constitution canadienne rapatriée de Londres sans l'accord des deux principaux partis de l'Assemblée nationale du Québec. Le Canada d'aujourd'hui se présente donc à nous comme un pur contrat entre individus consentants plutôt que comme une société plurinationale, une «communauté de communautés». Dans le Canada de Trudeau, la culture et la langue sont des éléments parmi d'autres d'identités individuelles sacralisées, non pas le reflet d'une dualité nationale qui, elle-même, serait le produit d'une histoire.
Patriotisme constitutionnel
Ce qui pose aujourd'hui problème pour le Québec, notamment pour ces fédéralistes québécois qui, de bonne foi, souhaitent voir la réalité québécoise reconnue par le ROC, c'est que cette vision purement contractualiste et individualiste du Canada, fondée sur un déni de l'histoire, a engendré, et c'est bien là son paradoxe, un nouveau type de nationalisme.
C'est que dans l'esprit de Pierre Elliott Trudeau, faire ainsi table rase du passé, c'était faire du Canada un avant-poste de l'universel, c'était offrir au monde l'espoir d'une humanité définitivement réconciliée avec elle-même, enfin purgée des scories d'un tribalisme réactionnaire. Ce Canada de la liberté, de la tolérance, de l'ouverture aux autres, du respect des identités, ne pouvait se payer le luxe d'échouer, sous peine d'engendrer un crime contre une civilisation avancée qui attendait tant du Canada.
Depuis le référendum de 1995, ce «patriotisme constitutionnel», clairement trudeauiste d'inspiration, s'est considérablement approfondi, balayant toutes les autres conceptions du Canada sur son passage. Il s'est d'ailleurs beaucoup nourri du combat des souverainistes. Face à ce que les leaders d'opinion du Canada anglais présentent comme un nationalisme ethnique, renfrogné, amer, incapable de panser les blessures du passé et de réconcilier les solitudes, le Canada s'offre, plus que jamais, comme l'alternative civique, ouverte aux autres, tournée vers l'avenir.
Dix ans après ce référendum, je regrette qu'une partie significative de l'élite politico-intellectuelle souverainiste semble avoir intériorisé la perception qu'ont de nous nos adversaires. Nous craignons à ce point d'être perçus comme «ethniques», souhaitons à ce point paraître ouverts et tolérants que nous en venons à dénaturer le sens profond du projet souverainiste. Tout se passe comme si ce projet national, pour être «tendance», devait faire fi de toutes références au passé.
La souveraineté, cherche-t-on à nous convaincre, n'a rien à voir avec une histoire, avec la préservation d'une communauté de mémoire; elle n'est surtout pas «passéiste», elle ne vise qu'à procurer aux hommes et aux femmes d'aujourd'hui un peu plus de bien-être, de confort et de richesse.
Tout se passe comme si nous avions intégré à notre discours, sinon à notre imaginaire, la perspective trudeauiste d'une société d'individus aux identités multiples, sans ancrages dans le temps. Au lieu d'opposer la mémoire au déni du passé, la fidélité à une culture au contrat entre sujets de droit, la liberté collective d'une communauté de mémoire à l'absolutisation des libertés individuelles, nous tentons de convaincre les Québécois que le projet souverainiste est encore plus «moderne», plus «progressiste», plus «ouvert sur le monde» que le projet canadien de Trudeau.
Je suis convaincu que nous allons perdre à ce jeu de la comparaison, tout comme je crois que le Canada va perdre son âme dans ce patriotisme constitutionnel trudeauiste, que d'ici peu, rares seront ceux qui pourront distinguer le républicanisme américaine du chartisme canadien.
Les Québécois prêts à voter pour la souveraineté ne s'attendent pas à ce que le Québec devienne l'avant-garde de la modernité politique et sociale. Ils souhaitent, plus simplement, préserver les acquis institutionnels d'une société somme toute dynamique, orienter leur devenir comme bon leur semble et, surtout, assurer la pérennité dans le temps d'une des plus vieilles cultures du continent américain.
Nous n'avons pas à rougir de cette volonté de durée. Elle a été le moteur de toutes nos luttes politiques, économiques et sociales. Ce Québec de la fidélité et de la mémoire n'est-il pas la meilleure avenue politique, voire philosophique, à ce Canada de l'individu atomisé et de la fuite en avant ?

Le nouveau printemps du souverainisme québécois
François Sergent, Montréal, envoyé spécial
Libération vendredi 28 octobre 2005
Dix ans après l'échec du référendum sur l'indépendance de la province canadienne, la fibre sécessionniste refait surface et séduit à nouveau.
Feuille de lys contre feuille d'érable. Dix ans après la défaite du référendum sur l'indépendance du 30 octobre 1995, la province se rêve pays. Il y a une décennie, par à peine 1% d'écart, la province avait refusé la sécession et le Canada était resté entier. Peut-être pas pour longtemps. «Ils vont recommencer», titrait réprobateur le week-end dernier, «The Montreal Gazette», le quotidien anglophone et pro-canadien de Montréal.
On n'en est pas encore tout à fait là mais la conjonction astrale est favorable comme elle ne l'a jamais été en dix ans. Les sondages montrent tous depuis quelques mois une majorité solide et stable pour le «oui» de 50/51%, après être passé par des abysses de 35% seulement d'opinions favorables. Le parti au pouvoir au Québec, les libéraux fédéralistes, est impopulaire, le gouvernement canadien est englué dans une série de scandales, Ottawa a dépensé des millions de dollars pour lutter par la corruption contre la fibre souverainiste de ses maudits Québécois. Et mille fois, le Québec a demandé un renouvellement du lien fédéral qui prenne en compte son statut distinct. Sans grande réussite. Comparé à une région française, le Québec - 7 millions d'habitants dont 80% sont francophones - est largement autonome, mais plutôt moins que la Catalogne ou l'Ecosse. Comme si le Canada de plus en plus centralisé n'avait rien compris aux demandes et frustrations des Québécois.
Un Québec libre en 2008?
Le Parti Québécois (indépendantiste, dans l'opposition) reprend espoir de revenir au pouvoir à la prochaine législature, vraisemblablement vers 2006. Et, promet d'organiser dans la foulée un nouveau référendum après les échecs de 1980 (60% de non) et de 1995. Et les péquistes se disent certains de le gagner cette fois-ci. Alors un Québec libre pour 2008, quarante ans après la fondation du PQ?
Il reste à convaincre les fortes minorités non francophones de la province, les Anglais (10% de la population ) à peu près irrécupérables et surtout les nouveaux immigrés, les «communautés culturelles» comme on dit correctement ici (10% aussi). Ces nouveaux venus se voient avant tout comme Canadiens et sont peu intéressés par le souverainisme québécois. En 1995, le chef péquiste d'alors Jacques Parizeau avait mis alors l'échec sur le compte du vote ethnique et de l'argent. Des mots odieux qui continuent de hanter le Québec.
A 16h vendredi, un chat avec Jean-François Lisée, universitaire québécois et ancien conseiller de Jacques Parizeau.
A lire dans Libération samedi l'interview de Bernard Landry, ancien premier ministre du Québec et ancien chef du PQ

The new pequiste is kinder, gentler
Graeme Hamilton
National Post October 28, 2005 Friday
For many Quebec separatists, the referendum 10 years ago this Sunday was not a loss but an important step on the road to independence. The second of a three-part series.
MONTREAL - Pascale Sevigny, a Montreal university student, spent five weeks in Alberta last summer learning English and discovering another part of Canada. She came home charmed.
"I loved the experience. It removed certain prejudices I had. I found the people incredible, really nice," she said. But seeing the Rockies and learning that Albertans are friendly folk did not soften her sovereigntist convictions. "The Eiffel Tower is beautiful too, but it doesn't bother me that it's not in my country," she said.
Ms. Sevigny, 21, is typical of an emerging generation of kinder, gentler sovereigntists for whom the dream of independence has nothing to do with avenging past wrongs. They do not fume at the sight of a Canadian flag. The thought of Pierre Trudeau's patriation of the Constitution without Quebec's signature does not leave them in a lather.
"I have no ill will toward Canada," Ms. Sevigny said. She has simply become convinced that Quebec could build a better society if it were on its own. "I put sovereignty at the top of my list because I see it as a way of achieving this society based more on sharing wealth, a social democracy that is very concerned with protecting the environment."
She was in sixth grade when Quebec narrowly voted in favour of remaining in Canada 10 years ago, and now she looks forward to the day she can help tip the scales the other way. Universite Laval sociologist Gilles Gagne, who has been tracking support for sovereignty among different age groups, said young Quebecers like Ms. Sevigny are crucial to a broadening pro-secession spectrum.
"Young sovereigntists today have a completely different motivation from the young sovereigntists of 1960," he said. Today's youth believe that to have a say on questions that matter to them -- climate change, international treaties, globalization -- Quebec needs to be independent.
"The sovereigntists of 1960 simply did not want to be part of Canada any more. Now young sovereigntists believe that they belong to a society that should express itself and be a player in fundamental political questions."
In a study presented last week at a conference on the Oct. 30, 1995, referendum, Dr. Gagne and colleague Simon Langlois argued that support for sovereignty is rising inexorably. While an overwhelming majority of young Quebecers continue to be drawn to separatism -- 63% of those aged 18 to 24 according to the latest poll -- ageing Baby Boomers have not abandoned the cause.
In 1995, francophones aged 55 to 64 opposed sovereignty by a margin of 56% to 44%. Today, that group is made up of people who were 10 years younger during the last referendum and have not changed their convictions. Recent polls show this group is now 55% in favour of sovereignty, the sociologists found.
Dr. Gagne said that as older francophone federalists (people who consider themselves French-Canadians rather than Quebecers) die off, they are increasingly being replaced by lifelong sovereigntists. "The chance of a Yes majority in a referendum grows with each day," he said in an interview.
A sovereigntist himself, he used his high-school age children to illustrate how the new generation is losing its attachment to Canada. "For them the horizon of the society is Quebec," he said. "Then there is the world. As for Canada, [they say] 'I don't know anyone there. I've never been. I'm not against it, but we don't know what Joe Canadian is talking about, pounding his chest and waving the flag.'"
This generation does not necessarily identify with the Parti Quebecois, whose membership is greying, but if it comes to another vote on sovereignty, their allegiance is assured. Before it can hold a referendum, the PQ must be in power, and the federalists can take some comfort in the lack of enthusiasm generated by the current race to replace Bernard Landry as party leader. And separatist events marking this weekend's 10th anniversary have been scaled back. A massive march announced for Sunday and a guided bus tour of Separatist Montreal have been quietly shelved due to a lack of enthusiasm.
The fact remains, though, that for young Quebecers today, there are few federalist role models to stir their passion. They are more likely to see Jean Charest hung in effigy by union leaders than delivering a fiery speech. Popular Quebecois music acts such as Les Cowboys Fringants, Loco Locass and Luck Mervil sing sovereignty's praises (the latter two perform with 10 other acts tomorrow in a 10-year anniversary concert under the title, "Let's make a wish: A new country in the world.")
Andre Pratte, editorial page editor for Montreal's La Presse, said sovereigntists have been very effective in getting their version of federalism -- inflexible and stifling -- accepted as orthodoxy by young Quebecers.
"I have two boys in different CEGEPs [junior colleges], and there's barely a week when there isn't some sovereigntist politician who goes to meet the students," he said. "There's never a federalist politician. They wouldn't know what one looks like. They don't hear any of the strong arguments for federalism."
In a poll published this week, the federally funded Centre for Research and Information on Canada finds some reason for optimism when measuring Quebecers' attitudes toward Canada. Two-thirds of the 1,000 people surveyed in Quebec last month agreed that the province benefits from Canada's international stature. More than 60% agreed that the Canadian Charter of Rights, transfer payments for social programs and protection against terrorism are advantages of belonging to Canada.
But at the same time, the poll found people in Quebec are increasingly likely to define themselves as Quebecers rather than Canadians. Nineteen percent called themselves Quebecers only, compared with 15% in 1998, and 43% said they were Quebecers first but also Canadian, an increase from 36% in 1998.
At a recent rally in a Longueuil, Que., bar for PQ leadership frontrunner Andre Boisclair, two young brothers explained why they are in favour of independence. Mathieu Corriveau, 22, said two months spent working as a cook in Lake Louise, Alta., made him appreciate Canada more, but the sojourn did not turn him federalist. "We are different," he said. "We have needs that Canada does not have, in culture, language and environment." His 19-year-old brother, Vincent, views an upcoming trip to Western Canada as foreign travel. "I don't feel Canadian and my friends don't feel Canadian," he said. "We are Quebecers ... and we are big enough to look after ourselves."

Le seul chemin à emprunter
Emmanuel Marcotte
Le Devoir vendredi 28 octobre 2005
Lettres Gatineau, le 23 octobre 2005: Lettre à Benoît Pelletier
Vous avez raison, parfois... Lorsque vous exigez le respect des compétences du Québec, vous avez raison. Lorsque vous demandez le droit de parler au nom du Québec dans ses domaines de compétence devant les organisations internationales, vous avez raison. Vous voulez corriger le déséquilibre fiscal, vous avez raison.
Cependant, là où vous vous trompez, c'est de croire que le Canada va acquiescer à vos demandes. Plus personne au Canada ne croit au fédéralisme renouvelé. Le Canada, comme sa Cour suprême l'a récemment confirmé, croit au fédéralisme évolutif, c'est-à-dire le droit d'empiéter de plus en plus sur les compétences du Québec. Votre Conseil de la fédération ne vous suit pas dans vos démarches parce que les autre provinces acceptent assez bien la vision fédérale du fédéralisme à la canadian.
Quand vous rendrez-vous compte que pour obtenir une réponse positive à vos demandes légitimes, le seul chemin, c'est celui de la souveraineté ? Vous n'avez pas à devenir péquiste. Il vous suffit de convaincre votre gouvernement à Québec de tenir un référendum sur la souveraineté du Québec. Nul doute que le Parti québécois vous appuiera.
Pourquoi vous en tenir, comme Mario Dumont, au vieux thème que Maurice Duplessis utilisait en 1936, soit l'autonomie ? Ça ne mène à rien. Vous en faites la preuve comme l'ont fait tous vos prédécesseurs.
Vous savez, M. Pelletier, que le peuple canadian considère le peuple québécois comme une des nombreuses minorités au Canada. En conservant au Québec le statut de province comme vous le faites, vous agissez exactement comme le souhaite le peuple canadian. Depuis toujours, ce sont des Québécois à Ottawa (comme Trudeau, Chrétien, Dion, Pettigrew, Lapierre et Martin) qui tapent sur le Québec. Pourquoi font-ils cela ? Tout simplement parce qu'ils veulent être admirés par les Canadians et se donner du pouvoir à Ottawa. La voie qu'ils ont choisie (écraser le Québec et ses institutions) passe très bien au Canada.
Soyez un vrai homme d'État pour le Québec, M. Pelletier. Vous en avez la compétence. Vous n'avez qu'à vouloir que le Québec devienne un pays. Le peuple du Québec vous appuiera, j'en suis convaincu.

Chers candidats...
Stéphane Dion, ministre fédéral de l'Environnement. Il a longtemps été ministre canadien des Affaires intergouvernementales.
La Presse vendredi 28 octobre 2005
Le ministre Stéphane Dion s'adresse aux candidats à la direction du PQ
Chacun de vous aspire à devenir le leader d'un parti indépendantiste, dont le but est de faire la sécession du Québec du Canada. Vous convoitez donc, vous en conviendrez, une très lourde responsabilité. Il est peu de choses plus graves en démocratie que d'ériger une frontière internationale qui transformera des concitoyens en étrangers.
Vous semblez avoir mal assumé cette responsabilité jusqu'à présent, surtout au regard des enseignements des dix dernières années, depuis le référendum de 1995. Vous n'avez pas l'excuse des leaders du Oui de l'époque qui ont pu, de bonne foi, partir de prémisses erronées quant à la façon dont une sécession peut être faite en démocratie.
Vos débats ont surtout pris la forme d'une surenchère dans la précipitation référendaire. C'est à savoir qui tiendra le référendum le premier. Les moins pressés sont gratuitement soupçonnés de manquer de ferveur indépendantiste.
En fait, c'est M. Landry qui avait raison: un leader indépendantiste responsable ne doit tenir un tel référendum que s'il a l'assurance (" morale, en son âme et conscience ", selon l'expression de M. Landry) de le gagner. Mais j'ajouterais: de le gagner clairement.
Nécessité d'un consensus
À chaque fois qu'un référendum a été tenu dans le cadre d'une sécession, celui-ci a été l'occasion de confirmer l'existence d'un consensus que l'on savait exister en faveur de cette option. On n'a pas joué le choix d'un pays à la roulette russe, en se disant que si l'on perd, on se reprendra, de toute façon, " à la prochaine ". Un leader indépendantiste responsable ne fait pas cela.
Vous savez très bien, depuis l'Avis de la Cour suprême et la Loi sur la clarté qui lui donne effet, quelle est l'unique procédure par laquelle le Québec pourrait être changé en État indépendant, dans le respect du droit des Québécois d'appartenir au Canada tant qu'ils n'auront pas signifié clairement leur volonté de renoncer à ce droit.
L'obligation d'ouvrir une négociation sur la sécession ne saurait naître que d'une majorité claire appuyant une question claire sur la sécession. En l'absence d'un tel appui clair, le Parlement et le gouvernement du Canada ne sauraient entreprendre de négocier une telle sécession. Ils continueraient d'exercer, pacifiquement, leurs responsabilités constitutionnelles envers le quart de la population canadienne.
Sur le libellé de la question, vous ayez fait des progrès: vous convenez implicitement que la question de 1995 n'était pas claire. Il est à espérer que celle ou celui d'entre vous qui gagnera la course au leadership maintiendra cet engagement pour une question claire, portant uniquement sur l'enjeu de l'indépendance ou de la sécession.
Sur la majorité claire, je vous invite à considérer l'expérience de votre propre formation politique au cours dix dernières années. Le gouvernement péquiste a refusé, au nom du droit et de l'intérêt général, de donner suite à quantité de référendums tenus dans le cadre des fusions municipales forcées. Alors comment pouvez-vous exiger qu'un éventuel référendum sur un enjeu autrement plus grave- la sécession- soit obligatoirement suivi d'effet, aussi confus soit-il? Votre dernier chef a estimé qu'il n'avait plus le mandat de vous diriger après avoir obtenu l'appui de 76 % des membres. Alors comment pouvez-vous même songer à entreprendre un changement aussi radical et difficile qu'une sécession sur la base d'une majorité incertaine, qui pourrait disparaître du jour au lendemain?
Quant à la négociation de la sécession dans le cadre du droit, vous refusez de vous y engager et continuez d'envisager une sécession unilatérale aussi irresponsable qu'infaisable. Vous feriez mieux de convenir qu'aucune sécession n'est possible sans un accord de séparation dûment complété dans le respect des droits de tous et chacun, et que cet accord ne peut être négocié sans un appui clair des Québécois pour cette séparation.
Malgré les sondages, je juge probable que votre parti perde les prochaines élections. Si je vous écris cette lettre quand même, c'est que votre débat interpelle le gouvernement auquel j'appartiens et que donc nous vous devons une réponse, ne serait-ce que par simple politesse. Vous devez comprendre que jamais le gouvernement du Canada ne retirera le Canada aux Québécois à moins qu'ils aient indiqué clairement leur volonté de cesser d'en faire partie.
Ne vous méprenez pas: je ne vous tiens pas là un argument fédéraliste. Si j'étais indépendantiste moi-même, je conviendrais que mon objectif ne peut être atteint de façon démocratique que dans la clarté et le respect du droit. (...)
Nous ne sommes plus en 1995: le temps des astuces et des cages à homard est terminé. Je vous souhaite de bons débats d'ici le 15 novembre. Et que le plus clair gagne!


Quebec Journal
Campaign Rule 1: Be No More Virtuous Than the Voters
CLIFFORD KRAUSS
New York Times October 25, 2005
QUEBEC, Oct. 20 - Quebec voters are a famously tolerant lot. They elect many gay and lesbian politicians, and they seem to think that political leaders who don't admit to having smoked marijuana are lacking in joie de vivre.
(encadré) André Boisclair became front-runner to lead the Parti Québécois after news reports of a very lively night life.
One premier in the 1970's ran over and killed a homeless man and then was re-elected.
So nobody was particularly surprised when André Boisclair, a 39-year-old gay man who banters about his sexuality on television talk shows, became the instant front-runner in the leadership race to head the separatist Parti Québécois.
The real test of Quebecers' broad-mindedness began last month, however, with a published report about Mr. Boisclair's lively night life in Quebec City - complete with excessive drinking and cocaine use - while serving in the provincial cabinet in the 1990's. The article described "wild weekends at the end of which you can't recall where you left your rented car."
Mr. Boisclair immediately faced a media frenzy, which only gathered steam as he first ducked all questions. Although he finally acknowledged cocaine use, he still refuses to say how often he took it, when he stopped taking it and where he got it.
In the United States, this sort of revelation usually means it's time to think seriously about that career in lobbying. But Mr. Boisclair's poll numbers did not drop. In fact, they soared, at least initially, with more than 70 percent of Quebecers saying in polls that his cocaine use was not an issue.
"It's a way of showing compassion and sympathy with people in trouble," said Alain Gagnon, a political scientist at the University of Quebec in Montreal, explaining the results of several polls. "Tolerance is something that defines the Quebec psyche. It comes from our history as a dominated group."
According to Leger Marketing, polls of voters aligned with the Parti Québécois, Mr. Boisclair's support climbed from 53 percent to 64 percent immediately after the disclosures. The strongest of his eight opponents, a former finance minister, Pauline Marois, dropped from 24 percent to 18 percent. In recent days, polls show the race has begun to tighten a bit.
How the Parti Québécois leadership race turns out when as many as 137,000 party members vote by telephone from Nov. 13 to 15 is no small matter. The current Liberal premier, Jean Charest, is slumping badly in the polls after a series of missteps and growing labor unrest, giving the Parti Québécois a good chance to win the next provincial election expected in 2007 or 2008.
Mr. Boisclair and the other leadership candidates have all promised to hold a third sovereignty referendum soon after the next provincial election if they win. The separatists lost the last vote in 1995 by a razor-thin margin, and separatist sentiment is running strongly again this year because of scandals that have ensnarled the national government.
Afraid of a backlash, Mr. Boisclair's opponents have hardly mentioned his drug use. At a two-hour candidates' debate Wednesday night here, it came up only once - and obliquely at that - when Ms. Marois, in her closing remarks said: "We will soon be at a decisive turning point in our battle. To succeed we must be beyond reproach."
It was a remark that reflected the concerns of many separatist intellectuals. Editorials in Le Devoir, the leading separatist newspaper, have questioned whether Mr. Boisclair is a man with the judgment and character to deal with the inevitable crisis that would ensue after a referendum victory as Ottawa struggles to hold the country together.
Pierre Martin, a political scientist at the University of Montreal, said Ottawa might unleash federal law enforcement to investigate Mr. Boisclair's racy past if Quebec independence loomed.
"This is a hardball game," Mr. Martin said in an interview. "He's going to have this hanging over him: taunts, investigations, more possible revelations. And that could make people more hesitant to follow him in this adventure."
Mr. Boisclair remains an eloquent politician with a Harvard degree and matinee idol good looks whose youthfulness stands in contrast to an otherwise aging and lackluster group of politicians in the leadership race. Nevertheless, Mr. Boisclair's surge was all the more surprising given that he at first responded to the reports awkwardly and defensively, parsing his answers and accusing the media of harassing him.
When a reporter first sought comment on the damning newspaper report, Mr. Boisclair responded by saying "Thank you. Bye." Later, as he accused a gaggle of questioning reporters of blocking his way in a hallway, he seemed to crack. "I am under a great deal of stress," he said. "I don't need this type of physical aggression on me."
In an interview, Mr. Boisclair said he could not fully explain his bump in the polls. "I think people appreciated my honesty," he said. "That said, I never had a drug problem. I used drugs but I never had a problem with dependence." Mr. Boisclair's resilient poll numbers have inspired a good deal of political chatter.
Lise Payette, a former Parti Québécois cabinet member, suggested in a column in the tabloid Journal de Montreal that Quebecers "have a weakness" for candidates who mirror the off-color image they have of themselves. "We Quebecers fancy our heroes a little bit cheeky, defeatist, hesitant, unsure of themselves, alcoholic, a little or even a lot unreliable, a little bit fraudulent or even a little drugged," she explained. "We like to say they are like us."
One cartoon in the Montreal daily La Presse advised Ms. Marois, Mr. Boisclair's strongest rival, that she should shoot something into her arm to spruce up her image. Just last week, Ms. Marois admitted she once smoked marijuana as a teenager but didn't like it. Her poll numbers went up slightly.

Prochain référendum sur la souveraineté :
Duceppe demande à Ottawa de respecter les lois du Québec
Raymond Giroux
Le Soleil vendredi 28 octobre 2005
Ottawa - Gilles Duceppe demande au gouvernement fédéral "de s'engager à respecter les règles et les lois du Québec" lors d'un prochain référendum sur la souveraineté.
"Ce serait une attitude démocrate d'agir ainsi, il y a des fédéralistes à Québec qui exigent la même chose, dit-il. C'est normal qu'ils respectent les lois."
Le chef du Bloc québécois a lancé cet appel lors d'une entrevue au SOLEIL à l'occasion du congrès de son parti qui débute ce soir à Montréal, alors qu'il affronte un vote de confiance à bas niveau de risque.
M. Duceppe prévient en outre Ottawa que si le fédéral se présente en campagne "avec énormément d'argent, cela peut être un sérieux boomerang pour eux" à cause du scandale des commandites.
"Les gens le voient, le sentent, et c'est choquant, dit-il en évoquant la Commission Gomery. S'ils veulent choquer encore, je pense qu'ils en paieront le prix."
Les souverainistes du Bloc québécois affrontent d'ailleurs un défi à la fois bizarre et intéressant lors de ce congrès général : les 1000 délégués passeront la fin de semaine à discuter de dossiers exclusivement fédéraux !
Pour ceux qui ne saisiraient pas la donne, la proposition principale intitulée Imaginer le Québec souverain leur donne même un "avertissement" en bonne et due forme, en caractère gras et souligné.
Les propositions à l'étude et les amendements des militants, y lit-on, "doivent porter sur les questions qui ont trait soit à des compétences fédérales, comme la défense, des compétences partagées, comme l'agriculture".
Ils pourront certes débattre "des orientations générales sur des compétences du gouvernement du Québec, mais seulement en ce qui a trait à l'espace occupé actuellement par le gouvernement fédéral, comme sur l'éducation en lien avec le déséquilibre fiscal".
Agir autrement "serait un peu contre-nature, explique le chef, Gilles Duceppe. Comment pourrait-on reprocher au fédéral de se mêler des compétences du Québec, et nous, on irait en congrès débattre de questions qui ne se discutent pas à Ottawa ?"
"C'est un programme plutôt progressiste" qui est proposé aux militants, dit-il. Ces derniers, notons-le, connaissent ce document depuis un an déjà car il avait été publié en octobre 2004 à l'occasion d'un congrès d'abord prévu pour le printemps dernier, mais remis à cause des élections manquées de juin dernier.
M. Duceppe ne craint pas que la présence prévue des neuf candidats à la direction du Parti québécois, demain, vienne troubler la paix et le bon déroulement de son congrès.
Les André Boisclair, Pauline Marois et autres seront libres de circuler, mais ne pourront participer aux débats, car ils ne sont pas délégués. Le parti, dit M. Duceppe, leur a cependant réservé un espace de travail.
Mais comme l'essentiel des délégués présents à l'Université de Montréal sont également membres du Parti québécois, il y a là une belle occasion d'aller à la pêche aux votes.
Les députés du Bloc sont d'ailleurs fort divisés sur le sujet : 15 d'entre eux appuient M. Boisclair et 10 soutiennent Mme Marois, tandis que Louis Bernard attire six élus et Richard Legendre, cinq. Les autres ont fait chou blanc, y compris l'ex-bloquiste Ghislain Lebel, qui a laissé peu d'amis dans le caucus.
M. Duceppe ne croit pas dans ce contexte de la course à la direction du PQ que son parti, le Bloc, soit en train de s'imposer comme le numéro un du mouvement souverainiste.
"Dans mon livre, dit-il, il n'y a pas de numéro un ou de numéro deux. Il y a deux partis souverainistes qui ont toujours travaillé ensemble. On se complète et il n'y a pas de compétition entre le Bloc et le PQ."
M. Duceppe reconnaît, "comme les péquistes eux-mêmes", les difficultés que connaît cette course surtout dans le cadre des débats à neuf personnes.
"Il aurait été peut-être préférable de demander plus de signatures, plus de comtés, ajoute-t-il, et il y aurait eu moins de candidats et des débats plus élaborés, c'est sûr."
Lui-même refuse toujours de prendre parti pour l'un ou pour l'autre. "On verra en fin de course la personne qui sera choisie. On appelle cela la démocratie et on fera face à la situation", répond-il à une question relative aux inquiétudes que suscite l'avance de M. Boisclair dans certains milieux.
"Moi, je serai un appui indéfectible et je vais travailler main dans la main avec nos amis du Parti québécois et avec le choix des militants" , dit-il.
RGiroux@lesoleil.com

Pierre Godin déboulonne la statue de René Lévesque
Gérald Leblanc
La Presse vendredi 28 octobre 2005
Un premier ministre à qui il faut administrer des calmants à son insu pour l'empêcher de tout casser. Un mari qui frappe sa femme lors de vacances navrantes dans le Sud. Les dernières années de René Lévesque ont plus tenu de la descente aux enfers que du jardin de roses, révèle le dernier volet de la biographie de Pierre Godin sur l'ancien premier ministre du Québec.
Le quatrième et dernier tome de la biographie de René Lévesque, que Pierre Godin a intitulé L'Homme brisé, couvre la période noire de la vie de René Lévesque, depuis son amère défaite au référendum du 20 mai 1980 jusqu'à sa mort, le 1er novembre 1987. On suit l'ancien premier ministre dans sa descente aux enfers alors que tout s'écroule, autant sa vie privée que le parti qu'il a fondé et le gouvernement qu'il n'arrive plus à diriger.
Godin raconte avec maints détails ce triste déclin de René Lévesque qui éteint son mégot sur le pupitre d'un député et à qui il faut mettre, en cachette, des tranquillisants dans le café et les drinks pour l'empêcher de tout casser. " Le côté brute prend alors souvent le dessus sur le côté gamin ", a pu constater le biographe.
Le chapitre sur les vacances de René Lévesque à la Barbade, avec sa femme Corinne, sa soeur Alice et son beau-frère Philippe Amyot, est particulièrement pénible. Le leader politique le plus adulé au Québec perd alors vraiment la carte.
Il est dangereux. On parle de delirium tremens et de disjonction, de délire... Et même de brutalité qui laisse Corinne avec un oeil au beurre noir.
" Je n'ai rien caché tout en essayant de ne pas tomber dans le voyeurisme ", précise le biographe en entrevue avec La Presse.
Crise du " late life "
Le psychiatre Hugues Cormier, une connaissance de Lévesque, cité dans l'ouvrage, parle de la crise du " late life " qui frappe les hommes entre 60 et 65 ans.
" Il était dans une phase de transition. C'est le moment où l'on fait un bilan de vie. Si tout s'effondre, comme c'était son cas, surtout après le référendum qui constituait la bataille de sa vie, on prend une méchante claque. "
Encore plus que la défaite référendaire, c'est l'humiliation subie aux mains de son frère ennemi, Pierre Trudeau, lors du rapatriement de la Constitution en 1982, qui a cassé à tout jamais René Lévesque, l'homme brisé, comme l'indique bien le titre de ce dernier tome.
Citations
Pierre Godin est un chroniqueur, dans le sens classique du terme. Il raconte la vie de son héros en faisant appel aux témoins de premier plan, ceux qui ont vécu de près les événements avec lui.
On trouve donc plusieurs citations des joueurs étoiles de l'équipe péquiste (Parizeau, Laurin, Charron, Bédard, Johnson, Landry, Duhaime) ainsi que de sa garde rapprochée (Boivin, Carpentier, Bernard), sans oublier la famille et l'indispensable chauffeur- et ange gardien-, Jean-Guy Guérin.
Petits détails
Ce sont les petits détails qui facilitent la lecture de cette brique de 600 pages. On apprend ainsi que lors de sa dernière partie quotidienne de Scrabble, il avait placé ses sept lettres en composant le mot " mondaine " qu'il était particulièrement fier d'étaler devant sa Corinne, qu'il aimait bien malgré ses innombrables frasques.
L'auteur se félicite aujourd'hui d'avoir effectué le gros de ses entrevues au tout début, en 1993, alors que les gens étaient moins réticents à témoigner des petits secrets de la vie de Lévesque.
C'est ainsi qu'il a pu obtenir plusieurs confirmations de l'audacieuse aventure de René Lévesque avec Francine Lalonde, aujourd'hui députée à Ottawa et dont il fit un membre de son cabinet. On se croirait en politique-fiction!
" Après avoir reconstruit le héros et le mythe dans les trois premiers volumes, il fallait déboulonner la statue, regarder en face les erreurs et les échecs ", dit Pierre Godin qui a été surtout surpris de la " gourmande libido " de Lévesque.
Mais il y a une question à laquelle le biographe n'a pas trouvé de réponse: Lévesque était-il toujours indépendantiste à la fin de sa vie?
" Chose certaine, il n'était pas un indépendantiste classique répond Godin. Son aventure du beau risque avec Mulroney représentait l'expression canadienne de Lévesque qui incarnait si bien l'ambivalence des Québécois. "
Malgré cette imposante biographie de quatre tomes et 2447 pages (Boréal), vendue à plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires, Pierre Godin n'en a pas fini avec le sujet de sa vie: Claudio Luca, de Ciné téléaction, a en effet acheté les droits de l'oeuvre écrite pour en faire une série télévisée à laquelle le biographe participe. Les six premiers épisodes sont déjà produits et la diffusion commencera prochainement à la CBC, mais seulement au début de 2006 à la SRC.


En marge du rapport Gomery (2)
Il faut renforcer les règles déontologiques des fonctionnaires
Pierre Bernier - Antérieurement haut fonctionnaire, l'auteur est professeur associé à l'ENAP
Le Soleil vendredi 28 octobre 2005
Analyse - Le principe d'obligation hiérarchique qui structure la fonction publique de l'État (au fédéral comme dans les autres États de la Fédération canadienne : les provinces) se traduit par un certain nombre de conséquences pratiques. D'une part, l'autorité dispose d'un pouvoir général d'organisation de la production et de la prestation des services publics : structures et mandats. Aussi, elle crée, supprime, affecte, modifie et retire les attributions des personnes qui y travaillent. D'autre part, le fonctionnaire doit se conformer aux nombreuses prescriptions émanant de son supérieur hiérarchique. Celles-ci se présentent sous deux formes principales : les indications générales à l'attention de l'ensemble du personnel et les ordres individuels écrits et oraux.
Il peut être éclairant de souligner que parfois, selon les dossiers, le supérieur direct n'est pas toujours bien identifié dans les ministères. Le fonctionnaire doit obéissance uniquement à la personne qui dirige la hiérarchie (supérieur immédiat ou supérieur hiérarchique) dont il dépend. C'est-à-dire une personne soumise au respect des mêmes normes éthiques et titulaire qualifiée d'un poste d'autorité inscrit à la structure à laquelle le subordonné appartient. Il ne doit pas obéissance à un autre supérieur d'un autre service, sauf si celui-ci dispose formellement d'une délégation (vérifiable) de responsabilité lui donnant provisoirement autorité en certaines matières.
On comprendra également, ("surtout !", diront peut-être les fonctionnaires soumis aux pressions des personnels politiques) que, dans les fonctions publiques des États qui composent la Fédération canadienne (calqué sur le modèle britannique dit de Westminster), le personnel politique des cabinets ministériels (chef de cabinet ou attachés politiques de tout acabit) ne font en aucune façon partie de la hiérarchie formelle qui s'exerce sur les titulaires du statut de fonctionnaire.
Modernisation des pratiques
L'évolution des valeurs des sociétés démocratiques, ces 50 dernières années, a rejailli sur la conception de l'obéissance hiérarchique dans les diverses fonctions publiques canadiennes. Alors que la première moitié du XXe siècle était toujours marquée par une conception autoritaire du principe de l'obéissance hiérarchique, développée sur le modèle militaire, la période contemporaine met généralement en avant une conception plus "nuancée" du commandement dans ces institutions, d'ailleurs qualifiées antérieurement au Canada de "service civil".
Si l'autorité hiérarchique était à l'origine un principe absolu : le "chef" donne des instructions à son subordonné et celui-ci doit les suivre inconditionnellement à la lettre (théorie dite de l'obéissance passive), les enjeux et les défis éthiques imposés par la population, l'atténuation de l'anonymat des fonctionnaires présents en commissions parlementaires ou dans les médias convergent tous vers une clarification du volet obéissance hiérarchique inhérent à la charge publique exercée par les fonctionnaires.
On peut synthétiser cette vision moderne en précisant que la charge publique détenue par le fonctionnaire comporte fondamentalement un devoir d'alerte face aux ordres reçus.
Le statut de fonctionnaire n'est pas fait pour des titulaires réputés avoir "l'encéphalogramme plat", être des porteurs de serviettes ou des exécutants serviles. La charge publique qu'ils détiennent s'enracine dans les mêmes principes que celle des élus, bien qu'elle lui soit complémentaire. La loyauté à l'égard des citoyens qu'elle implique (et qui en certaines circonstances extraordinaires observées ailleurs doit même pouvoir transcender celle à l'endroit de membres du gouvernement que les citoyens ont désigné de bonne foi) et les attributs attachés à l'emploi public obligent à une attitude de vigilance face à un ordre illégal ou injuste.
En conséquence, la déontologie attendue des fonctionnaires (normes éthiques codifiées dont ils doivent, en tout temps, pouvoir rendre compte de l'observance) doit rendre normal et légitime - non plus hors des normes usuelles et suspectées de déloyauté - un certain nombre d'attitudes et de comportements associés à ce devoir de vigilance.
En premier lieu, le fonctionnaire doit pouvoir interroger l'ordre donné. Il doit également pouvoir vérifier l'ordre auprès de différents membres de la ligne hiérarchique, au-delà de son supérieur immédiat, selon l'idée que l'on est plus intelligent, et moins sujet à occulter certaines dimensions, à trois ou quatre qu'à deux.
En deuxième lieu, si l'affaire ne bouge pas, le fonctionnaire doit pouvoir se faire répéter l'ordre en demandant sans entrave, par exemple à l'autorité hiérarchique émettrice : "Avez-vous bien mesuré les conséquences de l'ordre donné ?"
En troisième lieu, si l'ordre est maintenu, le titulaire du statut de fonctionnaire doit pouvoir demander de se faire confirmer l'ordre par écrit et faire valoir, tout naturellement, ses responsabilités administratives, civiles, voire pénales et éthiques qui peuvent être engagées.
Finalement, si, en dernière analyse, c'est quelque chose qui contrevient à l'ordre public ou à la sécurité de la population, voire à une loi ou à une procédure officielle qu'il est chargé d'appliquer, le fonctionnaire doit pouvoir refuser d'exécuter l'ordre et être apte à en répondre devant un tribunal administratif compétent (exemple : Commission de la fonction publique au Québec).
Les faits mis en lumière par la commission d'enquête présidée par le juge Gomery impliquant des fonctionnaires fédéraux occupant divers niveaux de responsabilité démontrent qu'il est opportun de clarifier et de mieux encadrer cette composante centrale de l'exercice de la charge publique conférée à une fonction publique de l'État.
Ce recours au levier des règles déontologiques s'avérerait plus efficace et structurant, parce qu'astreignantes de façon égalitaire pour les acteurs en présence, que l'unique ajout d'une procédure de dénonciation confidentielle à un tiers lointain qui ne peut intervenir qu'après le fait comme la fonction publique fédérale l'envisage. Cette dernière procédure, somme toute lourde, est inappropriée pour le fonctionnaire moyen aux prises avec un véritable dilemme ou "conflit de devoirs" qu'il doit solutionner rapidement, a le mérite de vouloir protéger le dénonciateur, mais pas celui, en amont, d'aider à éviter l'impasse avant que des actions jugées illicites ne viennent entacher la confiance des citoyens à l'égard des institutions et des personnes qui les animent.
Ainsi, avec l'adoption d'un tel outil déontologique dans une fonction publique comme celle du Québec par exemple, près de 60 000 personnes se verraient, du coup, directement mobilisées et outillées, au vu et au su des élus, des citoyens... et des collègues, pour veiller à garantir à la population une utilisation dans les règles des ressources publiques de la manière et aux fins pour lesquelles elles ont été allouées, légitimement, par le Parlement et le gouvernement.

La stratégie du manger mou
Alain Dubuc
La Presse vendredi 28 octobre 2005
Jean Charest était tout sourire après la publication de Pour un Québec lucide. Lucien Bouchard, et les onze signataires du manifeste lui donnaient raison. Il est vrai que les idées défendues dans le manifeste se rapprochent de plusieurs thèmes chers au premier ministre libéral.
Mais il n'y avait pas là matière à réjouissance. Parce qu'en deux heures, Lucien Bouchard a réussi à transmettre un message que Jean Charest n'a pas été capable de faire passer en deux ans.
Vous souvenez-vous que premier ministre libéral a convoqué, il y a tout juste un an, un grand sommet socio-économique, baptisé le Forum des générations, dont le thème était: " débattre des deux grands défis que sont les changements démographiques et l'état des finances publiques ". Tiens, tiens, les mêmes préoccupations que le manifeste. À une différence près. C'est passé dans le beurre.
Et pourtant, les documents de base du sommet étaient bien faits, la performance de M. Charest y avait été excellente. Mais l'exercice s'est plus ou moins terminé en queue de poisson, faute de constance, faute de suivi, faute de focus. Et cela nous mène à l'essentiel. Ce sont moins les idées en elles-mêmes qui comptent, que la capacité de les diffuser, de les défendre, de susciter une mobilisation autour elles, et de les transformer en action.
C'est cette même carence que l'on retrouve dans la stratégie économique du gouvernement Charest, baptisée L'Avantage québécois, rendue publique quelques jours avant le manifeste et qui, elle aussi, est passée dans le beurre. Pour les mêmes raisons.
Ce document complet a exigé deux ans de travail, et le gouvernement libéral comptait beaucoup sur lui pour assurer sa relance et terminer son mandat sur une note constructive. La stratégie rate complètement son coup. Et pourtant, les idées du document ne sont pas mauvaises, celui-ci propose une foule de projets intéressants, il est manifestement le fruit d'une longue réflexion et d'intenses débats. Mais c'est un document écrit par des fonctionnaires pour des fonctionnaires, qui n'aurait jamais dû être rendu public, justement parce qu'il y manque l'essentiel ingrédient politique, qui consiste à fixer des priorités, faire des choix, donner un élan et une direction. Et cela a mené les auteurs du document à trois choix, qui sont autant d'erreurs.
Le premier, le jovialisme. Le gouvernement Charest a manifestement été échaudé, sinon émasculé, par la résistance à ses réformes. Et c'est ainsi que l'on a décidé, pour ne pas braquer les oppositions, de ne pas être alarmistes, de ne pas faire de diagnostic sombre et donc de penser positif. D'où le titre, L'avantage québécois. Résultat, un ton de dépliant touristique qui frise parfois le ridicule.
Le deuxième choix: n'oublier personne. Et c'est ainsi que la stratégie se transforme en catalogue, qui va dans toutes les directions. La stratégie, selon le document, repose sur neuf principes d'actions, doit relever six défis et peut compter sur neuf avantages québécois qui permettront de définir 29 cibles. Le même fouillis indigeste que l'autre grand document stratégique du gouvernement Charest, Briller parmi les meilleurs. Cela empêche de proposer le moindre fil directeur, de dégager le moindre message qui pourrait rallier et mobiliser les citoyens.
Troisième choix, éviter les affrontements et les débats déchirants, et donc une stratégie qui essaie d'être consensuelle et qui ressemble donc aux documents sans odeur et sans saveur qui clôturent les sommets socio-économiques. Mais au delà du ton, cette peur de brasser la cage a amené les stratèges libéraux à omettre des éléments essentiels d'une démarche qui se veut créatrice de richesse. D'abord, on a presque tout mis sur les régions, parce que ça paraît mal de vouloir développer les villes. Le souci de venir en aide à des régions est louable, la création de richesse, dans nos sociétés repose sur les centres urbains. Et une stratégie qui oublie cette réalité est vouée à l'échec. De la même façon, pas un mot sur les universités et sur l'enseignement secondaire, pourtant une clé du succès des sociétés performantes.
Mais plus fondamentalement, ces dérives procèdent d'un quatrième choix, encore plus troublant, celui de présenter une stratégie censée être capable de relever le niveau de vie sans rien brasser, en comptant sur une espèce de statu quo amélioré. Quand il semble évident que certains problèmes qui freinent le Québec exigent une rupture et des réformes importantes. Le gouvernement Charest, parce qu'il n'a pas osé être indigeste, a plutôt choisi ce que l'on pourrait appeler la stratégie du manger mou.
Adubuc@lapresse.ca

Sortir le Québec de l'impasse financière
François Legault; Jacques Léonard; Yvan Loubier
Le Devoir vendredi 28 octobre 2005
Pendant que le gouvernement du Québec est dans une impasse financière, le gouvernement fédéral nage dans les surplus, multiplie les intrusions et gaspille allégrement l'argent public. Peu importe le gouvernement en place à Québec, le statu quo dans les relations fiscales entre Québec et Ottawa provoquera une asphyxie des finances publiques québécoises et la marginalisation de l'Assemblée nationale, le seul Parlement contrôlé par les Québécois.
Pour sortir de cette impasse, la lucidité et le réalisme nous commandent de faire du Québec un pays souverain. Non pas que la souveraineté réglera tout mais parce que le Québec a besoin de tous ses outils pour affronter les défis auxquels il doit faire face.
Le premier de ces défis est celui des finances publiques. Après plus d'une décennie de croissance ininterrompue et une opération d'assainissement des finances appelée «déficit zéro» et malgré des hausses répétées de tarifs gouvernementaux, le Québec continue de faire face à une impasse financière qui limite radicalement ses choix.
Le Québec se retrouve en effet devant les avenues suivantes: augmenter les impôts et les tarifs, couper dans les services ou augmenter sa dette. Tous ces choix sont négatifs. En même temps et avec l'argent des Québécois, le gouvernement fédéral engrange des surplus récurrents, multiplie les dépenses et les intrusions dans les responsabilités du Québec et gaspille des milliards à tous vents.
Étranglement financier
Selon les Comptes publics du Canada, de 1995 à 2005, les revenus du gouvernement fédéral ont augmenté de 76,6 milliards. Au cours de la même période, les principaux transferts d'Ottawa vers le Québec n'ont augmenté que de 794 millions. C'est donc dire que le Québec n'aura reçu qu'une part de 1 % des revenus supplémentaires d'Ottawa. C'est ce qu'on peut appeler à juste titre un étranglement financier.
Pendant la même période, les principaux transferts vers le reste du Canada ont augmenté de 12,5 milliards. C'est 15 fois plus que ce que le Québec a reçu! Non seulement le fédéralisme canadien n'est pas rentable pour le Québec, il est également inéquitable.
Par ailleurs, le rapport préparé par le Comité de révision des programmes fédéraux du Bloc québécois a démontré, toujours à partir des Comptes publics du Canada, que le gouvernement fédéral avait perdu le contrôle de ses dépenses de fonctionnement. Celles-ci ont en effet bondi de 39 % en cinq ans, de 1998 à 2003.
Une révision de ces chiffres montre que la situation est pire qu'elle l'était alors. Au cours des deux dernières années, soit sous le règne de Paul Martin, les dépenses de fonctionnement d'Ottawa ont encore augmenté de 20,4 %! Ceci représente une augmentation de 67 %, ou 20,6 milliards, en sept ans. Pendant qu'à Québec on gratte les fonds de tiroirs, à Ottawa, on se paye la traite!
La solution: la souveraineté
Pour sortir le Québec de l'impasse financière et politique, la souveraineté demeure la seule solution viable. L'étude du Parti québécois sur les finances d'un Québec souverain le démontre très rigoureusement. Tout d'abord parce que la souveraineté permettra au Québec de disposer d'une marge de manoeuvre supplémentaire de l'ordre de 17,1 milliards sur cinq ans, dont 5,3 milliards récurrents la cinquième année. Cette somme de 5,3 milliards se compose de 2,6 milliards en excédents des revenus récupérés d'Ottawa et de 2,7 milliards découlant de l'élimination des chevauchements.
À cette marge de manoeuvre, il faut ajouter les sommes que le Québec pourra récupérer en économisant sur les dépenses de fonctionnement héritées d'Ottawa. En publiant son rapport, le Comité de révision des programmes fédéraux a proposé un plan permettant d'économiser 5,7 milliards en réduisant les dépenses de fonctionnement du gouvernement fédéral. Cette somme devra être revue à la hausse puisque les dépenses de fonctionnement d'Ottawa ont encore augmenté de 20 % au cours des deux dernières années. En se concentrant strictement sur les dépenses fédérales qui ne constituent pas des chevauchements, le Québec souverain pourra appliquer ce plan et en tirer une marge de manoeuvre supplémentaire.
Finalement, la souveraineté permettra de maximiser les outils névralgiques que sont un appareil diplomatique, les politiques industrielle et économique, la politique de recherche stratégique, les politiques de défense, d'immigration, et bien d'autres outils qui seront alors orientés en fonction des intérêts supérieurs du Québec.
Les Québécois pourront alors faire de vrais choix. Nous pourrons décider, démocratiquement, de ce que nous voulons faire. Nous pourrons alors commencer à rembourser la dette, investir massivement en éducation et en recherche et bien d'autres choses.
Mais l'essentiel n'est pas là. L'essentiel, c'est que le Québec aura enfin retrouvé toute sa liberté de choisir et d'agir.
Cette analyse est faite en vue du congrès 2005 du Bloc québécois, qui se tient ce week-end.
François Legault : Comptable agréé, porte-parole de l'opposition officielle en matière d'économie et de finances et député de Rousseau
Jacques Léonard : Comptable agréé, ancien président du Conseil du trésor du Québec et candidat du Bloc québécois dans Outremont
Yvan Loubier : Économiste, porte-parole du Bloc québécois en matière de finances et député de Sainte-Hyacinthe-Bagot


Sondage CROP-La Presse
Les Québécois toujours aussi insatisfaits des libéraux
Charest ne parvient pas à renverser la vapeur
Denis Lessard
La Presse vendredi 28 octobre 2005
Québec - Jean Charest a beau bomber le torse devant les syndicats du secteur public et affronter le gouvernement fédéral, rien n'y fait: les gestes de son gouvernement au cours du dernier mois semblent autant de coups d'épée dans l'eau, et le premier ministre du Québec ne parvient pas à échapper à des niveaux d'insatisfaction quasi sans précédent. Le dernier coup de sonde de la maison CROP a des allures de coup de masse pour M. Charest. Dans son enquête menée auprès de 1008 personnes, du 12 au 26 octobre, le sondeur constate que 69 % des Québécois s'estiment insatisfaits de leur gouvernement, alors que 25 % se déclarent satisfaits.
Une lecture attentive des données est sans équivoque: 10 fois plus de gens se disent très insatisfaits que très satisfaits, soit 38 % par rapport à 4 %.
Le résultat, précis à trois points de pourcentage près, vient lever le doute sur la tendance à long terme. Après une brève embellie de cinq points en août, le gouvernement Charest a renoué avec les niveaux de mécontentement enregistrés pendant tout le printemps dernier. Les insatisfaits étaient 70 % en septembre, un point de plus qu'en octobre, mouvement trop minime pour être significatif. De la même manière, on ne peut rien conclure de la diminution de 1 % des " satisfaits ".
Rien d'encourageant non plus du côté des intentions de vote pour le PLQ. Le parti de Jean Charest perd deux points, à 30 %, alors que le PQ recueille 47 % et l'ADQ 20 %, après que CROP eut réparti les 19 % d'indécis. Dans les milieux libéraux, on conteste ces chiffres: les enquêtes internes commandées à la maison Décarie et complices montrent que les libéraux sont trois points seulement derrière le PQ, affirme-t-on.
Mauvaises nouvelles
Pour Claude Gauthier, le spécialiste de CROP, les mauvais scores répétés mois après mois sont autant de mauvaises nouvelles pour M. Charest. " C'est d'autant plus étonnant que cela perdure au moment où le PQ semble en train de se déchirer, au moment où il cherche un chef. On n'attaque guère le gouvernement et on multiplie les débats sur la date du référendum et la démarche vers la souveraineté, des choses qui ne passionnent guère les électeurs ", observe M. Gauthier.
Une recension des gestes faits par le gouvernement durant la période du sondage montre pourtant que le vent aurait pu tourner en sa faveur. Le premier ministre a tenu un discours très ferme à l'intention des centrales syndicales, et il a fait des sorties médiatisées en Chine et à New York. Et Québec a obtenu une entente de principe sur le salarial avec les éducatrices de CPE, observe aussi M. Gauthier.
Mais la rupture des négociations avec les enseignants et la recrudescence des menaces de grève dans le secteur public sont venues annuler les bénéfices. " Le climat général demeure mauvais, il y a un conflit qui est toujours dans le décor ", résume le sondeur.
Le PLQ perd deux points auprès des électeurs francophones, passant de 20 à 18 % des intentions de vote, quatre points de moins que l'ADQ désormais dans cette strate d'électeurs. Le PQ, lui, obtient deux points de plus chez les francophones, à 58 %, un score qui lui assurerait une confortable majorité si des élections avaient lieu actuellement.
Avec des échantillons réduits, l'ensemble des régions et celle de Québec en particulier témoignent de mouvements inquiétants pour le PLQ. L'ADQ s'accroche à ses scores de septembre, les bonifiant d'un point. Mais les libéraux passent de 28 à 21 % dans la région de Québec, et de 21 à 17 % dans le reste du Québec. Le PQ, lui, gagne six points à Québec, grimpant à 41 %, et deux dans le reste de la province, passant à 57 % des appuis.
Le OUI à 52%
À Montréal, la donne ne change pas. Le PQ fait 45 % et le PLQ 36 %, alors que l'ADQ recueille 15 % des intentions de vote. Sur la question nationale, la question du référendum de 1995 sur la souveraineté-partenariat obtiendrait 52 % de OUI, une hausse de deux points par rapport à septembre.
En revanche, le sondage ne reflète rien de la sortie du groupe constitué autour de Lucien Bouchard dont le manifeste, Pour un Québec lucide, vient appuyer, tardivement, le plan du gouvernement Charest. L'impact de ce document risque toutefois de s'évanouir dans le temps " s'il n'est pas repris sur d'autres tribunes ", observe M. Gauthier.
Ces résultats seront une douche d'eau froide pour M. Charest, qui doit dévoiler aujourd'hui une capture étonnante: Raymond Bachand, un homme d'affaires associé depuis des décennies au courant souverainiste, a décidé de changer de camp et d'être candidat libéral dans Outremont.
Le sondage tombe à un mauvais moment aussi pour l'ensemble des militants, déjà perplexes, qui ce soir entreprennent un conseil général à Québec. L'annonce de M. Bachand devait arriver à point nommé pour donner un peu d'allant à ces assises.

Charest is on a roll
Josée Legault
The Gazette October 28, 2005 Friday
Jean Charest looks happier these days. Two months after rumours spread that even the powerful business sector wanted his head, the premier is catching his second wind.
When he walks into his party's general council meeting in Quebec City tonight, he'll report some fairly good moves. He's wooing young families by making public daycare available for parents who don't work from 9 to 5. He also is standing up to unions while they are forced to limit themselves to mild pressure tactics.
On the federal-provincial front, Charest delivers a classic carrot-and-stick routine. Charest, whom most Quebecers don't consider a nationalist anyway, carries the carrot. He keeps a civilized tone with Ottawa and saves himself for the signing of any deal he can get between now and the next election.
At the same time, Intergovernmental Affairs Minister Benoit Pelletier and Environment Minister Thomas Mulcair carry the stick. They voice a clearly nationalist rhetoric that a number of Quebecers can identify with.
Pelletier takes on federal ministers Jean Lapierre and Pierre Pettigrew on a regular basis. But then again, who wouldn't? Even the fiercely federalist Mulcair called Stephane Dion contemptuous, going as far as showing compassion, sort of, for those who became sovereignist after facing the kind of attitude Dion displays toward Quebec.
While there's probably a good deal of theatre in all this, it shows Charest knows how to play the federal-provincial game. And for Quebec Liberals, that means using Ottawa's centralism to help them flex their nationalist muscles for Quebec voters to see.
That way, both federal and Quebec Liberals are happy. In the ROC, it makes the feds look tough on Quebec. In Quebec, it makes Charest's government look tough on Ottawa.
Charest is also getting some serious help from the Parti Quebecois. The current leadership race is proving more divisive than expected and is turning the PQ into an ineffective opposition.
Charest has a field day during every question period. Whatever a PQ MNA might ask, the premier replies with tasty quotes from two lists his aides keep compiling: One of the contradictory statements by the leadership candidates and one list of the mea culpas they keep making for the past sins of the Bouchard and Landry governments.
And here lies the cruelty of partisan politics. The moment any MNA, for whatever reason, strays from the sacrosanct party line, other parties instantly turn it against the party that poor MNA belongs to. It's called politics. And these days, Charest plays it rather well in the National Assembly.
Charest and other Liberals are also less fearful of the next PQ leader. They see Pauline Marois and Andre Boisclair as potentially beatable. If it's Marois, they hope she'll be rejected by voters as part of the old guard. If it's Boisclair, they think he's vulnerable because of his past lifestyle.
Liberals also know that with the right-of-centre Boisclair, the left-wing party formed by the merger of Option Citoyenne and the Union des forces progressistes could eat away at PQ support enough to save a number of Liberal seats.
Other good news for Charest came from Lucien Bouchard himself. The "manifesto" he released with 11 other prominent opinion leaders, including Guy Saint-Pierre, a former Liberal minister who happens to be very close to Charest, reads like an endorsement of Charest's vision.
The election is still two years away. But both in Ottawa and Quebec, Charest has proved to be a survivor. By the looks of this new political season, he'll surely live to fight another day.
Now to Jean-Daniel Lafond, the talkative husband of Governor-General Michaelle Jean. In a radio interview on RadCan, he lamented being called a "traitor" by some sovereignists. He said: "What was said was terrible. Those are words that can kill."
If he were in Tehran, he added, "I'd be dead."
Well, he's not in Tehran, he's here. And here is where in 2002 and 2003, Quebec's Court of Appeal and the Supreme Court rendered judgments he should read. The word "traitor," they said, must be considered "fair comment" in a democratic society. Ironically, these judgments were the result of a suit by some former federal Liberal ministers against the Societe Saint-Jean-Baptiste for publishing an ad in 1981 calling Trudeau's Quebec MPs a bunch of traitors for supporting the unilateral patriation of the constitution.
The judges said freedom of expression - protected by the Charter of Rights in which Lafond now drapes himself - comprises the right to discredit one's political adversaries.
So don't worry, Mr. Lafond. Don't write your will just yet. Your life is safe here. And your adversaries can continue to call you a traitor, if they wish. It's legal.

Doubler à gauche
Jean-Marc Salvet
Le Soleil vendredi 28 octobre 2005
Éditorial - La décision d'Option citoyenne de fusionner avec l'Union des forces progressistes pour mieux se lancer dans l'arène électorale est une excellente nouvelle pour le débat démocratique. Mais c'en est une beaucoup moins bonne pour le Parti québécois. Dans l'état actuel des choses, il n'avait pas besoin qu'une formation politique vienne lui grignoter des voix sur son flanc gauche, même si c'est de façon marginale.
La naissance d'un nouveau parti de gauche constitue un revers pour le PQ. Avant que des péquistes lui montrent la porte, Bernard Landry avait tenté de dissuader la porte-étendard du groupe, Françoise David, d'aller de l'avant avec ce projet. C'est sans succès qu'il a cité en exemple le SPQ-Libre, une mouvance qui a fait le choix d'investir le Parti québécois pour le tirer à gauche.
Non, le PQ n'avait pas besoin de cette autre tuile, lui qui est déjà plongé dans une course à la direction aussi déchirante que stérile. Outre le calendrier référendaire, cette lutte au sommet ne produit rien de plus que la morne Saison des idées.
Pour l'opposition péquiste, le danger sera bien sûr proportionnel au poids électoral que récoltera la nouvelle formation, qui s'affiche en outre souverainiste. Mais l'éparpillement des voix "progressistes" n'a pas besoin d'être important pour faire mal.
Les exemples récents abondent à l'étranger. L'éclatement des voix de gauche a fait trébucher le gouvernement socialiste de Lionel Jospin en France, en 2002. En Allemagne, la division de la gauche vient de contribuer à la chute de Gerhard Schroeder. Aux États-Unis, les 3 % d'appuis recueillis par Ralph Nader ont permis à George Bush d'atteindre la Maison-Blanche.
Mais puisqu'il existe un parti politique à la droite du Parti libéral du Québec - l'ADQ de Mario Dumont - , pourquoi n'en existerait-il pas un à la gauche du PQ ? Cet élargissement du choix démocratique est le bienvenu. Il doit être salué. La diversité des opinions doit pouvoir s'incarner dans des partis.
Cela dit, la nouvelle alliance de gauche n'aura pas la partie facile. Si elle veut sortir de la marginalité et faire nettement mieux que l'Union des forces progressistes en avril 2003 (1 % des voix avec des candidats dans 74 circonscriptions), elle devra se fixer un objectif et deux défis.
L'objectif ? Ne plus seulement faire mouche dans les groupes populaires, mais aussi dans les classes populaires. Françoise David le sait, elle qui a insisté toute la semaine sur les difficultés et les préoccupations de la "classe moyenne".
Le défi le plus terre à terre de ce nouveau parti sera de sortir de certains quartiers de Montréal, où ses membres se sont enfermés. Le reste du Québec existe aussi. Son plus grand défi sera cependant d'expliquer aux électeurs quelle gauche est aujourd'hui possible sur un territoire donné dans un monde devenu, pour le meilleur et pour le pire, totalement interdépendant.
JMSalvet@lesoleil.com

Ottawa et Québec s'entendent à l'arraché sur les garderies
Alec Castonguay
Le Devoir vendredi 28 octobre 2005
Ottawa - L'entente entre Québec et Ottawa en matière de financement des garderies a été obtenue à l'arraché seulement en fin de journée hier, au milieu d'une confusion totale entre les deux capitales. Mais en bout de piste, le gouvernement du Québec aura eu «satisfaction pleine et entière», forçant même Ottawa à mentionner le concept de «fédéralisme asymétrique» dans l'entente, selon des sources gouvernementales.
Selon les informations obtenues par Le Devoir, les deux gouvernements annonceront aujourd'hui à Montréal que la répartition des sommes sera la suivante: 165 millions de dollars pour l'année en cours (2005-06), versés sans conditions. Toutefois, pour les quatre années suivantes, une légère condition s'appliquera, soit l'obligation de consacrer les sommes au bien-être des familles au sens large et non au seul réseau de garderies.
En 2006-07, le montant diminue quelque peu pour se chiffrer à 152,8 millions. Dans deux ans (2007-08), l'entente atteindra son sommet alors qu'Ottawa versera 269,7 millions au trésor québécois. Suivront des sommes de 269,1 millions en 2008-09 et de 268,4 millions en 2009-10, soit lors de la dernière année de l'entente de cinq ans. En tout, le Québec aura donc reçu 1,125 milliard destiné au mieux-être des familles de la part du fédéral.
Le gouvernement Charest, qui paye déjà une facture annuelle de 1,4 milliard pour son service de garde, ne voulait rien savoir d'ajouter les millions du fédéral à cette somme, souhaitant plutôt utiliser l'argent à d'autres fins. «C'est déjà prévu dans les budgets, on ne va pas en rajouter pour le fun sur le dessus de la pile! C'est illogique», soulignait au Devoir une source à Québec il y a quelques semaines.
En fin de compte, le gouvernement Charest a eu gain de cause puisque Ottawa accepte que l'argent prenne le chemin du bien-être des familles même si tout ne va pas aux services de garde. «Québec ne sera pas puni parce qu'il a déjà un réseau bien en place», disait-on hier au cabinet du ministre du Développement social, Ken Dryden, qui sera à Montréal pour faire l'annonce, tout comme le premier ministre Paul Martin ainsi que leurs homologues Carole Théberge et Jean Charest.
L'autre point d'achoppement portait sur la reddition de comptes alors que le gouvernement du Canada exigeait de savoir précisément où irait l'argent versé. Ottawa a aussi plié sur ce point puisque le gouvernement Charest ne fera rien de spécial dans ce domaine, se contentant d'être redevable devant sa population. De plus, aucune norme nationale n'a été imposée.
Confusion
Au dire même d'une source fédérale bien placée, certains médias et ministères «se sont emballés un peu vite» mercredi en annonçant une entente qui n'avait toujours pas eu lieu. En fait, les deux capitales ont apposé leur signature seulement hier soir, forçant les principaux acteurs à nier l'accord tout au long de la journée.
«Il n'y a pas d'entente, on négocie toujours à l'heure actuelle et je ne sais pas si nous pourrons faire une annonce demain [aujourd'hui]. Il n'y a rien de réglé, il y a encore des choses à compléter», soutenait le ministre Dryden hier midi à sa sortie de la réunion du cabinet. Cette position a été reprise par Paul Martin quelques minutes plus tard.
À Québec, la version était encore plus affirmative alors que le gouvernement Charest était visiblement agacé de subir autant de pression de la part du fédéral. Les députés ont même adopté à l'unanimité une motion présentée hier par l'opposition officielle, affirmant que «l'Assemblée réitère la volonté du Québec de n'accepter aucune condition dans le cadre des négociations avec Ottawa sur le financement du programme des garderies».
Le ministre responsable des Affaires intergouvernementales canadiennes, Benoît Pelletier, a répété que la position du gouvernement Charest n'avait pas changé d'un iota: le Québec n'allait se faire imposer aucune condition. Or, jusqu'à la dernière minute hier soir, son cabinet insistait pour dire que l'entente n'était pas signée. Ce n'est qu'après l'annonce à Ottawa de la tenue d'une conférence de presse aujourd'hui qu'on a convenu que le dossier était bouclé. Il s'agit d'ailleurs d'une entente finale et non d'un accord de principe. Le Nouveau-Brunswick, l'Île-du-Prince-Édouard et les territoires n'ont toujours pas signé d'entente sur les garderies avec Ottawa.
Avec la collaboration de Robert Dutrisac

Pour un Québec lucide: une analyse tronquée des impacts du déclin de la population
Martine Poulin, Doctorante, politiques gouvernementales et marché du travail, École de relations industrielles, Université de Montréal
Le Devoir vendredi 28 octobre 2005
Dans le manifeste Pour un Québec lucide, les signataires nous brandissent le spectre du déclin démographique. On invoque, rien de moins, que notre avenir est menacé par la baisse de la population, qu'elle se répercutera par une augmentation substantielle des dépenses et une réduction des revenus de l'État jusqu'à freiner la croissance économique du Québec de moitié dès la prochaine décennie. Devant cet appel à plus de lucidité des Québécois, des éclaircissements s'imposent.
La population québécoise continue d'augmenter à l'heure actuelle, et il en sera encore ainsi pendant un quart de siècle, selon le scénario de référence de l'Institut de la statistique du Québec. Certes, la population augmente moins rapidement qu'auparavant, mais il y aura tout de même 700 000 personnes de plus au Québec en 2031 qu'en 2001.
La décroissance de la population prévue après 2031 n'est pas liée au fait que les femmes d'aujourd'hui ont moins d'enfants qu'auparavant mais plutôt au fait que les femmes d'hier en ont eu relativement beaucoup de 1945 à 1965, les années du baby-boom. En fait, la baisse de la population qu'on anticipe après les années 2031 est liée essentiellement au fait que les baby-boomers décéderont : ceux nés en 1945 auront 85 ans en 2031. Même en 2051, alors que les baby-boomers seront vraisemblablement presque tous morts, la population du Québec sera encore plus élevée qu'elle ne l'est aujourd'hui, soit 400 000 personnes de plus qu'en 2001.
Vers 2031, la proportion relative des personnes de 20 à 64 ans, dites en «âge de travailler», sera évidemment plus faible qu'elle ne l'est aujourd'hui. Toutefois, il est tout à fait incorrect de laisser entendre qu'il y aura plus de personnes «à charge» qu'aujourd'hui et moins de personnes pour contribuer aux finances publiques.
Qui travaille ?
Au cours des 25 prochaines années, la population du Québec continuera d'augmenter, ce qui explique que lorsque toute la cohorte du baby-boom atteindra l'âge de la retraite, il y aura presque autant de personnes d'âge «actif» qu'à l'heure actuelle. En 2026, le nombre de personnes âgées de 20 à 64 ans sera de 4 568 000, une baisse de seulement 2 % (ou près de 100 000 personnes) par rapport à 2001.
À l'heure actuelle, toutes les personnes de ce groupe d'âge ne sont pas en emploi. Il y en a un bassin important qui sont inactives ou au chômage, soit plus de 1 250 000 personnes en 2004. Plusieurs d'entre elles occuperaient un emploi s'il y avait du travail. On oublie que le taux de chômage au Québec, qui demeure encore relativement élevé (8,5 % en 2004), s'explique essentiellement par le manque d'emplois et non par des problèmes structurels du marché du travail ou des pénuries de main-d'oeuvre. Par exemple, si tous les postes vacants de quatre mois et plus étaient pourvus, le taux de chômage au Québec diminuerait faiblement, de 0,5 point de pourcentage seulement.
Mais pour financer les dépenses publiques, l'important, ce n'est pas qu'il y ait autant de personnes âgées de 20 à 64 ans en 2026 qu'en 2001 mais qu'il y ait relativement autant de personnes qui travaillent qu'en ce moment. C'est principalement grâce à l'emploi que l'État perçoit des taxes, des cotisations sociales et des impôts.
En 2001, 47 % de l'ensemble de la population du Québec était en emploi. Pour que ce ratio soit équivalent en 2026, il faut 3 825 000 personnes sur une population d'environ 8 100 000, soit seulement 140 000 personnes en emploi de plus qu'en 2004 sur un horizon de 20 ans. C'est peu lorsqu'on considère qu'il s'est ajouté 300 000 personnes sur le marché du travail au cours des quatre dernières années.
En somme, comme le bassin de main-d'oeuvre est suffisamment grand et que cette dernière n'est pas employée à sa pleine capacité, il n'y a aucune raison qui justifie qu'à la retraite des baby-boomers, il y ait relativement moins de personnes qui travaillent et, ainsi, contribuent aux finances publiques, à moins que les entreprises elles-mêmes ne requièrent moins de main-d'oeuvre.
Les revenus de retraite sont imposables
S'il y a relativement autant de personnes qui travaillent qu'à l'heure actuelle, il est difficile d'envisager que la retraite des baby-boomers se traduira par une baisse de revenus du gouvernement. Les revenus de retraite sont imposables, qu'ils proviennent du Régime des rentes du Québec, d'un régime complémentaire de retraite ou d'un REER. Et ce n'est pas parce que les baby-boomers atteindront l'âge de la retraite qu'ils paieront moins de taxes sur leur consommation.
Certes, leurs revenus de retraite risquent d'être moindres que leurs revenus de travail, mais ils serviront presque exclusivement à leur consommation alors qu'aujourd'hui, une partie de ces revenus sert à l'épargne. Les baby-boomers économisent en ce moment en vue de leur retraite. Les exemptions fiscales reliées à l'épargne en vue de la retraite (par exemple, les REER) privent les gouvernements de sommes d'argent substantielles (8,4 % des revenus fiscaux au Canada). La retraite des baby-boomers pourrait vraisemblablement signifier une entrée de fonds supplémentaires plutôt que le contraire.
Bien sûr, il y a les dépenses de santé. Mais le progrès technologique, l'augmentation des prix des médicaments et l'évolution de la pratique ont peu à voir avec le vieillissement de la population.
Et les coûts du chômage ?
Depuis l'arrivée massive des baby-boomers sur le marché du travail, le taux de chômage annuel n'a jamais descendu sous les 8 %. Si on est véritablement soucieux des générations qui nous suivent et de l'état des finances publiques, peut-être devrions-nous également évaluer les coûts de maintenir une offre excédentaire de travail.
Que savons-nous vraiment des coûts sociaux du chômage et du sous-emploi ? Quels sont les coûts des protections sociales au Québec, liées au fait que les jeunes et leurs familles ont moins accès que leurs prédécesseurs à l'assurance-emploi, à un régime collectif d'assurance médicaments et d'assurance salaire ? Que coûte présentement la situation des travailleurs qui ne gagnent pas assez pour payer de l'impôt ? Que coûtera la retraite de nos jeunes dans 30 ou 40 ans s'ils n'ont pas eu les moyens d'économiser au cours de la vie active parce qu'ils sont passés d'un emploi précaire à un autre, parce qu'ils n'ont pas bénéficié de hausses de leur salaire réel, parce qu'on aura trouvé une nouvelle façon de calculer les prestations au Régime des rentes du Québec qui les pénalisera directement ?
Notre insistance à retenir le plus de personnes possibles en emploi aura quels coûts en matière de politiques publiques de toutes sortes, d'éléments dissuasifs à l'amélioration de la productivité des entreprises ainsi qu'à la formation de leur main-d'oeuvre dans un contexte d'augmentation de la concurrence étrangère ?
Au bout du compte, la question à se demander est peut-être celle-ci : que cache un scénario aussi alarmiste sur le déclin de la population ?
